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mardi 3 février 2026

Le Roi Famine and the Gatling gun

"Nous vivons les jours les plus sombres. Je ne peux rien écrire sur ce cahier. L'offensive allemande se déchaîne en Grèce et en Yougoslavie et semble en passe de réussir. Il est difficile d'espérer. Rien à faire que d'attendre derrière nos barbelés. C'est une grande tristesse de regarder les autres se battre vainement et mourir pour notre délivrance."

Jean Guéhenno, Journal des années noires, 9 avril 1941. 

Trois jours plus tôt, le 6 avril, Ernst Jünger arrive à Paris. La tournée des grands ducs commence avec la Rôtisserie de la Reine Pédauque, se poursuit à Tabarin, le Bal Tabarin, situé au pied de Montmartre, où il assiste à une revue de femmes nues, et pour finir, au Monte-Cristo, "un petit établissement où l'on s'étale sur des coussins bas. Coupes d'argent, plateaux de fruits et bouteilles luisaient dans la pénombre de la salle comme dans une chapelle orthodoxe ; le soin de nous tenir compagnie incombait à des jeunes filles, presque toutes filles d'émigrés russes, mais nées en France, qui papotaient en plusieurs langues. J'étais assis auprès d'une petite demoiselle mélancolique, d'une vingtaine d'années, et j'eus avec elle, dans les fumées du champagne, des conversations sur Pouchkine, Aksakov, et Andréïev, dont elle avait connu le fils."

Lisant ceci ce matin, de retour de Bourges, je fus frappé d'une coïncidence : quelques instants plus tôt, dans ma boîte aux lettres, j'avais trouvé les cinq livres de mon abonnement aux éditions Mesures, dirigées par André Markowicz et Françoise Morvan. Et, parmi ces cinq livres, il y avait Le Roi Famine, de Léonid Andréïev, une pièce de théâtre publiée en 1908 et interdite de mise en scène du vivant de son auteur.

 

Jünger, je l'avais croisé aussi le jour précédent dans un essai acheté en mai 2021 mais que j'avais négligé de lire jusque-là : Guerres et Capital, d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2016). Deux citations de l'écrivain allemand figurent d'ailleurs en exergue du chapitre 9, Les guerres totales. A la page 192, est examiné le rôle essentiel de cette nouvelle arme qu'est la mitrailleuse, encore peu considérée par les armées européennes en 1914, à l'exception de l'armée allemande. Pourtant l'inventeur du premier modèle performant (the Gatling gun) faisait valoir non sans raison que la mitrailleuse "entretient le même rapport avec les autres armes à feu que la machine à coudre avec la simple aiguille."

L'usage de mitrailleuses dérivées de la Gatling permirent à l'armée anglaise de remporter à Ulundi une victoire définitive contre les Zoulous en 1879. En une demi-heure, l'affaire fut entendue. "Dix Britanniques furent tués et quatre-vingt-sept blessés, tandis que près de cinq cents Zoulous périrent durant la bataille. Chelmsford ordonna que le Kraal royal d’Ulundi soit brûlé. La capitale du Zoulouland se consuma durant des jours. Le massacre se poursuivit jusqu’à ce que plus un seul Zoulou vivant ne reste dans la plaine de Mahlabatini. Tous les blessés furent achevés en guise de vengeance pour l’effusion de sang subie à Isandlwana." 

L'incendie d'Ulundi
 

Ce n'est pas un hasard si les nouvelles armes sont d'abord testées dans les colonies. Mais elles ne sauraient y rester. "Aimé Césaire n'a cessé de le faire valoir, notent Alliez et Lazzarato : la violence coloniale, bannie de l'art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l'Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d'abord expérimentées dans les colonies." (p. 193) Ainsi, plus deux tiers des morts au combat durant la Première Guerre mondiale auront été fauchés par des tirs de mitrailleuse. C'est à ce moment que les mêmes auteurs citent le combattant Ernst Jünger : "C'est quand même une misère. Si la préparation n'enfonce pas tout, si en face une seule mitrailleuse reste intacte, ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs lorsqu'ils chargeront à travers le no man's land. [...] Une mitrailleuse, une simple bande qui se déroule quelques secondes de temps - et ces vingt-cinq hommes , avec qui l'on pourrait cultiver une île étendue, pendent aux barbelés à l'état de ballots en loques." (La Guerre comme expérience intérieure, Christian Bourgois, 1997, p. 122-123)

 

Alliez et Lazzarato prolongent cette citation par ces mots, qui rejoignent ce que j'ai raconté plus haut  : "L'imaginaire continental et proto-colonial de l'île cultivée qui affleure à la surface de la prose de Jünger se charge de nous rappeler que la colonisation de l'Afrique à la fin du XIXe siècle est précisément faite à la mitrailleuse. Making the Map Red. La bataille d'Omdurman, au Soudan, le 2 septembre 1898, permet d'en mesurer l'efficacité : le général Kitchener perd 48 hommes, tandis que les Soudanais abandonnent 11000 morts et 16000 blessés sur le champ de bataille."

 

Une autre expression à la surface de la prose de Jünger me fait signe : "ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs." L'un des articles anciens consultés plus de dix fois ces derniers jours se trouve être De la dernière harde aux falaises de marbre. J'y confrontai Sur les falaises de marbre, le célèbre roman de Jünger publié en 1939 et La Dernière Harde, de Maurice Genevoix, roman paru en 1938, en m'appuyant sur l'essai de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, où il conduit avec brio la confrontation entre les œuvres des deux écrivains, en se fondant  essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14

J'écrivais donc en 2022 :  "La force de ce roman [ La Dernière Harde] est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun."

Et je citais un passage de la belle introduction au roman par Mireille Sacotte, dont il me semblait qu'elle avait bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom.



 

mardi 4 juin 2024

A la fin tout devient poésie

 Le Métier de vivre, le second article où j'ai évoqué L'immense solitude de Frédéric Pajak, le 15 décembre 2022, s'articulait autour d'un petit livre de Sophie Nauleau, S'il en est encore temps (Actes Sud). En le relisant, je m'avise qu'il est directement en rapport avec Les Désarçonnés, de Pascal Quignard, qui avait lui-même resurgi avec le Matthieu de Denis Guénoun : "Sophie Nauleau raconte dès l'ouverture de l'ouvrage comment elle fut désarçonnée par une petite jument baie, et blessée sérieusement à la cheville gauche. Un accident qui raviva le souvenir d'anciens traumas qu'elle croyait oubliés : "Ainsi ma cheville esquintée avait-elle quelques révélations à me faire, après m'avoir tant supportée. Rendue au seul métier de vivre, que Pavese immortalisa dans son journal avant de se donner la mort dans une chambre d'hôtel du Piémont italien, à l'été 1950, à quarante-et-un ans seulement, je restais sur mes gardes." Pavese bien sûr au coeur du livre de Pajak, au même titre que Nietzsche.

J'écrivais un peu plus loin : "Je m'avise maintenant que l'âge de la mort de Nietzsche, 44 ans*, est au principe de l'essai de Sophie Nauleau. Il s'ouvre en effet sur cette citation de Jules Renard, tiré de son Journal à la date du 22 février 1908 : "Quarante-quatre ans, c'est l'âge où l'on commence à ne plus pouvoir espérer vivre le double." Et elle enfonce le clou au tout début de son premier chapitre : "Demain j'aurai quarante-quatre ans. Ce n'est pas un âge. A quarante-cinq ans seulement, il faut réfléchir ; quarante-quatre, c'est une année sur le velours. Aimant les chiffres en miroir, depuis ma discrète contribution de 1977 au sursaut de la natalité française, je jubilais à la lecture de cette réflexion de Jules Renard, notée en février 1908, à la veille de son anniversaire." (p. 9)

Et j'enchaînais ainsi : "1908 est l'année de naissance de Pavese (né un 9 septembre). Celle aussi de Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles (28 novembre), mais lui s'éteindra centenaire, en 2009. 44 ans, c'est encore un âge qui joue un rôle très important dans La neige, le livre que j'ai écrit autour de la mort de ma petite soeur Marie, qui avait eu 44 ans le 7 janvier 2015, le jour de l'attentat à Charlie-Hebdo."

Or, ressortant l'autre jour le livre de Pajak, je notai qu'il avait été acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. Marie avait alors exactement 29 ans. Le même jour je finissais la lecture du dernier opus de Christian Bobin, Le muguet rouge. L'un de ses derniers fragments évoque Novalis : "J'avançais dans l'air du parc comme une loutre** dans l'eau, les ailes du ciel, caressant mes tempes, me faisaient un casque gaulois comme celui jadis sur le paquet de Gauloises bleues. Et je pensais à lui, Novalis." Et un peu plus loin : "Novalis s'est occupé pendant sa vie brève des mathématiques, des cristaux, de la poésie. Il cherchait une pensée qui n'ait pas l'arrogance coutumière des pensées. La mort de sa jeune fiancée perça la source de cette pensée. [...] Il meurt à vingt-neuf ans, après avoir demandé qu'on lui joue un air de piano, on ne sait lequel." (p. 69)


J'avais bien évidemment noté cet écho, mais il en était comme de la catachrèse, une seule résonance n'eût pas suffi à déclencher l'écriture d'un billet. Il n'en fallait pas moins de deux autres. Et c'est ce qui se passa : hier, 3 juin 2024, sonnait le centenaire de la mort de Franz Kafka. Lisant la notice critique de Nathalie Crom sur Télérama, à propos de la parution du troisième tome de la biographie de Kafka par Reiner Stach, j'épinglai ces lignes :

"Bien qu’il en ait eu un temps le désir, Kafka (1883-1924) n’a pas écrit d’autobiographie. Quelques ébauches laconiques, des annotations éparses, son extraordinaire Journal et la Lettre au père (1919) en font office. À cette dernière, Reiner Stach puise notamment, pour reconstituer les années de jeunesse de l’écrivain, dans le troisième et ultime volume de cette époustouflante biographie – parue en Allemagne entre 2002 et 2014, dans un désordre chronologique tout sauf fortuit, le choix de commencer par les années 1910-1915 (Kafka, tome 1 : Le temps des décisions, qui vient de paraître en poche) se justifiant par le fait que ce sont les mieux documentées de sa vie, celles aussi où se produisit, écrit Stach, « l’éruption sans égale dans la littérature mondiale » que constitua l’écriture du Verdict. Ce fut au cours de la nuit du 22 au 23 septembre 1912 – cette nuit au seuil de l’automne où, à l’âge de 29 ans, Kafka devint Kafka." (C'est moi qui souligne)


 Enfin je lus ce matin ce post d'André Markowicz sur Facebook :

"Une pause avec Pouchkine,
pour son anniversaire

Aujourd’hui, – juste pour cette fois, – je ne voudrais pas ajouter de mots aux mots et rédiger une nouvelle chronique. Je fais une pause, ici (et ici seulement) de quarante-huit heures.
Pour mon Dictionnaire, je regarde souvent « Le Soleil d’Alexandre ». Relire les textes, comme ça, après bientôt quinze ans et plus, me rappelle le travail que ç’aura été, ce livre, – qui reprenait et les élargissant toutes les traductions des romantiques russes que j’avais faites dans ma vie. 

Et donc, voilà. Je reprends un poème très court, que Pouchkine a écrit pour son anniversaire de 1828 (29 ans). Cet anniversaire, c’est le 6 juin (oui, je suis en avance, mais, quoique ça ne se fasse pas du tout, de fêter un anniversaire en avance, ce n’est pas trop grave)..

Don aveugle, don stérile,
Vie, pourquoi m’es-tu donnée,
Toi qu’une puissance hostile
Au supplice a condamnée ? 
Quel dessein que je redoute
M’a fait naître du néant,
M’a rongé l’esprit de doute,
Brûlé de passion le sang ? 
J’erre ainsi sans but au monde,
Sans pensée et sans amour,
Dans l’ennui poignant où gronde
L’uniforme bruit des jours. " (C'est moi qui souligne)

Peut être une représentation artistique de La Sagrada Familia et gratte-ciel

Franz Kafka (3 juillet 1883 - 3 juin 1924) par François Schuiten (via Benoit Peeters)

__________________

* Je m'avise aussi maintenant qu'il y a là une erreur grossière (qui ne m'avait jamais été signalée...). Nietzsche n'est bien entendu pas mort à 44 ans (ou alors il faut parler de mort psychique). Né en 1844, il décède en 1900, à 55 ans. 44 ans est l'âge où il perd la raison. De Nietzsche, il fut encore question cet après-midi,  où, continuant la lecture de Geoff Dyer, je tombai sur ce passage : "Le 15 octobre 1888, jour de son quarante-quatrième anniversaire, Nietzsche se lança avec fougue dans la rédaction de ce livre [Ecce Homo] retraçant "comment l'on devient ce que l'on est" et l'acheva en trois semaines ; il fut publié de manière posthume, par sa soeur, en 1908." (p. 324)

** Et lisant ces lignes le 27 mai, je ne pouvais pas ne pas penser au petit Matisse, tué tout près de chez moi. En hommage, les commerçants de la ville affichèrent des photos de loutre dans leurs vitrines, son père, Christophe Marchais, patron du restaurant Jeu 2 Goûts, ayant appelé sur Facebook à changer sa photo de profil pour y mettre une image de loutre ; un clin d'œil à son fils qu'il surnommait "ma grosse loutre".

Le 9 mai, j'avais écrit le post suivant sur Facebook :

"Saint-Denis, un nom, un quartier maintenant lié à un drame terrible, la mort d'un enfant. Un quartier qu'on n'a jamais qualifié à ma connaissance de zone sensible, et où l'horreur a surgi comme un orage dantesque au cœur d'un été.
Saint-Denis c'est aussi un cimetière, que je traverse régulièrement. Comme un exercice spirituel. Memento mori. A celui qui s'attarde un peu, des étrangetés apparaissent.
Il y a 99 ans très exactement mourait donc Michel Loesch, un jeune homme de 25 ans, dans le Pas-de-Calais. Le nom de la commune où il rencontre la mort résonne avec son propre nom : Loos-Liévin.
Au-dessus du texte en lettres dorées, qu'un presque siècle de pluie et de gel n'a pas ternies, un médaillon donnait figure au soldat.
A l'inverse du texte, il n'en reste presque rien. Piqueté, blanchi, l'émail ne laisse plus voir qu'un fantôme. Seul le cheveu, sagement divisé par une raie sommitale, a gardé le noir originel."

Peut être une image de texte qui dit ’ባዩርድሮያናት LNASAPER BECESET A LA MÉMOIRE DE NOTRE FRÈRE MICHEL LOESCH SERGENT AU ១០ D' D'INFE TUÉ A L' ENNEMI LE 9 MAI 1915 Loos OS-LIÉVIN P. DE AGÉ DE 25 ANS REGRETS A C.’

Aucune description de photo disponible.

mercredi 17 avril 2024

Et la reine fit voiler les miroirs

Le 11 avril, je venais de relire l'article Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, qui s'ouvrait donc sur les fantômes et se concluait sur l'évocation d'Otto Spiegel, le personnage principal d'Otto, l'homme réécrit de Marc-Antoine Mathieu, et la pièce de musique d'Arvo Pärt, Spiegel im Spiegel pour violoncelle et piano. Spiegel désignant en allemand le miroir. Je passai ensuite sans transition à la consultation de mon fil Facebook, où s'afficha en premier lieu le dernier post d'André Markowicz, que voici : 


"L’Amour des trois oranges
à quoi bon ça dans ces temps de misère...
Aujourd’hui, ça commence comme ça :
« Dans un grand royaume au bord de la mer, il y avait un palais tout orné de miroirs reflétant les couloirs, les galeries et les salles dallées de marbre. L’écho des pas y résonnait comme si l’univers était vide et le cœur se creusait comme si ce vide était déjà en lui.
Autrefois, il y avait eu là des fêtes avec bals à la cour, et les miroirs reflétaient alors des soieries bleues et roses, des bougies tremblant sur fond de porcelaine et des menuets dansés jusqu’aux lueurs de l’aube.
Le vieux roi était mort, la reine avait voilé les miroirs. (...)" (C'est moi qui souligne)

Je fus aussitôt saisi, sans compter que cette ouverture de conte me rappelait à l'évidence celle de Tlön Uqbar Orbis Tertius, la nouvelle de Borges dont j'avais traité en février dernier : "C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d'un couloir d'une villa de la rue Gaona à Ramos Mejia ; l'encyclopédie s'appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917)."

Le motif du fantôme venait juste d'apparaître et déjà un autre motif s'imposait. Miroirs et fantômes fondaient sur moi dans un même mouvement. Aujourd'hui, ayant pris un peu de recul par rapport à ce premier surgissement, je me suis avisé que les deux motifs n'étaient pas sans rapport (me revient en mémoire cette scène du Bal des vampires de Roman Polanski, quand l'un des héros réalise que les danseurs ne se reflètent pas dans les immenses glaces de la salle de bal), je googlai alors les deux termes et dénichai une étude de Julien BonhommeRéflexions multiples. Le miroir et ses usages rituels en Afrique centrale, paru en 2007 dans la revue en ligne Images re-vues. Incroyable, elle s'ouvrait sur une citation de la même nouvelle de Borges :« Bioy Casarès se rappela alors qu'un des hérésiarques d'Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables parce qu'ils multipliaient le nombre des hommes »... De même, dès les premières lignes, je retrouvais mon fidèle vertige : "Si le miroir excite autant les imaginations, c'est qu'il est un objet étrange. Cette étrangeté provient du double paradoxe de la perception spéculaire : d'une part, le reflet de soi dans le miroir dédouble le sujet ; d'autre part, l'espace du reflet est perçu comme le prolongement de l'espace réel au-delà du miroir. Le double spéculaire ouvre sur des vertiges identitaires, l'espace spéculaire sur des vertiges ontologiques." Le premier chapitre s'intitule Miroir spectral : réfléchir les fantômes. Très tôt associé à la traite des esclaves sur la côte atlantique, le miroir est un objet très recherché et en même temps considéré comme dangereux : "Au Gabon et au Congo, on retourne les glaces dans la maison d'un mort, de même qu'on ne regarde pas dans le rétroviseur d'un corbillard, de peur d'être tourmenté par le fantôme du défunt et de mourir soi-même. Il ne faut pas se regarder la nuit dans un miroir de peur d'y être happé par des fantômes. Au Nord Gabon, la sorcellerie du Kong userait d'une boîte sertie de miroirs : lorsque le visage de l'envoûté y apparaît, ce dernier, désormais captif de l'image spéculaire, se trouve transformé en zombie servile au service du sorcier. Non seulement le miroir reflète les fantômes, mais il menace de transformer le sujet lui-même en fantôme."

Julien Bonhomme précise que cette "association menaçante entre miroir et mort se retrouve dans le folklore européen. Il faut voiler les glaces dans la maison d'un mort, de peur que l'âme du défunt ne reste dans le foyer ou que celui qui s'y mire n'y perde la sienne ou ne meure." C'est bien ce qu'on voit dans le conte rapporté par André Markowicz, L'amour des trois oranges, où la reine fait voiler les miroirs à la mort du vieux roi.

Je n'en avais pas fini avec les miroirs. Le même jour, je reprenais la lecture de la très belle bande dessinée Au pied des étoiles, co-réalisée, textes et dessins,  par Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage (Futuropolis, 2024). 
 

Ces étoiles ce sont celles que l'on voit en premier lieu dans les Alpes (le projet de l'album est tout d'abord celui de José Olivares, professeur de physique dans un lycée de Grenoble, dont le rêve est d'emmener ses élèves voir les étoiles dans le désert d’Atacama, au Chili, son pays d'origine, là où se trouvent les plus grands observatoires sur terre). Contrariée plusieurs fois par le covid, l'expédition finit tout de même par avoir lieu, en deux temps. Le désert d'Atacama sera la destination d'un second voyage auquel Baudoin ne participera pas. J'avais repris ma lecture à la page 174, et à la page suivante, voici que les miroirs me faisaient à nouveau signe :



On pourrait penser qu'avec ces miroirs de haute technologie nous sommes bien loin des croyances du vieux continent, mais la bande dessinée n'oublie pas que dans ce désert d'Atacama si merveilleusement propice à l'observation du cosmos la mort fut aussi très présente. Ainsi les membres de la petite expédition visitent-ils peu après l'ancienne ville de Chacabuco, à l'origine dédiée à l'exploitation du salpêtre, abandonnée à l'orée des années 40, à cause de l'apparition du nitrate synthétique, puis reconvertie en camp de concentration par Pinochet après le coup d'état de 1973 : "Au Chili, le passé et le présent sont profondément imbriqués, les plaies restent béantes."

Elles restent tout aussi béantes au Rwanda, après le génocide de 1994. A la médiathèque, où je me rendis l'après-midi pour rechercher le manga évoquant Funiculi Funicula, une table était réservée à des livres sur la tragédie de cette année-là. Je vis alors celui d'Atiq Rahimi : son titre ne pouvait que me faire signe : L'invité du miroir (P.O.L, 2020). Mohammed Aïssaoui en donnait une chronique dans Le Figaro en février 2020. Extrait :

Né à Kaboul, il a vécu la guerre en Afghanistan et la peste des talibans. Son frère a été assassiné. Lui est un rescapé qui a trouvé l’asile en France. 
Son nouveau titre, L’Invité du miroir, est un ovni, sur la forme et dans le fond. Sur la forme, il mêle récit, recueil de poésie et carnet de voyage dessiné. Sur le fond, on se demande, avant d’ouvrir le livre, ce qu’Atiq Rahimi est allé faire au Rwanda. Une fois fermé, le lecteur reçoit les mots de l’écrivain comme un uppercut. On est sonné.
Il est rare qu’un homme touché par une tragédie sur penche sur une autre. On se souvient d’André Schwarz-Bart, l’auteur du Dernier des Justes (un autre Goncourt, en 1959) auquel on a reproché de faire un pont entre la Shoah et l’esclavage. Atiq Rahimi a été touché par le roman de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil (Renaudot 2012). La rescapée du massacre des Tutsis évoque, à travers la vie de lycéennes au début des années 1970, ce qui allait devenir en 1994. Rahimi en a fait un film (sortie : le 5 février). Et de son tournage est né L’Invité du miroir. « Non, ce n’est ni par hasard ni par nécessité si je me trouve ici, au Rwanda, pour tourner un film sur les prémices du génocide. Il y a autre chose. Un autre élan. Indéfinissable », écrit-il. Ce drôle de livre est un bijou littéraire qui a, en effet, quelque chose d’indéfinissable. Rahimi narre la rencontre avec une mystérieuse femme en robe bleue, sans nom ni mémoire, un homme « plus ivre que le vent », des pêcheurs et une fille qui nage dans le lac Kivu. « Il y a eu, qu’il n’y ait plus », dit le conteur. 

Le miroir là encore a partie liée avec la mort :

"Je ferme les yeux,
songe à mon rêve qui 
ne cesse  de me réveiller  depuis que je suis ici, au pays des mille collines
Je ne vois plus mon image dans aucune glace.
J'essuie les miroirs,
tous les miroirs,
toute la nuit,
jusqu'à ce qu'ils m'invitent à l'intérieur, 
d'où je ne peux sortir qu'à l'aube, au réveil,
découvrant
tous les miroirs
brisés, maculés de sang.

Moi, 
immaculé.

Invité du miroir,
je demeure donc 
toujours dehors, 
même dans mes propres cauchemars.
(p. 96-97)

 

dimanche 8 octobre 2023

Et in pulverem reverteris

Dans ce nouveau post, j'avais plus ou moins prévu de parler de la guerre, oui, de la guerre, car j'avais encore le souvenir du dernier billet d'André Markowicz sur FB qu'il avait intitulé "La guerre mondiale", et qui n'avait rien de réjouissant, car il y montrait que cette guerre-là, Poutine pouvait peut-être bien la gagner. La guerre encore, parce que je voulais évoquer un des livres rapportés de Chaminadour, L'autopsie des ombres, de Xavier Boissel, où un ancien casque bleu revenu de Yougoslavie restait hanté par ce qu'il avait vécu sur ce front fratricide. Et puis voilà qu'aujourd'hui le Hamas lance une opération d'envergure sur le territoire même d'Israël, déluge de roquettes, massacres et prises d'otages civils et militaires, la réplique immédiate de Tsahal, immeubles gazaouis bombardés, des morts, beaucoup de morts et de blessés des deux côtés. La monstruosité continue d'une guerre dont il semble qu'elle n'aura jamais de fin.

J'avais commencé septembre avec le motif du chien, qui traversait trois beaux films vus à ce moment-là, motif qui persiste avec la seule mission donnée au casque bleu Pierre Narval dans une zone à l'abandon : abattre les chiens errants pour éviter toute épidémie. Il tue ainsi un grand chien gris qui courait dans tous les sens, et, se rendant près du cadavre, s'agenouille. Le vocabulaire touche alors au religieux : "[Il] comprit que cette génuflexion avait quelque chose de profaneLe chien baignait dans son sang, en position foetale, les yeux grand ouverts, inhabités, vides, comme deux lacs asséchés. La langue pendait  à travers la gueule écumante, les lèvres retroussées dévoilant les crocs nus de la bête et il y avait de l'ambiguïté dans cette ultime grimace qui hésitait entre le rire - non pas celui  de la dérision morbide, mais un rire d'anathème - et quelque chose de plus inquiétant, comme si l'animal eût été le dépositaire d'un secret qui n'existait pas." L'anathème c'est au sens strict une sentence d'excommunication prononcée par l'Eglise. La vision du chien fait alors remonter  celle du sergent-chef Barbet, foudroyé par un sniper, "et ces deux cadavres, ce duel d'ombres écorchées, lui apparaissaient dans cette extinction totalement nus, au-delà d'eux-mêmes, dépossédés de leur mystère." Une cruelle ironie se loge dans le nom même de Barbet, qui désigne une race de chiens d'arrêt à longs poils frisés blancs ou noirs, spécialisés dans la chasse au marais.


Quelques pages plus tôt, c'est un poème d'Erich Fried qui introduisait une des sections du livre :

Un chien
qui meurt
et qui sait
qu’il meurt
comme un chien

et qui peut dire
qu’il sait
qu’il meurt
comme un chien

est un homme.

Le vocabulaire religieux (dans un récit qui n'est absolument pas - je dois le préciser - dans une perspective mystique ou confessionnelle), on le retrouve dans un autre passage, un paragraphe où incidemment resurgit l'image d'un chien ("humer le vent comme un chien qui flaire le malheur"), mais je coupe pour ne pas faire trop long et vous donne seulement la fin : "Deux jours de jeûne avaient suffi pour que la faim et la soif finissent par le tenailler. C'était bien sûr  une question de temps. Il se rappela soudain ce mercredi d'hiver où, enfant, à l'office, le prêtre avait tracé une croix sur son front (et durant l'imposition des cendres, de la formule murmurée, presque chuchotée - memento, homo, quia pelvis est, et in pulverem reverteris), et des quarante jours de carême qui avaient suivi."

Quelques précisions pour les mécréants, la formule se traduit par "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière." Mise en garde de Dieu à Adam dans la Genèse (3, 19).  « Me voici pareil à la poussière et à la cendre », se lamente  Job après avoir tout perdu (Jb 30, 19).  « Ô fille de mon peuple, revêts-toi de sac et roule-toi dans la cendre ! Prends le deuil », demande Jérémie à Jérusalem (Jr 6, 26). Se couvrir la tête de cendre, c'est reconnaître ses fautes et entrer en pénitence : le roi de Ninive après la prédication de Jonas « se couvrit d’une toile à sac, et s’assit sur la cendre » (Jon 3, 6). Un geste de pénitence qui peut préfigurer aussi la victoire. Ainsi Judith qui, avant d'affronter Holopherne, « répandit de la cendre sur sa tête et ne garda que le sac dont elle était vêtue » (Jdt 4, 11). Se couvrir la tête de cendres fut pratique habituelle de pénitence pour les premiers Chrétiens, puis le rituel de l'imposition des cendres, la croix de cendres tracée sur le front, s'imposa au Xe siècle dans les pays rhénans avant de gagner le reste de l'Europe.

Je venais juste de terminer le récit âpre de Xavier Boissel lorsque je rapportai de la médiathèque le dernier opus de Patrick Deville, Samsara. Neuvième volume de son projet Abracadabra, intitulé roman,  bien que ce soit comme tous les autres un roman bien singulier, un "roman sans fiction" puisqu'il s'attache à des personnages ayant vraiment existé ainsi qu'à la trajectoire de l'auteur dans une partie du monde, ici l'Inde, où il rencontre celles et ceux qui peuvent le renseigner sur les deux figures fil rouge du livre, le très célèbre Mohandas Gandhi, et le très méconnu Pandurang Khankhoje, révolutionnaire qui sillonna le globe, fut l'ami de Diego Rivera et Frida Kahlo avant de devenir un agronome réputé.

Or, et c'est là où je veux en venir, c'est au moment où Deville se retrouve à l'aube sur le port de Calcutta en compagnie d'une libraire et éditrice, Kanchana Mukhopadhyay, qu'il apprend par celle-ci que chaque année on vient en procession, "restituer au courant, après les fêtes de Kali, la déesse de la destruction, les grandes statues de terre crue faites de cette argile extraite du fleuve, statues qu'on voyait se dissoudre dans l'onde, perdre leurs formes , s'effacer dans l'eau sacrée du Gange, et cette argile serait extraite l'année suivante pour modeler de nouvelles statues identiques, dans la grande roue du samsara, poussière tu fus, "et in pulverem reverteris"."

Ces mots latins me frappèrent immédiatement par leur familiarité. Evidemment, je venais de les lire il y avait à peine quelques heures, je ne mis pas longtemps à les retrouver dans le roman de Xavier Boissel. Fascinante coïncidence.


J'en finis avec le chien et la guerre. Cet après-midi, avec ma fille Violette, après avoir déjeuné au Taj Mahal, restaurant indien comme le nom l'indique, nous sommes allés à l'Apollo voir Les feuilles mortes d'Aki Kaurismaki. Ou comment deux solitaires cabossés par la vie, prolétaires exploités dans une Helsinki sans charme, finissent tout de même par tracer un chemin d'espérance. C'est tout à la fois cocasse et mélancolique, et vous vous demanderez longtemps pourquoi trois répliques au téléphone, avec des mots si simples comme Viens tout de suite, vous mettent des larmes au coin des yeux. L'amour, mais est-ce de l'amour qui se joue là ? n'est-ce pas trop tôt pour l'affirmer ? en tout cas, aucun des deux ne risque les mots de l'amour proprement dit, elle dit "Tu me plais bien, mais je ne veux pas d'un ivrogne", l'amour, oui,  l'amour peut-être, s'enlève sur fond de guerre, avec les nouvelles du conflit en Ukraine égrainées par la radio, sombre litanie de massacres et de bombardements. Curieusement, malgré cette intrusion de l'actualité, le film est comme intemporel, et la chanson des Feuilles mortes, de Prévert et Cosma, donnée in fine en version finlandaise, avec les deux tourtereaux qui s'éloignent dans le parc constellé de feuilles automnales, nous éloigne encore plus de notre présent mortifère. 


On y apprend aussi que le chien que la jeune femme, Ansa, a recueilli, elle l'a nommée Chaplin. C'est le propre chien de Kaurismaki. L'actrice Alma Pöysti en parle dans une interview :  « Alma, c’est le nom qu’a donné Aki à ce chien des rues qu’il a trouvé au Portugal et qui devient le compagnon d’Ansa, mon personnage dans Les Feuilles mortes. Ce qui est important, c’est que si Ansa ne s’occupe pas de ce chien, il sera abattu. Tous les personnages du film en sont là, ils ont dépassé leur date limite et ils vont être mis au rebut, comme le chien. La seule façon que cela n’arrive pas, c’est que quelqu’un les aime. Ansa prend soin du chien et le chien prend soin d’elle. Ces deux blondes sont sauvées ! (Rires) Il y a aussi un secret dans cette photo du film. Le chef décorateur a voulu faire un clin d’œil à Aki en accrochant au mur cette tapisserie qui montre un cerf sur une colline. Car, en finlandais, Kaurismäki signifie “la colline du cerf”. »



Ce plan ne vous rappelle-t-il pas celui d'Anatomie d'une chute, avec Snoop et sa maîtresse ? 



mercredi 22 décembre 2021

Vers la nuit gonflée comme une eau noire

"Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour. On ne pouvait que supposer qu'il pleuvait également sur Bora : la pluie était si dense que l'on ne voyait plus rien à plus de quinze mètres. On remballa à toute vitesse tout ce que l'on pouvait sauver. Et puis on attendit. Ça avait tout l'air d'une simple averse, qui cesserait aussi vite qu'elle avait commencé.

Deus semaines plus tard, nous attendions toujours. La pluie, torrentielle, était tombée pratiquement sans interruption, de jour comme de nuit."

Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres, Cobra, 2021, p. 159.

Cette pluie diluvienne est bien sûr interprétée par beaucoup comme une vengeance des esprits du lieu, une des rétorsions - il y en aura d'autres, bien plus dramatiques - pour avoir profané le motu sacré. Superstition ? chacun pensera ce qu'il voudra. Ce qui m'a surtout retenu dans ce motif de la pluie, c'est qu'il m'était déjà apparu avec force dans L'oeil du héron, d'Ursula K. Le Guin. La planète Victoria, cadre de l'histoire, semble placée sous un intense régime pluvieux, comme en témoigne par exemple cet incipit du chapitre II : "Des nimbus noirs s'avançaient en longue procession au-dessus de la Baie du Songe. La pluie crépitait en rafales sur les tuiles de la maison de Falco. Du fin fond des cuisines filtrait un écho assourdi de bruits de voix et de remue-ménage domestique. Aucun autre son, à part celui de la pluie." Plus loin, alors que les soldats de la Cité ont contraint des paysans de la Zone à travailler sur le chantier des nouveaux domaines de la Vallée du Sud, c'est la météo effroyable qui ruine la tentative : "La nuit tomba, noire et torrentielle. Il ne pleuvait jamais comme ça dans la Cité ; il y avait des toits là-bas. Le chant de la pluie résonnait dans les ténèbres alentour, sur des kilomètres et des kilomètres de désert vierge. Les braises grésillèrent, noyées."

La pluie est si prégnante, s'infiltrant partout, détrempant les sols, qu'elle va jusqu'à se glisser implicitement dans la réflexion des personnages sur leur destin. Luz, la fille de la Cité qui a rejoint les rebelles de la Zone - et qui est comparée au héron gris de l'Etang du Peuple par le silence qui est en elle - Luz propose de tout réinventer : 

"Victoria, c'est grotesque, c'est un nom terrien. Nous devrions lui donner un nom propre.
- Comment ?
- Un qui ne signifie rien : Beurk ou Baba. A moins de le baptiser Boue, puisqu'il n'est fait que de boue... Si la Terre s'appelle "Terre", pourquoi celui-ci ne s'appellerait-il pas "Boue" ?"

Boue. Et je songe en recopiant cet extrait à ce livre de Maurice Genevoix, le troisième tome de Ceux de 14, qui se nomme précisément La Boue. Je vais chercher le volume, jamais bien loin, l'édition de Flammarion de 2013 qui rassemble les quatre livres de son témoignage sur la guerre, et j'en remonte les pages, glissant en diagonale, et je prends la page 558, tout en sachant que d'autres auraient aussi bien fait l'affaire, mais tout de même, celle-ci n'est pas mal, euphémisme bien sûr, je devrais dire magnifique, terrible et magnifique :

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.
"Broom ! tousse Porchon. Il y a aujourd'hui cent neuf ans, c'était la bataille d'Austerlitz... Austerlitz... le soleil..."
La boue clappe. [...]"

Pouvais-je mieux tomber que sur ce passage, alors que le suivant d'Ursula Le Guin, dûment repéré avant la rédaction de cet article, jouait sur ces mêmes contrastes entre soleil et pluie, lumière et boue ? Qu'on en juge :

"Lorsqu'il sortit de la cabane, une bourrasque de pluie le frappa en plein visage, lui coupant la respiration. Suffoquant, il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais le vent n'y était pour rien. Il se remémorait cette lumineuse matinée, où un soleil d'argent avait salué son immense bonheur, seulement trois jours auparavant. Aujourd'hui c'était la grisaille, pas de ciel, peu de jour, rien que de la pluie et de la glaise. Boue, ce monde ne mérite pas d'autre nom, songea-t-il. Il avait envie de rire, mais ses yeux étaient encore plein de larmes. Elle avait rebaptisé le monde. L'autre matin sur la route, il avait connu le bonheur, mais maintenant, c'était... il n'avait d'autre mot à sa disposition que son prénom, Luz. Tout y était condensé : le lever de l'astre argenté, le flamboyant coucher de soleil au-dessus de la Cité jadis, l'ensemble du passé et tout ce qui restait à venir, y compris leur actuelle mission : l'élaboration d'une stratégie, la confrontation finale et leur future victoire, la victoire des lumières.
[...] La pluie avait un goût douceâtre sur ses lèvres."

Et, comme souvent, quand l'Attracteur étrange fait émerger un motif, comme ici celui de la pluie (jamais encore traité), il n'est pas avare de résonances. J'en comptai trois dans les jours qui ont suivi. Tout d'abord, par le fil Facebook d'André Markowicz, je découvris l'annonce de la parution en avril 2022, de Pluies, de Françoise Morvan, présenté ainsi sur le site des Editions Mesures : "Une année d’enfance dans un village de Bretagne, une année de pluies – pluies douces, averses, bruines légères, lourdes pluies d’orage venant à leur tour éveiller la mémoire des ombres… Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."


Revenant sur la page FB de Markowicz, je relis le post qu'il a écrit pour saluer un autre livre de Françoise Morvan, son dernier qui a pour titre L'oiseau-loup. Il n'hésite pas à dire que c'est un livre majeur : "Un livre qu'on ne lira pas comme ça, sur la plage, ou, je ne sais pas, comme un autre, pour se distraire. Non, c'est un livre de vie, au sens où non seulement il porte des dizaines de vies, mais Françoise y a mis toute sa vie (pas seulement les événements — elle me dit que c'est une histoire vraie), mais toute sa vie. Je veux dire tout son être. Ce livre, quand on y entre, lentement, page à page, texte à texte, j'en suis certain, il peut changer la vie. La vôtre, de vie.

Parce qu'il s'impose en tant que tel. Il ne ressemble absolument à rien. Il créé son propre temps, — le temps qu'il porte et le temps qu'il demande. Ce livre, sa place est au centre de nos Mesures."

Et il en livre le début dans un post du 14 décembre, le titre en est Tourbière. Et j'y retrouve presque sans surprise, mais avec émerveillement, la lumière et la boue :
"Plus bas vers l'ouest, la route est lente. Les prairies arrêtées devant quelques collines ont l'air de pâturages que les vagues de la mer auraient laissés là, d'un vert plus sombre et plus rougeâtre, et c'est dans l'épaisseur des laîches que les ruisseaux mincissent jusqu'à se perdre. Il arrive aussi que les bêtes s'y embourbent. Un vieux en bottes de caoutchouc les cogne avec un bâton sans écorce qui luit comme d’une lueur de lune. La bête s'arrache à la boue et continue de meugler. Plus loin, les bottes s'enfoncent, le vieux jure comme on crache et pèse sur son bâton.
Comme le purin ruisselle de la cour vers l'allée pierrée, la lumière colle aux murs et vient se mouler sur un pli sculpté du linteau, l'ogive et la pliure aussi dans la moulure de boue devant l'étable, et celle autour des sabots de la vache, où la botte a marqué son empreinte."

Le 13 décembre, c'est un entretien avec Valentin Retz dans Diacritik qui me délivre un nouvel écho (j'ai déjà évoqué cet auteur en juin 2019 dans l'article Le livre d'Esther). Son dernier livre, Une sorcellerie, est au coeur de la discussion avec Arnaud Jamin. Cela me conduit à la critique du livre par ce même Jamin en octobre dernier : La bataille pour la lumière de Valentin Retz. La fin de l'article avec l'extrait cité est éloquent :

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.


Enfin, dernière résonance, musicale celle-ci. Je tombe ces mêmes jours sur une chronique de Max Dozolme de France-Musique à propos de "Águas de Março"d'Antônio Carlos Jobim, un grand classique de la bossa nova : "Antonio Carlos Jobim a un jour confié qu’il avait eu l’idée d’écrire les Eaux de Mars lors d’une promenade avec sa femme Thereza Otero Hermanny. C’était en mars 1972. C’est à dire le début de l’automne au Brésil. Lorsque les jours s’assombrissent et que le pays entier est en proie à des pluies diluviennes. Lors de cette promenade, Jobim voit les ouvriers construire sa nouvelle maison, les rigoles creusées dans le sol par l’averse. La tristesse le submerge. Il se met au sec et note quelques notes, quelques images."


Les Eaux de Mars seront reprises par Georges Moustaki en français (et par Pauline Croze, en 2016). 

C'est le cri d'un hibou, un corps ensommeillé
La voiture rouillée, c'est la boue, c'est la boue
Un pas, un pont, un crapaud qui croasse
C'est un chaland qui passe, c'est un bel horizon
C'est la saison des pluies, c'est la fonte des glaces
Ce sont les eaux de Mars, la promesse de vie

Chemla, Genevoix, Le Guin, Morvan, Retz, Jobim, Moustaki, Croze, que de beautés la pluie a-t-elle inspirés ! Que de mélancolies et de tristesses aussi. Mais, comme le rappelait Baudelaire, la mélancolie n'est-elle pas l'illustre compagnon de la beauté ?  "Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse."

Je ne finirai pas là-dessus, car aujourd'hui même, pas plus tard que cet après-midi, j'ai eu droit à une autre épiphanie de la pluie. J'ai en effet, avec ma compagne et mes enfants, vu enfin le film Memoria, d'Apitchapong Weerasethakul, chroniqué ici en novembre. Film magnifique et déroutant (mes deux ados n'ont guère goûté, il faut bien le dire, ses longs plans fixes et sa lenteur contemplative), film qu'il faut avant tout écouter, selon le conseil même du réalisateur, et qui s'achève avec la pluie, le son de la pluie qui accompagne tout le générique final. Ce qui ne saurait surprendre après avoir découvert l'entretien qu'il accorda à Libération le 16 novembre dernier depuis son domicile thaïlandais de Chiang Mai. Extrait :

Vous souvenez-vous d’un son qui vous a marqué pendant l’enfance ?

Je dirais la pluie. J’aimais sortir pour mieux en profiter, au grand dam de ma mère. J’aimais particulièrement quand elle était forte. J’ai l’impression qu’elle ne tombe plus aussi dru que quand j’étais enfant.

La pluie fait un son complexe, selon l’endroit où elle tombe.

Et elle s’accompagne d’autres sensations, l’odeur, l’humidité.

[...]

Marcel Proust associe le souvenir au sens du goût et de l’odorat – la madeleine trempée dans une infusion de tilleul.

Souvent, une sensation démarre une réaction en chaîne. Je parlais de la pluie, plus tôt. Memoria se finit par une scène sous la pluie. En travaillant sur le mixage, je pouvais sentir l’odeur de la terre.

Continuant ma recherche autour des rapports du cinéaste et de la pluie, je déniche un autre article de Libération, intitulé, bien dans le style Libé, Apitchapong Weerasethakul, et pluie c'est tout. Il s'agit d'une courte vidéo, diffusé sur une galerie d'art virtuel, October Rumbles, "qui adopte à nouveau le point de vue fixe d'un observateur de chambre contemplant un rideau qui bouge au rythme du vent, tandis que la pluie dehors fait rage et inonde les grasses frondaisons d'un jardin-jungle."

Enfin, on ne sera pas étonné de voir que, parmi les dix films préférés de AW figure un court-métrage de 1929, La Pluie (Regen), de Joris Ivens et Mannus Franken.






 

mardi 2 mars 2021

Fléchir un instant le fer du sort

 "Que la poésie peut infléchir, fléchir un instant le fer du sort. Le reste, à laisser aux loquaces."

Philippe Jaccottet, Sur les degrés montants, in Cahier de verdure, p. 48.

J'avais posté ma chronique d'hier quand j'ai pris connaissance sur AOC *de l'hommage à Philippe Jaccottet par Fabrice Gabriel. Le titre déjà faisait écho à ce que j'avais essayé de dire : "Jaccottet-le-Jeune – sur Philippe Jaccottet (1925 – 2021)". Jaccottet-le-Jeune. Et le petit texte de présentation reprenait aussi ce motif de l'adolescence qui m'était apparu : "Certains auteurs, ceux qui ont la politesse peut-être de ne pas afficher leur importance, vous murmurent quelque chose que vous ne comprenez pas immédiatement, mais dont vous savez que la mélodie ou le bruit bas, presque secret, vous accompagnera longtemps, et même toute la vie. Ce fut le cas, adolescent, pour Fabrice Gabriel de Philippe Jaccottet, qui vient de disparaître."

Et, quand on a déroulé les méandres d'une méditation autour des dates, à travers Sebald et Cixous, on a un petit pincement au cœur à lire cet incipit de l'article : "Peut-être ne faut-il pas accorder trop d’importance au hasard des dates, à l’instant de la mort, quand elle vient : la voici pour Philippe Jaccottet, disparu le 24 février 2021, à 95 ans. Et pourtant, on ne peut s’empêcher de vivre cette mort, aujourd’hui, comme un signe, presque comme un abandon. Qu’elle advienne maintenant laisse le présent encore plus seul dans son espèce de désordre barbouillé, son clinquant médiocre où la neige se fait rare, les oiseaux furtifs, les espèces finissantes…"

Abandon, pas si sûr : et si justement cette mort permettait de reprendre pied dans cette œuvre, de s'y replonger plus avant, de se baigner à nouveau dans ses eaux froides et revigorantes, d'être à nouveau attentif à cet intemporel qu'elle avait saisi, au-delà des désastres de tous les temps (car existe-t-il un temps qui n'ait pas été un temps de désastre ?). Ne pas se contenter du bref hommage, de cet éphémère de l'obsèque (qui confinerait alors pas pour rien avec l'obscène), et s'emparer des textes. On m'objectera - et Gabriel le dit bien - que cette œuvre a déjà suscité "une glose impressionnante", "en particulier à l’université". Et c'est une très bonne chose sans doute, mais est-ce là l'aboutissement rêvé, la finalité profonde ? C'est à tous, et pas seulement aux universitaires, qu'il revient de faire résonner en soi les mots du poète suisse. Qu'il y ait des thèses, et nombreuses, ne doit pas impliquer renoncement devant la parole savante, ne doit pas conduire à ce que l'on se taise. D'ailleurs, ce serait oublier la parole même de Jaccottet qui dit bien, dans L'ignorant (1957) : Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,/ plus j'ai vécu, moins je possède et moins je règne.**

Mare, Chambost-Longessaigne, chemin des Fayettes

Fabrice Gabriel, encore :

"L’œuvre de celui qui donc était devenu un vieil homme paraît faite pour la jeunesse, cependant, et pour une jeunesse de tous les temps, s’il faut vraiment le formuler ainsi : cet âge où s’offre la perspective d’un mystère, non pas de son élucidation, mais de la possibilité de son expression faussement simple, à la surface des choses, au contact du paysage, dans l’expérience du monde qui s’ouvre, en quête toujours d’une transparence…"

Et, plus loin :

"Le mystère un peu paradoxal de cette simplicité, je me souviens d’en avoir éprouvé l’attraction, sans effet spectaculaire, lorsque adolescent j’empruntai un livre de Jaccottet dans la bibliothèque de la mère d’un ami, sans savoir à qui j’aurais affaire. Ce n’était pas de la poésie, mais un recueil de chroniques dont le titre (choisi, je l’ignorais alors, d’après une pièce de clavecin de Rameau) m’avait attiré : L’Entretien des muses."
Me rendant à la médiathèque hier après-midi pour restituer la bande dessinée Mémoire morte de Marc- Antoine Mathieu (j'étais en retard de quelques jours), j'ai vu que quelques livres de Jaccottet avaient été mis en évidence : je les possédais déjà à l'exception justement de L'Entretien des muses, que j'ai donc emprunté. Fabrice Gabriel en redonne la présentation, qu'il dit avoir oublié, mais qu'il tient à citer :

« Ce livre ne prétend en aucune façon dresser un panorama de ce demi-siècle de poésie [le recueil évoque des « œuvres de poètes français ou suisses-français parues entre 1910 et 1966, de Claudel à Pierre Oster » ]. (…) Jamais un livre de poèmes n’aura été pour moi objet de connaissance pure : plutôt une porte ouverte, ou entrouverte, quelquefois trop vite refermée sur plus de réalité. Tout simplement, je n’ai commencé d’écrire des chroniques que pour avoir été attiré, éclairé, nourri, par certaines œuvres ; pour m’être attristé ou indigné de les voir méconnues ; pour avoir espéré leur gagner quelques lecteurs. Aussi s’agissait-il moins, pour moi, de bâtir une œuvre critique à leur propos, que d’essayer d’ouvrir un chemin dans leur direction ; en souhaitant que ce chemin, une fois l’œuvre atteinte, fût oublié. »

Cette métaphore de la "porte ouverte, ou entrouverte", Gabriel la retrouve dans le recueil tardif Ce peu de bruits (2008), hanté par la disparition d'amis, de proches - et c'est là-dessus qu'il conclut son bel hommage :

« Ce peu de bruits, dans le silence croissant, mais presque les mêmes chez Senancour, chez Leopardi, chez Kafka – courant dans le même sens comme vers une porte grande ouverte : une voix d’autant plus pure que lointaine et peut-être à jamais perdue, une prairie brillant sous un soleil qu’on ne reverra plus jamais le même. » Voici la même image de la porte ouverte, à des années de distance… Ce n’est pas la mort qui parle ici, dans ces ultimes pages sur Kafka, commentant ses « feuillets de conversation », ultimes eux-aussi, et les moments rares de lumière y passant : « J’aimerais m’occuper surtout des pivoines, parce qu’elles sont si fragiles. Et les lilas au soleil. » C’est quelque chose comme la jeunesse des fleurs, qui dure à sa façon, fragile donc : celle que l’on continue de partager avec le poète disparu, le vivant qu’on lit. L’espoir n’est pas éteint, alors, qu’un peu du présent soit sauf."

 

Pieta de la chapelle du Mortier - Chambost Longessaigne

Le présent, avec son lot de douleurs, j'en vois aussi l'expression dans cette pieta rustique au tympan de la chapelle du Mortier, dans les monts du Lyonnais. Rien de sentimental dans ces visages revêches, ces anges bourrus, mais le malheur est contenu en dignité : la main de la Vierge supporte la tête du Christ, dont les bras s'abandonnent ou se tendent, on ne sait trop.

Et je songe à ce malheur plus lointain, que décrivait André Markowicz ce matin sur sa page Facebook : la Colonie pénitentiaire n°2. Province de Vladimir. Ville de Pokrov. Où Navalny a été dirigé pour purger sa peine de deux ans et demi de prison. Les conditions de détention dans cette prison sont abominables. Il termine son long post en recommandant une vidéo publiée sur sa propre page FB par Sonia Wieder-Atherton  en soutien aux milliers de musiciens qui, en Russie, demandent, à visage découvert, la liberté pour Alexéï Navalny. 

Alors que je commençais la rédaction de ce billet, j'entendis tomber quelque chose à côté de moi. C'était une affiche du Théâtre du Nord, que j'avais rapportée de Lille sans doute en 2017, et que j'avais posée sur la porte d'un placard avec de la patafix. Elle avait été dessinée par Paul Cox, dont j'ai parlé ici un peu longuement en 2012. En la replaçant sur le même placard, je vis qu'y figurait le nom de Sonia Wieder-Atherton, avec son spectacle Les Odyssées de Lille.




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* L'article est hélas réservé aux abonnés.

** [Ajout du 29 mars : On lira avec grand profit le Cahier d'hommages à Philippe Jaccottet que Florence Trocmé (site Poezibao) a composé avec l’aide de José-Flore Tappy, éditrice des œuvres de Philippe Jaccottet dans la Pléiade.]

mardi 13 novembre 2018

L’Histoire avec sa grande hache

C'est dans le Lieu tranquille cher à Peter Handke, le Lieu tranquille d'une maison amie emplie de livres, que je mis la main sur Crime et châtiment de Dostoïevski. Je lus une partie de la préface de Georges Nivat. Il me faut avouer maintenant que je n'ai jamais lu ce grand classique de la littérature russe, et pourtant je fus précoce quant à Dostoïevski puisque c'est au lycée que je découvris Le Joueur avec grand bonheur. Et c'est encore aujourd'hui le seul roman dostoïevskien à mon compteur*. J'ai toujours remis à plus tard Les frères Karamazov, Les Possédés ou les Souvenirs de la Maison des Morts. C'est la faute à René Girard*** aussi. Et à son Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), où il propose pour la première fois son concept-clé de désir triangulaire ou désir mimétique (autrement dit l'objet de nos désirs nous est désigné par les autres) et où il se livre à une analyse si lumineuse de ce qu'il appelle - je cite de mémoire - "l'apocalypse dostoïevskienne", que j'ai eu l'impression (bien évidemment fausse) d'avoir parcouru le corpus entier des ouvrages du cher Fiodor. Pour paraphraser quelque peu Pierre Bayard**, j'en savais assez pour parler de ces livres que je n'avais pas lus.

Bon, ceci dit, je me trouvai le jour suivant à l'Apollo pour un film d'Abraham Segal, Enseignez à vivre !, documentaire montrant des établissements scolaires publics "innovants"(horreur de ce mot), accueillant des jeunes "décrocheurs" et expérimentant une nouvelle pédagogie, avec des interventions d'Edgar Morin en contrepoint. J'aime beaucoup Edgar Morin, je le lis depuis longtemps, mais je suis de plus en plus sceptique sur la capacité de sa pensée dite complexe à bouleverser quoi que ce soit dans l'ordre existant des choses. Bref, le sujet n'est pas là, si je parle de Morin c'est parce que lors de l'une de ces rencontres avec des lycéens, il évoque les livres qui l'ont accompagné durant toute sa vie, et il cite précisément Crime et châtiment, pour l'habileté de Dostoïevski à fouiller les abîmes de l'âme humaine.

Quand une telle récurrence se fait jour, mes antennes se dressent bien sûr. Il n'y a pas loin à ce que j'y vois un signe.
Depuis notre virée nantaise, je lis par bouffées épisodiques le livre qu'André Markowicz a tiré de ses chroniques sur Facebook entre juin 2013 et juillet 2014, Partages (inculte/barnum, 2018). Je suis parvenu à avril 2014, et je me dis qu'il serait beau que ce grand traducteur évoque précisément Crime et châtiment, qu'il a traduit comme il a traduit tout Dostoïevski. Je n'ai pas souvenir qu'il en ait parlé jusqu'ici, et ses chroniques, si elles font la part belle à la littérature russe, sont aussi souvent consacrées à de tout autres sujets. Ce soir-là, le sujet c'est le vol de son ordinateur en 1996, et la perte irréparable de nombreux textes qu'il n'avait pas pris la précaution d'imprimer. Or, voici ce que je lus :

"Je suis traducteur - c'est un genre particulier d'écrivain, qui travaille sur la langue. Écrire, c'est travailler la langue. Bon, et donc, tout avait disparu après ce vol. J'avais fait bonne figure. J'avais dit à Françoise : "Bon, bah, on recommence." Et qu'est-ce que je pouvais dire d'autre ? En fait, j'étais comme les Juifs de la chanson d'Alexandre Galitch : "On est prêts à se rendre, mais on sait pas à qui..." - Et Crime et châtiment m'avait sauvé, puisqu'il fallait absolument que je recommence, et que je rende le manuscrit. J'avais un contrat." (p. 270)
L'Attracteur étrange avait sonné les trois coups : c'était bien un nouveau thread, un nouveau fil que j'ajoutai à tous ceux qui s'étaient révélés depuis début octobre. Mais comme il n'avait pas de lien (du moins en apparence) à tous ceux-là, j'ai hésité à en rendre compte, et il m'a fallu presque un mois pour m'y résoudre.

Hier, enfin, ma décision était prise. Et c'est juste après que, retournant dans Markowicz, à la date du 22 avril 2014 (je n'avais guère avancé dans la dernière quinzaine), je reçus une sorte de confirmation. Le titre de la chronique était Les haches dans la littérature russe / Anna Akhmatova. Qu'en dit-il ?
"Vous avez fait attention aux haches dans la littérature russe ? J'en parle souvent, mais rappelez-vous... Dans La Fille du capitaine de Pouchkine, puisque tout commence par Pouchkine, dans le rêve de Griniov, comment Pougatchov cache une hache derrière son dos, et comment, d'un seul coup, il se met à en jouer, massacrant tout sur son passage ?"
Tout commence par Pouchkine, oui, Pouchkine est le phare de la littérature russe, mais ce fut aussi un commencement pour moi, car c'est en adaptant précisément La Fille du capitaine que j'ai réalisé ma première mise en scène, en 1998, dans les ruines du château de Cluis-Dessous.


Le rêve a lieu lors d'une tempête de neige (un bourane) dans la steppe. Un simple paysan permet au traîneau perdu du jeune Griniov de rejoindre une habitation. C'est pendant cette traversée qu'il s'endort et fait un songe qu'il n'oubliera jamais et dans lequel, écrit-il (Griniov est le narrateur du roman), "je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie." Dans son rêve, il se croit revenu dans la propriété de son père, que sa mère lui annonce à l'agonie. Mais au moment où il s'agenouille dans la pénombre de la chambre pour la bénédiction, il aperçoit, au lieu de son père, "un paysan à barbe noire", qui le regarde d'un air plein de gaieté. Comme il ne veut pas consentir à être béni par l'usurpateur, celui-ci s'élance du lit, tire sa hache de sa ceinture et massacre tout le monde : "La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me disant : "Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse." De fait, ce paysan sauveteur se révèlera être le brigand Pougatchov, inspiré d'un véritable personnage historique du même nom, qui fomenta une insurrection cosaque entre 1773 et 1775.

Ceci dit, reprenons la chronique d'André Markowicz, qui de Pougatchov passe à Raskolnikov :
"Et vous vous souvenez de Raskolnikov, qui tue la vieille usurière avec le bout rond de la hache (ce qu'on appelle le marteau de la hache) et Lizavéta avec le bout tranchant ? - et vous vous souvenez de ce que lui disent ses compagnons de bagne ?... "C'était pas ton rayon, d'y aller à la hache. Pas à un monsieur de faire ça." - Pourquoi ? Parce que, la hache, dans le folklore russe, dans la mémoire et la littérature, c'est l'arme du paysan, l'arme de la violence brute - l'arme aveugle contre laquelle il n'y a aucun salut."
Ai-je besoin de préciser que Raskolnikov est le personnage principal de Crime et châtiment ?

Je n'en avais pas encore fini hier soir avec les haches. Des Rencontres de l'Histoire, à Blois, j'ai rapporté cette année Une Histoire du Monde en 100 objets, de Neil Mac Gregor (Belles Lettres, 2018), une magnifique exploration des civilisations à travers 100 objets exposés au British Museum, du chopper d'Olduvai (2 millions d'années) à la lampe et chargeur à énergie solaire de Shenzhen, Chine, en 2010. Je lis là aussi par bribes, assez irrégulièrement, deux notices d'objets pas plus. Et hier soir donc, je suis tombé sur le quatorzième objet qui n'était autre que la hache en jade  trouvée près de Canterbury (4000, 2000 avant J.-C.)


Et là, pour le coup, cette hache n'est pas l'arme du paysan. Loin de là. C'était au contraire un objet de prestige, qui n'a d'ailleurs jamais été utilisé. Or, il n'y a aucune carrière de jade dans les îles britanniques, si bien que longtemps la provenance de ces haches  est restée énigmatique, jusqu'à ce que les archéologues Pierre et Anne-Marie Pétrequin ne découvrent l'origine précise de la pierre. Celle-ci est italienne, et son gisement se situe en montagne, à plus de 1800 mètres d'altitude.
"La montagne dans laquelle a été taillée la hache du British Museum il y a 6000 ans est toujours dans un paysage d'altitude, qui est parfois au-dessus des nuages et offre une vue spectaculaire aussi loin que porte le regard. Les chercheurs de jade semblent avoir choisi délibérément cet endroit particulier - ils auraient pu se contenter de prendre le jade qui gisait au pied des montagnes, mais ils ont grimpé dans les nuages, sans doute parce que, là, ils pouvaient extraire de la pierre qui venait d'un endroit situé à mi-chemin entre le monde d'ici-bas et le royaume céleste des dieux et des ancêtres. Ce jade, ils l'ont traité avec un soin et une révérence extrême, comme s'il renfermait des pouvoirs spéciaux." (p.118)
Bon, voilà une belle constellation où l'esthétique le dispute à l'horreur, la beauté à la cruauté. Celle de cette Histoire avec sa grande hache dont parlait Georges Perec.


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* En y réfléchissant bien, ce n'est pas tout à fait vrai : j'ai lu tout de même cette œuvre courte qu'est  L'éternel mari.
** Pierre Bayard, dont le dernier opus, L'énigme Tolstoïevski, propose une nouvelle "fiction théorique" (ce sont là ses propres mots) où il s'amuse avec l'hypothèse que Tolstoï et Dostoïevski ne sont qu'un seul et même écrivain, que par facilité certains critiques ont choisi de diviser en deux personnes distinctes.

*** [Ajout du 14/11] Je reçois aujourd'hui par courriel la lettre de Philosophie magazine. Elle annonce la parution d'un Que sais-je ? consacré à René Girard, le Darwin des sciences humaines, comme titrent les rédacteurs de cette lettre, qu'ils commencent : "C’est à la lecture des œuvres de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski ou encore Proust que René Girard, en bon professeur de littérature, a développé sa théorie du désir mimétique, « un désir rarement avoué » que ce « désir d’être un autre sans cesser d’être soi » (Christine Orsini).