Affichage des articles dont le libellé est 813. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 813. Afficher tous les articles

mardi 11 avril 2023

Andalucia

Nous n'en avons pas fini avec Tolède. L'ami Nunki Bartt, dont j'avais pu remarquer la parenté entre quelques figures de son tableau Chichiliane et les silhouettes humaines presque imperceptibles de la Vue de Tolède du Greco, me prêta Andalucia, un film du cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis où la ville espagnole avait une importance certaine. Bartt n'avait pas tari d'éloges sur l'acteur principal, et ô combien principal, car il est de presque tous les plans, Samir Guesmi, il est vrai étonnant, par ses regards, ses moues, ses sourires, et surtout par sa capacité de rupture, passant d'une seconde à l'autre d'une émotion à une autre, tout à tour émouvant, provocateur, ironique, figure toujours en transit, Yacine, maghrébin qui ne trouve pas plus sa place dans l'immeuble banlieusard de son enfance que dans les quartiers centraux de la capitale. Aussi a-t-il élu domicile dans une caravane d'un cirque gitan, à l'intérieur tendu de rouge (couleur très présente dans le film), constellé de photographies où les derviches tourneurs soufis côtoient Mohamed Ali et Pelé. "Le tout est de trouver son endroit", dit Vincent, l'un des marginaux rencontrés dans le square parisien où Yacine exerce un emploi temporaire de distributeur de soupe populaire. Son endroit, le moins que l'on puisse dire c'est que Yacine ne l'a pas trouvé, refusant de se fixer avec un travail stable, comme d'entrer dans une relation féminine au plus long cours.


Le titre du film ne se justifiera que tardivement. Soudain, sans que rien ne l'annonce, Yacine est interpellé dans la rue par une femme espagnole, qui lui intime très simplement, dans sa langue, d'aller à Tolède. Aucune explication supplémentaire, juste cela : allez à Tolède. Et sans plus de transition, il y va, il prend le train* - on ne lui verra aucun bagage -, et le film se teint alors d'une nuance fantastique, car à l'arrivée dans la gare hispanique, les gens lui indiquent le chemin à suivre. Tous les passants le regardent, pointent du doigt la direction, por allí, dans le lacis des ruelles tolédanes, jusqu'à la Casa del Greco, où on l'introduit et le laisse seul devant les portraits d'apôtre du peintre où il ne peut que reconnaître une ressemblance extraordinaire avec son propre visage. 


Et l'on se dit que cela ne peut être un hasard, et qu'Alain Gomis, s'il n'a pas construit son film sur cette seule coïncidence, ne peut que l'avoir eu en perspective dès le départ : ce personnage à la recherche de  son identité se découvre dans le miroir d'un peintre lui-même exilé, représentant les messagers du Christ, déracinés, ἀπόστολος / apóstolos  désignant un « envoyé », chargé de la mission de propager la parole divine.

Tolède se situe en Castille, non en Andalousie. L'Andalousie, ce sont les dernières minutes du film qui nous y transportent, le cadrage jusque-là très resserré s'ouvre sur des plans plus larges, où le paysage, les éléments naturels prennent soudain de l'ampleur. La caméra abandonne même Yacine quelques instants le temps d'une procession nocturne (semble-t-il, la procession de la semaine sainte d'Almeria), puis le retrouve à Grenade, à l'Alhambra puis dans les collines alentour où tout à coup il va léviter quelques secondes.**

Et c'était pour moi une émotion très particulière de retrouver Grenade, où j'ai séjourné à deux reprises ces derniers années, et qui m'avait inspiré plusieurs billets sur ce blog. L'un d'entre eux possède même une résonance étroite avec ce motif de la lévitation : il s'agit de Planta nuda. J'y notais avoir emporté comme viatique le livre de l'historien d'art Victor I. Stoicheta sur la peinture espagnole de l'extase : "Et je ne le regrettai pas, car il fut l'utile contrepoint de mes visites dans les églises grenadines. En premier lieu, j'y trouvai un écho saisissant à mon enquête sur la nudité sacrée. Qu'on s'attarde un instant sur L'Ascension de Juan de Flandes (dont on peut voir une excellente version numérique en haute définition sur le site du Musée du Prado). La mise en scène du pied est l'héritière d'une longue histoire.
"En quittant la terre, écrit Stoicheta, le Christ a laissé derrière lui seulement les traces de ses pieds (signes, pour être clair, de son incarnation en forme humaine), tandis que la tête a déjà traversé le plafond des nuages."

Juan de Flandes (1450-1519) Ascension , 1514/19  
détrempe sur bois, 110×84 cm, Madrid, Musée du Prado


Juan de Flandes, Ascension (détail)

"Cette trace, dit encore Stoicheta, fait contraste avec la plante du pied de l'apôtre, bien visible tout près de la "limite esthétique du tableau". Ce pied-là est fait pour parcourir le monde et porter la "parole du Christ" à pied." Plus loin, il précise que les apôtres "seront dorénavant appelés symboliquement "les pieds du Christ" : ils feront partie d'un "corps" immense, dont les pieds sont sur terre et la tête au ciel" (pedes in terra, caput in coelo)*"

Juan de Flandes, Ascension (détail). "En allant très loin, on constate que le pied nu du voyant est un reste de nudité sacrée demandée primitivement par l'acte théophanique." Victor I. Stoicheta, p. 101-102.

_________________________

* Pour la petite histoire, on entend à Paris l'annonce du départ du train : le TGV numéro 613. Or, ce matin-même, avant de revoir le film pour la seconde fois, j'avais noté au retour d'un déplacement en ville, avoir croisé trois voitures immatriculés 613 (un nombre proche du 813, dont j'avais relevé une occurrence dans une exposition qui lui était dédié à Grenade précisément).

** Pour une analyse fine du mouvement cinématographique dans Andalucia, on lira avec profit l'étude de Camille Gendrault dans Entre-deux, décembre 2018, Du cinéma accentué au cinéma de la mondialité : le double dépaysement d’Andalucia (Alain Gomis, 2007).

dimanche 8 septembre 2019

Peak-experiences

Il y a des rencontres qui vous ouvrent soudain des horizons insoupçonnés, rencontres humaines ou artistiques qui vous projettent plus loin, plus haut, ailleurs, avec la célérité d'un caillou explosant sur un pare-brise, en un étoilement de fissures qui sature votre vision. Et ceci explique que je n'en ai pas encore fini avec ce fameux film de Blake Edwards, Experiment in Terror, que j'y reviens pour la troisième fois, alors que tout me fut donné en quelques instants. Mais le temps de la restitution n'est pas celui de la découverte.

Experiment in Terror (Stephanie Powers)

La difficulté est aussi que dans cet événement intervient un élément encore caché, encore insu du lecteur. Qui n'a rien de trouble ni de malaisé, non, simplement s'agit-il d'un objet assez imposant pour vous boucher la vue. En l'occurrence, je parlerais plutôt d'un Himalaya où je n'ai encore risqué que quelques pas prudents. J'ai maintes fois évoqué ces derniers temps le Mont Analogue de Daumal, mais il ne saurait y avoir de confusion : l'oeuvre que je veux aujourd'hui présenter n'agit pas au même niveau. Mais allons au fait : la faute en revient à Benoît Peeters, le maître d'oeuvre, avec François Schuiten, du monde des Cités obscures, le spécialiste de Tintin mais aussi le biographe de Jacques Derrida et de Paul Valéry. En mai dernier, il poste sur Facebook la vidéo d'un homme, d'un savant que je ne connais pas, dont je n'ai jamais jusqu'à ce jour entendu parler : Henri Van Lier (1921-2009). Qu'il présente ainsi :
"Durant plus de vingt ans, essentiellement de 1982 à 2002, Henri Van Lier a rédigé une somme philosophique aussi profonde qu’originale appelée Anthropogénie. Ce travail a été mené en marge des institutions, mais en dialogue direct et permanent avec plusieurs grands savants, avec qui Van Lier entretenait un contact personnel. L’aboutissement de cet effort sans pareil n’est pas une encyclopédie des connaissances, mais un véritable récit, celui du devenir de l’homme et de sa découverte progressive du monde qui l’entoure, du niveau le plus élémentaire à celui de l’univers en expansion continue. Entreprise déraisonnable à l’ère des spécialisations ? Chez Henri Van Lier, grand savant mais aussi grand narrateur, l’aventure humaine s’impose au contraire comme un projet à la fois uni et résolument ouvert."
Je regarde la vidéo, et je suis immédiatement surpris, séduit, intrigué par une voix, une gestuelle, une pensée complètement originales. Je ne comprends pas tout, mais je sens que j'aborde là à des terres qui doivent être explorées. La voici : si vous l'osez, vous en prenez pour 24:32.


Cet ouvrage monumental* de 1040 pages est réédité aux Impressions Nouvelles (que dirige Peeters). La semaine suivante, je le commandai, et depuis j'en explore le contenu  par traversées discontinues, raids furtifs, plongées intermittentes. La métaphore de la montagne, dont j'use (et j'abuse peut-être) depuis tout à l'heure, elle m'est venue très vite. De fait, j'avais devant moi deux Himalayas, les Oeuvres de Fernand Deligny et maintenant l'Anthropogénie de Van Lier. Si je parvenais assez bien à maintenir une certaine vitesse de croisière dans le premier massif, j'avais plus de difficultés dans le second (la preuve en est qu'au bout de plusieurs mois je n'ai atteint que la page 175). Et il se trouve que la dernière reconnaissance sur ces pitons désolés, je l'effectuai précisément juste après la vision du film de Blake Edwards, avec le chapitre 8, intitulé La distinction fonctionnements/présence.

Et voici que je me hisse jusqu'au sous-chapitre 8C : "Les conduites de présentification. Les expériences de sommet (peak-experiences).
Peak-experiences ? Alors que je viens de visionner un film se passant à Twin Peaks et dont on se demande s'il n'a décisivement inspiré la série Twin Peaks. Mes antennes frétillent.
Mais de quoi s'agit-il, au juste ?
Henri Van Lier :
"Les présentifications ne sont nullement des aberrations ou des exceptions de l'anthropogénie. Dans les années 1960, le psychologue américain Maslow imagina un protocole ingénieux pour montrer qu'elles sont triviales. Il demanda à des étudiants de son université de désigner ceux et celles qui leur paraissaient particulièrement "équilibrés", "sains", "normaux". La liste obtenue, il interrogea les élus. Tous confièrent qu'ils faisaient des expériences de sport extrême, d'alpinisme extrême, d'art extrême, de mort anticipée, d'amour extrême, d'insight scientifique ou mathématique, d'héroïsme, de rapt mystique, de passions diverses, tous cas où des fonctionnements ne se tiennent pas dans leur rendement, mais sont l'occasion de thématiser plus ou moins la présence-absence. Maslow parla à ce propos de peak-experiences, d'expériences de sommet. Il aurait pu dire aussi bien "bottom experiences", ou, en pensant à Baudelaire, "anywhere out of the world experiences". La plupart des étudiants de Maslow ne s'étaient probablement jamais aperçus qu'ils faisaient des expériences de sommet ou de profondeur avant de participer à son enquête. Comme l'ouvrier qui après le travail va boire un verre à sa place préférée dans sa taverne préférée, en se taisant ou en disant n'importe quoi à n'importe qui. Comme les adolescents et les adultes qui le samedi soir "s'éclatent" en boîte."
Dans cette autre vidéo, Abraham Maslow s'explique sur le concept :

 
 Ces peak-experiences ne sont pas un détail, loin de là, pour le savant belge, puisqu'il écrit ensuite :
"Phylogénétiquement, des expériences de ce type ont sans doute joué un rôle dans le passage d'Homo habilis à Homo erectus, puis à Homo sapiens et sapiens sapiens. Ontogénétiquement, elles interviennent selon les âges contrastés des spécimens hominiens <3c>, lors des initiations de l'adolescence, du mariage, des renoncements de la vieillesse, des funérailles. Elles peuvent avoir une force de cataclysme à la fin de l'enfance. Sartre a décrit la brusque fulguration de l'exister pur indifférencié chez une petite fille regardant la mer du pont d'un navire."
Je ne veux pas aller plus loin pour l'instant. Sur Henri Van Lier, je reviendrai très certainement. Juste un mot pour finir sur ma numérologie actuelle (pour reprendre le mot du livre de Lynch) : eh bien la vague des 813 perdure bel et bien. Le 6 décembre, je notai une plaque 813 rue des Belges, et le 7 c'est au sortir du cinéma, vers 20 h, que j'en vis une rue de la République. Cerise sur le gâteau : derrière il y avait une plaque 707.


____________________________________________

*Autre particularité de l'oeuvre de Van Lier : elle est entièrement disponible sur internet à cette adresse, gratuitement (mais j'ai préféré l'avoir aussi sur papier, sous la forme de ce pavé de plus d'un kilo)


jeudi 5 septembre 2019

Bron/Broen/Bridge

"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."
Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355.

Connaissant cette propension de Lynch à la pensée magique, je ne puis croire une seconde que le film de Blake Edwards, Experiment in Terror, n'ait pas été séminal dans la genèse de Twin Peaks. Mais, pour une raison que j'ignore, Lynch fait l'impasse aussi bien sur le film que sur son réalisateur. D'ailleurs, aucune véritable indication n'est donnée dans L'espace du rêve sur les sources d'inspiration de la série, tout au plus est-il évoqué une projection de Peyton Place, qui aurait précédé la présentation du projet à la chaîne ABC, mais la série, premier feuilleton télévisé de soirée de la télévision américaine, diffusé entre 1964 et 1969, se déroule dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, un ancrage géographique bien éloigné de celui de Twin Peaks.

C'est en cherchant les occurrences de Twin Peaks que je suis tombé sur ce passage sur les plaques d'immatriculation, ce qui m'a bien amusé car on a vu (cf. Jurassic Bartt) que j'étais moi aussi depuis quelque temps affligé de la même lubie. Tenez, il faut que je vous conte les derniers développements du délire : le 30 août, j'ai repéré lors du même déplacement, et dans le même quartier, deux plaques 813. Ce nombre a déjà fait l'objet de plusieurs articles en 2018, et Rémi Schulz l'a également souvent évoqué. 813 était le nombre fétiche de François Truffaut. Dans mon petit voyage à Grenade, en février dernier, je suis d'ailleurs tombé par inadvertance, au hasard de mes flâneries, sur une exposition au Centro Cultural Gran Capitan intitulée 813, consacrée aux dessins grand format de l'artiste espagnole Paula Bonet, inspirés de l'oeuvre du cinéaste (je n'en avais pas parlé ici à l'époque, mais je savais bien qu'un jour ou l'autre, j'aurais l'occasion d'y revenir).


Il se trouve encore que depuis le 2 septembre, chaque jour j'enregistre une plaque 813. Cela fait donc quatre jours, et chaque fois, c'est à un endroit différent et avec une automobile différente. Aujourd'hui, c'était une voiture rouge entrée dans la cour de la maison voisine de celle d'Ernest Nivet, à deux pas de chez moi.

Paula Bonet - 813
Il n'y a pas que les 813 qui me donnent le tournis. Je continue à être obsédé par les numéros triples. Ainsi ai-je enregistré en fin d'après-midi, au retour du travail, un 666, suivi d'un 111 et enfin d'un 999 au pied de mon immeuble. Bon, celui-ci, de 999, je me disais que ça ne comptait pas vraiment puisque je le croise souvent, c'est manifestement la voiture d'un voisin. Sur ce, je vais chercher du pain à la boulangerie proche. Juste en sortant, voici que je croise mon 999 qui tourne devant moi rue Ernest Nivet. Sauf que ce n'est pas le même : l'autre est toujours garé à la même place.
Bon, on verra demain si la vague des 813 perdure...

Ce n'est pourtant pas cette histoire de plaques que je voulais consigner ici à l'origine. Non, c'était plutôt une manière de synchronicité avec la vision du film de Blake Edwards. En effet, j'ai été saisi dès les premières images d'Experiment in Terror par la coïncidence avec le thème visuel central de la série télévisée scandinave que je suivais alors, que l'on m'avait prêtée au début de l'été mais que je n'avais commencé à regarder que fin août : The Bridge. Lee Remick, au volant de sa somptueuse américaine, traverse un des gigantesques ponts de San Francisco : c'est là-dessus que s'inscrit le générique. De même, la série se profile et s'ordonne autour du pont de l'Øresund qui relie Copenhague à la ville suédoise de Malmö (un cadavre y est retrouvé sur la frontière exacte entre les deux pays)



The Bridge (Bron-Broen en suédois-danois), générique
Le pont n'est pas le seul point commun entre le film et la série : ce sont tout d'abord deux oeuvres nocturnes. Experiment in Terror commence dans la nuit du pont constellé des lumières des phares et des lampadaires et s'achève dans la nuit du stade de base-ball ; dans The Bridge, tout est filmé en hiver où l'obscurité est reine à cause de la latitude.
Enfin, le criminel est chaque fois un grand solitaire, un homme machiavélique qui agit seul, n'a en apparence aucun scrupule mais pourtant échappe à la noirceur totale : chacun des deux épargne qui, la soeur de Lee Remick, qui, les enfants du policier danois qui mène l'enquête (Kim Bodnia).
Le nom de ce policier est Martin Rohde, qui est bien proche phonétiquement de Ross Martin, l'acteur interprétant Red Lynch. Et, consultant  la bio de l'acteur Kim Bodnia, je vois que sa famille est d’origine juive, en particulier de la Pologne et de la Russie, (Wikipedia se croit tenu de préciser qu'il n’est pas pratiquant). Point commun donc avec Martin Rosenblatt/Artemus Gordon.

En revanche, j'ai bien sûr jeté un coup d'oeil sur les plaques d'immatriculation des deux oeuvres, et là, je dois dire que je n'ai rien remarqué.
Et ma foi, c'était reposant.

Paula Bonet - 813, Françoise Dorléac dans La peau douce.

lundi 9 avril 2018

La mariée était en noir

"Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [Wikipedia, c'est moi qui souligne]

Précision importante : ce n'est pas le 7 avril 1786, début du transfert des ossements du Cimetière des Saints Innocents vers Montsouris, que ces 813 tombereaux  sont acheminés, mais presque un siècle plus tard, en 1860, lorsqu'on réduira encore de moitié la superficie de la Place du Marché des Innocents.

Plan de la Place du Marché des Innocents, vers 1830
813 : la précision de ce nombre laisse songeur. 1860, c'est aussi la date de création du Parc Montsouris, voulu  par le Baron Haussmann dans le cadre, nous dit Wikipedia, d'un projet destiné à offrir aux Parisiens des espaces verts (attention la notion d'espace vert n'existait pas à l'époque*) aux quatre points cardinaux de Paris : bois de Boulogne à l'ouest, parc des Buttes-Chaumont au nord, bois de Vincennes à l'est, et parc Montsouris au sud. Les travaux ne débuteront qu'en 1867 pour s'achever en 1878.
Or, 813 n'est sans doute pas un hasard : il se trouve que j'ai consacré un article à ce nombre le 25 avril 2017, nombre qui est aussi le titre de l'un des plus célèbres romans de Maurice Leblanc ayant Arsène Lupin pour héros.

D'autres ont écrit sur le nombre avec des perspectives différentes des miennes, et je ne saurais trop conseiller de lire 8 et 13 choses que je sais de « 813 », recension de Rémi Schulz qui met également l'accent sur l'extraordinaire récurrence de 813 dans la filmographie de François Truffaut. Il y revient le 21 octobre 2009 dans un article de son autre blog, Quaternité. J'en donne juste un exemple assez saisissant avec cette image de La Sirène du Mississipi où Catherine Deneuve s'apprête à recevoir Belmondo : un 813 qui échappera presque inévitablement au spectateur lambda est inscrit au-dessus du lit.

Pourquoi Truffaut tenait-il tant à rendre hommage à Leblanc à travers ce 813 ?  Pourquoi Leblanc ? Pourquoi ce roman en particulier ? C'est ce qu'il n'a jamais explicité.
Rémi a montré aussi que dans trois cas, la citation de 813 intervient presque exactement aux huit-treizièmes du film ( et il a rapproché ceci de la date 8/13, le 13 août à l'anglaise, date de naissance d'Alfred Hitchcock, avec qui Truffaut aura des entretiens dont le premier commença le 13 août 1962).
La mariée était en noir (1967) est l'un de ces films, d'ailleurs le plus hitchcockien de tous selon la plupart des exégètes (il en a même confié la musique à Bernard Herrmann).


Spectateur attentif de la série Lost depuis plusieurs semaines (pour ne pas dire plusieurs mois - je visionne à la vitesse d'une tortue), je ne peux qu'être intrigué par cette mention du vol 813, car la série tourne autour du crash du vol Oceanic 815 parti de Sydney à destination de Los Angeles.Mais je n'irai pas plus loin, 813 ce n'est pas 815, même s'il s'en faut de peu.

 ______________________
* Le CNRTL donne comme définition : "Surfaces réservées aux arbres, à la verdure, dans l'urbanisme moderne. Les axes préférentiels (...) ont été tracés en fonction des larges espaces verts à maintenir (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr.,1967, p. 420)." La linguiste Annie Mollard-Desfour, dans son admirable livre Le Vert (CNRS, 2012), est plus précise  et fait remonter l'expression à la Charte d'Athènes du Corbusier (1957) : "C'est l'état intérieur du logis qui constitue le taudis, mais la misère de celui-ci est prolongée au-dehors par l'étroitesse des rues sombres et le manque total de ces espaces verts, créateurs d'oxygène, qui seraient si propices aux ébats des enfants."

mardi 25 avril 2017

# 98/313 - 813

« Le nom d’Arsène Lupin ? la création de ce personnage ? Je serais incapable de vous dire comment l’idée m’en est venue. Sans doute était-elle en moi, mais je l’ignorais […] En réalité, tout cela est né dans mon inconscient […] »

Maurice Leblanc

Doit-on croire Maurice Leblanc quand il affirme ne rien savoir de la genèse de Lupin ? En tant qu'écrivain, il n'ignore certainement pas le sens du mot lupin. En l'affichant aussi ostensiblement, ne  rejoue-t-il pas d'une certaine manière le coup de La Lettre volée, d'Edgar Poe ? Le gentleman-cambrioleur est un loup garou mais nul ne le voit car trop clairement affiché. Soit dit en passant, il a rendu hommage au poète américain : « Si j’ai été influencé par un romancier, c’est par Edgar Poe. », ajoutant ailleurs être redevable à Poe « à bien des égards [...] car il savait, lui, comme nul ne l'a jamais tenté depuis, créer autour de son sujet une atmosphère pathétique. »
En baptisant son héros Lupin, Maurice Leblanc faisait aussi d'une pierre deux coups : le détective logicien de La Lettre volée n'est autre qu'Auguste Dupin. A une lettre près...

Remarquons maintenant que Leblanc écrit à une époque où le loup vit ses dernières années dans le pays. Daniel Bernard, dans Le Loup en Berry (2017), déclare que les loups ont commencé à disparaître en Berry à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, on ne signale plus guère que de  "rares animaux erratiques". La simplification des conditions de chasse, l'augmentation des primes, la modernisation des armes à feu ont provoqué le déclin puis la disparition de l'espèce. Le loup fléau immémorial est éradiqué. Difficile dans ses conditions de revendiquer explicitement la louvitude (si je puis risquer l'expression) du héros. Il est plus facile d'en appeler à l'inconscient...

Qu'il y ait de l'inconscient, je n'en doute pas, mais que rien de conscient ne soit au départ de la geste lupinesque, j'ai peine à le croire. 
Et je le crois encore moins après avoir lu ce que j'ai lu.
Dans la double page qu'il consacre à la louveterie, Daniel Bernard explique qu'en 813, Charlemagne réglemente la chasse au loup, chargeant ses comtes de désigner deux hommes, les luparii, responsables de la traque. Ce fameux capitulaire de Villis est le premier acte officiel d'un État contre canis lupus.

Capitulare secundum anni DCCCXIII
Cap. VIII - Ut Vicarii luparios habeant
Ut vicarii luparios habeant unusquique in suo ministerio duos. Et ipsi de hoste pergendi et de placito Comitis vel Vicarii ne custodiat, nisi clamor supereum veniat. Et ipsi vertare studeant de hoc ut perfetum exinde habeant et ipsae pelles luporum ad nostrum opus dentur. Et unus quisque de illis qui in illo ministerio placitum custodiunt, detur eis modium de annona.
Deuxième capitulaire de l’an 813
Chapitre VIII – Au sujet des propriétaires ruraux qui possèdent des chasseurs de loups (louvetiers)
Les propriétaires ruraux doivent avoir dans leur « ministère » deux chasseurs de loups (louvetiers). Et qu’ils ne s’occupent pas eux-mêmes du passage de l’ennemi ou du décret du Comte ou du propriétaire foncier s’ils ne reçoivent pas d’ordre à ce sujet. Et qu’ils doivent réfléchir à ce sujet qu’à l’avenir ils doivent avoir une ordonnance et que les peaux de loups soient remises à notre ministère. Et qu’à chacun qui dans ce ministère surveille la décision, soit donnée un « modus » (mesure romaine de volume) de la récolte de grains.


813. Mais c'est là aussi le titre de l'une des plus célèbres aventures de Lupin, parue en juin 1910. Est-ce un hasard ? Je ne possède pas le roman, mais il est disponible en ligne sur Wikisource. Le nombre 813 est au cœur de l'énigme. Sa signification reste longtemps obscure, jusqu'au chapitre 5 de la deuxième partie. Je ne veux pas spoiler l'histoire, aussi me contenterai-je d'indiquer que la résolution du mystère du 813 n'a rien à voir avec les loups ou bien avec Charlemagne.

Cependant, quel est le titre du chapitre précédent ? Rien moins que Charlemagne.

Titre bien étrange car il est bien peu question de Charlemagne dans ce chapitre. Il n'y est d'ailleurs cité qu'une seule et unique fois :
"Ils se turent tous les deux, et ce moment de répit n’était pas de ceux qui précèdent la lutte de deux adversaires prêts à combattre. L’étranger allait et venait, en maître qui a coutume de commander et d’être obéi. Lupin, immobile, n’avait plus son attitude ordinaire de provocation ni son sourire d’ironie. Il attendait, le visage grave. Mais, au fond de son être, ardemment, follement, il jouissait de la situation prodigieuse où il se trouvait, là, dans cette cellule de prisonnier, lui détenu, lui l’aventurier, lui l’escroc et le cambrioleur, lui, Arsène Lupin et, en face de lui, ce demi-dieu du monde moderne, entité formidable, héritier de César et de Charlemagne."
Ce demi-dieu est l'Empereur d'Allemagne, héritier donc de Charlemagne. Le premier empereur ennemi déclaré de la gent lupine. Tout est merveilleusement cohérent.
Soit Maurice Leblanc a magnifiquement orchestré tout cela, soit c'est l'attracteur étrange qui s'est chargé de l'opération.
Il ne s'est pas gêné en tout cas pour envoyer quelques signes : en reprenant la voiture ce matin, un des deux compteurs affichait 8133. Et une visite d'exposition à Issoudun au musée Saint-Roch, prolongée par une petite ballade en ville, nous conduisit jusqu'à la collégiale Saint-Cyr, où je fus à peine surpris, mais réjoui tout de même, de découvrir un vitrail représentant Charlemagne. Une brochure à l'entrée m'apprit ensuite qu'il aurait été le fondateur de l'édifice, car il avait une grande dévotion pour saint Cyr, enfant martyr qui l'aurait protégé d'un sanglier lors d'un songe.