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mardi 11 juin 2024

A Turin tout est apparition

Geoff Dyer confie être retourné deux fois à Turin, en novembre 2017 puis en juillet 2019. Conséquence d'une série de contretemps, il ne parvient cette année-là à son hôtel qu'aux alentours de minuit. N'ayant alors rien vu de la ville, il dépose ses bagages et ressort dans les rues quasi désertes. Il se trouve qu'un promeneur solitaire converge comme lui près d'une fontaine publique : "Il n'y avait rien de menaçant dans cette presque rencontre ; la présence intermittente d'autres êtres humains ne faisait qu'ajouter à cette impression de solitude qu'on eût dite tout droit sortie d'un tableau de Chirico. Je n'ai jamais éprouvé aussi puissamment le sentiment distinct de me promener dans l'oeuvre d'un artiste que cette nuit-là, en déambulant sur la piazza Vittorio Veneto. Je n'avais encore jamais pris conscience du côté Chirico de Turin auparavant, toutes les fois où la foule dans les rues empêchait la réalité de la ville de verser dans une dimension onirique." (p. 96)



Les derniers jours de Roger Federer comporte sept photos noir et blanc, en comptant celle de la couverture où l'on voit Jack Kerouac s'écoutant parler à la radio. Parmi ces sept, la reproduction de Turin printanier, tableau de Giorgio de Chirico (1914). Tableau qui représente la piazza Carlo Alberto où Nietzsche se jeta au cou du vieux cheval humilié. Dyer rapporte qu'en 1910, à l'âge de vingt-et-un ans, Chirico écrivait à un ami : "Je suis le seul à avoir réellement compris Nietzsche - tout mon travail le démontre." "Ses écrits, poursuit-il, sont saturés d'expressions, d'intuitions et de symboles dérivés en droite ligne de Nietzsche. [...] Ses descriptions de lieux nous incitent constamment à éprouver de manière intuitive quelque chose de visuellement équivalent à l'Eternel Retour : "La galerie est ici pour toujours. Ombre de droite à gauche, vent frais qui entraîne l'oubli, écrit-il dans "Méditations d'un peintre". Tous les dieux sont morts."

Frédéric Pajak, dans L'immense solitude, consacre également un chapitre, qu'il intitule Zarathoustra & Pinocchio, à Chirico dans l'ombre de Nietzsche. Chapitre qui s'ouvre avec cette citation de Chirico, tiré de L'art métaphysique, 1911-1913 : "Il y bien plus d'énigmes dans l'ombre d'un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures." La plupart des dessins sont alors réalisés d'après des oeuvres du peintre. Ainsi, page 276, le Turin printanier de 1914 :


Pajak cite ensuite de larges extraits des textes de Chirico : 

"C'est Turin qui m'a inspiré toute la série de tableaux que j'ai peints de 1912 à 1915. A la vérité j'avouerai qu'ils doivent également beaucoup à Frédéric Nietzsche dont j'étais alors un lecteur passionné. Son Ecce Home, écrit à Turin peu avant qu'il ne sombrât dans la folie, m'a beaucoup aidé à comprendre la beauté si particulière de cette ville. [...] A Turin tout est apparition. On débouche sur une place et on se trouve en face d'un homme de pierre qui nous regarde comme seules peuvent regarder les statues. Parfois l'horizon est limité par un mur derrière lequel s'élève le sifflement d'une locomotive, la rumeur d'un train qui s'ébranle : toute la nostalgie de l'infini se révèle à nous derrière la précision géométrique de la place. Ce sont des moments inoubliables que nous vivons quand de tels aspects du monde, dont nous ne soupçonnions même pas l'existence, apparaissent soudain, nous dévoilant les choses mystérieuses qui se trouvent là, à notre portée, à chaque instant, sans que notre vue trop courte puisse les distinguer, nos sens trop imparfaits les percevoir."


A Turin tout est apparition. Cette phrase de Chirico me renvoie au diariste des apparitions, Daniel Sangsue, dont nous avons vu qu'il était venu à Turin la même année 2013 que Geoff Dyer, titrant à la date du 3 janvier, Turin, ville de fantômes. J'ai depuis terminé la lecture de son Journal d'un amateur de fantômes, et relevé une mention de Chirico au 22 décembre 2016 :

" A propos de fantômes et de portes, Breton note dans un article sur De Chirico recueilli dans Les Pas perdus : Toutefois Chirico ne suppose pas qu'un revenant puisse s'introduire autrement que par la porte. C'est une allusion à une scène racontée dans La Révolution surréaliste (n°7, 15 juin 1926) : Aragon, De Chirico et Breton étaient attablés dans un café de la place Pigalle quand entra un enfant venu pour vendre des fleurs. Chirico, le dos tourné à la porte, ne l'avait pas vu entrer et c'est Aragon, frappé de l'allure bizarre de l'arrivant, demanda si ce n'était pas un fantôme. Sans se retourner Chirico sortit une petite glace de sa poche et après y avoir longuement contemplé le jeune garçon, répondit qu'en effet c'en était un. La reconnaissance des fantômes sous les traits humains, il y paraît bien exceptionnellement exercé [...]" (p. 274)

 

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PS : Cherchant sur Google avec la requête "Breton + Chirico + pas perdus", je tombe en premier résultat  sur l'article de Dominique Rabourdin sur En attendant Nadeau, Le premier Breton, où il rappelle qu' "En février 1924, les éditions Gallimard publient dans leur nouvelle collection « Les Documents bleus », sous le titre Les pas perdus, un recueil de vingt-quatre articles d’André Breton écrits entre 1917 (« Guillaume Apollinaire ») et 1923 (« La confession dédaigneuse »)." Cet incipit est aussitôt suivi d'un tableau de Chirico, La gare Montparnasse (1914).


Plus encore que cette retrouvaille avec Chirico, c'est la date de publication de l'article qui me retient : 7 janvier 2018. Encore une fois, la date anniversaire de la mort de Marie, ma petite soeur. Déjà rencontrée dans le dernier article, A la fin tout devient poésie.

Pour en terminer vraiment, le clip de mes amis de Voodoo Skank, que l'algorithme me proposa juste après la vidéo sur Enrico Rava. Une apparition en somme tout à fait bienvenue.



jeudi 30 mai 2024

Nadal et le cheval de Turin

Comme j'avais beaucoup aimé Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres, de Daniel Sangsue, j'ai commandé le volume précédent, Journal d'un amateur de fantômes, toujours aux éditions suisses de La Baconnière, qui couvre les années 2011 à 2018. 

L'année 2013 y commence au 3 janvier, avec ce titre en italiques : Turin, ville de fantômes. Et voici ce qui suit :

"A deux cents mètres de notre hôtel, dans la continuité d'une place bordée de deux palais dont l'un est la Biblioteca Nazionale, nous découvrons l'immeuble où Nietzsche a écrit Ecce Homo. Il y a une grande plaque qui commémore son séjour au numéro 6 de la via Carlo Alberto.

Le soir je lis Les Désarçonnés de Pascal Quignard (Grasset, 2012), l'un des deux livres que j'ai pris avec moi, et je tombe sur le passage suivant :

En avril 1888, Nietzsche loue une chambre au 6 via Carlo Alberto à Turin. Quand il sort, il traverse la place, il empruntera contre-allée, il suit la rive du Pô.
Le 3 janvier 1889, Piazza Carlo Alberto, devant la fontaine, il regarde un vieux cheval humilié que son propriétaire frappe avec violence. Le cheval regarde Nietzsche avec un tel air de douleur  que ce dernier court vers lui, l'enlace et perd à jamais l'esprit."

Or, il se trouve que ce livre, Les Désarçonnés, est précisément sur ma table de travail au moment où je découvre ce passage du Journal. Je l'avais ressorti le 13 mai dernier, alors que j'achevais la relecture de Matthieu, l'essai de Denis Guénoun, lu une première fois en février-mars 2021.


Pourquoi être revenu sur ce livre ? Il faut savoir que dans cet ouvrage Denis Guénoun "cherche à comprendre l'importance énigmatique prise dans sa vie par le prénom Matthieu".  Il est composé de sept chapitres, dont le premier et le septième tournent autour des grands tableaux consacrés à l'évangéliste saint Matthieu par Caravage. Ainsi celui qui orne la couverture, La vocation de saint Matthieu, de la chapelle Contarelli de l'église Saint-Louis-des-Français à Rome. Mais, dans le septième et ultime chapitre, c'est une autre toile du Caravage que Guénoun évoque : La Conversion de Paul. C'est un détail de ce tableau  qui forme précisément la couverture de l'édition folio des Désarçonnés.


Je l'avais lu en 2014 et je m'en souvenais assez pour avoir inscrit en marge du livre de Guénoun, à la page 222, au crayon de papier, le nom de Quignard. Rappelons brièvement l'histoire pour celles et ceux qui ont quelques lacunes en histoire biblique. Les Actes des Apôtres relatent au chapitre 9 sa chute de cheval, alors qu'il était en route pour Damas : aveuglé par une éclatante lumière venue du ciel « [Paul] tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Il répondit : Qui es-tu, Seigneur ? Et le Seigneur dit : Je suis Jésus que tu persécutes. Il te serait dur de regimber contre les aiguillons." Conduit par  ses valets à Damas,  Paul reste aveugle pendant trois jours, sans boire et sans manger. Au troisième jour, Ananie vient et lui impose les mains : "Au même instant, il tomba de ses yeux comme des écailles, et il recouvra la vue. Il se leva, et fut baptisé ; et, après qu’il eut pris de la nourriture, les forces lui revinrent."

Bon, après ce petit détour (mais on va voir très bientôt qu'il est toujours question de cheval), je reviens à Daniel Sangsue qui note juste après la citation de Quignard : "Or nous sommes le 3 janvier ; notre visite coïncide donc avec la date anniversaire de cet épisode."


Petit saut dans le temps : le 21 mai, j'achète à Arcanes Les derniers jours de Roger Federer, Et autres manières de finir, de l'écrivain britannique Geoff Dyer (Editions du sous-sol, 2024), un livre acquis à l'intuition, car personne ne m'a jamais conseillé ou même parlé si peu que ce soit de Geoff Dyer. "Dans ce récit fragmentaire, nous dit la quatrième de couverture, Geoff Dyer confronte sa propre expérience de l’âge aux derniers jours et aux dernières réalisations d’écrivains, de peintres, d’athlètes et de musiciens qui ont compté pour lui. " Parmi ceux-ci, bien sûr, Roger Federer (Dyer lui-même est un fervent tennisman).  Et il se trouve, comme un fait exprès, que le lundi 27 après-midi, je lis ce livre passionnant (et pétri de ce bel humour British que j'adore) en même temps que je suis le match qui oppose Raphaël Nadal et Alexandre Zverev. Un moment très fort, très émouvant, pour les passionnés de tennis. On peut d'ailleurs légitimement se demander comment je fais pour faire les deux choses à la fois. De fait, je lis lentement, je passe sans arrêt de la page à l'écran. Mais en fin de compte c'est très cohérent ce qui se passe là, car c'est aussi à une fin que l'on assiste, la fin du règne insolent du Majorquin sur la terre battue de Roland-Garros. Le dernier combat du vieux taureau au cuir tanné contre le jeune prétendant fringant, confiant et implacable.

Au fragment  40 de la première partie (le livre de Dyer est divisé en trois parties de 60 fragments chacun), l'auteur rapporte ce propos de Cioran : "La grande chance de Nietzsche était d'avoir fini comme il a fini. Dans l'euphorie !" et précise plus loin, dans le fragment suivant, que Cioran "- qui a lui-même fini dans la démence sénile" - ne faisait pas allusion à la fin de la vie de Nietzsche mais à "la phase de son existence qui prit fin le 3 janvier 1889, à Turin, lorsqu'il vit un cocher frapper son cheval. Nietzsche se précipita pour entourer de ses bras le cou de la pauvre bête puis il s'écroula. Il reprit  conscience mais ne recouvra jamais la raison." (p. 82)

A quelques jours d'intervalle, retrouver cette anecdote du cheval de Turin se déroulant le 3 janvier 1889 avait quelque chose de saisissant. D'autant plus qu'à la page 86, fragment 43, Geoff Dyer se trouvait en 2013 à Turin pour un festival de jazz. 2013, la même année donc que Daniel Sangsue. Mais ils ne pouvaient s'y rencontrer, le festival de jazz, j'ai vérifié, se déroulant du 26 avril au 1er mai.

Le retour à un autre livre s'imposait alors, L'immense solitude de Frédéric Pajak, auquel j'ai consacré déjà deux articles, en 2017 et 2022. Je reproduis ici une nouvelle fois et sans aucune vergogne la présentation qu'en fait l'éditeur Noir sur Blanc (soit dit en passant, encore un éditeur suisse) :

"Cinquième édition, revue et largement augmentée, de ce livre devenu introuvable par lequel Frédéric Pajak avait fait connaître en 1999 un genre nouveau : le récit biographique et autobiographique écrit et dessiné. À première vue, Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese n’ont rien en commun. Et pourtant : tous deux sont orphelins de père, tous deux ont grandi dans un entourage exclusivement féminin, tous deux n’ont jamais su se faire aimer d’une femme, tous deux ont eu une vie brève, solitaire et émouvante. Et puis, tous deux ont été inspirés par une ville, Turin, et son atmosphère terriblement « psychique ».
C’est à Turin que Nietzsche perd la raison : il a 44 ans. Et c’est à Turin que Pavese se suicide dans une chambre d’hôtel : il a 42 ans. Le philosophe allemand meurt le 25 août 1900, l’écrivain piémontais un demi-siècle plus tard, à un jour près, le 26 août 1950. En cherchant des rapprochements entre ces deux artistes, ces deux « jusqu’au-boutistes de la mélancolie », l’auteur se glisse dans leur drame, dans les blessures inguérissables de leur enfance. Il fait revivre les événements tragiques qui les ont conduits l’un à la folie, l’autre au suicide.
Ce livre est d’abord une rêverie, une suite de détours et de coïncidences. Les murs de Turin y transpirent. Ils parlent. Il fallait au moins trois cent cinquante dessins pour faire entendre leurs voix. « Ce livre n’est pas une biographie, ni deux biographies, et encore moins une autobiographie. Ce n’est pas un livre d’histoire, ni d’histoires, ce n’est pas un livre de géographie, ce n’est pas un roman et ce n’est pas une bande dessinée. » C’est l’un des maîtres-livres de Frédéric Pajak." (Je souligne)

Pajak représente l'épisode du cheval à la page 203.


Je n'en ai pas fini pour autant. Qu'on se le dise, d'autres prolongements vont suivre.


"Repu de jazz, je me suis promené dans les rues de la ville en écoutant "Lowlands" de Gillian Welch. Avec son rythme lourd à la batterie délibérément lancinante, "Lowlands" est une chanson sur la dépression ("quel est ce poids qui pèse sur mon esprit ?"), sur la façon dont, au bout d'un moment, on s'y habitue tellement qu'on en oublie qu'on est déprimé, qu'on en vient à considérer cet été maussade comme une réaction normale à la vie, comme la condition même de l'existence. Et plus encore : on en vient presque à l'aimer, à trouver une forme de réconfort dans le poids mort de sa familiarité. Comme Nietzsche lui-même à Rome, au printemps 1883, quand il se contentait d'"accepter la vie"." (p. 92)



dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 


Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous.Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

vendredi 26 avril 2024

Barque, macle et arnaque

Dans l'espace de trois jours, du 9 au 11 avril, plusieurs motifs s'étaient donc imposés à moi par des triples récurrences. Le motif de la barque, puis ceux du fantôme et du miroir, formaient comme une constellation remarquable qui pouvait être géométrisée, me semblait-il, par la figure du triangle proposée par Atiq Rahimi dans L'invité du miroir :

Au milieu du lac,
arrivent trois barques de pêcheurs,
des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)

A un endroit,
défini sans doute par les Divins,
les barques, dans un silence aquatique et végétal,
s'immobilisent
formant un triangle. (p. 22-23)

Cependant, dans cet extrait, j'avais omis le court paragraphe suivant qui prenait place dans l'intervalle :

Impossible de savoir
s'ils viennent pêcher des poissons
ou
de la lumière.

Les poissons. Je ne pouvais oublier le motif de la bonite qui avait même affleuré avant les trois autres. Barque et bonite, fantôme et miroir, c'étaient en somme les quatre pôles d'une nouvelle figure, et je pensais aussitôt à ce losange qui m'avait si fort occupé en juin 2018, et dont la traduction héraldique est la macle, dont Philippe Audoin, (le père de Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), a traité dans l'étude qu'il a consacré à la ville de Bourges : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972. 



Philippe Audoin, y examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à la macle, meuble héraldique que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesse bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

J'écrivais alors que cette macle n'était assurément pas un détail anodin puisqu'elle faisait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achevait, avec un texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapprochait de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).

Par ailleurs les macles désignaient aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.

Outre le cristal, il évoquait aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Trapa natans, le nom latin de la macle d'eau, signifie "chausse-trape flottante". Plante envahissante, elle peut devenir un danger pour la biodiversité, comme en témoigne cette vidéo québécoise.


Regarder ces gens en canoë en train d'arracher les plants de châtaigne d'eau m'a bien sûr rappelé ma petite expédition sur les marais de Bourges où, qu'on se rassure, la macle n'est pas présente à ce que je sache, mais une autre plante invasive pose bien des soucis à ceux qui entretiennent les marais, à savoir la jussie : "La jussie, écrit Chloé Frelat dans Le Berry Républicain, empêche la flore de s’étendre et risque même de l’étouffer. La faune n’est pas non plus épargnée : les poissons ne peuvent pas passer entre les racines qui atteignent parfois les trois mètres. « Il y a des endroits où on pourrait presque marcher dessus tellement la couche est épaisse », déclare Pierre Coppin, membre de l’association Patrimoine Marais qui s’attelle à arracher la jussie depuis dix-sept ans. L’impact sur la biodiversité environnante n’est pas le seul problème dû à cette plante invasive. Dans certains coins, elle empêche les maraîchers de naviguer sur les coulants, les couloirs d’eau entre les terres qui leur permettent de rejoindre leurs parcelles en barque."

Bon, finalement, si je passe du trois au quatre, si donc j'abandonne le triangle des trois barques d'Atiq Rahimi, je songe à ce merveilleux dessin de Sempé, représentant un quatuor de barques disposé à la manière de la croix maclée toulousaine, et que Denis Grozdanovitch a choisi pour la couverture de son livre La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013).


Livre dont j'ai rendu brièvement compte le 8 mai 2013. De fait, il avait tout pour me plaire. Il n'y a qu'à lire la quatrième de couverture, que je recopie ici une fois de plus, bien paresseusement :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond. 
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique." (C'est moi qui souligne)
Il se trouve que je viens de terminer le livre de Daniel Sangsue, que m'avait judicieusement recommandé monsieuye Am Lepiq, Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres (La Baconnière, 2024). Ce journal d'un homme aussi passionné que moi par les hasards objectifs et les coïncidences troublantes ne pouvait que me ravir. Or, justement, de hasard objectif, il est question à la date du 11 décembre 2019, et il concerne au premier chef Denis Grozdanovitch :
"Nouveau hasard objectif. Il y a deux jours, je me suis mis à lire Dandys et excentriques, le dernier essai de Denis Grozdanovitch (Grasset, 2019) qui patientait dans mes piles depuis le début de l'année. J'avais été en relation avec Grozdanovitch en 2012, car je voulais publier un livre de lui dans ma collection, et nous avons parlé au téléphone et échangé quelques courriels, mais cela n'avait rien donné car il avait des commandes à honorer et pas de temps pour un livre supplémentaire. Depuis 2012, je n'avais plus correspondu avec lui. Or voici qu'aujourd'hui je reçois un courriel ainsi libellé : Bonjour, J'aimerais t'expliquer un problème au plus vite par mail, je reste devant l'ordinateur car mon téléphone est hors service. Denis. Le tutoiement et le caractère cavalier de ce courriel (même pas accompagné de salutations) signalent l'arnaque : il s'agit d'un de ces hameçonnages ou phishing, par lequel des cyberescrocs cherchent à vous extorquer de l'argent. Il n'empêche : le fait que je reçoive un courriel de Grozdanovitch, après sept années de silence et précisément deux jours après avoir commencé un livre de lui, me laisse songeur. Certes, c'est un faux, mais alors que le hameçonnage aurait pu provenir de centaines d'autres correspondants, il vient justement de Grozdanovitch - auteur de La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), lequel contient des pages remarquables sur les coïncidences extraordinaires, la sérendipité, la happenstance, etc." (p. 111-112)
Pour finir, il se trouve encore que Denis Grozdanovitch sera présent le week-end prochain à l'Envolée des livres, le salon du livre de Châteauroux qui se tient au cloître des Cordeliers. Il n'est pas impossible que j'aille lui faire signe.




lundi 15 avril 2024

I am the ghost

Que la chanson Funiculi Funicula soit connue au Japon, nous en avons une preuve dans le manga Hôzuki le stoïque, de Natsumi Eguchi. Le fait était signalé dans la notice de Wikipedia, et j'ai pu retrouver l'exemplaire concerné (volume 1, chapitre 6)  à la médiathèque. L'origine napolitaine de la chanson, son lien au funiculaire du Vésuve sont clairement indiqués.


Il faut croire que la publicité est dans son ADN, car en voici une version japonaise adaptée pour la promotion d'une certaine Oda City :


Bon, on est loin de Jeanne Moreau.

Tout cela c'était pour information. Plus intéressant, me semble-t-il, est le commentaire que déposa Monsieuye Am Lepiq le même jour, à 16 h 39, c'est-à-dire avant la publication de l'article. Commentaire au bas d'un article ancien, Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre, du 9 janvier 2020 : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous. Amicalement..." Je ne connais pas du tout Daniel Sangsue, mais cette préconisation amicale m'a intrigué de suite, et j'ai commandé le livre un peu plus tard.

Ensuite je m'aperçus qu'un autre article ancien, Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, était deuxième au top 10 des articles les plus consultés (et il l'est toujours à ce moment précis). Or, il s'ouvrait sur cette citation d'Hélène Cixous, extrait d'Une autobiographie allemande : "Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."
(p. 51), ainsi que sur ce paragraphe :

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Les chats et les fantômes étaient par là aussi associés. Bon, dès lors je suis en alerte, les fantômes semblaient faire une entrée en force dans mon petit quotidien. A la médiathèque, après avoir déniché le manga funiculien, je ne peux bien sûr m'empêcher d'emprunter plusieurs nouveautés, dont le dernier récit d'Hélène Cixous, Incendire. Mais aussi le dernier opus d'Olivier Rolin, auteur hautement apprécié, Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sous-titré "Sur une page des Misérables". Et c'est sur ce livre que j'ai d'abord jeté mon dévolu. Normal, pour quelqu'un qui, en 2012, a réalisé  pour la forteresse de Cluis-Dessous le spectacle  Les Misérables 62, histoire d'une adaptation du célèbre roman hugolien par un village berrichon (j'avais même ouvert un blog pour l'occasion, voir le lien).

Cette fameuse page des Misérables, je ne l'avais pas traitée dans le spectacle, et pour cause, elle ne se situait même pas en 1832, l'année de l'insurrection qui occupe le coeur du roman. Victor Hugo opère un flash forward et se transporte en juin 1848, où deux barricades s'opposent : « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », l'une commandée par l'ex-officier de marine Frédéric Cournet, l'autre par l'ouvrier Emmanuel Barthélémy. Deux hommes qui se retrouveront à Londres en 1852, pistolet à la main, pour le dernier duel mortel de l’histoire anglaise, Englefield Green, un pré dans les environs du château de Windsor (Rolin y est allé, il est sûr à 98 % que c'est bien là que s'est déroulé l'événement). A l'auberge de Barley Mow, une inscription rappelle encore le duel : c'est là que Cournet fut transporté et où il mourut quelques heures plus tard.

"Le patron de l'auberge, ou celui que je juge tel, est un grand costaud à barbe et à moustache blond-roux ressemblant assez au marin dont la tête ornait autrefois, entourée d'une bouée de sauvetage, les paquets de cigarettes Player-s Navy Cut. Il me sert a stone bass (maigre, ou courbine, en français) dont je n'ai pas à me plaindre, accompagné d'un verre de pinot grigio (deux, soyons honnête : un pour le poisson, un pour Cournet). [...] En partant, le marin de Player's me dit qu'il n'a jamais rencontré le fantôme de Cournet et ma lenteur d'esprit fait que c'est seulement une fois dehors sous la pluie qui s'est remise à tomber et fait briller le vert de l'herbe, que je songe que j'aurai dû lui répondre : "I am the ghost, c'est moi le fantôme." (150-151)


Dans un bel article d'AOC sur le livre de Rolin, Laurent Demanze commence par ces mots : "Écrire la lecture : Olivier Rolin s’est donné pour ainsi dire le programme esquissé par Roland Barthes dans S/Z et trop peu réalisé aujourd’hui. « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Jusqu’à ce que mort s’ensuive est précisément cet afflux d’associations et cette enquête rêveuse dilatant à force de recherches et d’hypothèses une page des Misérables pour lui donner 200 pages d’ampleur.

C'est à un pareil afflux d'associations que je fus témoin en ces jours d'avril. Le motif des fantômes n'était que le premier d'une suite de thèmes récurrents, jusqu'à un événement tout à fait surprenant que je narrerai plus tard.