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mercredi 10 avril 2024

Funiculi Funicula

Le mode d'action typique de l'attracteur étrange : un thème vous obsède depuis très longtemps, vous ne cessez d'en répertorier les apparitions de loin en loin, et puis soudain c'est l'explosion, la supernova, le brusque étoilement des coïncidences, jusqu'à ce que l'onde de crue s'apaise et que le monde se replie dans l'ordinaire des jours. Ainsi du vertige, motif central, majeur pour moi, qui s'exalte à la découverte de cet essai de l'anthropologue Emmanuel Grimaud, Metavertigo, qui sonne comme du Hitchcock transcendé. Le sous-titre est éloquent, il enfonce le clou : Vertiges de l'humain augmenté par ses vies antérieures. Et puis voilà qu'un film en répercute l'écho : La Bête de Bertrand Bonello. Les vies antérieures, le vertige y trouvent place. A-t-on atteint le climax ? Non, voici que peu après un livre m'échoit. Je ne l'ai pas choisi, celui-ci. C'est F. , un des détenus de la centrale de Saint-Maur que j'accompagne dans le cadre de Lire pour en sortir, qui l'a retenu dans le catalogue : Tant que le café est encore chaud, du dramaturge japonais Toshikazu Kawaguchi. Un best-seller au Japon, vendu à près d'un million d'exemplaires, traduit dans trente pays. Le genre d'annonces qui ne me fait ni chaud ni froid. Je ne le connaissais pas du tout, et sans doute ne l'aurais-je jamais lu sans la décision de F.


De quoi s'agit-il ? Eh bien d'un petit café, le Funiculi Funicula, perdu dans une ruelle de Tokyo, et qui ne devrait guère séduire le chaland car il est situé au sous-sol et qu'il est sans fenêtre. Sauf qu'on raconte qu'il est possible d'y retourner dans le passé, le temps de la dégustation d'un café. Attention, si vous ne quittez pas la place avant que le café soit complètement froid, vous deviendrez un fantôme. Ce n'est là qu'une des règles qui régissent le lieu. Il faut savoir aussi que même si vous retournez dans le passé avec succès, le présent ne s'en trouvera pas changé pour autant. A quoi bon alors ? C'est la question que se pose chacun de ceux qui tentent l'expérience. Sans pour autant que cela les retienne d'essayer.

On voit bien sûr le lien avec Metavertigo : il s'agit là aussi de régression dans le passé de la personne. Ce n'est pas l'hypnose ici qui conduit le patient, mais un dispositif très précis, une chaise (pas n'importe laquelle, celle qui est occupée presque en permanence par une femme vêtue d'une robe blanche et lisant un livre (le voilà notre fantôme, il faut attendre qu'elle aille aux toilettes pour prendre sa place)), un café versé lentement avec une bouilloire en argent.

"Un filet de vapeur s'éleva de la tasse pleine. Kei eut la sensation qu'elle-même ondulait. D'un coup, son corps devint léger et le paysage autour d'elle se mit à défiler de haut en bas, comme des images en stéréoscopie.
Normalement, Kei aurait réagi comme une enfant dans un parc d'attractions et ses yeux se seraient mis à briller. Mais elle n'était pas en état de s'émerveiller, malgré la magie de l'expérience.
Elle s'apprêtait à rencontrer son enfant, grâce à la chance unique que lui offrait Kazu. Se laissant aller à la sensation de vertige, elle repensa à son enfance." (p. 298, c'est moi qui souligne)

Dans chaque plongée dans le passé, le vertige est associé. Comme dans l'expérience hypnotique, les sensations corporelles sont modifiées. Nous sommes ici dans une pure fiction mais tout fonctionne comme dans la réalité d'une séance. Et certes, comme promis, le présent n'en est pas affecté, mais quelque chose néanmoins a changé,  et c'est le "coeur des hommes". La réalité est la même, mais la façon de la regarder, de l'envisager, de la comprendre a évolué. Ainsi comme la séance d'hypnose permet parfois la résolution de traumas, l'échappée hors des phobies, ce bref retour dans l'hier permet aux personnages du roman de Kawaguchi de vivre mieux par la suite.

On ne trouve pour ainsi dire aucune analyse critique de ce livre. Les best-sellers ne déclenchent pas de passion herméneutique. Je me suis tout de même posé une question que je n'ai vu posée nulle part : pourquoi ce nom de Funiculi Funicula ?

La réponse m'a surpris : rien à voir avec le Japon, il s'agit d'une chanson napolitaine, Funiculì funiculà, 
dont la musique fut composée par Luigi Denza en 1880 sur des paroles  du journaliste  Giuseppe Turco. Une chanson publicitaire écrite pour commémorer l'inauguration du funiculaire du Vésuve qui avait eu lieu un an plus tôt. De multiples chanteurs l'ont interprétée, dont Luciano Pavarotti :


Aucun écho à cette histoire dans le roman. Mais continuons : la chanson a été adaptée en français par Armand Silvestre en 1889, avec le titre L'amour s'en vient, l'amour s'en va (voir sur Gallica). Mais les paroles de Silvestre n'ont rien à voir avec l'original.


Une autre chanson, avec le même titre, créée par Paul Misraki et Claude Marcy, fut chantée par Jeanne Moreau en 1953.


Le premier enregistrement de Jeanne Moreau fut celui d'une autre chanson du duo Marcy/Misarki, J'ai choisi de rire, qui prenait place dans la pièce L'heure éblouissante, jouée donc en 1953. Robert Kemp en donnait une critique élogieuse dans Le Monde du 19 janvier :

"Je ne sais vraiment pas si la comédie de Mme Anna Bonacci - adaptée de l'italien par M. Albert Verly et dialoguée par Henri Jeanson - est aussi éblouissante que son titre le promet. Mais deux tableaux sur quatre l'ont été hier au soir grâce à deux jeunes comédiennes extraordinaires : Suzanne Flon et Jeanne Moreau. Nous connaissions bien leurs talents, faits de dons naturels et d'un instinct presque infaillible ; et leur passé, si court, nous les a rendues chères. Elles se sont surpassées. Y a-t-il eu entre elles an match, un duel, une course d'obstacles ? Je les classerais ex æquo. Mlle Jeanne Moreau a joué avec une virtuosité, une féminité et soudain une émotion secrète qui évoquaient la gracieuse, fière et pétulante maîtrise de Madeleine Renaud, Suzanne Flon, gênée par la grippe, ou par une laryngite légère, a montré une pénétration psychologique, une intensité d'expression, une " grandeur " de jeu qui, par éclairs, touchaient au tragique. Double émerveillement ! Si l'Heure éblouissante peut conserver cette interprétation elle en a pour longtemps. Elle est une " curiosité " dramatique."


Or - malignité de l'attracteur étrange - il se trouve que cette pièce, L'heure éblouissante, est présentée en ce printemps par la compagnie de la Vieille Prison, à Châteauroux. L'information m'a été transmise récemment par l'un des acteurs, Arnaud de Laitre, avec qui je dois jouer cet été dans Moby Dick.


Arnaud y doit incarner le capitaine Achab...

lundi 8 avril 2024

Rosso come il cielo

"L'oeil (en général) superficiel, l'oreille profonde et inventive. Le sifflement d'une locomotive imprime en nous la vision de toute une gare."

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Folio, 1975, p. 81.

J'avais terminé Le karma de La Bête avec la réflexion de Bertrand Bonello sur les pouvoirs suggestifs du son. Je réalisai alors qu'il était temps pour moi de visionner le film que Nunki Bartt m'avait laissé il y avait une semaine ou deux : le Rouge comme le ciel, de Cristiano Bortone, sorti en 2006, mais qui bénéficie actuellement d'une nouvelle diffusion. C'est l'histoire de Mirco Mencacci, qui perd la vue à l'âge de dix ans, à la suite d'un accident domestique. Contraint d'intégrer un institut spécialisé à Gênes, loin de sa famille (l'école italienne n'accueillant pas à l'époque les non-voyants), il se rebelle et refuse dans un premier temps d'apprendre le braille. Le salut viendra de la découverte d'un vieux magnétophone à bandes : la richesse des paysages sonores qui l'environnent conduit Mirco à imaginer des histoires, auxquelles, petit à petit, il conviera à participer ses camarades d'infortune. Le film se terminera sur le spectacle de fin d'année (autrefois triste enfilade de saynètes indigentes) où les parents écouteront, les yeux bandés, ravis, le conte savamment élaboré par les enfants. 

Inspiré de la propre vie de Mirco Mencacci, ingénieur du son très réputé en Italie, c'est un film d'enfants enthousiasmant et jamais mièvre.


Ne m'éloignais-je pas ainsi de la piste que j'avais empruntée avec l'hypnose régressive de Metavertigo, l'essai d'Emmanuel Grimaud ? Il ne me semble pas, car voici ce qu'on peut lire à la fin du second chapitre : "L'hypnose impose dans un espace intimiste une nuit artificielle. Le noir est la condition du vertige." C'est bien parce qu'il ferme les yeux, parce qu'il accepte de s'abstraire pour un temps du monde qui l'entoure, que le patient de Trupti Jayin peut, aidé par sa voix, nous livrer un récit souvent foisonnant et débridé. La caméra dans l'expérience ne voit rien, "n'a accès qu'aux remous en surface de la profondeur la plus profonde, elle ne récolte que l'écume du cinéma intérieur du psychonaute, mais il n'y a pas de meilleur lieu pour faire la grammaire de nos vertiges dans toutes leurs variantes."(p. 47)

Nous avons bien lu : la grammaire de nos vertiges. Qui dit grammaire dit syntaxe, autrement dit un ordre (grec suntaxis, "avec ordre"), des règles de composition entre les mots ou entre les propositions. L'expression est donc presque un oxymore, le vertige caractérisant plutôt ce qui échappe à l'ordre, la déviation, la rupture d'équilibre. Comment concilier tout cela ? 

Ajoutons pour l'instant un élément de vertige : peu après son arrivée à l'institut génois, Mirco, solitaire dans la cour, s'approche de la fenêtre de la concierge, attiré par le son d'une radio. Francesca, la fille de la concierge, lui lance des petits cailloux sans réussir à le faire fuir. Il est passionné par ce qu'il entend :  une adaptation de Moby Dick d’Herman Melville. 


Mirco et Francesca vont devenir amis à la suite de cette rencontre. La petite fille, vive et astucieuse, sera son indéfectible alliée contre les rigueurs de l'institut et son austère directeur. "L’histoire d’Herman Melville, peut-on lire dans le dossier pédagogique des films du Préau, forte en aventures, réunit Mirco et Francesca. Les enfants (et pas seulement les enfants) ont besoin d’écouter - de lire de voir - des histoires. Ces histoires ne sont pas de simples passe-temps pour eux, elles cohabitent avec leur quotidien, les relient au présent. L’extrait cité de Moby Dick est celui où Achab promet à son équipage une récompense en pièce d’or... L’intonation du comédien jouant Achab, grossière et poussée à l’extrême, résonne comme un écho à « la philosophie » de la carotte et du bâton prônée par le directeur de l’institut."

Je l'ai dit, Rouge comme le ciel m'avait été prêté par mon ami Nunki Bartt peu de temps avant. Or, c'est lui également qui m'a donné en janvier 2018 le gros volume de Moby Dick des éditions Phébus, dans la traduction d'Armel Guerne.

Et il se trouve que je vais interpréter le rôle de l'armateur Peleg dans l'adaptation que Béatrice Barnes a écrite pour Cluis-dessous en juillet prochain.

lundi 1 avril 2024

Le karma de La Bête

En quoi consiste la past life regression de l'hypnothérapeute Trupti Jayin ? Le patient, installé confortablement dans un fauteuil, et après avoir exposé brièvement les raisons de sa venue, est amené  par la voix "suave" de Trupti dans un état de relaxation "suffisant pour le faire régresser dans son enfance et au-delà, dans ses précédentes "incarnations". Fouillant dans les tréfonds de sa mémoire, le patient prend conscience des fardeaux hérités de ses vies passées (karma) pesant sur sa vie actuelle et traite ainsi, par l'anamnèse, ses problèmes présents." Pour Emmanuel Grimaud, il importe peu de croire ou non à la réincarnation, à la réalité de ces vies antérieures : outre que le dispositif semble efficace dans la guérison de traumatismes et autres phobies, il constitue un observatoire passionnant de plongée dans les profondeurs de la psyché. A l'inverse du mouvement voulu par ceux qu'il appelle les "technologues de l'immortalité", les transhumanistes de la Silicon Valley et leur "course éperdue vers le futur", l'hypnose régressive témoigne "d'une course vers les origines, d'un retour à l'instant zéro". C'est à ce stade qu'il en appelle une nouvelle fois à la notion de vertige : "le vertige de la régression n'est qu'en apparence un repli. Si on remonte le cours de son embryogenèse, ce n'est pas pour s'y arrêter, mais afin de replonger dans un temps profond, un monde chaotique de possibilités, rebrousser les méandres de l'histoire, s'immerger dans des métavers qui ne sont pas devant mais derrière, autant d'univers qui nous ont préexisté, responsables de traits et de dispositions dont le sujet aurait hérité. L'humain rattrapé par ses vies antérieures serait la matière de ce livre."


Un peu plus loin, l'anthropologue parle de cinéma mental, et assure que le livre  "interroge la toute-puissance du régime cinématographique par un chemin de traverse : avec l'hypnose, le cinéma se replie à l'intérieur du cerveau et se fait cinéma profond." Et il conclut ce chapitre en affirmant qu'il "s'agit de découvrir de quelle puissance de résistance ou d'émancipation nos cinémas intérieurs sont porteurs, quelles solutions techniques s'inventent collectivement."

Il se trouve que quelques jours après avoir lu Metavertigo, j'ai vu au cinéma Apollo le dernier film de Bertrand Bonello, La Bête. Film complexe, incroyablement dense, véritablement fascinant en ce que j'y retrouvais nombre d'éléments du livre d'Emmanuel Grimaud, et tout d'abord cette idée de régression vers des vies antérieures. Sauf que ce dispositif ne se situait pas dans l'altérité contemporaine de l'Inde mais dans un futur glaçant (2044) où les IA entreprennent de supprimer les affects des humains, en les obligeant à des séances de "purification" de l'ADN. Il n'est pas anodin de retrouver une nouvelle fois le mot de "vertige" dans la note critique de David Ezan dans le magazine La Septième Obsession :

"Il y a presque vingt ans, Bertrand Bonello filmait Asia Argento dans un court-métrage dédié à l'autoportraitiste Cindy Sherman (CINDY, THE DOLL IS MINE 2005). L'actrice brune se photographiait alors elle-même travestie en blonde, prête à incarner d'autres vies que la sienne ; en un visage d'actrice et un jeu de montage, le film disait déjà tout le potentiel créatif du cinéma. C'est peu ou prou le même vertige qui saisit dans LA BETE, à l'échelle d'un projet fou : raconter les vies antérieures de Gabrielle, qui se replonge en 1910, puis 2014 afin d'y exorciser les traumatismes vécus alors. C'est que nous sommes ici en 2044, à l'heure où l'on exige que les êtres humains se purgent de leurs émotions."

La Bête, avec Léa Seydoux.

Dans l'entretien entre David Ezan et Bertrand Bonello reproduit dans le magazine, le premier déclare que "la musique est le dernier bastion émotionnel du récit", signalant que lorsque Gabrielle entend Evergreen de Roy Orbison, elle pleure immédiatement. Un peu avant, Bonello avait cité une phrase de Robert Bresson, qu'il disait aimer beaucoup : "L'oreille va davantage vers le dedans, l'oeil vers le dehors.", et ajouté : "L'oeil ne dépassera jamais ce qui est sur l'écran, tandis que l'oreille..."