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jeudi 28 septembre 2017

# 232/313 - Le Seuil du jardin

"Voilà, ç'a été Ravenne sans que je m'en aperçoive, d'abord le silence, puis on a parlé de toi, le seul moyen d'exprimer tout haut le seul nom qui habitait ce poignant silence. Ravenne, un repas, la route, ici les valises, bientôt onze heures, les gestes inévitables du départ, cette nuit qui va être trop courte, puis la route, la route - et au bout le vieux monde connu, le vieux monde de toute ma vie passée, où je vais t'introduire, à qui je vais te présenter. C'est Franca, noire, nuit, feu, belle et laide, passion et raison extrêmes, démesurée et sage, tout ce que vous voudrez, tout ce que vous pourrez en dire (...)"

Louis Althusser, Lettres à Franca, 15 septembre 1961, p. 12

Lettre de Louis à Franca, 21 mai 1962.
Voilà, je navigue en cette heure entre ces lettres superbes de Louis à Franca, et la vague amoureuse qui submerge Michelet dans son Journal, en cette année 1849 où il va épouser la jeune Athénaïs. Mais c'est d'une autre femme encore, d'une autre amour que je veux rendre compte aujourd'hui. Et il faut pour cela en revenir encore à ce fameux numéro du Magazine littéraire de novembre 1992.


A côté de Daniel Rondeau, nous voyons André Hardellet. J'ai déjà évoqué ici ce poète peu connu mais pour qui j'ai une particulière affection. Un article lui est donc consacré à l'occasion de la publication du troisième volume de ses Oeuvres aux éditions de l'Arpenteur : Hardellet, le traqueur de merveilles, et c'est signé Vincent Landel. Et cela commence ainsi :
"Il revient du fin fond des "grandes vacances", de l'autre côté des choses, d'un pli du temps. Quel est ce lieu, quel est ce centre ? André Hardellet guettait les moments où la mémoire et le présent offrent une coïncidence. Où la ville d'hier recoupe celle d'aujourd'hui."[C'est moi qui souligne]
Ne serait-pas là une bonne manière de décrire par exemple l'expérience de Jean Palou à Ravenne ? Dans la surgie d'une femme du passé dans la présente nuit d'un écrivain : "Chasseur d'images, Hardellet pensait qu'il y avait des déchirures dans les filets du temps, des corridors dans le tissu du présent.(...) Sous la ville neuve, il y a une ville fantôme. Vous marchez, et soudain une femme d'il y a un siècle vous adresse un signe de sa fenêtre. Il n'y a bien sûr pas de fenêtre, a fortiori pas de femme, et peut-être la ville n'est-elle plus que ruines ; mais "l'autre ville", lourde de passé, lente à s'estomper, vous a adressé un signe."

Et sera-t-on vraiment surpris de voir encore une fois apparaître dans cet article le couple Aragon-Breton ? Landel rappelle qu'Aragon "disait que "l'image est un stupéfiant". Et un peu plus loin, dans le même paragraphe, "L'auteur de Lady long solo eut même les honneurs d'André Breton, lequel, tombant par hasard sur Le seuil du jardin pendant une nuit d'insomnie, y reconnut les régions qu'il voulait défricher : '(...) Rien d'aussi nécessaire, d'aussi convaincant, d'aussi exaltant ne m'était parvenu depuis fort longtemps. Vous abordez là, en conquérant, les seules terres vraiment lointaines qui m'intéressent, et la reconnaissance que vous y poussez offre un nouveau ressort à tout ce que me connais comme raisons de vivre"...

J'ai devant moi ce court roman, que j'ai acheté, si j'en crois l'inscription au crayon du libraire encore visible, en septembre 1978. Le tableau de Magritte en couverture, dont le titre est La condition humaine, poursuit son irradiation subtile, et je me souviens encore de l'exaltation qui m'avait saisi, à l'instar de Breton, devant les sortilèges de cette écriture qui mêlait les accents populaires des vieux quartiers parisiens aux rêveries infinies échafaudées dans les brèches du temps. André Hardellet c'est tout ensemble René Fallet et Marcel Proust.
"Dans les coulisses où nos désirs contrariés, ajournés, préparent leur revanche, se trame une tapisserie dont le dessin se révèle parfois en pleine clarté. Pour certains, l'ultime joie réside en la rencontre du mythe avec son incarnation fortuite. La surprise nous ravit à une longue pénitence.
La plus grande des jeunes filles frôla sa robe de la main, une main gantée de violet, effaçant, pour ainsi dire, le tissu. Des tresses blond-fauve pendaient contre ses épaules. Elle s'épanouit nue, au soleil, d'une beauté flamande, royale.
"Venez, dit-elle à Masson. Vous avez bien tardé !"
Les mots qu'il prononça montèrent d'un tréfonds où la vacance, le temps devant soi et la certitude du bonheur ne faisaient qu'un." (p. 93)
_____________________

NB :  Je vous invite à lire le dernier article de Rémi Schulz sur le site Quaternite, Ana Mor, mords-moi à mort, j'y suis présent, mon nom étant l'exacte anagramme de Rolben, le meurtrier de Temps glaciaires, l'avant-dernier livre de Fred Vargas (que je n'ai pas encore lu)... J'ai trouvé plus agréable comme apparentement, mais Rémi se loge à la même enseigne : "Dans son roman suivant, L'armée furieuse, j'ai identifié le criminel dès la vue de son nom, le gendarme Emery. Puis vient Lebrun alias Charles Rolben dans Temps glaciaires, or le Schulz le plus connu a pour prénom Charles, devenu celui de son héros Charlie Brown, Charles Le Brun ?"


lundi 25 septembre 2017

# 229/313 - Le Marteau des sorcières

"- Je m'appelle Violetta.
Il sursaute :
- Quoi ? Comment dis-tu ?
- Je m'appelle Violetta. Vio-let-ta. Je suis née ici. Mon père est mort il y a longtemps, il était apothicaire, on l'a brûlé pour sorcellerie. Sur cette place que tu connais bien.
  Ces noms, ces paroles, ces formules, il lui semble les connaître déjà. Tout se répète. Et cet écho maléfique, ce n'est pas la vie, c'est l’œil de la peste."
 Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, Grasset, 2008, p. 155

Toutes les dernières chroniques s'originent, je le rappelle, dans le prêt du livre de Marcelle Bouteiller sur les sorciers et jeteurs de sort. Cela nous a conduits jusqu'à Louis Althusser et Machiavel, en apparence bien loin donc de notre point de départ. Mais voici que l'affaire se boucle sur elle-même, et que soudain je retrouve ce thème initial de la sorcellerie. Trois faits au moins en attestent.

Tout d'abord, le roman de Bataille, qui est hanté par la présence des bûchers. Sorcières prétendues qu'on martyrise et qu'on brûle sur les places des villes. Jeunes femmes livrées au bourreau pour la délectation morbide des foules hystérisées par l'épidémie. Sorcières, oui, et non sorciers, et l'on retrouve là le constat sans appel de Michelet : "Pour un sorcier, dix mille sorcières". Et Jean Palou, dans son Que sais-je ? sur la sorcellerie, confirme : "Le fait est exact".


Michelet - voici mon second exemple - Michelet qui rêve autour du dernier  Machiavel aux prises avec la peste, Michelet qui a écrit en 1862 ce livre étrange et flamboyant, La Sorcière, où il réhabilite dans un grand élan lyrique et fiévreux celle qu'il nomme une "réalité chaude et féconde". "La fécondité, étonnamment, écrivait Jacques Le Goff, Michelet la voit surtout dans l'enfantement des sciences modernes par la sorcière. Tandis que les clercs, les scolastiques, s'enlisaient dans ce monde de l'imitation, de l'enflure, de la stérilité, de l'antinature, la sorcière redécouvrait la nature, le corps, l'esprit, la médecine, les sciences naturelles : "Voyez encore le Moyen Age", a déjà dit Michelet dans La Femme (1859), "époque fermée s'il en fut. C'est la Femme, sous le nom de Sorcière, qu a maintenu le grand courant des sciences bénéfiques de la nature..." "(Les Moyen Age de Michelet, in Un autre Moyen Age, Quarto Gallimard, 1999, p. 40)

Au moment où je m'avise de ces collisions, je m'en vais chercher le Journal de Michelet resté à mon chevet. Et je suis saisi d'une sorcellerie du hasard : le marque-pages que j'ai inséré, pas un vrai marque-pages, mais une carte des éditions de Minuit, montre au-dessus du nom de Michelet, La Sorcière de Marie Ndiaye. Je n'y avais jamais fait attention jusque-là, j'en suis resté interdit quelques instants.


Troisième occurrence de la sorcellerie : au bout de l'article de l'historien Étienne Anheim, Le nom Machiavel, qui étudiait le parallèle Boucheron-Bataille, étaient cités les articles du même auteur dans les précédents numéros de cette revue Médiévales. Or, in fine, était mentionné Le diable en procès, Médiévales 44, printemps 2003. Ce numéro thématique est tout entier consacré à la démonologie et à la sorcellerie, et Etienne Anheim en était, avec Martine Ostorero, le maître d’œuvre. Il y a là un ensemble d'études savantes que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir avec soin. Je ne citerai ici que la fin de cet article, qui se conclut lui-même sur un extrait d'Archives du Nord de Marguerite Yourcenar :
"Reste à ne pas oublier que derrière les discours érudits, la sorcellerie est avant tout « une histoire qui tue », selon la formule de Georg Modestin. Notre activité d'entomologistes du devenir occidental et notre focalisation sur les sources savantes ne doit pas effacer la réalité sociale de la répression judiciaire, connue par les très nombreuses sources de la pratique concernant la mise en accusation et l'exécution des victimes. Sabbat, sorcellerie, diable et démons sont le fruit de discours savants dont la répétition par les juges et les prédicateurs, à la manière des prophéties auto-réalisatrices, a fini par créer du réel, provoquant la mort d'hommes et de femmes sur les bûchers de l'Occident, et suscitant peut-être d'étranges pratiques dans les campagnes du xve et xvie siècles : 
une bonne partie des victimes du Marteau des sorciers [sic] et autres traités rédigés par des démonologues surexcités et lus assidûment par les juges étaient à coup sûr de pauvres hères inoffensifs qui s'étaient attiré l'antipathie des voisins par un air ou des façons bizarres, des quintes d'humeur, le goût de la solitude ou quelque autre caractéristique peu goûtée des gens (...). Mais il faut aussi compter avec ceux qu'une malignité véritable, une vague rancune contre les misères et les brimades subies, un goût décrié ou un besoin inassouvi menaient au sabbat en fait ou en songe. Après les journées passées à biner les champs de navets ou à piocher dans des tourbières, des gueux trouvaient dans le petit groupe dépenaillé, accroupi dans un hallier autour d'un tas de braises, l'équivalent de nos danses redevenues primitives, de nos musiques de grincements et de cris, peut-être de nos fumées et de nos potions hallucinatoires. Ils y satisfont l'instinct de s'agglomérer comme des larves ; ils goûtent la chaleur et la promiscuité des corps, la nudité, interdite ailleurs, le petit frisson ou le petit ricanement de l'ignoble ou de l'illicite. Le reflet des flammes qui joue sur ces misérables ne présage pas seulement la mort patibulaire, toujours préparée pour eux ; ces lueurs viennent du fond d'eux-mêmes, sinon d'un autre monde*."

Ce Marteau des sorcières (Malleus Malificarum) est l'un de ces ouvrages écrits par des clercs, ici les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, visant à stigmatiser la sorcellerie et indiquer des moyens de l'exterminer. Michelet, dans La sorcière, parle "d'âneries" et en fait une critique cinglante, pleine d'ironie :
"Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l’adresse, une grande présence d’esprit"
Ce Marteau des sorcières, on en retrouve enfin la trace dans le roman de Bataille, au tout début :
 "Comme la nuit vient, Machiavel écarte les roseaux et voit qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin. Ne pas réfléchir, marcher jusqu'au matin puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive, la peste libère. Soudain il tombe sur une forme pâle : une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable."
____________________________
* M. Yourcenar, Archives du Nord, Paris, 1991, p. 990.

samedi 23 septembre 2017

# 228/313 - Mon âme est restée dans ses noirs vêtements

Je n'en avais pas fini avec Machiavel. Au matin du 14 septembre, un livre attirait mon attention depuis son rayonnage. Il s'était tenu peinard de longues années mais il avait décidé ce jour-là de prendre un peu l'air : c'était Le rêve de Machiavel, de Christophe Bataille. A l'intérieur un petit papier de ma grande fille Pauline : "Joyeux anniversaire papa ! Une histoire dans l'Histoire, à l'époque des bûchers et de la peste." Tours, 20 novembre 2008. Le bouquin avait paru cette année-là, année de ses dix-huit ans. Je ne sais pourquoi elle l'avait choisi : l'auteur m'était inconnu, et à l'époque je ne portais pas attention à Machiavel, mais elle avait frappé juste. L'intrigue était sommaire, cela n'avait pas grand chose à voir avec un roman historique, mais ce récit halluciné d'un Machiavel en fin de vie, errant dans les villes dévastées par la peste, avait une certaine puissance.

Et puis, en faisant des recherches sur le livre, voici que je tombe sur un article de la revue en ligne Médiévales écrit par l'historien Étienne Anheim, qui commence par cette phrase :
"Le hasard, qui gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, a mis sur les étals des librairies de l’automne 2008 deux livres voisins, voire cousins, Léonard et Machiavel de l’historien Patrick Boucheron et Le rêve de Machiavel du romancier Christophe Bataille."
Le hasard, dans sa gouvernance ironique, nous reconduit donc sur Patrick Boucheron, cité ici avant-hier. L'auteur traite encore une fois de Machiavel, preuve qu'il ne s'agit point chez lui d'une passion fugace.


Compte tenu de la prééminence du thème féminin dans l'investigation menée ici depuis Présence à Ravenne, on ne sera pas étonné de lire sous la plume d'Etienne Anheim que "Le prétexte de Bataille est le dernier amour de Machiavel tel qu’il est rêvé par Michelet dans le tome VIII de son Histoire de France (Réforme, 1508-1547)" même s'il précise qu'en "réalité, cet argument ne tient qu’une place limitée dans le livre. Point de départ de l’auteur peut-être, l’épisode est relégué dans le dernier tiers de l’ouvrage, tandis que dans les deux premiers, Machiavel vagabonde en compagnie de la peste et de la mort dans la Toscane de 1527." 

Michelet lui-même s'appuyait sur un passage de La description de la peste de Florence de 1527, rédigé par Machiavel quelques semaines avant sa mort :
" Machiavel évoque sa découverte, parmi les tombeaux, "d'une jeune femme pâle et affligée, couverte d'habits de deuil et étendue sur la terre. Des larmes amères sillonnaient ses belles joues, et tantôt elle arrachait ses cheveux noirs ou se frappait le sein et le visage". Il approche. Malade, elle se couvre la tête de son vêtement. " Ce geste accrut le désir que j'avais de la connaître." Il se propose de la raccompagner chez elle, mais elle pleure, gémit, s'effondre. "L'agitation de son sein était le seul signe de vie qu'elle donnât. Alarmé de son état, je la délaçai, bien que ses vêtements ne fussent pas très serrés. Je ne négligeai aucun moyen pour lui faire reprendre ses esprits. Je fis si bien qu'elle rouvrit enfin les yeux et exhala un soupir brûlant." Enfin, il parvient à la reconduire chez elle.
Plus tard, priant dans une église, il fait une nouvelle rencontre qui semble un rêve. "La nuit était déjà presque venue lorsque j'aperçus une jeune et belle dame en habit de veuve. Assise sur les marches de la chapelle voisine, elle s'appuyait comme une personne accablée de douleurs. Jamais je n'ai vu une créature aussi parfaitement belle ni dont les charmes n'eussent un attrait plus vif." Se pensant malade, contaminée par son mari mort de la peste, elle écarte Machiavel. "Ses paroles, sa voix, ses manières et le soin qu'elle prenait de ma santé émurent tellement mon coeur que je me serais précipité dans le feu pour elle." Ils parlent. S'observent. Machiavel se dévoile : "Quoique jusqu'à présent je n'aie pas été enclin à prendre de compagne, votre gracieuse beauté et vos chagrins m'ont tellement touché que je suis disposé à m'unir à vous." Et il la suit chez elle, "où elle renferma mon pauvre coeur avec elle." (pp. 139-140)
Christophe Bataille écrit ensuite que "le grand Michelet raconte ses deux rencontres en un rêve échevelé et sensuel, "l'idylle de la peste". " Voici le passage en question :
«Sur les tombes qui entourent l’église, il trouve une jeune femme échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; il console, interroge. Elle répond, s’épanche, elle conte en paroles hardies (les morts n’ont peur de rien), en lamentations effrénées, les joies conjugales qu’elle n’aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délace et desserre, “quoiqu’elle ne fût pas très serrée”. Elle revient alors, et jure qu’elle n’a plus souci d’elle, de mœurs ni de pudeur. Là-dessus, un sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs secrets. C’est l’horreur sur l’horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, il trouve, sous de longs vêtements, une admirable veuve. Suit la description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau sensuel, triste, qui sent le vieillard et l’effort. Cupidon, Vénus, les Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre funéraire où siège cette idole de mort. Machiavel près d’elle essaye son éloquence. Il n’en faut pas beaucoup. Elle est tout d’abord consolée. La différence d’âge qu’il avoue ne l’arrête guère. La fortune qu’il prétend avoir, les soins et l’amitié, c’est tout ce qu’il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: “Mon cœur, dit Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements”. Sa vie y reste aussi, un mois ou deux après il meurt.»
Jules Michelet, par Thomas Couture

Bataille écrit qu'il a choisi de donner vie au rêve de Michelet, un peu plus loin, il dit : "Michelet rêve. A mon tour je rêve son rêve." Michelet, en épousant en 1849 Athénaïs Mialaret, vingt-huit ans plus jeune que lui, ne rééditait-il pas le geste de Machiavel ? 
Finissons sur cette admirable dernière phrase de Machiavel citée par Michelet : “Mon cœur est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements.” Si l'on prend le texte donné par Wikisource, on s'aperçoit qu'elle est en fait une réécriture :
"Ne vous imaginez pas pour cela que je la laissai toute seule : je la suivis, au contraire, jusque chez elle, où elle renferma mon pauvre cœur avec elle. Resté seul après avoir joui d'une société aussi aimable et aussi charmante, pour ne point m'écarter du plan que j'avais formé, je hâtai mes pas, et je me dirigeai vers l'église de San-Lorenzo, où j'étais habitué à voir celle qui avait joui de la fleur de mes beaux ans ; mais la nouvelle impression que je venais de recevoir était si forte, que, semblable à ceux qui ont bu les eaux du Léthé, je perdis la mémoire de toutes les autres femmes, quelque belles qu'elles fussent. Toutes mes pensées étaient restées enveloppées dans ces vêtements de deuil autour desquels je croyais voir à chaque instant tourner ce moine hypocrite et importun, et la jalousie s'était emparée de mon esprit au point que je ne pouvais penser à autre chose."(Traduction, Jean-Vincent Périès, c'est moi qui souligne)
On voit que les deux parties de la phrase sont extrapolées  du texte originel. Michelet condense avec génie deux notations de Machiavel.

Le soir même, Pauline m'appelait : elle avait passé brillamment la soutenance de son mémoire et donc obtenu son master d'études théâtrales.

mercredi 9 août 2017

# 189/313 - Mes feuilles tiennent à peine encore

Quand j'ai commencé ce que je n'aime pas désigner comme un travail, mais qui s'y apparente par certains aspects, j'avais esquissé un programme - encore un mot qui ne convient guère -, disons plutôt que j'avais prévu le synopsis d'une vingtaine de chroniques, deux ou trois lignes pour chaque, pas plus, et pour la suite on verrait bien. J'avais déjà l'intuition que ce cadre serait appelé à évoluer, que les choses allaient bouger, que d'autres motifs allaient s'incruster dans le décor, mais je ne me doutais pas à quel point. Il est significatif que je ne suis même pas allé jusqu'à la vingtième chronique prévue, qu'elle n'est pas annulée mais qu'elle reste en suspens, et que la seizième envisagée n'a été traitée qu'en cinquantième position.
C'est que le monde a fait irruption continuellement dans ma petite entreprise. Il y eut bien sûr les sources littéraires, artistiques, historiques, scientifiques ou philosophiques qui suivirent logiquement le fil de ma réflexion, et qui sont d'une certaine manière le fruit de ma propre volonté. Mais il y eut aussi, et très souvent, et sans doute plus décisif, ce qui advint d'inattendu, et que j'intégrai plus ou moins fortement, plus ou moins facilement dans l'écheveau complexe que je construisais au fil des jours. C'est en ce sens-là qu'il me semble légitime d'employer cette métaphore de l'Attracteur étrange : le monde vient à moi en même temps que je vais vers le monde. Mon être est essentiellement poreux, j'absorbe et je restitue, à la croisée des flux, au carrefour des membranes.
Prenons pour exemple les seuls quinze derniers jours de juillet : quels sont les éléments séminaux des derniers articles ? Énumérons : Un livre déniché à Noz (Anatole Dauman), deux autres en brocante (Harang, Gascar), un message d'une inconnue venu de Dun-le-Palestel pour un ami disparu l'année dernière, un concert de musique improvisée (Thouseau/Grare) et un montage de Dominique Gonzalez-Foerster sur Tarkovski. Bien sûr, ces éléments ne me sont pas tombés du ciel, je les ai d'une certaine façon choisis, mais ils étaient comme marqués par ce que les Grecs nomment le kairos : l'occasion. Qu'il faut attraper aux cheveux, ne pas laisser passer. Le monde nous est parfois donné, mais il reste à le saisir, sinon nous sommes comme Perceval qui regarde passer le cortège du Graal sans poser de question, et ne retrouve plus rien à l'aurore. Nous devons poser les questions, quand bien même les réponses nous échapperont toujours.


Ce qui va suivre dans les jours à venir ne fut donc pas prévu. Cela s'imposa, et comme souvent, c'est à un mélange que nous avons affaire, que nous devons décrire. Convergence de formes et de pensées, correspondances, coïncidences, synchronicités, formant la trame continue de cet essai. On ne sera pas surpris de voir Tarkovski encore à l'honneur, mais on verra aussi un inconnu faire son entrée dans la Zone, à savoir le philosophe italien Emanuele Coccia, dont le dernier ouvrage, La vie des plantes (Rivages, 2016), sera le second brin d'une tresse dont le troisième fil - autre apparition ici - n'est autre que l'historien Jules Michelet, à travers son Journal, dont des extraits substantiels (plus de mille pages) viennent de paraître en Folio.

C'est un article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres, qui m'aiguilla sur Coccia. Il parlait d'"un essai magnifique autant qu'insolite", visant à réintroduire dans la philosophie, qui les a toujours négligées, ces plantes sans qui il n'est pas de vie possible sur Terre. Immobiles, elles n'en façonnent pas moins leur monde.
"Impossible d’oublier que notre atmosphère est d’abord un fait végétal : sans photosynthèse, pas d’oxygène, pas d’air. Chaque bouffée que nous respirons, c’est du souffle de vivants végétaux. Sortis de l’eau, ils ont créé autour de la terre un océan gazeux prolongeant la couche liquide. La terre leur doit l’atmosphère, et nous la vie.
Emanuele Coccia tire les conséquences métaphysiques de ce changement de perspective. Impossible, à ses yeux, de réhabiliter le mode de vie des végétaux et le lien au monde qu’il implique sans voir le socle de la philosophie basculer et finalement se dissoudre. Le monde n’est pas séparé des vivants, ni les vivants les uns des autres. « Plus qu’une partie du monde, l’atmosphère est un lieu métaphysique dans lequel tout dépend de tout le reste, la quintessence du monde compris comme espace où la vie de chacun est mêlée à la vie des autres » écrit le philosophe."
Dès le début du Miroir, le personnage du médecin égaré évoque les plantes en des termes bien proches de ceux d'Emanuele Coccia :




On rejoint cette idée d'intelligence du végétal que défend par exemple un autre italien, le chercheur Stefano Mancuso, qui dirige à Florence le Laboratoire international de neurobiologie végétale.

Emanuele Coccia, entre un prologue et un épilogue, structure son essai en trois parties qu'il nomme théorie de la feuille, théorie de la racine et théorie de la fleur. La plante, écrit-il, est d'abord et avant tout feuille :
" Les feuilles ne sont pas simplement la partie principale de la plante. Les feuilles sont la plante : tronc et racine sont des parties de la feuille, la base de la feuille, la simple prolongation par laquelle les feuilles, tout en restant hautes en l'air, se soutiennent et s'approvisionnent en nourriture du sol. [...] La plante entière s'identifie dans la feuille, dont les autres organes sont juste des appendices. C'est la feuille qui produit la plante : ce sont les feuilles qui forment la fleur, les sépales, les pétales, les étamines, les pistils ; et ce sont aussi aux feuilles de former le fruit." (Sergio Stefano Tonzig, Sull'evoluzione biologica., cité p. 161)
Le lundi 9 novembre 1846, alors que son père, malade, va bientôt mourir, Jules Michelet écrit (passage découvert en ce jour-même où je lisais Coccia) :
"Ma foi ! Qu'elle me soit acquise, solide, et ne meure point en moi. Car le reste meurt.
Mon père, enveloppé dans le manteau de Mme Dumesnil. Et elle-même, je l'ai vue mourir presque dans le fauteuil de Pauline. Que me veux-tu donc, ô mort ?
Et vous fragiles, Alfred, Adèle, Charles même, Étienne ? Je me sens à peine posé comme l'oiseau sur la branche. Mes feuilles tiennent à peine encore. Un coup de vent va venir..."