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mardi 6 décembre 2022

Lichens et Titanic

"Dans nos moments de confusion
souvent j'éprouve le besoin
de contempler un lichen.
Apportez-moi une montagne
et je vous montrerai ce que je veux dire."


         Hans Magnus Enzensberger, Ecriture braille, 1964.

J'ai terminé l'article précédent, consacré à Rainer Maria Rilke, en évoquant un ancien billet du 17 janvier 2017 où j'avais cité des extraits d'un même texte extrait de l'ouvrage de Pierre Desgraupes sur le poète. Le titre en était Le Titanic fera naufrage, lui-même titre de l'essai de Pierre Bayard paru en 2016, et qui commençait par ces mots : " L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard." Et j'enchaînai ainsi : "Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel ou Eugène Zamiatine, par exemple - nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence."

Au moment où je publie, le 2 décembre à 10 h 15, je m'aperçois qu'un article de Diacritik vient de paraître deux heures plus tôt, intitulé Yves-Noël Genod, « Titanic, hélas ». Evoquant la fin d'un spectacle mis en scène par Yves-Noël Genod, sur la péniche La Pop amarrée sur le bassin de la Villette*. J'ai envie bien sûr de signaler cette résonance, mais bon, je m'en abstiens cette fois-ci.


Oui, mais le Titanic ne se laisse pas si facilement oublier : le lendemain le voici qui redébarque, si j'ose dire, dans le chapitre 14 de L'impitoyable aujourd'hui, cet essai de l'historienne Emmanuelle Loyer qui est si délectable que je n'en lis qu'un chapitre par jour (il y en a 20, et il m'en reste encore quatre à l'heure où j'écris). J'aurai l'occasion d'en reparler plus longuement, mais restons sur ce chapitre 14, Halluciner l'histoire - c'est le titre -, où elle commence justement par évoquer l'essai de Pierre Bayard :

"Ecrire la catastrophe, c'est la reconnaître lorsqu'elle a eu lieu ; c'est comprendre et décrire comment elle a vampirisé les décennies qui l'ont suivie et estampillé les lieux qu'elle a touchés - souvent bien au-delà de leur géographie initiale.
Mais ce peut être aussi écrire, en somnambule, les yeux ouverts sur un avenir sombre, la catastrophe à venir. Pour prédire la catastrophe, il faut d'abord l'imaginer. En réalité, comme le plaide Pierre Bayard dans un stimulant essai et exemples à l'appui, les portes de l'anticipation sont largement ouvertes à la littérature qui accouche bien souvent de prémonitions étonnantes de justesse, jusqu'à un degré parfois troublant de précision dans la prédiction." (p. 231)

Et jamais deux sans trois : le lendemain encore, 4 décembre, voici que Bernard Umbrecht publie dans son Saute-Rhin (blog inscrit dans ma catégorie Autres sentes) un hommage à l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger (1929-2022), qui vient de disparaître le 24 novembre dernier. Il s'intéresse ici essentiellement au versant poétique de son oeuvre, à travers trois contributions d'amis. Or la troisième est Weitere Gründe dafür, daß die Dichter lügen / Encore des raisons qui font que les poètes mentent, un extrait de Le naufrage du Titanic, Une comédie. Chant 18. NRF Gallimard.1981.


Ce n'est pas tout. Il se trouve que lors de ma dernière sortie à la médiathèque, à la recherche d'Adèle Blanc-sec, j'ai rapporté par la même occasion le Lichens de Vincent Zonca. Rien à voir en apparence, sauf que l'une des deux citations épigraphes de ce livre consiste en ces vers de Hans Magnus Enzensberger que j'ai reproduits en tête de cet article. On retrouve l'écrivain dans le corps de l'ouvrage, par exemple à la page 75 où Vincent Zonca évoque la famille des Graphidaceae, "le lichen préféré des écrivains et donc le mien. L'espèce la plus connue est le Graphis scripta, appelé aussi "lichen script", "lichen à écriture secrète", très commun dans les campagnes françaises. Ses organes de fructification (les apothécies) dessinent sur le thalle de petits traits fendus, qui peuvent être simples, ramifiés, ou encore en forme d'étoiles et ressemblant à s'y méprendre à une écriture ou à une ponctuation (...)".


Et Zonca poursuit ainsi : "Ils sont nommés lirelles, du latin lira, le sillon de la charrue, comme s'ils étaient tracés par un soc : ils renvoient, en cela, à l'imaginaire (lira a donné en français "délire", c'est-à-dire "sortir du sillon"- et à l'écriture (en latin, le sillon de la charrue, c'est aussi le "vers", versus, de poésie). Tapissant les branches ou s'enroulant autour des rameaux des feuillus, ces lichens sont une invitation au déchiffrement : lire les lirelles, les voir et les toucher, comme du braille - titre d'un recueil du poète allemand Hans Magnus Enzensberger (né en 1929) :

Le lichen  a son graphisme
ses inscriptions son écriture
chiffrée qui décrit
un silence prolixe
Graphis scripta.

On le retrouve aussi à l'ouverture du livre III, à côté d'Henri Michaux (dont je ne peux me retenir de citer l'aphorisme extrait de Poteaux d'angle : "Faute de soleil, sache mûrir dans la glace"), avec ces deux vers issus de La Fureur de la disparition (1980) : "Le lichen sur le poteau/survit." Qui me fait aussitôt penser à ces poteaux de béton lichenisé que j'aime à photographier lorsque je vais me promener sur les berges de l'Indre, sur le chemin dit du Lavoir (un lavoir qui n'existe plus).


Dans l'index des noms propres, Enzensberger voisine avec un autre poète, français celui-ci, qui a porté aussi une haute attention au lichen : Antoine Emaz (qui faisait ici même le sujet de l'épisode 6 de Cristal noir). C'est même lui qui donne la raison du sous-titre de Lichens, Pour une résistance minimale, à travers un texte d'entretien donné pour la revue Nu, en 2006 :

"Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d'écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C'est fou ! On n'est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l'espoir pour la poésie, je n'ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s'est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l'économie, du lectorat, pour qu'il ne puisse plus rien lui arriver. [...] Donc l'espoir - on va parler d'un espoir raisonnable - existe. La poésie n'est pas un feu d'artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. [...] Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie pour renaître dès qu'elles redevient acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait." (p. 190-191)

 


Finissosn en reparlant de l'autre Adèle, Adele Bloch-Bauer, dont Gustav Klimt fit le portrait au début du siècle dernier. J'ai écarquillé les yeux lorsque je l'ai vue à la une du numéro 4 du magazine Le musée idéal.


Je n'ai pu faire autrement que d'acquérir l'exemplaire. L'article de la revue ne m'apprit pas grand chose de plus, mais quand j'en eus fini la lecture, et que je retournai au livre de Zonca, il se trouva que la page sur laquelle je l'avais laissé se terminait ainsi, par l'évocation de Prunus blanc et prunus rouge en fleurs, de Chen Hongshou : " On retrouve, sur le tronc, ces ornements de lichens foliacés (Parmotrema), dont le vert clair, prolongé par les étendues de quelques mousses ou lichens lépreux sur l'écorce, contraste, à droite, avec le rouge complémentaire des bourgeons et des fleurs. C'est que, dans la peinture japonaise, les lichens font fleurs, elles sont esthétiquement des fleurs des fleurs au même titre que celles du prunus. Ce tableau m'évoque le raffinement et les contrastes de certaines toiles expressionnistes de Gustav Klimt." (p. 313, je souligne) C'est par ailleurs la seule apparition de Klimt dans l'ouvrage.**

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* "Ce week-end, à contrecœur et presque en douce, Yves-Noël Genod faisait ses adieux à la scène, sur la Seine. Dans la cale d’une péniche parisienne, ses fans s’entassaient sous des manteaux, des plaids, et quelques gilets de sauvetage pour entendre son Titanic, hélas (c’est le titre), révérence tirée à une carrière qui prenait l’eau. Tandis que l’artiste disparaissait dans le noir, main dans la main avec une vieille dame au dos voûté, maquillée de fards colorés et gantée jusqu’aux coudes comme les chanteuses de music-hall, le froid et l’émotion faisaient naître de la buée sur les hublots. Que s’est-il donc passé, dans la société, pour qu’on doive se passer des dingueries d’Yves-Noël Genod ?" Eve Beauvallet, dans Libération (article réservé aux abonnés).

** Il me faut aussi dire deux mots de Munch, dont Le Cri décidément me poursuit (sur un mode plutôt cocasse, on va le voir, fort heureusement). M'étant rendu chez la coiffeuse de la rue de Strasbourg pour une action disciplinaire sur ma chevelure, je me trouvai en voisinage de shampouinage (le salon est mixte) avec une dame qui informa l'assemblée qu'elle était allée avec une sienne copine voir l'exposition à Orsay de Munch et de Rosa Bonheur. Elle me montra même la photo qu'elle avait prise de la lithographie du Cri qui siège là-bas.

Enfin, ayant repris la lecture de Résonance, l'imposant essai d'Hartmut Rosa (quatre ans que je suis sur ce livre, c'est fou), et revenant en arrière au hasard, j'ouvris directement sur la page 329 où je lus ces lignes (que j'avais donc parcourues mais que j'avais depuis longtemps oubliées) : "Ecouter le Voyage d'hiver de Schubert ou l'opéra rock The Wall de Pink Floyd (ou s'absorber dans Le Cri d'Edvard Munch) sur un mode de résonance dispositionnelle, c'est donc éprouver simultanément  deux modes de relation au monde : c'est être touché, ému, saisi par la forme même que le traitement esthétique confère à l'aliénation existentielle soit faire à la fois l'épreuve d'une résonance et d'une aliénation, les deux étant non pas fondues en une forme hybride mais unies par un rapport d'intensification réciproque : plus l'aliénation représentée ou modelée est "authentique", crédible et irrésistible, plus l'effet de résonance est grand."

vendredi 2 décembre 2022

Cristal noir #12 : Voiture qui surgirait devant nous du fond de la nuit

"Nos intentions causent des effets dans le futur, qui deviennent les futures causes d'un effet dans le présent."Cette phrase résumerait le concept de "double causalité" proposé par le physicien Philippe Guillemant. Sa théorie stipule "qu'il s'exerce des influences causales dans le sens du passé vers le présent, mais qu'il s'exerce également des influences rétrocausales, du futur vers le présent."Et c'est ce phénomène qui provoquerait les synchronicités. Plus loin je lis que les synchronicités surviennent "quand la conscience parvient à sortir de ses habitudes et conditionnements pour que les potentiels choisis par le Soi puissent se connecter au présent." Un petit mot important a fait ici son entrée : le Soi. Comment le définir ? Il existerait, selon les auteurs, Romuald Leterrier et Jocelyn Morisson, trois niveaux de la conscience : "celui du véhicule (conscience automatiquement limitée), celui du conducteur (conscience du moi) et celui du cocher (conscience du guide, de Soi)." Toute la difficulté serait d'opérer la connexion la plus optimale possible entre le moi et le Soi. Pour cela, il faudrait faire une demande, ou "poser une intention", "qu'on l'adresse à une figure identifiée et plus ou moins métaphorique comme "l'ange" ou le "guide", ou bien encore à l'univers. Une forme de réceptivité doit s'installer ensuite, une ouverture à l'inattendu, voire à l'incroyable, car les synchronicités prennent leur force dans leur caractère improbable, et celui-ci est d'autant plus élevé qu'elles surviennent en série." (p. 71)


Or, cette idée forte et paradoxale d'un futur créant le présent rendait un son familier à mon oreille. Je l'avais déjà rencontré, il y avait longtemps, et ce n'était pas à la lecture de quelque ouvrage ésotérique ou de quelque traité de physique hétérodoxe, mais dans un volume de la vénérable collection de Seghers, Poètes d'aujourd'hui, celui de Pierre Desgraupes autour de Rainer Maria Rilke, dont la première édition remontait à 1958. Je me souviens encore du choc que me fut cette lecture - j'avais à peine plus de vingt ans -, l'impression d'avoir enfin compris quelque chose d'essentiel, mais que l'on gardera pour soi, de peur de passer pour un dingue ou, pour le moins, un doux rêveur. 

Ce passage* crucial, inoublié, le voici :

" Toute expérience poétique est imaginaire : elle suppose l'intervention à un moment donné de la réalité d'un "accident" des lois  dont le poète fait en quelque sorte la clé d'un univers simplement possible. En ce sens, l'univers rilkéen est un univers poétique-type, car il met en question d'une façon permanente les données de l'expérience grossière - laquelle postule, elle, la stabilité et la sécurité du monde dans la limite des lois naturelles. Vous marchez par exemple dans la rue, vous savez que rien ne peut arriver qui surprenne le fonctionnement normal et prévisible du monde. Bien entendu, vous-mêmes, pouvez être surpris par un événement que vous n'aviez pas prévu ou auquel tout simplement vous ne pensiez pas à l'instant. Mais, quoi qu'il en soit, ce n'est jamais la sûreté des lois qui par-là est mise en cause, seulement votre ignorance ou votre inattention. Et de la sorte, sitôt l'événement survenu, rien ne le distingue plus radicalement de tout ce qui l'a précédé, vous le reliez à la série antérieure des événements qui ont conduit à lui et dont vous faites vous-mêmes partie : il est des vôtres. Le concept typique de "fatalité", dont la pensée déterministe de l'Occident a été si prodigue, représente précisément l'envers poétique de cette légalité : le "c'était écrit" ne se comprend dans ce sens que si l'on en fait, non une sorte d'énigme indéchiffrable dressée en face de nous dans l'avenir, mais bien une vérité passée, contemporaine de nous et que nous n'avons pas su (ou pu) lire en temps voulu.

Rien de tel chez Rilke. L'homme de Rilke, au contraire, se meut dans un univers dont la caractéristique est d'être constamment exposé à une possibilité infinie de métamorphoses. Rien ne permet ni de les prévoir longtemps à l'avance, ni surtout de les prévenir car elles appartiennent par nature à cette "réserve d'inconnu" qu'est l'avenir. Pour Rilke, la chose qui survient n'a pas sa source dans le passé qui est le nôtre, le vecteur de l'événement est dirigé dans le sens contraire du nôtre, il vient littéralement à notre rencontre du fond d'un avenir qui l'engendre, un peu à la manière d'une voiture qui surgirait devant nous du fond de la nuit. Rien ne nous permet donc de l'assimiler à une expérience passée, il est exactement le contraire du familier et du connu : à peine arrivé, il demeure au milieu du monde comme un corps étrange et scandaleux dont c'est la nature même d'être incommensurable : "Dehors tout est sans mesure." [C'est moi qui souligne]


Pierre Desgraupes

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* J'ai déjà évoqué ce texte pour moi essentiel, en commentant un livre de Pierre Bayard, le 17 janvier 2017 : Le Titanic fera naufrage.

mardi 13 novembre 2018

L’Histoire avec sa grande hache

C'est dans le Lieu tranquille cher à Peter Handke, le Lieu tranquille d'une maison amie emplie de livres, que je mis la main sur Crime et châtiment de Dostoïevski. Je lus une partie de la préface de Georges Nivat. Il me faut avouer maintenant que je n'ai jamais lu ce grand classique de la littérature russe, et pourtant je fus précoce quant à Dostoïevski puisque c'est au lycée que je découvris Le Joueur avec grand bonheur. Et c'est encore aujourd'hui le seul roman dostoïevskien à mon compteur*. J'ai toujours remis à plus tard Les frères Karamazov, Les Possédés ou les Souvenirs de la Maison des Morts. C'est la faute à René Girard*** aussi. Et à son Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), où il propose pour la première fois son concept-clé de désir triangulaire ou désir mimétique (autrement dit l'objet de nos désirs nous est désigné par les autres) et où il se livre à une analyse si lumineuse de ce qu'il appelle - je cite de mémoire - "l'apocalypse dostoïevskienne", que j'ai eu l'impression (bien évidemment fausse) d'avoir parcouru le corpus entier des ouvrages du cher Fiodor. Pour paraphraser quelque peu Pierre Bayard**, j'en savais assez pour parler de ces livres que je n'avais pas lus.

Bon, ceci dit, je me trouvai le jour suivant à l'Apollo pour un film d'Abraham Segal, Enseignez à vivre !, documentaire montrant des établissements scolaires publics "innovants"(horreur de ce mot), accueillant des jeunes "décrocheurs" et expérimentant une nouvelle pédagogie, avec des interventions d'Edgar Morin en contrepoint. J'aime beaucoup Edgar Morin, je le lis depuis longtemps, mais je suis de plus en plus sceptique sur la capacité de sa pensée dite complexe à bouleverser quoi que ce soit dans l'ordre existant des choses. Bref, le sujet n'est pas là, si je parle de Morin c'est parce que lors de l'une de ces rencontres avec des lycéens, il évoque les livres qui l'ont accompagné durant toute sa vie, et il cite précisément Crime et châtiment, pour l'habileté de Dostoïevski à fouiller les abîmes de l'âme humaine.

Quand une telle récurrence se fait jour, mes antennes se dressent bien sûr. Il n'y a pas loin à ce que j'y vois un signe.
Depuis notre virée nantaise, je lis par bouffées épisodiques le livre qu'André Markowicz a tiré de ses chroniques sur Facebook entre juin 2013 et juillet 2014, Partages (inculte/barnum, 2018). Je suis parvenu à avril 2014, et je me dis qu'il serait beau que ce grand traducteur évoque précisément Crime et châtiment, qu'il a traduit comme il a traduit tout Dostoïevski. Je n'ai pas souvenir qu'il en ait parlé jusqu'ici, et ses chroniques, si elles font la part belle à la littérature russe, sont aussi souvent consacrées à de tout autres sujets. Ce soir-là, le sujet c'est le vol de son ordinateur en 1996, et la perte irréparable de nombreux textes qu'il n'avait pas pris la précaution d'imprimer. Or, voici ce que je lus :

"Je suis traducteur - c'est un genre particulier d'écrivain, qui travaille sur la langue. Écrire, c'est travailler la langue. Bon, et donc, tout avait disparu après ce vol. J'avais fait bonne figure. J'avais dit à Françoise : "Bon, bah, on recommence." Et qu'est-ce que je pouvais dire d'autre ? En fait, j'étais comme les Juifs de la chanson d'Alexandre Galitch : "On est prêts à se rendre, mais on sait pas à qui..." - Et Crime et châtiment m'avait sauvé, puisqu'il fallait absolument que je recommence, et que je rende le manuscrit. J'avais un contrat." (p. 270)
L'Attracteur étrange avait sonné les trois coups : c'était bien un nouveau thread, un nouveau fil que j'ajoutai à tous ceux qui s'étaient révélés depuis début octobre. Mais comme il n'avait pas de lien (du moins en apparence) à tous ceux-là, j'ai hésité à en rendre compte, et il m'a fallu presque un mois pour m'y résoudre.

Hier, enfin, ma décision était prise. Et c'est juste après que, retournant dans Markowicz, à la date du 22 avril 2014 (je n'avais guère avancé dans la dernière quinzaine), je reçus une sorte de confirmation. Le titre de la chronique était Les haches dans la littérature russe / Anna Akhmatova. Qu'en dit-il ?
"Vous avez fait attention aux haches dans la littérature russe ? J'en parle souvent, mais rappelez-vous... Dans La Fille du capitaine de Pouchkine, puisque tout commence par Pouchkine, dans le rêve de Griniov, comment Pougatchov cache une hache derrière son dos, et comment, d'un seul coup, il se met à en jouer, massacrant tout sur son passage ?"
Tout commence par Pouchkine, oui, Pouchkine est le phare de la littérature russe, mais ce fut aussi un commencement pour moi, car c'est en adaptant précisément La Fille du capitaine que j'ai réalisé ma première mise en scène, en 1998, dans les ruines du château de Cluis-Dessous.


Le rêve a lieu lors d'une tempête de neige (un bourane) dans la steppe. Un simple paysan permet au traîneau perdu du jeune Griniov de rejoindre une habitation. C'est pendant cette traversée qu'il s'endort et fait un songe qu'il n'oubliera jamais et dans lequel, écrit-il (Griniov est le narrateur du roman), "je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie." Dans son rêve, il se croit revenu dans la propriété de son père, que sa mère lui annonce à l'agonie. Mais au moment où il s'agenouille dans la pénombre de la chambre pour la bénédiction, il aperçoit, au lieu de son père, "un paysan à barbe noire", qui le regarde d'un air plein de gaieté. Comme il ne veut pas consentir à être béni par l'usurpateur, celui-ci s'élance du lit, tire sa hache de sa ceinture et massacre tout le monde : "La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me disant : "Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse." De fait, ce paysan sauveteur se révèlera être le brigand Pougatchov, inspiré d'un véritable personnage historique du même nom, qui fomenta une insurrection cosaque entre 1773 et 1775.

Ceci dit, reprenons la chronique d'André Markowicz, qui de Pougatchov passe à Raskolnikov :
"Et vous vous souvenez de Raskolnikov, qui tue la vieille usurière avec le bout rond de la hache (ce qu'on appelle le marteau de la hache) et Lizavéta avec le bout tranchant ? - et vous vous souvenez de ce que lui disent ses compagnons de bagne ?... "C'était pas ton rayon, d'y aller à la hache. Pas à un monsieur de faire ça." - Pourquoi ? Parce que, la hache, dans le folklore russe, dans la mémoire et la littérature, c'est l'arme du paysan, l'arme de la violence brute - l'arme aveugle contre laquelle il n'y a aucun salut."
Ai-je besoin de préciser que Raskolnikov est le personnage principal de Crime et châtiment ?

Je n'en avais pas encore fini hier soir avec les haches. Des Rencontres de l'Histoire, à Blois, j'ai rapporté cette année Une Histoire du Monde en 100 objets, de Neil Mac Gregor (Belles Lettres, 2018), une magnifique exploration des civilisations à travers 100 objets exposés au British Museum, du chopper d'Olduvai (2 millions d'années) à la lampe et chargeur à énergie solaire de Shenzhen, Chine, en 2010. Je lis là aussi par bribes, assez irrégulièrement, deux notices d'objets pas plus. Et hier soir donc, je suis tombé sur le quatorzième objet qui n'était autre que la hache en jade  trouvée près de Canterbury (4000, 2000 avant J.-C.)


Et là, pour le coup, cette hache n'est pas l'arme du paysan. Loin de là. C'était au contraire un objet de prestige, qui n'a d'ailleurs jamais été utilisé. Or, il n'y a aucune carrière de jade dans les îles britanniques, si bien que longtemps la provenance de ces haches  est restée énigmatique, jusqu'à ce que les archéologues Pierre et Anne-Marie Pétrequin ne découvrent l'origine précise de la pierre. Celle-ci est italienne, et son gisement se situe en montagne, à plus de 1800 mètres d'altitude.
"La montagne dans laquelle a été taillée la hache du British Museum il y a 6000 ans est toujours dans un paysage d'altitude, qui est parfois au-dessus des nuages et offre une vue spectaculaire aussi loin que porte le regard. Les chercheurs de jade semblent avoir choisi délibérément cet endroit particulier - ils auraient pu se contenter de prendre le jade qui gisait au pied des montagnes, mais ils ont grimpé dans les nuages, sans doute parce que, là, ils pouvaient extraire de la pierre qui venait d'un endroit situé à mi-chemin entre le monde d'ici-bas et le royaume céleste des dieux et des ancêtres. Ce jade, ils l'ont traité avec un soin et une révérence extrême, comme s'il renfermait des pouvoirs spéciaux." (p.118)
Bon, voilà une belle constellation où l'esthétique le dispute à l'horreur, la beauté à la cruauté. Celle de cette Histoire avec sa grande hache dont parlait Georges Perec.


____________________
* En y réfléchissant bien, ce n'est pas tout à fait vrai : j'ai lu tout de même cette œuvre courte qu'est  L'éternel mari.
** Pierre Bayard, dont le dernier opus, L'énigme Tolstoïevski, propose une nouvelle "fiction théorique" (ce sont là ses propres mots) où il s'amuse avec l'hypothèse que Tolstoï et Dostoïevski ne sont qu'un seul et même écrivain, que par facilité certains critiques ont choisi de diviser en deux personnes distinctes.

*** [Ajout du 14/11] Je reçois aujourd'hui par courriel la lettre de Philosophie magazine. Elle annonce la parution d'un Que sais-je ? consacré à René Girard, le Darwin des sciences humaines, comme titrent les rédacteurs de cette lettre, qu'ils commencent : "C’est à la lecture des œuvres de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski ou encore Proust que René Girard, en bon professeur de littérature, a développé sa théorie du désir mimétique, « un désir rarement avoué » que ce « désir d’être un autre sans cesser d’être soi » (Christine Orsini).

samedi 25 février 2017

# 48/313 - Le cahier Klee

J'en termine avec Le Titanic fera naufrage, de Pierre Bayard, un essai qui aura largement irrigué ces chroniques. Il sera une fois encore question de Jean-Luc Godard et de l'anticipation d'événements futurs. "Si certaines œuvres, écrit Bayard, ne puisent pas seulement  leur inspiration dans ce qui s'est passé mais dans ce qui va advenir, il importe d'organiser autrement l'histoire de la littérature et de l'art, au moyen de regroupements qui ne soient pas dépendants de la chronologie classique, mais prennent en charge les grands événements transhistoriques dont les œuvres s'inspirent." Et il voit en Godard l'exemple de quelqu'un qui, à travers son Histoire(s) du cinéma, documentaire de six heures en huit parties, s'affranchit de la succession chronologique. Le s entre parenthèses (que d'ailleurs Pierre Bayard oublie) est déjà révélateur de la pluralité narrative. Dans un entretien pour les Inrocks à la sortie du livre associé au film, en 1998, le cinéaste explique pourquoi seul le cinéma peut, selon lui, donner à voir ce qu'il appelle le tissu de l'Histoire :
A cause de sa matière, de la façon dont il est fait et construit techniquement, le cinéma peut se raconter et faire sa propre histoire. En la faisant, il est le seul à pouvoir donner un sentiment, une idée de ce qu’on a convenu d’appeler l’Histoire. Cette histoire sera différente de toutes les autres puisqu’elle est visible et vivante, puisqu’elle reproduit du vivant à la façon dont le cinéma ou la photo le font. Le cinéma est donc le seul qui peut donner un sentiment du tissu ou du fleuve histoire. Le cinéma peut donner ce que les journaux appelaient autrefois “le film des événements”. En littérature, on ne peut pas. Quand Joyce écrit Finnegans Wake, qui est la somme de tout ce qui peut s’écrire, il dit “Je” : c’est de la littérature, mais pas l’histoire de la littérature. De la même manière, la sculpture ou la peinture ne peuvent pas faire leur propre histoire. Alors que le cinéma peut vraiment raconter une histoire, on l’a toujours dit. Moi, je lui ai fait raconter l’histoire de l’Histoire, à travers le cinéma.
Construites autour de plusieurs thématiques, les huit parties résultent d'un formidable travail de montage, que Serge Kaganski décrit fort bien dans la même édition des Inrocks :
Nos oreilles, nos rétines et notre cerveau sont mitraillés d’informations, de signes et de références, on se raccroche parfois aux branches comme on peut. En malaxant ainsi son matériau, Godard semble vouloir lui faire rendre gorge ; il presse le cinéma et le siècle pour en tirer le nectar le plus concentré (qu’il ait le goût de l’honneur ou le goût de l’horreur), il catapulte images, sons, époques, artistes, œuvres les uns contre les autres tel un accélérateur de particules pour en faire sourdre le sens et la beauté. Godard n’oublie pas qu’une image + une image = une troisième image : c’est là le principe central, le bloc moteur d’Histoire(s), gigantesque travail de collage et de juxtaposition.
 Pierre Bayard écrit de son côté que le "premier effet de ce type de montage est de mettre l'accent sur des affinités ou des correspondances insolites entre les citations qui n'apparaîtraient pas nécessairement dans une histoire plus classique", et un peu plus loin que "l'entreprise de Godard fait penser à celle d'Aby Warburg, cet historien de l'art qui avait entrepris, au début du XXe siècle, de réaliser un atlas où chaque planche réunissait de manière improbable des œuvres issues de périodes et de lieux éloignés, lesquelles, bien que relevant de cultures distantes, lui semblaient présenter, au rebours de toute logique, de singulières ressemblances."

Aby Warburg -planche 77
Nous arrivons là, sans crier gare, à un moment-clé de cette exploration de l'attracteur étrange, car il se trouve que dans les derniers mois de 2016, du 30 septembre à fin décembre, j'ai beaucoup étudié l'oeuvre d'Aby Warburg à travers l'essai de George Didi-Huberman, L'image survivante, Histoire de l'art et du temps des fantômes selon Aby Warburg, Minuit, 2002. Délaissant ce site, et même l'ordinateur, j'avais commencé à accumuler les citations et les notes sur un grand cahier noir acheté un beau jour à Noz. Mon point de départ avait été Paul Klee, dont j'abordai alors la lecture du Journal. Mais rapidement, Warburg s'imposa à de multiples reprises. Et c'est la rencontre d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu, avec son attracteur étrange, qui me fit changer de braquet, suspendre le cahier Klee et ouvrir un nouveau chantier sur Alluvions. 
Je n'ai pas envie de résumer les 37 pages du cahier Klee, je les ai donc numérisées et je les présente ci-dessous. De manière générale, la composition s'articule autour d'une double page, et je me suis amusé parfois à reproduire au crayon ici et là quelques œuvres remarquables.



Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication. Ce sera le sujet de la prochaine chronique.

mercredi 15 février 2017

# 39/313 - La Chinoise et le porteur de valises

La Chinoise, J.L. Godard (1967)
Dans le dernier chapitre de son essai, Pierre Bayard se penche sur le cas de La Chinoise, le film de Jean-Luc Godard réalisé en 1967 (année-phare du projet Heptalmanach et année prolifique pour le cinéaste : outre Deux ou trois choses que je sais d'elle, il tournera aussi Week-end). Un autre exemple d'anticipation : à travers les tribulations d'un petit groupe d'étudiants maoïstes, il annoncerait les événements de mai 68. C'est d'ailleurs ce qu'écrit Arnaud Hée, sur le site Critikat , non sans ajouter que se limiter à cela serait assez réducteur :
"C’est enfoncer une porte ouverte que de déclarer que Godard annonce le soulèvement de Mai 68, ce qui est vrai, mais ce serait réduire La Chinoise au simple constat d’une fracture générationnelle déjà largement consommée et de l’odieux système d’une université française sclérosée, au bord de l’explosion. Pour qui fut en contact avec le milieu universitaire de Nanterre en 1967, ce n’est sans doute pas une immense opération intellectuelle que d’imaginer que les digues sont prêtes à rompre. Ce qui est plus intrigant et impressionnant concernant ce film et Godard lui-même – qui s’apprête pourtant à se jeter dans la bataille avec l’aventure gauchiste du groupe Dziga Vertov – c’est l’aspect extrêmement déceptif et désillusionné, mais non moqueur ou narquois, du regard posé sur ces jeunes révolutionnaires. La Chinoise porterait ainsi l’émergence de l’agitation gauchiste préalable aux événements de Mai 68, mais surtout la gueule de bois postérieure à ce mouvement."
Antoine de Baecque partage aussi cette analyse (dans un entretien* que rappelle Pierre Bayard), "le film est peut-être moins prémonitoire de mai 68 que de son échec et de celui du gauchisme, la description positive des jeunes révolutionnaires étant fortement tempérée par la manière dont leur projet est relativisé, aussi bien par les personnages d'Henri et de Jeanson que par l'assassinat burlesque du ministre soviétique et l'écriture décalée de l'ensemble."


La portée dérisoire de l'action du groupe éclate lors de la conversation de l'étudiante en philosophie Véronique (jouée par Anne Wiazemsky, compagne de Godard à l'époque) avec son ancien professeur Francis Jeanson, dans son propre rôle d'ancien soutien de la cause algérienne, porteur de valises condamné par contumace en octobre 1960 à dix ans de réclusion et amnistié en 1966. Dans le train qui les conduit en province, où Jeanson a choisi de travailler pour le théâtre, il pointe avec patience les incohérences de leur projet terroriste : « À quoi ça sert de tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu feras après. Vous savez seulement que le système actuel vous est odieux et que vous êtes terriblement impatient d’en finir avec lui ».



Quelque temps avant, pour Noël, j'avais offert à mon père sa première BD : Histoire dessinée de la guerre d'Algérie, par Benjamin Stora et Sébastien Vassant. Un récit passionnant et émouvant, d'une très grande clarté, qui raconte le conflit de novembre 54 à l'été 62, de la Toussaint rouge aux accords d'Evian. Francis Jeanson en est l'un des acteurs. A sa mort, en 2009, Benjamin Stora évoqua son parcours dans un entretien à Médiapart. Extrait :

MP: Comment peut-on analyser la figure de l'intellectuel engagé qu'était Jeanson, au regard des intellectuels d'aujourd'hui ?
B.S.: C’est l’homme qui a voulu toujours mettre en adéquation la théorie, les paroles, les idées avec l’action, et ne pas s’engager à l’intérieur de partis politiques. Il avait comme morale essentielle l’investissement pratique dans un certain nombre de tâches à accomplir. On en est loin aujourd’hui car les figures intellectuelles actuelles sont des experts qui formulent des opinions sans s’engager véritablement, sans distribuer des tracts, ou militer dans des réseaux politiques.
La grande leçon qu’on retient d’intellectuels comme Jeanson, Sartre, et même Camus, c’est cette nécessité d’être dans la vie de la Cité pour lancer de manière perpétuelle ce défi, pour que la citoyenneté soit effective. L’engagement politique des intellectuels français de cette époque a eu une portée mondiale extrêmement puissante, sur des continents entiers comme l’Amérique latine, l’Asie, l’Afrique. Ils étaient considérés comme très engagés et très volontaires. Comme on le voit, les temps ne sont plus tout à fait les mêmes...


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* Entretien avec Pierre-Henri Gibert, in La Chinoise [1967], DVD, Gaumont-Pathé, 2012.

mardi 14 février 2017

# 38/313 - Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris


Au nombre des grands écrivains au pouvoir d'anticipation, Pierre Bayard désigne aussi Herbert George Wells, H.G. Wells, célèbre pour ses romans de science-fiction comme La Guerre des mondes ou La machine à explorer le temps. C'est cependant avec une œuvre moins connue, La Destruction libératrice, (The World set free) qu'il le considère au meilleur de sa vision prophétique.
Écrit en 1913, le livre décrit en effet une guerre atomique en 1958, avec la première explosion nucléaire de l'Histoire anéantissant Paris, bombardée par les Allemands :

On aurait dit qu'elle se tenait au sein d'un univers étrange, un univers dévasté et sans bruit, un monde où s'étaient entassées toutes les choses fracassées. Il y avait une lueur - et d'une manière ou d'une autre, cela était plus familier à son esprit que tout ce qui pouvait l'environner -, une lumière pourpre qui tremblotait. C'est alors qu'elle reconnut à proximité, émergeant d'une confusion de débris, le Trocadéro. Il avait quelque peu changé, des parties s'en étaient allés, mais l'on ne pouvait pas se tromper sur sa silhouette. Il se détachait sur un fond de fumée rouge, qui jaillissait du sol en tourbillonnant. Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris, de la Seine, de la chaude soirée au ciel couvert et des activités brillamment éclairées de la Direction des Opérations... (p.92)
Pierre Bayard ne tarit pas d'éloges sur Wells : "On n'en finirait pas de recenser toutes les anticipations que comporte le roman de Wells, à commencer par celle qui se situe au cœur de l'intrigue, à savoir la fabuleuse énergie contenue dans la matière et la capacité qu'a l'être humain d'en tirer des armes terrifiantes. En 1913, personne n'imaginait qu'il serait un jour possible  de créer des armes de destruction massive à partir de l'atome." 

Wells n'avait d'ailleurs besoin de personne pour vanter sa prescience, se targuant aussi d'avoir annoncé clairement, un an avant son déclenchement, la première guerre mondiale :
L'alliance des Empires d'Europe Centrale, l'ouverture de la campagne par les Pays-bas, et l'envoi du corps expéditionnaire britannique, toutes ces prévisions se sont vues confirmées six mois après la parution du livre.
Bref, Wells nouveau Nostradamus, ainsi que le suggère Jacques Van Herp, dans la postface de l'édition française du livre ?


Cet emballement autour de Wells me laissait dubitatif. C'est alors que je me souvins du fantastique essai de l'écrivain Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à plumes, 2003), qui faisait l'histoire de la terreur venue du ciel en mêlant la littérature aux sources scientifiques et historiques. Treize ans me séparait de la première lecture du livre, mais j'étais presque certain d'y retrouver une référence au roman de Wells.
C'était bien le cas. Et je n'eus guère à rechercher car un marque-page (vous connaissez maintenant le pouvoir malicieux de ces petites bêtes) ouvrait sur la page 77, et sur le fragment 89 (le livre est conçu comme un labyrinthe à 400 entrées), évoquant précisément le roman de Wells. Et c'est un autre son de cloche qu'il fait entendre :

Dans son roman The World Set Free (1914), H.G. Wells est le premier à donner une image un peu plus réaliste de l'énergie et des armes nucléaires. Tout simplement, il a potassé plus que ses collègues, et, surtout, il a lu The Interpretation of Radium (1909, 1912) de Frederick Soddy.
Chez Wells, Soddy est rebaptisé Pr Rufus, et, comme Soddy dans son propre livre, il montre un flacon contenant cinq cents grammes d'oxyde d'uranium : n'est-ce pas fantastique que ces cinq cents grammes contiennent la même énergie que plusieurs centaines de tonnes de charbon ? disent Soddy dans son livre et le Pr Rufus dans le roman de Wells. Si je pouvais libérer subitement cette énergie, ici et maintenant, elle nous ferait voler en éclats avec tout le décor. Et si cette énergie se laissait contrôler  et utiliser comme aujourd'hui l'énergie du charbon, elle vaudrait mille fois plus que le matériau qui la produit.
Dans le première édition du roman de Wells, la source est clairement indiquée, et le livre est dédié à Soddy. Ensuite, les prétentions divinatoires de Wells prenant de l'ampleur, le nom de Soddy disparaît, et Wells s'octroie l’honneur d'avoir prédit l'énergie et les armes nucléaires. Soddy et Einstein devront se contenter d'un prix Nobel. [C'est moi qui souligne]
Figure extraite du livre de Frederick Soddy
Voilà qui relativise sérieusement l'enthousiasme pro-H.G. Wells de Pierre Bayard , dont la documentation apparaît pour le moins lacunaire. Dans ces domaines de l'étrange, cela nous montre bien la nécessité de garder constamment un esprit critique en éveil.
Et pour doucher encore plus l'admiration que nous aurions pu un moment concevoir pour l'écrivain britannique, il n'est que de poursuivre encore un peu la lecture de Sven Lindqvist :
"La seule variante originale de Wells par rapport à Soddy, c'est que les Européens utilisent la superarme entre eux, et non contre des races étrangères. Pourtant, si on y regarde de plus près, le pilote qui transporte la première bombe atomique vers Berlin n'est pas un Français ordinaire. C'est "un jeune homme basané", aux "traits négroïdes". Sa figure est "luisante", on décèle dans sa voix des "tonalités exotiques", et ses mains sont "étonnamment grandes et poilues". Son visage reflète "quelque chose comme le bonheur d'un enfant qui vient de trouver des allumettes."
Celui qui utilise la bombe atomique contre d'autres Blancs n'est pas tout à fait un Blanc."

lundi 13 février 2017

# 37/313 - La Colonie pénitentiaire

Après Morgan Robertson prédisant le naufrage du Titanic, c'est avec Kafka que Pierre Bayard aborde la question de la prémonition en littérature : "L'idée selon laquelle Kafka aurait décrit des régimes politiques à venir traverse toute la critique depuis plus d'un siècle comme une rengaine. Sur quels textes précis se fonde-t-elle pour supposer chez l'écrivain tchèque une capacité anticipatrice ?"(p. 26).
Le premier de ces textes est bien sûr Le Procès, roman demeuré inachevé, où un certain Joseph K. est arrêté un beau matin à son domicile, sans que le motif de cette arrestation lui soit notifié. Malgré toutes ses démarches, il ne la connaîtra jamais et finira exécuté par deux hommes, hors de la ville.
Le second texte est également inachevé : son dernier roman, Le Château, où un narrateur, nommé K., parvenu dans un village pour y exercer la fonction d'arpenteur, est ensuite en butte à une administration labyrinthique et opaque, émanation du château dominant le village, dans lequel il semble presque impossible de pénétrer. Là aussi, malgré toutes ses tentatives, K. ne parviendra jamais à établir fermement son statut dans cette communauté.
A ces deux romans, Pierre Bayard écrit qu'il convient d'ajouter cette nouvelle singulière qu'est La Colonie pénitentiaire. Un officier présente à un explorateur une machine conçue par l'ancien commandant de la Colonie, et dont la particularité est de tracer sur le corps du condamné le texte de la loi transgressée. La sentence là encore non seulement n'est pas connue du condamné, mais celui-ci ignore qu'il a été condamné et d'ailleurs il n'a même pas eu l'occasion de se défendre.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Kafka aurait ainsi pressenti les régimes totalitaires du XXème siècle. Pierre Bayard cite par exemple Claude David dans sa préface aux Œuvres complètes :
Entre l'invention de la herse de "La Colonie pénitentiaire" et l'apparition des premiers camps de concentration, peu d'années se sont écoulées : vingt ans, diront certains, dix ou quinze ans tout au plus, diront d'autres, selon leurs convictions. Kafka aurait-il e le don de prophétie ?
"Or Kafka, précise Pierre Bayard, ne pouvait avoir connaissance des systèmes que son œuvre donne après coup le sentiment de décrire. Mort en 1924, il n'a pas assisté à la montée du nazisme, puisque Hitler deviendra chancelier près de dix ans plus tard. Et il en va de même des régimes communistes, les plus proches de ce qu'il dépeint dans ses romans."

Ceci dit, il ne faudrait pas croire que Kafka jouait sciemment au prophète. Rien dans sa correspondance ou dans son Journal ne permet d'affirmer qu'il donnait une quelconque valeur prémonitoire à ses écrits - dont l'humour est une composante tout aussi essentielle (j'ai beaucoup souri personnellement à la lecture de La Colonie pénitentiaire). "La question n'est pas de savoir, dit justement Pierre Bayard, si les écrivains, tel Tirésias, voient l'avenir ou en annoncent les périls, mais si l'écriture peut se révéler dans certains cas, parfois à l'insu même de ceux qui y recourent, un dispositif apte à saisir des signes que la pensée rationnelle consciente est incapable de recevoir."

Et c'est bien à ce stade de la réflexion que nous rejoignons le neurochirurgien Hughes Duffau, dont nous connaissons déjà la complicité qu'il éprouvait avec le personnage de l'arpenteur K dans Le Château. Plus loin, dans son livre, il relate un congrès sur le cerveau à Saint-Malo où il subit un feu roulant de questions visant à le remettre en cause :

"Au lieu d'un échange courtois entre confrères partageant le même idéal humaniste, la rencontre s'est peu à peu transformée en un étrange procès à l'issue duquel je devais être à tout prix être puni pour avoir commis une faute irréparable. Les organisateurs me bombardaient de questions sans écouter mes réponses. En somme, ils voulaient me voir perdre pied, m'humilier publiquement. Et c'est là, à cet instant, que je me suis senti comme Joseph K., le héros de Kafka dans Le Procès, convoqué devant des juges sans jamais connaître la raison de sa condamnation. J'ai déjà dit combien la lecture de ce roman m'avait marqué. Cette fiction soudain s'inscrivait dans la réalité. Je prenais alors pleinement conscience du pouvoir d'anticipation des œuvres littéraires, de leur capacité à rendre visible ce que la science ne pourra jamais vraiment expliquer : ici, en l'occurrence, la peur irrationnelle de mes contradicteurs devant l'évidence des faits et la violence qui en découle."(p. 222, c'est moi qui souligne)
On pourrait croire devant cette remarquable convergence de vues avec Pierre Bayard que Duffau a dû lire Le Titanic fera naufrage, mais celui-ci a été publié en août 2016 tandis que L'erreur de Broca a paru sept mois plus tôt, en janvier 2016. La coïncidence est d'autant plus forte que c'est ce même mot d'anticipation que choisit finalement Pierre Bayard, "de préférence aux termes de voyance et de prophétie couramment utilisés," pour rendre compte de l'ensemble des phénomènes étudiés.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Hughes Duffau revient une dernière fois sur Kafka dans son ultime chapitre. Il relate alors une conversation avec une étudiante :

"Je lui rappelai mon impression persistante : la sensation que nous vivons dans une société telle que l'avait anticipée Franz Kafka, une société absurde, écrasée par le poids de la hiérarchie justement, des lois aveugles tombées du haut des institutions pour broyer les individus. Nous sommes entourés de machines qui nous déchiquettent les uns après les autres, comme dans la nouvelle de ce grand auteur intitulée "La Colonie pénitentiaire".(p. 259)
Il aura cité in fine les trois mêmes œuvres de Kafka que Pierre Bayard, mais au-delà de cette nouvelle coïncidence, ne négligeons pas ce qui les différencie :  ce ne sont pas seulement les régimes totalitaires que l'écrivain a anticipés, mais tout aussi bien, si l'on en croit Hughes Duffau, notre propre société d'aujourd'hui. Sa vision est encore d'actualité, et cela doit nous tenir éveillés.
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NB : Les saisissants dessins de Jean-Claude Pardou, qui engagent avec le texte de Kafka un rapport qui dépasse de loin la pure et simple illustration, sont extraits d'un livre d'artiste publié aux Editions du Bourdaric. Une exposition aura lieu à la galerie, à Vallon Pont d'Arc en Ardèche, du 17 mai au 18 juin. A deux pas de la grotte Chauvet...

samedi 11 février 2017

# 36/313 - L'arpenteur du cerveau

Je venais de terminer l'article sur Chiharu Shiota lorsque j'ai regardé sur la table du salon les trois volumes rapportés l'avant-veille de la médiathèque. L'un d'entre eux s'imposait comme une évidence : L'erreur de Broca, sous-titré Exploration d'un cerveau éveillé, du professeur Hughes Duffau (Michel Lafon, 2016). L'illustration de sa couverture m'évoquait bien sûr les réseaux de fils de la plasticienne japonaise ; sa lecture, que j'entrepris aussitôt et qui suspendit toutes les autres en cours, me conduit à bouleverser encore une fois le programme de ces chroniques.




Neurochirurgien, Hughes Duffau est le pionnier en France d'une technique originale : la chirurgie éveillée, qu'il a apprise aux États-Unis, à Seattle, du professeur Georges Ojemann, lui-même continuateur du canadien Wilder Penfield, dont les travaux étaient tombés plus ou moins dans l'oubli. Il a opéré ainsi des tumeurs cérébrales, plus de six cents à ce jour, avec moins de 1% de séquelles. Et parfois, il a procédé à une ablation jusque dans la fameuse aire de Broca, qui est sensée être l'aire de la parole, depuis que le médecin anatomiste Paul Broca, en 1861, publia les résultats de l'autopsie du cerveau d'un certain Leborgne, dit Tan-tan, qui ne pouvait plus parler, sinon répéter inlassablement la même syllabe "tan". Broca avait découvert une  lésion située dans le lobe frontal gauche, en une zone qu'il jugea donc être celle de la parole. La recherche en neurologie s'orienta alors vers une classification des zones cervicales en fonction des facultés associées. Une approche dite localisationniste qui fut dominante pendant 150 ans... Malgré les travaux d'un autre neurologue, Pierre Marie (1853 - 1940), élève de Charcot, le père de la psychopathologie, qui, entrevoyant le fonctionnement cérébral en réseaux, "expliquait pourquoi les patients pouvaient être aphasiques, non pas du fait d'une lésion d'une région spécifique du cerveau, mais d'un ensemble de structures anatomiques complexes."

Pierre Marie représenté sur le tableau Une leçon clinique à la Salpêtrière.
Hughes Duffau s'inscrit dans cette  optique, négligée à l'époque de Pierre Marie. Son intuition découle de l'observation des patients traités pour l'épilepsie par le Pr Ojemann : pourquoi ces patients auxquels le neurochirurgien avait enlevé un lobe dans une région supposée inopérable continuaient-ils à avoir une activité cérébrale relativement satisfaisante ? Hughes Duffau fait alors l'hypothèse de la plasticité du cerveau, conçu non comme une juxtaposition de zones indépendantes, spécialisées dans telle ou telle fonction, mais comme une architecture de réseaux connectés entre eux et susceptibles de se reconfigurer en cas de problème. Autrement dit, le cerveau est capable de se réparer lui-même : "J'ai constaté, explique-t-il dans un entretien à L'express, en octobre 2014, qu'il n'existait pas deux cerveaux semblables. Selon la localisation et la taille de la tumeur, des fonctions peuvent se déplacer ailleurs dans le même hémisphère, ou bien passer d'un hémisphère à l'autre. La plasticité du cerveau, c'est-à-dire sa capacité à réorganiser les connexions entre les neurones, est plus phénoménale encore qu'on ne l'imaginait."

Dans la vidéo ci-dessous, pour ceux que ça intéresse (et que ne traumatise pas la vue d'un crâne ouvert), on peut visionner le détail d'une intervention en chirurgie éveillée :


Quand on demande à Hughes Duffau comment il est possible de réaliser une opération à cerveau ouvert sur un patient sans l'endormir, il répond tout d'abord que cet organe a la particularité de ne pas ressentir la douleur.

J'ouvre d'abord la boîte crânienne à l'aplomb de la tumeur, sous anesthésie générale. Puis l'anesthésiste réveille le patient et, deux heures durant, l'orthophoniste lui demande de nommer des objets, de compter, de bouger son bras. Pendant ce temps, je sonde la surface du cerveau avec un stimulateur électrique. Une légère décharge perturbe la zone en regard. Si le patient continue à parler et à bouger normalement, je sais alors que je peux intervenir sans dommage à cet endroit avec un bistouri à ultrasons. En revanche, si le patient confond les mots ou reste coi, je dépose un repère à l'emplacement testé pour me garder d'y toucher par la suite. Tel un géomètre-topographe, je dresse un relevé sur le terrain des fonctions présentes dans cette partie découverte du cerveau. [C'est moi qui souligne]
Le neurochirurgien ne cesse d'insister tout au long de son livre sur le pouvoir créateur de l'être humain. Pour lui, les œuvres des artistes sont aussi essentielles que les œuvres des chercheurs. "A leur façon, dit-il, elles nous expliquent dans une forme concentrée, abstraite ou poétique, au moyen d'images et de métaphores, les paradoxes de notre condition humaine." Chiharu Shiota élaborant ses enchevêtrements de fils blancs ne réédite-t-elle pas à l'échelle macroscopique le foisonnement arachnéen des réseaux de fibres blanches qui sillonnent le cerveau dans sa profondeur ? Et Hughes Duffau lui-même se sent une sorte de complicité avec K. l'arpenteur du Château, le roman inachevé de Kafka :"Nous sommes tous les deux des géomètres : les cartographes des territoires énigmatiques qui sous-tendent l'organisation cérébrale et humaine."

De façon surprenante et inattendue, je retrouvai à ce moment-là de ma lecture tout un pan de l'essai de Pierre Bayard, dans Le Titanic fera naufrage. On va voir comment au prochain épisode.

jeudi 26 janvier 2017

# 22/313 - Petit minou quantique

 "Sois pluriel comme l'Univers !"
Fernando Pessoa, Obra poetica e em prosa

Il est une seconde hypothèse dite irrationnelle pour rendre compte des phénomènes d'anticipation littéraire que Pierre Bayard semble préférer à celle de la synchronicité : l'hypothèse des univers parallèles. "Contrairement à la synchronicité, explique-t-il, cette hypothèse repose en effet sur des fondements scientifiques solides. Elle a commencé à émerger avec les découvertes de la physique quantique et s'est peu à peu imposée aux physiciens dans les années 1950 comme une solution vraisemblable pour rendre compte de phénomènes difficiles à expliquer en son absence.(p. 105)"

Or, au moment où je lisais ces lignes, je me souvins de cet autre livre emprunté à la médiathèque en même temps que Garcin et Vila-Matas, Des univers multiples, A l'aube d'une nouvelle cosmologie, du jeune astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau (Dunod, 2014). Je venais d'en commencer la lecture, parfois ardue, mais toujours stimulante, et il me semblait bien que ce concept d'univers parallèles y était abordé. J'allai le chercher : le marque-page que j'y avais laissé ouvrait précisément sur le chapitre 4, Mécanique quantique et ses mondes parallèles, avec la phrase de Pessoa, que j'ai recopiée ici, en exergue. Vous savez comment sont les marques-pages, extrêmement malicieux (rappelez-vous celui du Petit-Minou), ils sont le doigt du destin, et celui-ci devait avoir quelque accointance avec un autre félin, celui de Schrödinger.


Je ne vais pas ici raconter la célèbre expérience de pensée dite du chat de Schrödinger, vous la trouverez en ouvrant le lien ci-dessus ou bien un autre peut-être plus pertinent, le web offre sur le domaine nombre de possibilités de mourir moins bête. Qu'il me suffise de dire, à la suite d'Aurélien Barrau, qu'effectivement, dans les années 1950, un jeune étudiant de Princeton, Hugh Everett, en  a risqué une interprétation ébouriffante : "(...) à chaque interaction d’un système quantique avec un système classique se produirait une bifurcation en plusieurs univers parallèles. Autrement dit, il existerait un monde où le chat est mort et un autre monde où le chat est vivant, ces deux mondes étant bien réels mais n’interagissant plus entre eux ! Les événements de ce type étant innombrables, les mondes parallèles pulluleraient. La proposition semble tout-à-fait déraisonnable, pourtant un « sondage » chez les physiciens théoriciens montre que de plus en plus d’entre eux la considèrent comme la vision correcte." (Lire l'article complet de A. Barrau dans le journal du CNRS : Peut-on tester les univers parallèles ?)

Source : Wikipedia
 Pour les plus courageux encore une fois, une petite conférence du même Aurélien Barrau, le 5 février 2015 à l'Amphi Abbé Grégoire du CNAM, 60 rue Réaumur, Paris 3e.

mardi 24 janvier 2017

# 20/313 - Synchronicité et cétoine dorée

"Runciter l'observa.
- Je ne sais même pas ce que vous êtes capable de faire.
- Ça se rapporte à la précognition, Glen, dit Joe sur un ton mal assuré, mais d'une façon très spéciale.
Il ne se donna même pas la peine d'en dire plus ; il semblait à bout, usé, comme une vieille pendule à piles de l'ancien temps." 

Philip K. Dick, Ubik (10/18, p. 62)

Après avoir passé en revue les hypothèses rationnelles qui tentent d'expliquer de façon logique les ressemblances entre des faits de la réalité et des textes littéraires antérieurs, Pierre Bayard expose les hypothèses qu'il nomme irrationnelles et qui défendent l'idée, par exemple, "sous le terme de "précognition", que notre esprit dispose de compétences ignorées pour le moment par la science et qu'il est possible de connaître des événements futurs avant même qu'ils soient réalisés. (p. 103)" Il ajoute qu'"on pourrait rattacher à la précognition l'hypothèse de la synchronicité, qui avait la faveur de Carl Gustav Jung et à laquelle se sont ralliés les surréalistes, au premier rang desquels André Breton." Et il cite l'exemple le plus célèbre illustrant le phénomène, relaté par Jung lui-même : "alors qu'une patiente venait de lui raconter un rêve où elle recevait en cadeau un bijou en forme de scarabée d'or, vint frapper à la vitre un insecte de cet espèce, que le psychologue saisit entre ses doigts pour le montrer à son interlocutrice et "ouvrir une brèche dans son rationalisme"."

Je me demande pourquoi Bayard rattache la synchronicité à la précognition, car il me semble même y avoir antinomie dans les termes. La précognition implique un savoir sur ce qui va se produire, une pré-cognition, donc deux temps successifs, plus ou moins éloignés l'un de l'autre, et je dirais même que la précognition est d'autant plus troublante qu'elle est située loin en amont de l'événement qu'elle annonce. Morgan Robertson ne publie pas son roman l'année qui précède le naufrage du Titanic mais quatorze ans avant. La synchronicité, a contrario, signale une coïncidence temporelle, la conjonction de deux faits n'ayant pas de relations causales. Dans l'histoire du scarabée, où se loge la prescience ? Pas chez Jung en tout cas, mais pas plus chez la patiente qui rêve non d'un scarabée qui vient frapper une vitre mais d'un bijou en forme de scarabée. A part la mention d'un scarabée, les deux événements n'ont rien à voir.


J'emploie peu dans ces chroniques le concept de Jung, car j'ai toujours observé peu de synchronicités proprement dites, mais bien plutôt des résonances, des correspondances, des séries d'échos, donc des faits en décalage qui se répondent. Par ailleurs, la synchronicité parfaite est extrêmement rare, et même l'exemple du scarabée s'en écarte : en effet, c'est juste après la narration du rêve du bijou en forme de scarabée d'or que l'insecte se signale à la vitre. Immédiatement après, ce n'est déjà pas en même temps.

Je suis sceptique sur l'idée que nous possèderions des compétences ignorées pour le moment par la science qui nous permettraient de connaître l'avenir. L'observation de l'attracteur étrange ne fait pas de nous des voyants, et si nous anticipons le futur c'est a posteriori que nous en prenons conscience. Et je pense que l'écrivain qui nous délivre une œuvre prémonitoire l'ignore tout à fait ou presque, au moment de l'écriture.


En séjour à Lille, à la Toussaint, j'avais repéré ce livre au Mercure de France, Les coïncidences exagérées, de Hubert Haddad, que je m'étais empressé d'acheter au retour. Magnifique récit, où est raconté aussi l'épisode du scarabée jungien, Haddad  précisant bien qu'il l'avait vécu bien des fois de différentes manières sans trop s'en formaliser. Il conclut cette section du livre par un renoncement bienvenu à toute "science" de l'avenir :

Mais la vie est tissée de coïncidences. Nous ne retenons que les séries qui font loi. C'est que toute vérité échappe fatalement. On ne connaît bien que ses errances. Il n'empêche que la théorie de la synchronicité me travaille comme un poème de la pensée, une aporie wittgensteinienne, le salut d'une cétoine dorée sur la table d'un vieux déchiffreur de songes.

Cétoine dorée - Cetonia aurata

 Les courageux pourront écouter cette émission sur la synchronicité, où participent l'écrivain et éditeur Michel Cazenave et le physicien  Etienne Klein.

lundi 23 janvier 2017

# 19/313 - Amtrak Silver Meteor et effet-râteau

"Peut-être, après tout, que des passages secrets vont des livres à la réalité, peut-être que l'avenir, ou des fragments de l'avenir, est écrit pour chacun de nous dans des livres qu'on ne lira pas, qu'on ignorera toujours ? Eh, qu'est-ce qui te prend, Miller ? Tu deviens un poète ou quoi ? Je n'aime pas beaucoup ces élucubrations, ça ne me ressemble pas."

Olivier Rolin, Veracruz, Verdier, 2016, p.55

Revenons au Titanic, à Pierre Bayard, veux-je dire, au naufrage annoncé quatorze ans plus tôt par Morgan Robertson. Après avoir donné plusieurs exemples d'une telle prémonition d'événements, il propose des hypothèses sur ces phénomènes d'anticipation littéraire, allant des rationnelles, avec surtout la théorie de la coïncidence défendue par le sociologue Gérald Bronner dans un livre assez récent, Coïncidences. Nos représentations du hasard, Vuibert, 2007, aux "irrationnelles", que nous verrons plus tard.


Il serait particulièrement stupide de rejeter sans examen les tentatives d'explication rationnelles données à ce que l'on nomme couramment des "coïncidences troublantes", et parfois, quand elles se multiplient, "loi des séries". Pour Gérald Bronner, nous serions donc victimes de l'"erreur de négligence de la taille de l'échantillon"; jugeons-en sur cet exemple donné par Bronner dans son livre :

"Le train Amtrak Silver Meteor reliant Miami à New York a été victime, en 1983, d'une incroyable série d'accidents. En effet, dans la nuit du 24 au 25 août, sa route a été interrompue à plusieurs reprises. D'abord à 19 h 40 par le suicide d'une malheureuse, qui s'est donné la mort en se jetant du haut d'un pont à Savannah (Géorgie) ; ensuite à 21 h 30 et à 1 h 10, en raison d'accidents impliquant à chaque fois un camion ; enfin à 2 h 37, à Kenly (Caroline du Nord), à la suite d'une collision avec une voiture. Plusieurs dizaines de blessés pour un train qui n'atteignit jamais sa destination (il fut finalement annulé), tel est le bilan calamiteux de l'Amtrak Silver Meteor. Présenté comme cela, cet exemple est de nature à vous faire croire qu'il existe des moments qui sont véritablement maudits. Reconnaissons sans discuter que ce qui est arrivé à ce train dans la nuit du 24 au 25 août est exceptionnel ; c'est pour cette raison, d'ailleurs, que sa mésaventure a fait le tour du monde. Seulement, celle-ci n'est exceptionnelle que parce qu'elle est considérée dans son unicité. En voyant les choses ainsi, nous nous rendons victimes de ce que l'on peut appeler l'erreur de négligence de la taille de l'échantillon.


Cette erreur de raisonnement se manifeste lorsque nous sommes confrontés à un événement improbable en soi, mais issu d'un nombre d'occurrences immense. Nous avons, dès lors, l'impression qu'il est extraordinaire, puisque nous ne pouvons, ou ne voulons pas, considérer la nature de la série dont il est issu. Il y a des coïncidences qui nous paraissent donc tellement prodigieuses que nous jugeons raisonnable de ne pas les attribuer au hasard. Le problème est qu'un phénomène peut être extraordinaire (car caractérisé par une probabilité faible d'apparition) et cependant le résultat du hasard, s'il est issu d'un très grand nombre d'occurrences. (…) [C'est moi qui souligne]

Revenons à présent au malheureux parcours de l'Amtrak Silver Meteor. Lorsque nous considérons cet événement, nous l'isolons naturellement de la famille d'événements de laquelle il est issu, c'est-à-dire de l'ensemble des voyages en train réalisés de par le monde. Or, le nombre de ces événements est si important qu'il est probable que l'un d'entre eux réalise parfois l'improbable. Un calcul exact ne peut sérieusement être mené ici mais, pour préciser mon idée, je dirai ceci : si l'on rapportait les probabilités de chances de la mésaventure de l'Amtrak Silver Meteor, qui sont évidemment très faibles (supposons une chance sur cent millions), au nombre de voyages effectués en train de par
le monde, on en déduirait, par le calcul, que le fait qu'un tel événement se soit produit dans l'histoire ferroviaire n'est rien moins que banal, car il y a des millions de voyages en train chaque année, et a fortiori depuis que le chemin de fer existe. Que cette histoire soit parsemée de singularités de ce genre ne peut étonner que l'esprit qui est victime de la négligence de la taille de l'échantillon."

Pour transposer l'argument au cas précis du livre de Robertson, parler d'une anticipation serait oublier que des milliers de livres ont été publiés les années précédant le naufrage du Titanic qui n'en parlaient pas, ou encore, que l'écrivain a décrit un grand nombre d'autres situations qui ne se sont pas réalisées."*
Cette erreur peut être renforcée par ce que Bronner nomme l'"effet-râteau", et qui consiste en une tendance à croire que le hasard répartit équitablement les phénomènes au cours du temps. Notre esprit tend à passer un râteau mental sur les événements, « pour créer une répartition plus régulière que ce que ne provoque le hasard dans les faits » (Bronner, p. 172). Par exemple, lors d'un  lancer de dés, on peut être surpris de la sortie de trois 6 consécutifs, alors qu'on ne l'est pas s'il sort régulièrement une fois sur six. Or le hasard n’est pas régulier.

"Ainsi, paradoxalement, résume Pierre Bayard, reconnaître l'importance du désordre implique d'admettre qu'il peut également se manifester, en trompant nos attentes, sous la forme de figures en apparence ordonnées dans lesquels nous serons tentés ensuite de chercher une logique préalable qui n'existe que dans notre esprit."(p. 76)
Dés et jetons romains du musée de Saint-Romain-en-Gal (69)
Tout ceci me semble très juste, et loin de moi l'idée ou la vaine tentative de réfuter les arguments de Gérald Bronner. Je pense comme lui qu'il n'existe pas de loi des séries, ou du moins je ne crois pas que le terme de loi soit adéquat pour décrire une certaine accumulation étrange d'événements. Cependant je persiste à penser que le hasard des probabilités ne peut seul rendre compte de tous les événements du monde. Mais c'est une conviction qui échappe au domaine de la preuve, c'est impossible à démontrer. Que tout ce que j'ai consigné depuis le début de cette incursion dans ce que je nomme l'attracteur étrange soit le pur jeu d'un aléa, cristallisé et orienté par une certaine disposition de mon esprit, c'est ce à quoi je ne puis me résoudre. Je respecte complètement celui qui pensera le contraire, et je ne chercherai pas plus que cela à le persuader. Qu'il considère tout de même un fait, qui n'est pas une démonstration, mais un motif, me semble-t-il, d'interrogation : il existe une grosse différence entre l'histoire de l'Amtrak Silver Meteor et, disons, l'ensemble de coïncidences que je relate ici depuis le 1er janvier. Pour l'Amtrak, il s'agit d'une série d'accidents bien délimitée, prise dans l'espace d'une journée, ce qui en provoque du coup le caractère surprenant, tandis que les résonances que je consigne se propagent sur la durée, s'inscrivent dans une temporalité plus longue, dessinent une arborescence de rapports, et in fine, me conduisent à l'hypothèse qu'il ne s'agit pas là d'un phénomène rare mais d'une réalité mal connue qui se laisse voir avec évidence si l'on veut bien accepter de la regarder sans préjugés (en fait, c'est le plus difficile, j'en suis de plus en plus persuadé).

Il nous faut aller voir maintenant du côté des hypothèse "irrationnelles" de Pierre Bayard, pour essayer d'éclaircir si possible notre position.
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* Je paraphrase ici un paragraphe de Pierre Bayard ( p. 75) où il appliquait la même  formule à une prémonition associant Plateforme de Michel Houellebecq décrivant un attentat à un véritable attentat survenu plus tard à Bali de façon très similaire.