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mercredi 29 avril 2020

Du naufrage

Ciel gris, pluies intermittentes. Il est plus facile de rester derrière ses murs que lorsque le soleil vous nargue insolemment. Et cette eau est bonne pour les terres qui étaient déjà menacées par la sécheresse (n'est-ce pas là de la bonne et élémentaire sagesse ?). J'écoutais donc le son de l'averse qui me parvenait par la fenêtre entrouverte (moment de bonheur gionesque), tout en déroulant mon fil Twitter (aie, ça se gâte), lorsque je découvris que Michaël Ferrier venait tout juste de livrer un petit texte pour Tracts, la nouvelle collection de Gallimard. Michaël Ferrier dont je venais d'évoquer dans l'avant-dernier article le formidable récit d'enfance, Scrabble. Le texte étant en libre accès le temps du confinement, je l'ai aussitôt téléchargé.


J'étais d'autant plus empressé de le lire que le titre à lui seul m'avait saisi. Car enfin, outre la quasi-synchronicité entre l'article et ce Tract, quel mot-clé avait émergé sinon celui de naufrage (inscrit d'ailleurs comme un des libellés attachés au billet) ? Rappelons juste ce passage, comme exemple :
"En date du 9 juin 1946, Giono recopie dans son « journal » un extrait du Voyage de la corvette L’Astrolabe de Dumont d’Urville, qui semble bien correspondre à la manière dont il perçoit sa situation à ce moment : « Nous restâmes ainsi en perdition pendant plus de trois jours ; et dans cette position si longuement désespérante, on voyait par un contraste assez singulier tous nos hommes en costume du dimanche ou de naufrage, comme on voudra l’appeler, c’est-à-dire vêtus de leurs meilleurs habits."
Michaël Ferrier choisit donc pour évoquer le temps présent de s'appuyer sur le récit du naufrage du navire portugais São Paulo datant de l’année 1561. Il s'en explique dans une lettre à Victor Kirtov, rédacteur du site Pileface : "Plutôt qu’un de ces journaux de confinement qui, sauf exception, m’agacent un peu (j’espère qu’ils/elles ne vont pas nous faire en plus des journaux de déconfinement !), il m’a semblé intéressant d’en retourner à l’aube de la mondialisation marchande, et de prendre le sujet sous un angle à la fois historique et littéraire. Vogue la galère !"

Il est ma foi assez  réjouissant de voir que cette intervention du récit de naufrage relève elle aussi d'un hasard :
"Ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines porte un nom : c’est un naufrage. Le hasard, qui peut être surprenant comme la rencontre d’une chauve-souris et d’un pangolin sur un lit de réanimation, fait parfois bien les choses : quand la pandémie a commencé à se répandre sur la planète, j’étais en train de lire les Histoires tragico-maritimes (Éditions Chandeigne, 1992), trois récits de naufrages où, sur des mers variées, les hommes meurent par milliers. Ces trois récits portugais sont d’un autre temps (le xvie siècle), dans un contexte sociopolitique différent (à l’aube de la mondialisation des transports, aujourd’hui si avancée) et où la maladie ne joue qu’un rôle parmi d’autres. Pourtant, il n’est pas inutile de prêter l’oreille à ces témoignages des rescapés. Écrits dans une langue précise et sobre, ils voguent littéralement sur une mer déchaînée pour traverser les siècles et se porter jusqu’à nous. Que nous disent-ils ? "(p. 4)

Un peu plus loin, il écrit que "les réactions des uns et des autres forment une sorte de florilège du désastre, où l’on pourra reconnaître les bas-fonds de la nature humaine, dans toute sa diversité." Le dévouement, l'abnégation, le sang-froid y côtoient la lâcheté, l'égoïsme et les croyances stupides et criminelles, rien n'a vraiment changé  en presque cinq cents ans.

Comme le naufrage, cette expression "florilège du désastre" ne peut manquer de me toucher également : le désastre ne s'est-il pas imposé comme la figure majeure le 20 avril avec Don DeLillo (A l'avant-poste du désastre), et deux jours plus tôt encore avec Des bibliothèques et du désastre ? Michaël Ferrier s'y connaît d'ailleurs bien en désastre, car il était à Tokyo quand tremblements de terre et tsunami ravagèrent le Japon, provoquant la catastrophe de Fukushima. Il en tira un livre puissant, Fukushima, sous-titré justement Récit d'un désastre, que je lus en 2013.

Ce qu'il écrivit alors, devant la menace nucléaire aussi invisible que celle du coronavirus aujourd'hui, mérite d'être relu et médité. Dans le sillage des Notes d’Hiroshima de Kenzaburô Oé, prix Nobel de littérature, il s’en prend, écrit Albert Gauvin, à « cette fraction des élites dirigeantes qui, avec le nucléaire est en train d’imposer une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité ».

Et la fin de Naufrage est tout autant à méditer :
"Mais les récits du naufrage n’ont pas seulement valeur de témoignage. « Après des tourmentes des épreuves et des mésaventures innombrables », le 27 avril 1561, après avoir marché plus de six cents lieues, bu de l’eau croupie et mangé du singe, les survivants arrivent au port de Banda, aux îles Moluques, sans vêtements sur la peau et couverts de blessures. Récupérés par une escadre portugaise, ils sont reçus comme des revenants de l’autre monde. Le capitaine a alors cette phrase troublante : « Mieux vaut posséder moins sur la terre que de traverser la mer pour des biens si transitoires et de si peu de durée. »
Ainsi, loin de ses grands rêves de conquête et de commerce, le capitaine en est réduit au constat terrible d’un monde littéralement à bout de souffle, en perdition. La catastrophe nous dénude : elle montre la pauvreté de notre imaginaire économique, découvre les défauts du fonctionnement politique comme nos fissures les plus intimes. Elle révèle le caractère au fond inadmissible de notre organisation du monde, et nous invite à retrouver un espace où le corps et la pensée puissent à nouveau circuler autrement."
Cet espace, un autre Portugais, le metteur en scène Tiago Rodrigues, en dessine les contours en affirmant que "demain est désormais un exercice d'imagination". On peut l'écouter et le lire sur le site de France Culture.
"En tournée au Brésil où il présentait ses spectacles « By Heart » et « Sopro », Tiago Rodrigues a dû rentrer au Portugal à la suite de l’annulation des dernières représentations. Très vite, l’équipe de direction a décidé de mettre en ligne sur le site du Dona Maria II les captations des spectacles présentés ces dernières années. Ce « rafiot dans un jour de tempête » rencontre un beau succès et ils sont de plus en plus nombreux à attendre, chaque vendredi et samedi à 21h, la mise en ligne d’un nouveau spectacle. Nous ne pouvons que vous conseiller de regarder la captation surtitrée en français de « Sopro », mis en scène par Tiago Rodrigues. Elle est disponible ici. "
Sopro


 

jeudi 17 août 2017

# 196/313 - Passion fixe

Je digresse, je me laisse porter comme la feuille morte par le courant dans Solaris. La pluie tombe à verse derrière la fenêtre où j'écris, et je me demande si je pourrais tout à l'heure prendre le vélo pour aller jusqu'à la gare. Dans le temps qui me reste, j'aimerais au moins amorcer cette chronique qui encore une fois va évoquer le Yi Jing, ce fameux Livre des Transformations - c'est ainsi qu'il est désigné dans la traduction de Richard Wilhelm -, mais que Cyrille Javary nomme plutôt "Le Classique des Changements". Alors que je rédigeais l'article précédent, je me suis souvenu de Philippe Sollers, pour qui ce vieil ouvrage chinois est depuis longtemps une référence importante : "dès 1965, dans Drame, et plus manifestement encore, en 1968, dans Nombres, Sollers prend en compte le grand livre de la sagesse chinoise...", signale Marcelin Pleynet dans La Fortune, la Chance, (Hermann, 2007), alors qu'il commente un autre roman paru en 2000, Passion fixe, dont le Yi Jing est en quelque sorte le centre ordonnateur.



Il se trouve que j'ai lu ce roman à sa sortie. C'est un roman sollersien typique, où le narrateur - double à peine dissimulé et fantasmé de l'auteur - se donne une pose avantageuse, développe une érudition prodigieuse et séduit surtout à tour de bras, bref c'est à la fois irritant et passionnant, stimulant et effroyablement égocentrique. Feuilletant l'ouvrage, je déniche à la page 100 une mention de l'édition de Wilhelm, sur laquelle il se fonde pour les commentaires du Yi Jing (appelé là Yi King) :
"Dans la bibliothèque de Dora (ou plutôt dans celle de son mari disparu, l'étrange cardiologue collectionneur), il y avait la première édition sérieuse, après quelques autres fantaisistes, du Yi King, celle de l'Allemand Richard Wilhelm, Iéna, 1923. Le Yi King, Livre des mutations, une antiquité, ayant une réputation de divination magique, il faut s'attendre qu'il suscite des tas d'élucubrations plus ou moins cinglées. Ça n'a pas manqué. Wilhelm, missionnaire protestant arrivé en 1891 en Chine, est censé avoir été initié, par un lettré appartenant à la famille de Confucius, à l'enseignement secret du yoga chinois (...). Wilhelm, inspiré par son maître Lao Nouai Suan, compose sa traduction en 1913, est interrompu par la Première Guerre mondiale, est assiégé par les Japonais, reprend son travail comme un bon jésuite, et, en 1923, date sa préface de Pékin. Carl Gustav Jung, c'est fatal, l'a bien connu et a été fasciné par lui. Il raconte même que, quelques semaines avant la mort de Wilhelm, il l'a vu apparaître près de son lit avant de s'endormir, debout dans un vêtement bleu sombre, les bras croisés dans ses manches :
"Il s'inclina, comme s'il voulait me transmettre un message. Je savais de quoi il s'agissait. Cette vision fut remarquable par son extraordinaire netteté : non seulement je voyais toutes les petites rides du visage, mais aussi chaque fil dans le tissu de son vêtement."


Sollers n'aime pas Jung, et il ironise ensuite assez lourdement sur l'apparition de Wilhelm. De Jung, il dit donc qu'il l'a "bien connu", mais c'est mentir un peu que de dire seulement ça. Dans sa préface à l'édition anglaise du Yi King, en 1949, Jung est plus explicite, parle d'hommage à son ami disparu. On peut bien connaître quelqu'un sans être son ami : Sollers ne l'ignore pas, mais il passe sous silence cette amitié qui le dérange. L'intérêt de Jung pour le Yi King n'est pas de pure circonstance, il écrit ainsi : "J’étais déjà bien familiarisé avec le Yi King lorsque j’ai rencontré pour la première fois Richard Wilhelm peu après 1920. Il me confirma alors ce que je savais déjà et m’apprit beaucoup d’autres choses. Je ne sais pas le chinois et n’ai jamais été en Chine."

Franchise de Jung sur sa connaissance du chinois. Sollers a-t-il témoigné de la même modestie ? Il ne semble pas si l'on en croit Damien Taelman, qui livre une analyse au vitriol du Sollers sinologue (on trouvera ces textes sur le blog de Roland Jaccard ou sur le Stalker de Juan Asensio). Pour être équitable, il convient aussi de lire la défense d'Albert Gauvin sur le site Pileface, consacré à Sollers.

19 h 47 : je mets un point final à cette chronique, suite au prochain épisode, le soleil est revenu, et j'ai pu aller à la gare en vélo.