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lundi 6 décembre 2021

Chorda Achillis et Godzilla

"(...) Je prends des chemins forestiers. Le sable est souple aux genoux et dur aux tendons d'Achille. Les jours les meilleurs sont quand il a plu. En agglomérant le sable, la pluie change le chemin en plaque photographique. On y déchiffre le chevreuil, le setter ou le sanglier, le vieux avec son bâton, le monsieur de Douat avec sa voiture, les perdreaux à la queue leu leu, le jaugeur, les orvets, les pics. Même cette forêt pauvre, faite à main d'homme dans un marais, abrite des peuples furtifs."

Jean-Christophe Cavallin, Valet noir, Vers une écologie du récit, José Corti, coll. Biophilia, 2021, p. 141.

Je venais tout juste de boucler l'article précédent, qui prenait racine encore une fois dans un fragment d'Olga Tokarczuk, ouvrant sur la Hollande et l'évocation d'un anatomiste et grand dessinateur, Philip Verheyen, découvreur du tendon d'Achille. J'avais repris la lecture de Valet noir, le passionnant essai de Jean-Christophe Cavallin, lorsque je suis tombé sur le passage cité en exergue. Une passerelle s'était créée entre les deux ouvrages. Mais peut-être n'est-il pas inutile de préciser ce qui m'avait conduit à Cavallin.


Le 2 novembre dernier, je lus dans AOC Media, un texte de Laurent Demanze sur L'Ordre des choses, de Bruno Remaury (là aussi publié chez Corti en 2021). J'avais croisé Laurent Demanze aux Rencontres de Chaminadour, à Guéret, en septembre 2017 : il m'avait dédicacé Encres orphelines, son essai de 2008 sur Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon. Quant à Bruno Remaury, j'en avais découvert l'existence dans un autre article de AOC, dont j'avais rendu compte dans le billet intitulé Vieux couple tatar à Astrakhan, le 23 octobre 2019. De fait, je n'avais pas encore lu Remaury, j'avais juste commandé l'ouvrage. De l'eau a coulé sous le pont de l'Indre, et c'est maintenant une trilogie de courts essais stimulants que j'ai à ce jour arpentée avec ferveur, sans que, étrangement, je n'aie réussi pour l'instant à lui donner une place, la place qu'elle mérite, dans Alluvions (mais cela ne saurait trop tarder).

Revenons à Demanze glosant Remaury. Que nous dit-il sur la trilogie ? Ceci : "Avec ce troisième volume de Bruno Remaury, L’Ordre des choses, le lecteur a le sentiment qu’une œuvre s’est développée, et, plus encore, une manière singulière de faire littérature, entre essai et roman, entre faits et fictions. Ces trois volumes s’inscrivent dans le sillon de la pensée de Walter Benjamin, faisant de la pratique du montage et de ses carambolages un outil de pensée par rapprochements, analogies, comparaisons et confrontations."(c'est moi qui souligne)  Comment ne me sentirais-je pas étroitement concerné par une telle démarche ? Ce que la suite confirme encore : "Il y aurait presque là quelque chose d’un système littéraire, si précisément Bruno Remaury ne proposait une traversée non-systématique de l’histoire humaine, en multipliant les raccourcis et les coïncidences, au lieu de l’argumentation ou de la narration suivie.

Plus loin, il écrit encore que le livre vibre d’un moment où le dieu Pan n’était pas mort, "mais il fait signe plutôt vers des savoirs alternatifs et des modes de connaissance mis au silence par la modernité rationnelle et masculine : la figure de la sorcière, si forte dans notre contemporain de Mona Chollet à Chloé Delaume, est ici une figure cardinale pour donner à penser une autre appréhension du monde, faite d’attention au minuscule et au détail, aux liens ténus entre les êtres et aux solidarités mystérieuses. (...) Il propose en filigrane de nouer un autre rapport au vivant, non plus sur le mode moderne de la séparation, de l’enclos ou de la palissade, mais de la confusion et de l’entre-deux, pour rendre sensible « le voluptueux désordre du monde ». Et l'on retrouve Pan une nouvelle fois : "La silhouette de Pan est ici essentielle, car non seulement elle est cet emblème de l’hybridité, mais surtout elle montre que ce rapport renouvelé au vivant va de pair avec la panique, dans une angoisse que l’on ne cesse de vouloir conjurer, comme le rappelle par ailleurs Jean-Christophe Cavallin dans un très bel essai." Cet essai n'est autre que Valet noir.

Dans le grand entretien que Cavallin accorde en mai 2021 à Christine Marcandier, c'est cette dimension panique qui est aussitôt mise en avant par celle-ci : "La peur est d’abord ce qui frappe dans Valet Noir, ce fond archaïque du phobos, la peur panique de l’enfant dès l’ouverture du récit, la terreur que les mythes mettent en forme et à distance, nos peurs au présent aussi : la peur de l’atome, la peur des désastres climatiques. Et tu montres le paradoxe à l’origine de ces terreurs : elles ne naissent pas de l’inconnu mais bien d’un savoir, du retour d’un refoulé (la nature) et d’une conscience critique terrible du désastre à venir…Et Cavallin de répondre :

(...) Cela faisait pas mal de temps que nous n’étions plus de ce monde. On vivait dans un monde à nous, un milieu sécurisé, une sphère climatisée, où tout est à disposition et nous satisfait immédiatement. Dans la peur qui vient aujourd’hui, c’est un drame ancien qui retourne, un vieux débat qu’on croyait clos. Ce quelque chose est avant tout un ancien rapport au monde. Et si le monde redevenait une puissance incontrôlable, si la peur devenait si forte que nous serions collectivement menacés d’une crise de dépersonnalisation, serions-nous vraiment sans recours ? Aurait-on vraiment épuisé toutes les ruses possibles, aurait-on vidé le carquois de nos humaines ressources ? L’exemple des sociétés traditionnelles — les Pouilles de De Martino, la paysannerie de Sand — peut nous aider à répondre. La maîtrise technologique n’est pas la seule relation possible au réel. Quand cette maîtrise est trop imparfaite ou pas assez surpuissante pour changer l’ordre des choses, les crises de la présence au monde se règlent par le travail de l’imaginaire et par la symbolisation. Les grands récits premiers ne sont pas des fictions, ce sont des façons d’être au monde, des manières d’intégrer la singularité humaine dans l’ordre général des choses, de régler les relations entre les puissances du lieu et l’existence psychique et matérielle du groupe."

Il n'est guère étonnant de retrouver ici cette expression, l'ordre des choses, qui donne titre au troisième essai de Bruno Remaury, car c'est bien cet ordre des choses qui est bousculé par la crise climatique, et qui donne lieu à cette terreur panique "qui nous vient du monde".


A la notion d'anthropocène (ou ses variantes capitalocène ou plantationocène), Cavallin a proposé, en forme plutôt de boutade, le terme de gojirocène,  faisant référence au Gojira ou Godzilla de la culture populaire du Japon, dont le film de Honda, en 1954, inaugure, selon lui, "l’ère du nucléaire et de la terreur de l’atome — c’est le premier monstre de l’anthropocèneLes essais nucléaires américains le libèrent de la couche terrestre sous lequel le temps l’avait refoulé. Il est le parfait symbole des anciennes puissances de l’imaginaire réapparues en même temps qu’un nouveau monde hors de contrôle, effet-retour monstrueux de nos abus de puissance."

J'ai lu voici peu Notre ami l'atome, de Michaël Ferrier et Kenichi Watanabe (Gallimard, L'infini, 2021), et je n'avais pas souvenir que Godzilla y fut évoqué. C'est en effet le cas, mais en revenant dans le livre, je vois, page 183, une section intitulé Le cinéma de la bombe. J'apprends qu'en mars 1954, quelques mois donc avant la sortie de Godzilla (3 novembre 1954 - la France attendra 1957 pour découvrir le film), eut lieu, sur l'atoll de Bikini, l'essai nucléaire de Castle Bravo, la plus puissante bombe H jamais testée par les Etats-Unis : "L'explosion a été beaucoup plus forte que prévu. Un thonier japonais, le Daigo Fukuryû Maru, se trouve dans la zone des retombées radioactives. Fukuryû signifie "dragon chanceux", mais le petit bateau de pêche porte bien mal son nom : tout l'équipage va être exposé aux radiations de l'essai nucléaire américain. Moins de dix ans après Hiroshima et Nagasaki, le Japon se trouve à nouveau en proie aux effets mortifères de l'atome." Les autorités américaines ne cesseront de mentir, attribuant les maladies des marins tout d'abord à de l'oxyde de calcium provenant du corail calciné puis à une opération d'espionnage des Russes qui auraient soudoyé l'équipage du bateau pour discréditer le programme nucléaire américain. Ce qui n'empêcha pas la contestation de gagner le pays tout entier, aussi le 10 décembre 1954 un nouveau gouvernement fut-il instauré, intégrant plusieurs criminels de guerre réhabilités pour servir la politique anticommuniste, et une somme de deux millions de dollars est débloquée par les Américains pour acheter le silence des pêcheurs (ce sont en vérité plusieurs centaines de bateaux qui ont vécu le drame du Daigo Fukuryû Maru). 

    La bombe dite Crevette (Shrimp) en raison de sa forme. Photo publiée en 1954. Une silhouette d'homme a été rajoutée      ultérieurement pour donner l'échelle. Wikipedia.

Michaël Ferrier montre aussi comment la propagande passa par le cinéma : "Bientôt, les dessins animés fleuriront, commandés à Walt Disney ou ses collaborateurs, pour donner de l'atome une image rassurante et même féérique. Les géants de l'atome, jaillissant de l'écran comme des génies de la lampe d'Aladin, sont toujours nos amis. (...) Le règne sans éclat de l'atome est aussi celui sans partage des écrans. L'atome, invisible et insécable, trouve en l'image, spectaculaire et reproductible à l'infini, son meilleur allié. Comme dans le générique de "Notre ami l'atome ", un épisode de la série Disneyland, la fée Clochette va surgir et, d'un coup de baguette magique, saupoudrer le merveilleux monde de l'atome d'un nuage de divertissement et de ferveur technique réunis : c'est le début d'une ère dont nous ne sommes peut-être pas encore sortis aujourd'hui."

Cette ère n'est-elle pas ce Gojirocène dont parle Cavallin ? La notice de Wikipedia dit que l'affaire du thonier  Daigo Fukuryû Maru inspirera aussi tout le genre des kaijū eiga (films de monstres) "à commencer par Godzilla sorti en 1954". Mais ceci est faux, car Godzilla n'est autre que la version nipponne de The Beast from 20,000 Fathoms (Le Monstre des temps perdus), réalisé par le Français d'origine russe Eugène Lourié en 1953, d'après la nouvelle du même nom écrite par  Ray Bradbury et publiée dans le The Saturday Evening Post en 1951. En voici le synopsis donné par Wikipedia : 

"Dans les années 1950, un test nucléaire, Operation Experiment, est conduit au-delà du cercle Arctique. Mais l'explosion réveille une créature gigantesque, endormie sous la glace depuis 100 millions d'années, qui commence à se diriger vers la côte est des États-Unis, coulant de nombreux navires et un phare sur son passage.

Lorsque le monstre arrive à Manhattan, il sème le chaos le plus total. Tirée au bazooka par les militaires du colonel Evans, la Bête relâche un germe préhistorique virulent qui contamine la population. La seule façon d'en venir à bout est de brûler la créature pour éviter une pandémie. Cette dernière est finalement vaincue dans un parc d'attractions à Coney Island…"


 Il est intéressant de savoir que Godzilla ne sortira pas aux USA dans la version originale : en 1955, la Tōhō revend les droits de Gojira à la compagnie américaine Transworld Pictures. Le film est rebaptisé Godzilla, King of the Monsters ! et devient le premier long métrage japonais à être doublé. "Les producteurs décident de remonter le film en réalisant de nouvelles scènes, pour présenter le récit du point de vue "occidental", avec l'acteur Raymond Burr. (...) Ce second montage minimise l’implication des essais nucléaires américains dans la création du monstre."

Bon, je n'en ai pas terminé avec la notion de panique, mais je ne regrette pas ce détour par Godzilla, qui montre bien l'ambivalence de l'industrie cinématographique, balançant entre propagande et reflet hallucinatoire d'une époque. Sur la panique, je reviendrai très bientôt.

lundi 4 mai 2020

Cartes postales envoyées depuis le pays des hôtels

D'un billet à l'autre, j'essaie de maintenir un lien logique ou du moins de suivre une piste, mais tout se passe comme si celle-ci ne cessait de bifurquer et de m'entraîner chaque fois plus loin du programme originellement prévu. Des embranchements nouveaux surgissent, et je commence à perdre de vue l'horizon premier vers lequel se dirigeaient mes pas. Est-ce grave, docteur ? Non, c'est même souvent exaltant, mais en même temps c'est frustrant. Le déploiement linéaire de ces chroniques ne parvient que médiocrement à rendre compte de l'étoilement des thèmes. Bien sûr, ce n'est pas la première fois que je suis confronté à un tel phénomène. L'attracteur étrange a dégoupillé sa grenade et je rame pour en ramasser les éclats. Pardon alors pour le décousu de ce qui va venir, ce jour et les jours à venir.

Je continue de tailler ma route à coups de serpe dans la jungle fresanienne de La Vitesse des choses. Et j'ai même atteint la 500ème page ce matin avec la nouvelle Cartes postales envoyées  depuis le pays des hôtels. On avance dans la pénombre de cette prose labyrinthique avec la sensation parfois de tourner en rond, l'ennui guette même ici et là comme un python constrictor neurasthénique prêt à vous enrouler dans ses anneaux temporels. Et puis soudain, clairière, puits de lumière, épiphanie mordorée. C'est le naufrage de la nef portugaise Sao Paulo évoqué par Michaël Ferrier qui vous claque à nouveau à la figure comme un drap séché d'un coup par le simoun.
"Carte postale de mon père et de ma mère  en naufragés indifférents à toute catastrophe, fredonnant une chanson que j'ai mis des années à réentendre.
Parfois, je me disais que cet air n'existait pas, que je l'avais inventé. En français, une langue qui ne m'avait jamais été proche et qui me donne l'impression, comme le portugais, d'être une sorte d'animal invertébré, un langage sans ossature dépourvu des courbes voluptueuses de l'espagnol ou du côté pratique aussi agile que spasmodique de l'anglais." (p. 480)
Et pourtant, c'est dans la langue portugaise sous-titrée en français que j'ai suivi avec passion (car au contraire du narrateur de Fresán, je préfère la souple ondulation du portugais à la rugosité hispanique) ces trois derniers jours, la captation de Sopro, la pièce de Tiago Rodrigues représentée en 2018 au Teatro Nacional Dona Maria II. Une pièce par-delà la catastrophe : "Quand le théâtre serait en ruines, quand ne resterait rien des murs, des bureaux, des coulisses, des machines, du décor, quelqu'un subsisterait : le poumon du lieu mais aussi du geste théâtral, le souffleur. Les voix, les sons, les musiques qui d'habitude habillent la scène sont maintenant en retrait et la respiration du théâtre entier, ce que personne n'entend, pour une fois, est devant. Gardienne de la mémoire et de la continuation, une femme a passé toute sa vie dans ce bâtiment où chaque jour on a joué, où on s'est réuni. Ce soir, elle souffle ses histoires, des vraies, des fausses, toutes écloses au théâtre. Elle est à vue, en scène. Tiago Rodrigues sort de sa boîte, de sa « maison », ce métier en voie d'extinction et convainc celle qui n'a toujours eu que le bout des doigts sur scène de venir « souffler » une époque disparue."


Cette réplique de la partie finale de la pièce, dite par l'actrice à gauche mais portant la voix de la souffleuse (que l'on n'entendra qu'à la toute fin), cette réplique venait mettre en abyme tout ce qui m'avait porté jusque-là.

Cette chanson que le narrateur de Fresán crut longtemps avoir inventée, il raconte ensuite qu'elle a surgi d'un écran de cinéma, dans une salle où il avait fui "une tempête impertinente et brève des Caraïbes après avoir rendu visite à sa mère au sanatorium de Miami". Il reste ensuite jusqu'au bout du générique pour découvrir, ému comme s'il "avait déchiffré la pierre de Rosette", qu'il s'agit de La Mer de Charles Trenet.
S'enquérant auprès de ses connaissances, on lui propose d'abord une version en anglais interprétée par un certain Bobby Darin, "l'un de ces crooners mielleux parfaits pour les adolescents en rut. Il avait fait de La Mer une épouvantable adaptation destinée à satisfaire l'optimisme nord-américain d'après-guerre." J'en ai retrouvé une archive du 19 mars 1960, qui confirme le succès dudit crooner.


Le narrateur exige ensuite la version originale, de notre Trenet national :


S'il n'avait pas retrouvé cette chanson, il n'aurait, selon lui, jamais su la vérité à propos de ses parents ni du mensonge qu'ils lui avaient servi "avec tant d'amour et de haine des années plus tôt."
Je n'irais pas plus loin avec cette histoire, cela nous entraînerait dans une autre bifurcation dont je ne serais pas certain de revenir, et je me transporte deux pages plus loin avec le passage suivant (mais nous restons sur ce thème annoncé du mensonge) :
"Pour l'essentiel, les photos sont des formes socialement acceptées de mensonge. Ce qu'elles montrent n'a jamais été, bien qu'il se présente à nous comme rigoureusement vrai. Quelqu'un nous demande de sourire, de prendre la pose, de regarder l'objectif et d'offrir une seconde de notre vie à la postérité. Mais il s'agit d'une seconde artificielle qui ne reflète en aucun cas la vérité.
Je songe au cliché d'un homme mourant les bras ouverts pendant la guerre civile espagnole, aux images bleues de la terre prises dans l'espace, aux photos de Jacques-Henri Lartigue où la liquidité des vagues se suicidant contre les récifs semble se pétrifier avec l'orgueil pathétique  d'un animal bien dressé qui s'immobilise quelques secondes afin qu'on puisse apprécier le triste tour qu'on lui a enseigné et qu'il n'aurait jamais dû apprendre."
Alors bien sûr on aura reconnu la célèbre photo de Robert Capa, dont l'authenticité est d'ailleurs encore discutée (on l'a soupçonnée d'avoir été mise en scène - Capa l'ayant déjà fait, ce n'est pas invraisemblable -, mais comme la planche-contact n'a pas été retrouvée, on ne pourra jamais le prouver).

Robert Capa, "Mort d'un soldat républicain".
Toutefois ce n'est pas Capa qui m'a retenu ici mais la mention de ces photos de Jacques-Henri Lartigue, avec "la liquidité des vagues se suicidant contre les récifs". Que vous tapiez dans Google "Jacques-Henri Lartigue  + vagues" ou "Jacques-Henri Lartigue  + récif", quelle est la photo qui s'impose chaque fois ? Sinon Sala au rocher de la vierge , photo prise à Biarritz en 1927. Cette même photo qui était apparue, il y a une  semaine,  synchroniquement sur le site de Vila-Matas et dans La Zone de Stalker.


Qu'il s'agisse de cette photo, j'en veux encore pour confirmation que le nom même de Biarritz apparaît à la page suivante :
"Sur la photo, je posais en petit Neptune assis sur un trône miniature, drapé d'une cape, la tête ceinte d'une couronne en carton doré, dans un endroit que j'ai reconnu sans peine grâce à ses haies taillées en forme de tritons et de sirènes : les jardins qui entouraient la fausse construction grecque de l'hôtel Parthénon, à Biarritz."
Pour finir, intéressons-nous d'un peu plus près à ce fameux Lartigue, né en 1894, qui prend ses première photos en 1900 et possède son propre appareil en 1902, à l’âge de 8 ans. "Il y a l’essence de la vie, écrit Maïlys Celeux-Lanval, dans chacune de ses œuvres, le goût du soleil et la violence de la mer. Un sentiment positif émane de ses œuvres. Sa vie semble à l’abri de tout danger, mais plus que ça, son goût n’est que sucré. Il regarde ses amis, ses parents, et le spectacle qu’il photographie est celui d’un monde mondain sans souci. [...] Accoutumé à la vie des stations balnéaires dès son plus jeune âge, il connaît le loisir des pieds dans l’eau, seul sur la grande plage de Biarritz, de Cannes ou de Nice. Le luxe de la vie, Lartigue est gâté, chanceux, heureux. L’imagerie de la mer revient tout au long de son œuvre."

On a compris que Lartigue ne photographie pas pour gagner sa vie. Pas besoin. Aussi sa reconnaissance est-elle tardive : il expose en 1963 au MoMA de New York, alors qu'il a soixante-neuf ans. "La même année, ses photographies paraissent dans le numéro de Life annonçant l’assassinat du président Kennedy: le magazine fait le tour du monde, et c’est ainsi que Lartigue devient un des photographes français les plus connus." Une autre coïncidence appréciable...

Jacques-Henri Lartigue

C'est le 18 juillet 1963 que naît à Buenos-Aires Rodrigo Fresán.

Le 2 mars 2019, Claro, dans Le Monde des livres, chroniquant le dernier roman de l'argentin, La Part rêvée,  termine par cette citation dont la première partie pourrait sans problème servir de cartel à la photo lartiguienne :
« Le passé est comme un ressac géant et un salut murmuré au pied ou du haut des falaises. Un changement subit dans la pression atmosphérique et le passé éclate de rire devant notre planche de surf. (…) le clown en profite pour violer l’écuyère, voler son fouet au dompteur et l’abattre sur le prestidigitateur pendant que le public hypnotisé découvre que le présent est un cirque en flammes sans avenir ni filet. »
La chronique ouvrant sur d'autres liens en rapport avec l'oeuvre fresanienne, je tombe sur ces notes pour une théorie de la fin du monde, dans un article publié en mai 2011. Je ne résiste pas à consigner la sixième et dernière note, qui résonne puissamment avec ce qui précède :
"SIX - Idée pour une courte nouvelle de science-fiction. Un homme invente la machine à remonter le temps. Sa première excursion a lieu le soir du 6 avril 1912, quand le côté du Titanic heurte un iceberg. L'homme dîne merveilleusement, n'avertit personne, passe un moment sur le pont, filme le big crack avec son petit téléphone et regagne le présent. Bien sûr, il met sa vidéo sur YouTube. Quelques heures plus tard, l'homme se rend à Dallas, Texas, et se retrouve dans la matinée splendide du 22 novembre 1963. Maintenant que j'y pense, cette histoire ressemble à une nouvelle de Kilgore Trout, écrivain catastrophiste de science-fiction créé par Kurt Vonnegut, qui me manque de plus en plus. Vonnegut est mort en 2007 et c'était un grand maître du Jugement dernier. Dans ses romans et ses nouvelles, il se plaisait souvent à détruire notre planète et le faisait mieux que personne. Dans une interview, il a déclaré qu'aucun écrivain ne pouvait se considérer comme un auteur "véritable et sérieux" s'il n'avait pas au moins une fois couché sur le papier un holocauste aux proportions cosmiques.
Je conclus ces pages en rendant hommage à sa mémoire et à son oeuvre à laquelle je dois tant. Qu'il repose en paix, où qu'il soit, pendant que je relis encore et toujours ses livres puissamment unplugged, dans lesquels il nous raconte comment tout prendra fin sans qu'il lui soit nécessaire d'attendre que cela arrive pour le filmer et dire ensuite, pendant que défilent les crédits du THE END, combien de visites et de comments il a reçus."
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Ajout du 4 mai : c'est un détail que j'ai failli noter hier, mais la fatigue était grande, et j'ai préféré différer. J'y reviens donc aujourd'hui. J'ai cliqué sur le nom de la rédactrice de l'article sur Lartigue, Maïlys Celeux-Lanval, ce qui m'a donné accès à la liste de tous les papiers qu'elle avait rédigés pour le site Boumbang. Or, juste au-dessus de Lartigue se trouvait la chronique sur la bande dessinée de Cyril Pedrosa, Portugal (2011).


Magnifique point d'orgue pour le thème lusitanien qui a traversé cette propre chronique. Il se trouve que j'ai lu récemment Portugal, grâce à un prêt de mon ami Gary Tupolev, l'ami des pangolins, et je partage entièrement l'avis de Maïlys Celeux-Lanval, c'est un chef d'oeuvre : "Pedrosa parvient à nous faire sentir la chaleur de la ville, de ses pierres et de ses habitants. Les toits, les escaliers, la plage dansent dans une sorte d’hallucination fidèle à une impression lusitanienne."

La plage est ainsi ce lieu commun aux deux artistes, pourtant socialement aux antipodes, mais unis dans un même goût du mouvement et de la beauté.

Cyril Pedrosa, Portugal, 2011, Editions Dupuis


samedi 2 mai 2020

Danube et bleu du ciel

Jeudi dernier, continuant ma recension des vertiges (tâche qui n'aura de fin que par mon épuisement devant le matériau chaque jour renouvelé), j'en consignai un, qui s'était glissé dans la présentation d'un essai de l'écrivain espagnol Álvaro de la Rica. Ces Sept méditations sur Kafka avaient bénéficié d'une préface de Claudio Magris, que j'ai lue dans sa traduction française sur le site de l'auteur. J'y avais déjà repéré une référence au désastre, cette notion de désastre que je ne cessais plus de croiser ces derniers temps.
La relisant quelques jours plus tard, juste après avoir rédigé le billet sur le Naufrage, inspiré par le texte de Michaël Ferrier publié dans la collection Tracts de chez Gallimard, je découvris que naufrage et désastre qui étaient déjà couplés dans le billet l'étaient également dans un même paragraphe de Magris :
"Écrire signifie nommer la vie mais sans insuffler la vie, manquer son objet en faisant resplendir un instant l’essence dans ce naufrage ; la littérature est eschatologie, discours  sur les choses dernières, qui à la littérature ne montrent qu’un visage de désastre, même si ce n’est peut-être pas leur seule face. Une apocalypse, mais ironique, adaptée à la condition dégradée de l’individu moderne dans son rapport avec le pouvoir — un pouvoir de plus en plus totalitaire, défectueux et pourtant  écrasant, soutenu par une nécessité qui, bien que derrière son autorité de sphinx se cache une vile corruption, n’en est pas moins tyrannique et puissante. L’écriture est appelée à témoigner contre cette Méduse, mais cette dernière est la vérité — négative et horrible — de l’époque, qui salit tout et ne permet aucune innocence ; l’écriture doit donc témoigner aussi contre elle- même, dénoncer — c’est l’une des plus heureuses intuitions de ce livre — sa propre implication dans cette corruption, montrer son propre visage défiguré." [C'est moi qui souligne]
J'avais écrit dans Toute une foule d'harmonies secrètes, que Magris n'avait fait qu'une seule apparition sur le blog, qui était à mettre au compte de Rodrigo Fresán : entre Richard Powers et Antonio Tabucchi, il insérait, disais-je, "Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie".  Et je m'étonnais que le grand écrivain italien ne soit pas plus présent ici, car enfin, Danube avait été aussi pour moi un livre d'exception, lu en juin 1991 (emprunt à la Bibliothèque municipale de La Châtre).

En réalité je me trompais : Claudio Magris avait fait une autre brève apparition sur Alluvions à la date du 3 juin 2018, avec l'article Magie des Marins. Flash-back :
"A cette époque de l'année, il commence à y avoir beaucoup de concurrence avec les brocantes de village et autres vide-greniers, aussi y avait-il beaucoup de trous dans l'enfilade des exposants. Et il n'y avait pas une foule énorme, malgré le beau temps (tant mieux, pensé-je égoïstement, je n'ai aucun goût pour la foule). Comme je commence à redescendre l'avenue, j'avise trois cartons de livres sur le trottoir. Je jette un œil : le premier livre que j'aperçois est Danube de Claudio Magris. Je l'ai lu il y a bien longtemps, je l'avais emprunté à la bibliothèque de La Châtre, Danube, récit admirable qui nous fait voyager des sources du fleuve jusqu'à son delta, le grand écrivain italien y retraçant dans son sillage tout ce qui compte dans la littérature de la Mitteleuropa. C'était bon signe : de fait ces trois cartons étaient une mine d'or, ne renfermant pratiquement que des ouvrages intéressants qui signalaient un vrai lecteur, mélomane qui plus est, car abondaient les essais sur la musique. Je me tournai vers le vendeur le plus proche, mais celui-ci me répondit que je pouvais me servir, ces cartons ne lui appartenaient pas, ils avaient été semble-t-il déposés là pour qu'on se serve. Inespéré. D'autant plus que dans cette manne se trouvaient plusieurs livres qui avaient un lien direct avec mes recherches les plus récentes. La perle étant L'enfant brûlé de Stig Dagerman dont j'ai parlé ici à propos de François Truffaut. C'était presque inouï de le découvrir ici sans l'avoir cherché."

Danube avait donc été l'étincelle de cette trouvaille assez inespérée. Ces livres abandonnés sur un trottoir au bon désir des passants.

Ce n'est pas tout. Magris a fait retour ici aussi par la grâce d'un commentaire laissé le 27 avril par Arnauld Le Brusq, dont le site Terre Gaste figure à l'inventaire des Autres sentes :
"Bonjour Alluvions,
Ayant besoin de retrouver le passage de Sebald sur le palais de Justice de Bruxelles - et ne pouvant courir à la librairie d'à-côté pour cause de confinement, je tombe sur votre billet de 2015. Revenant à l'accueil de votre blog je vois que vous êtes repassé par Danube de Magris, tout comme moi il y a quelques jours. Voilà des coïncidences. Lorsque j'aperçois que vous avez épinglé ma terre gaste à vos alluvions. Merci alors et à bientôt, vos fraternels alluvions de pensée et ma terre gaste, le mois d'avril, bien que cruel - ou pour cette raison même - pousse à la croissance (la vraie, celle des êtres !)"
L'article recherché, remontant à novembre 2015, évoquait le formidable documentaire que Stan Neumann avait réalisé sur Austerlitz, le dernier roman de Sebald. Cela coïncidait donc avec cet autre magistral travail du même Stan Neumann sur la condition ouvrière, qui fut diffusé le lendemain, mardi 28 avril, sur Arte : Le temps des ouvriers, fresque en quatre parties relatant trois cents ans d'histoire. "Sans délaisser, écrit Laurent Etre dans l'Humanité, tout à fait les débats théoriques (communisme versus anarchisme, socialisme scientifique versus socialisme utopique), le Temps des ouvriers se veut d’abord la restitution passionnée de tout un vécu de résistances protéiformes."

Fillette travaillant dans une filature de Caroline du Sud (1908)
Et si Arnauld Le Brusq (dont c'était la première fois qu'il se signalait sur ce site) était présent ici, c'est bien parce qu'il était apparu dans ma vie à travers son livre Monuments, déniché à Noz en mai 2016. Admirable livre, qui entra immédiatement en résonance avec les thèmes qui m'occupaient alors, et singulièrement celui du bleu du ciel. J'en ai rendu compte dans Le bleu du ciel au Père Lachaise, le 29 mai 2016. 
Outre que le thème céleste est revenu dans ma réflexion récemment (lire Les nouveaux Envahisseurs), il se trouve que la photo personnelle insérée à la fin de l'article de 2016 renvoie au même événement, la découverte d'une épave dans le sable de l'une de ces plages aujourd'hui interdites à l'heure où j'écris, micro-événement  dont témoigne l'autre photo personnelle semblablement postée à la fin de l'article du 25 avril.

Photo postée le 29 mai 2016

Photo postée le 25 avril 2020
Si Arnauld Le Brusq n'avait pas laissé de commentaire en ce mois d'avril, le lien entre les deux photos n'aurait jamais pu apparaître.


mercredi 29 avril 2020

Du naufrage

Ciel gris, pluies intermittentes. Il est plus facile de rester derrière ses murs que lorsque le soleil vous nargue insolemment. Et cette eau est bonne pour les terres qui étaient déjà menacées par la sécheresse (n'est-ce pas là de la bonne et élémentaire sagesse ?). J'écoutais donc le son de l'averse qui me parvenait par la fenêtre entrouverte (moment de bonheur gionesque), tout en déroulant mon fil Twitter (aie, ça se gâte), lorsque je découvris que Michaël Ferrier venait tout juste de livrer un petit texte pour Tracts, la nouvelle collection de Gallimard. Michaël Ferrier dont je venais d'évoquer dans l'avant-dernier article le formidable récit d'enfance, Scrabble. Le texte étant en libre accès le temps du confinement, je l'ai aussitôt téléchargé.


J'étais d'autant plus empressé de le lire que le titre à lui seul m'avait saisi. Car enfin, outre la quasi-synchronicité entre l'article et ce Tract, quel mot-clé avait émergé sinon celui de naufrage (inscrit d'ailleurs comme un des libellés attachés au billet) ? Rappelons juste ce passage, comme exemple :
"En date du 9 juin 1946, Giono recopie dans son « journal » un extrait du Voyage de la corvette L’Astrolabe de Dumont d’Urville, qui semble bien correspondre à la manière dont il perçoit sa situation à ce moment : « Nous restâmes ainsi en perdition pendant plus de trois jours ; et dans cette position si longuement désespérante, on voyait par un contraste assez singulier tous nos hommes en costume du dimanche ou de naufrage, comme on voudra l’appeler, c’est-à-dire vêtus de leurs meilleurs habits."
Michaël Ferrier choisit donc pour évoquer le temps présent de s'appuyer sur le récit du naufrage du navire portugais São Paulo datant de l’année 1561. Il s'en explique dans une lettre à Victor Kirtov, rédacteur du site Pileface : "Plutôt qu’un de ces journaux de confinement qui, sauf exception, m’agacent un peu (j’espère qu’ils/elles ne vont pas nous faire en plus des journaux de déconfinement !), il m’a semblé intéressant d’en retourner à l’aube de la mondialisation marchande, et de prendre le sujet sous un angle à la fois historique et littéraire. Vogue la galère !"

Il est ma foi assez  réjouissant de voir que cette intervention du récit de naufrage relève elle aussi d'un hasard :
"Ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines porte un nom : c’est un naufrage. Le hasard, qui peut être surprenant comme la rencontre d’une chauve-souris et d’un pangolin sur un lit de réanimation, fait parfois bien les choses : quand la pandémie a commencé à se répandre sur la planète, j’étais en train de lire les Histoires tragico-maritimes (Éditions Chandeigne, 1992), trois récits de naufrages où, sur des mers variées, les hommes meurent par milliers. Ces trois récits portugais sont d’un autre temps (le xvie siècle), dans un contexte sociopolitique différent (à l’aube de la mondialisation des transports, aujourd’hui si avancée) et où la maladie ne joue qu’un rôle parmi d’autres. Pourtant, il n’est pas inutile de prêter l’oreille à ces témoignages des rescapés. Écrits dans une langue précise et sobre, ils voguent littéralement sur une mer déchaînée pour traverser les siècles et se porter jusqu’à nous. Que nous disent-ils ? "(p. 4)

Un peu plus loin, il écrit que "les réactions des uns et des autres forment une sorte de florilège du désastre, où l’on pourra reconnaître les bas-fonds de la nature humaine, dans toute sa diversité." Le dévouement, l'abnégation, le sang-froid y côtoient la lâcheté, l'égoïsme et les croyances stupides et criminelles, rien n'a vraiment changé  en presque cinq cents ans.

Comme le naufrage, cette expression "florilège du désastre" ne peut manquer de me toucher également : le désastre ne s'est-il pas imposé comme la figure majeure le 20 avril avec Don DeLillo (A l'avant-poste du désastre), et deux jours plus tôt encore avec Des bibliothèques et du désastre ? Michaël Ferrier s'y connaît d'ailleurs bien en désastre, car il était à Tokyo quand tremblements de terre et tsunami ravagèrent le Japon, provoquant la catastrophe de Fukushima. Il en tira un livre puissant, Fukushima, sous-titré justement Récit d'un désastre, que je lus en 2013.

Ce qu'il écrivit alors, devant la menace nucléaire aussi invisible que celle du coronavirus aujourd'hui, mérite d'être relu et médité. Dans le sillage des Notes d’Hiroshima de Kenzaburô Oé, prix Nobel de littérature, il s’en prend, écrit Albert Gauvin, à « cette fraction des élites dirigeantes qui, avec le nucléaire est en train d’imposer une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité ».

Et la fin de Naufrage est tout autant à méditer :
"Mais les récits du naufrage n’ont pas seulement valeur de témoignage. « Après des tourmentes des épreuves et des mésaventures innombrables », le 27 avril 1561, après avoir marché plus de six cents lieues, bu de l’eau croupie et mangé du singe, les survivants arrivent au port de Banda, aux îles Moluques, sans vêtements sur la peau et couverts de blessures. Récupérés par une escadre portugaise, ils sont reçus comme des revenants de l’autre monde. Le capitaine a alors cette phrase troublante : « Mieux vaut posséder moins sur la terre que de traverser la mer pour des biens si transitoires et de si peu de durée. »
Ainsi, loin de ses grands rêves de conquête et de commerce, le capitaine en est réduit au constat terrible d’un monde littéralement à bout de souffle, en perdition. La catastrophe nous dénude : elle montre la pauvreté de notre imaginaire économique, découvre les défauts du fonctionnement politique comme nos fissures les plus intimes. Elle révèle le caractère au fond inadmissible de notre organisation du monde, et nous invite à retrouver un espace où le corps et la pensée puissent à nouveau circuler autrement."
Cet espace, un autre Portugais, le metteur en scène Tiago Rodrigues, en dessine les contours en affirmant que "demain est désormais un exercice d'imagination". On peut l'écouter et le lire sur le site de France Culture.
"En tournée au Brésil où il présentait ses spectacles « By Heart » et « Sopro », Tiago Rodrigues a dû rentrer au Portugal à la suite de l’annulation des dernières représentations. Très vite, l’équipe de direction a décidé de mettre en ligne sur le site du Dona Maria II les captations des spectacles présentés ces dernières années. Ce « rafiot dans un jour de tempête » rencontre un beau succès et ils sont de plus en plus nombreux à attendre, chaque vendredi et samedi à 21h, la mise en ligne d’un nouveau spectacle. Nous ne pouvons que vous conseiller de regarder la captation surtitrée en français de « Sopro », mis en scène par Tiago Rodrigues. Elle est disponible ici. "
Sopro


 

dimanche 26 avril 2020

Bella ciao, Angelo !

"Le joueur qui commence la partie mélange les lettres du sac et tire les sept premières lettres. Les pièces sont prélevées une à une dans la poche opaque et déposées face cachée sur la table. [...] Elles ne portent aucun signe distinctif : c'est un alphabet aux lettres fines, aux chiffres simples. Mais l'enfant, à partir de ces quelques lettres lumineuses et modestes, voit déjà se profiler des vocables inconnus, des trouvailles sonores, des significations inattendues. De ce maigre butin de bois, il fera bientôt lever une forêt de signes très anciens mêlés de caractères nouveaux, dont la lignée l'enchante et dont la portée le réjouit. Et tout, absolument tout ce qui va être conté maintenant, le sera à partir de cette puissance de l'enfance, de ces quelques pièces de bois disposés sur la table et d'une case centrale étoilée sur laquelle sera posé le premier mot joué."

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, p. 19-20.

Tous les week-ends j'ai des compagnons de confinement, les deux enfants, grands enfants maintenant, Gabriel et Violette, que je vais chercher le vendredi en fin d'après-midi, abandonnant leur maison avec jardin pour l'appartement (avec balcon tout de même), mais ils n'ont pas l'air de trop en souffrir (ce sont des urbains, toute leur enfance s'est passée en ville alors que j'ai vécu de longues années en pleine campagne et que le besoin d'arbres, de prés, de vastes espaces et de ciels se fait chez moi vite sentir). Quelques rituels rythment notre existence tranquille, ainsi avec Gabriel le jeu d'échecs et le scrabble. Parlons-en du scrabble, ce jeu dont l'image court tout au long du très beau livre de Michaël Ferrier* sur son enfance tchadienne, enfance de sable et de poussière, merveilleuse et magique avant d'être emportée par le tumulte et l'horreur de la guerre. Ce scrabble auquel je joue depuis un demi-siècle, et dont je connais les stratégies par coeur, mais depuis quelques semaines la chance me fuit, et Gabriel qui progresse de partie en partie m'inflige de lourdes défaites. Et cet après-midi je touche le fond, j'ai beau user des ficelles connues pour essayer d'avoir un tirage potable, c'est chaque fois plus difficile, vous connaissez ça, abondance de voyelles puis de consonnes, lettres qui ne s'accordent pas, ouvertures qui se dérobent, perspectives qui se bouchent : je culmine avec une improbable série OOIIIGG. A trois coups de la fin, je ne m'en remettrai pas.

Un peu plus tard, consultant mon fil twitter, je tombe sur une courte vidéo montrant un Italien chantant dans la rue Bella Ciao, la chanson des Partisans, pour fêter la libération de Milan, Turin et Gênes le 25 avril 1945.

Je ne sais pas alors qui est ce Giorgio Gori, mais cela m'amuse de retrouver mes I, mes O et mes G du tirage impossible (en recherchant cette vidéo que je n'avais pas indexée sur le moment, je découvre que Giorgio Gori est le maire démocrate de Bergame, l'une des villes italiennes les plus touchées par le Covid ).
Tout de suite après, je replonge dans le catalogue du Mucem consacré à Jean Giono, acheté en novembre, mais que j'ai lu depuis de façon irrégulière, que j'avais même carrément délaissé avant que la vidéo de l'Ina postée récemment n'ait relancé mon intérêt. Giono que me désignait encore ce matin la lettre de France Culture, faisant la réclame du feuilleton radiophonique en dix épisodes du Roi sans divertissement, ce chef d'oeuvre implacable, et je sais bien qu'il y a peu de chance que je prenne le temps de cette écoute, mais la tentation est si grande qu'au soir l'onglet en est toujours ouvert sur mon navigateur. 
Et là soudain je percute : Dio mio ! du I, du O, du G, là encore. Jean (en italien Giovanni) Giono, c'est lui bien sûr que me désigne l'attracteur étrange. C'est sur lui que mon attention doit se porter tout entière, et c'est donc avec une ferveur renouvelée que je lis alors un des textes inclus dans le catalogue, Giono en habit de naufrage, de David Bosc, essentiellement consacré au Hussard sur le toit.

De quoi nous parle Le Hussard sur le toit ? D'un jeune homme, Angelo, colonel piémontais en cavale, qui circule à travers une Provence dévastée par le choléra.
" En 1965, Jean Giono a repris l'image qu'Angelo lui avait offerte vingt ans plus tôt : "dans le jargon de la marine à voiles, les habits de dimanche s'appellent les habits de naufrage parce que ce sont ceux-là (les meilleurs) qu'on enfile en vitesse pour les sauver en abandonnant le navire." Chez Giono, cet habit a des poches aussi vastes que l'univers, avec ses nébuleuses et ses Spoutnik, ses auberges rouges, ses fontaines, ses arrêts d'autocar. Et il n'est pas question d'abandonner le navire, puisque, aussi bien, nous habitons les convulsions et les effondrements d'un naufrage qui n'en finit pas de lenteur." (p. 251-252)
Je retrouve cette idée des habits de naufrage dans une étude de Jacques Mény (auteur inscrit aussi au catalogue), sur un site consacré aux Ames fortes :
"En juin 1946,  l’abandon provisoire de son grand livre [Le Hussard] désarçonne Giono. L’élan de sa création brisé, il se trouve en plein désarroi. À la fin du mois d’octobre 1946, il écrira que les quatre mois qu’il vient de vivre ont été d’« une effroyable tristesse, qui a dépassé la tristesse même ». Certes, il y a des raisons d’ordre privé à cette tristesse, mais l’interruption du Hussard l’a aussi laissé face à un vide vertigineux. Il n’a aucun autre projet à lui substituer, même provisoirement ; aucun « plan B ». Entièrement concentré sur son cycle romanesque depuis plus d’un an, il s’est juste octroyé, au début de 1946, un moment de diversion pour se délivrer de la « farouche attention » qu'exige son roman, en composant son poème « Déluge universel ». En date du 9 juin 1946, Giono recopie dans son « journal » un extrait du Voyage de la corvette L’Astrolabe de Dumont d’Urville, qui semble bien correspondre à la manière dont il perçoit sa situation à ce moment : « Nous restâmes ainsi en perdition pendant plus de trois jours ; et dans cette position si longuement désespérante, on voyait par un contraste assez singulier tous nos hommes en costume du dimanche ou de naufrage, comme on voudra l’appeler, c’est-à-dire vêtus de leurs meilleurs habits."
Je n'ai jamais lu Le hussard sur le toit. Une de mes innombrables lacunes. Il se trouve que Violette l'a justement dans ses bagages, en poche emprunté à sa mère (cette jeune fille de quinze ans est une grande lectrice, et elle profite allègrement du confinement pour dévorer de l'imprimé, les chiens ne font pas des chats). Pour une fois, c'est moi qui lui dérobe un ouvrage. Je dois lire Le hussard.

Scrabble de Michaël Ferrier et le catalogue Giono du Mucem, jaune presque identique des couvertures, typo blanche similaire

 Cet article est le 777ème d'Alluvions.


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* Un livre que j'aurai dû rendre à la médiathèque depuis longtemps, mais que le confinement a bloqué à la maison. On voit que ce n'était pas en vain.

mardi 2 juillet 2013

Je déteste la marche

Les jours passent, l'été s'installe, enfin, avec la grande douceur des terrasses. Le fil de mes pensées se fait volatil et j'hésite à le retenir. Un air d'aquabonisme flotte en moi et dissout ma volonté. Les objets fractals se fractalisent jusqu'à la pulvérulence, les lignes lues se brouillent : pourquoi continuer ?
Imprudemment, j'avais annoncé que je reviendrai sur Jean-Paul Kauffmann, les Kerguelen.
Et puis voilà, comme souvent, comme un épagneul fou j'ai suivi d'autres pistes. J'ai arpenté la Chine avec Fabienne Verdier, passagère du silence, erré au Japon avec Michaël Ferrier, dans le cauchemar de Fukushima, vagabondé quelque part dans l'inachevé avec Vladimir Jankélévitch et même crapahuté avec le regretté Fred dans les brumes du train où vont les choses.

Bref, je me suis dispersé, comme souvent, et j'ai perdu de vue les Kerguelen, les fameuses îles de la Désolation. Quel mal y aurait-il à s'y résigner ? Quel inconvénient à n'y plus retourner ? Qui m'en tiendrait rigueur ? Personne assurément, tout le monde ou presque se fout bien des Kerguelen.
Autant dire que voilà une bonne raison. L'inactualité même du lieu, l'absence de nécessité où il se tient me poussent dans le dos comme une brise favorable. J'espère que la NSA qui espionne le monde entier lira ce billet, qu'un de ses agents y perdra délicieusement son précieux temps. J'écris pour dérouter ce monde. Littéralement, le faire sortir de la route, de son parcours prévisible, de la ligne droite des dépêches et des buzz.
C'est juste un écart minuscule, un petit pas de côté, une broutille, une pichenette, mais on peut toujours espérer un effet papillon, machaon, citron. Bon, allez, commençons.

Page 63, Kauffmann avoue : "Je déteste la marche. Mes amis pensent que j'aime la nature parce que je possède une maison au milieu de la forêt landaise. Je passe à leurs yeux pour une sorte de François d'Assise interpellant les fleurs et les oiseaux. Je me garde bien de les contredire. Ils m'imaginent en promeneur solitaire errant sur les chemins forestiers alors que je ne bouge jamais de chez moi. Une vie d'homme ne saurait suffire à explorer l'arepnt que je possède."
Or, c'est le même homme qui, vingt ans plus tard, remonte à pied la Marne de la confluence avec la Seine jusqu'à la source. Plus de cinq cents kilomètres.
Comme quoi un homme, hein, ça change.
Ceci dit, sur les Kerguelen, il a déjà beaucoup marché. Des six heures de rang, à travers une nature rugueuse, sur la pierre qui roule, le sol de tourbe, dans le grand vent indocile. Il ne devait pas la détester tant que ça, cette marche.
A l'écart du monde, les Kerguelen signent aussi la naissance d'un monde, on y dirait la genèse à l’œuvre. Au terme d'une éprouvante ascension, c'est la création qui se laisse contempler :
"Au sommet apparaît l'entrée du val Travers infiltrée par des dizaines de rivières minces et sinueuses comme les veines d'un être vivant dessiné à l'écorché. Le flux de l'eau limoneuse a formé d'innombrables deltas. L'élasticité de l'élément boueux m'intrigue. Une pâte se lève, une terre commence à respirer, travaillant lentement dans la gangue, en tension avec le monde inerte qui l'entoure. Je viens de surprendre un mystère. Cette scène d'une création en mouvement ne m'est pas destinée. Mon regard en viole le sacré. Ai-je surpris l’œuvre du Créateur ? "L'homme ne saurait voir Dieu et vivre" (Exode). Je n'ai pas vu Dieu. Tout au plus ai-je entrevu sa présence ; à moins que je n'ai été victime d'une illusion : une fois le sommet atteint, une euphorie miraculeuse récompense la fatigue de l'ascension."
Dans la description de ce paysage saisi comme une apparition, l'émergence d'une vitalité, je ne peux m'empêcher de voir les arborescences et les reliefs obtenus avec les calculs de la géométrie fractale.



B. Mandelbrot dans « Les Objets Fractals » de 1975, présente plusieurs figures de relief montagneux produits à partir de fractales. La ressemblance avec les montagnes réelles est étonnante, et c’est encore le caractère universel de la dimension fractale qui va permettre de modéliser d’une façon nouvelle le relief montagneux. 
En fait, la modélisation fractale d’un relief montagneux va reprendre les mêmes explications développées pour la modélisation d’une côte rocheuse, à la différence que la dimension fractale sera située entre 2 et 3. En effet, un relief montagneux est représenté par un polygone ( dimension 2) très compliqué qui peut tendre à remplir complètement l’espace (dimension 3). La notion de complexité donnée par le nombre D reste la même que pour les côtes rocheuses. Mandelbrot montre que la valeur de D est en fait comprise entre 2,1 et 2,5 pour modéliser l’ensemble des montagnes que l’on peut trouver sur terre, selon leur complexité et leur relief. La modélisation du relief montagneux est à associer au mouvement brownien fractionnaire qui correspond au trajet aléatoire d’un objet en fonction du temps. Un relief montagneux correspond donc à un objet fractal aléatoire déterminé par les mêmes paramètres de l’érosion décrits auparavant, où la tectonique des plaques joue un rôle important. C’est l’ensemble des processus aléatoires de l’érosion qui donne le caractère fractal, c’est à dire sa complexité dans le détail, à un relief montagneux.



Film PSTE - Montagnes fractales par Mr-Pringles
La modélisation fractale du relief montagneux a trouvé une application très efficace dans le modélisme artistique et cinématographique d’un paysage montagneux, cette technique est très utilisée pour la conception de paysages artificiels dans les films, dessins animés et jeux vidéos. (in Les formes fractales dans la nature)

Ah oui, c'est un peu ardu, tout ça. Mais j'aime la poésie de ces rudes mathématiques dont, à défaut de les comprendre tout à fait, on peut néanmoins entrevoir la beauté. A suivre, comme on dit, comme nous suivions, enfants, le ruisseau méandreux jusqu'à sa source obscure au fond d'un pré gadouilleux.