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vendredi 1 décembre 2017

# 287/313 - Sous les grands arums du ciel

15/11 - Belle lumière d'automne. Sortir. Marcher jusqu'au bout du boulevard. Prendre à gauche le chemin du Lavoir et photographier pour la énième fois les poteaux de béton colonisés par les mousses et les lichens, longer l'Indre au flot docile, puis le Ruisseau des Tabacs issant de sa buse, arpenter la prairie et remonter vers le quartier de Saint-Denis, rue Alphonse Daudet, re-boulevard, à main droite Noz, un petit tour vite fait, j'y vais moins souvent ces temps-ci, je ne devrais pas, trop déjà ici à lire mais on est comme Oscar Wilde, on résiste à tout, sauf à la tentation. M'y voici donc.


Et comment dire ? C'est le book day à la Bergounioux, une vraie razzia, impossible de ne pas acheter à vil prix des livres qui sont comme échos parfaits à ce qui s'écrit ici. Pensez donc : un Pacôme Thiellement, Cabala, Led Zeppelin occulte, un livre de Yves Simon sur Lou-Andreas Salomé, et Port-Soudan d'Olivier Rolin.*


Sur la page de titre, quelqu'un avait écrit à la main et au crayon de papier prix fémina 1994. Décidément j'étais abonné au prix Fémina : il n'en fallut pas plus pour que je me lance sans plus attendre dans la lecture de ce court récit de 125 pages, qui commence ainsi :
"C'est à Port-Soudan que j'appris la mort de A. Les hasards de la poste dans ces pays firent que la nouvelle m'en parvint assez longtemps après que mon ami eut cessé de vivre. Un fonctionnaire déguenillé, défiguré par la lèpre, porteur d'un gros revolver noir dont l'étui était noué à la ceinture par une lanière de fouet en buffle tressé, me remit la lettre vers la fin du jour. Son visage sans lèvres, aux oreilles en crêtes de coq, était un perpétuel ricanement. On eût dit son corps sculpté dans le bois sardonique d'une danse macabre. Comme presque tous ceux qui survivaient dans la ville, son office principal était d'ailleurs le racket et l'assassinat. Comment s'était-il procuré le pli, je l'ignore. Peut-être l'avait-il volé à la Mort elle-même."
Les hasards de la poste. Le hasard si présent dans la vie du narrateur. Ce premier chapitre ne fait que cinq pages, mais on le retrouve à la troisième : "J'échouai à Port-Soudan où une succession de hasards me fit d'abord remplir l'office de harbour master." Ainsi que dans la dernière phrase : "Le hasard faisait qu'un bateau était justement sur le point de quitter Port-Soudan pour Alexandrie, Tripoli et Marseille, je mis mon sac à bord."

C'est beaucoup de hasards, tout ça. Alors on ne saurait s'étonner de retrouver presque à la fin du livre une référence au créateur du hasard objectif : "Dans le Paris disparu de notre jeunesse, on pouvait aussi rencontrer le fantôme à tête d'Arsouille d'Apollinaire errant sans avoir le coeur d'y mourir, chapeau cabossé et noeud pap de travers, ou celui de Breton croisant, sous les grands arums du ciel, un visage qu'il craignait follement de ne pas revoir."**

Rolin fait ici allusion au poème Tournesol où Breton écrit :
La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux (...)
Le temps était venu de se plonger dans l'essai d'Hester Albach sur Léona Delcourt alias Nadja. Je l'avais reçu depuis quelques jours déjà et je reculais le moment de m'y mettre, comme si ce n'était pas un livre comme un autre, comme s'il allait me livrer des savoirs essentiels et que je devais attendre d'avoir une disponibilité totale pour le découvrir.______________
* En fait, il y en eut cinq autres, parmi lesquels, non directement reliés à Alluvions, un recueil de chroniques d'Antonio Lobo Antunes et le volumineux Achab (séquelles) de Pierre Senges.

** Dans une recherche Google autour des grands arums du ciel, je suis arrivé sur le site L'entre-tenir à Saint-Dizier, ville où André Breton exerça pendant la guerre à l'hôpital psychiatrique, et où il écrivit ses premiers textes. J'y croisai aussi Apollinaire :


vendredi 13 octobre 2017

# 245/313 - L'immense solitude

Je ne vais pas faire l'inventaire exhaustif de toutes ces petites coïncidences qui se sont immiscées dans le quotidien de ces derniers jours, mais il me semble judicieux, pour la bonne appréhension du phénomène, d'en décrire tout de même une certaine quantité, en restant le plus objectif possible dans cet exercice. Météorologue du hasard, nous en consignons les événements distincts comme l'observateur scientifique enregistre la forme, la direction et la vitesse des nuages. Il me semble que ce fut la position de Paul Kammerer quand il étudia le principe de sérialité.

27/09. Réunion chez moi autour d'un projet théâtral. B. arrive un peu en avance, on en profite pour discuter philosophie (écrivant ceci, je me rends bien compte que cela pourrait apparaître un rien prétentieux, à une époque où il faut éviter plus que tout deux écueils : le Charybde du plouc et le Scylla de l'intello). Simplement, il se trouve que je lui ai prêté récemment Ecce homo, de Nietzsche, et je lui montre alors le merveilleux livre de Frédéric Pajak, L'immense solitude, où le philosophe tient compagnie à Cesare Pavese, tous deux orphelins sous le ciel de Turin (il s'agit en fait du sous-titre).

En lisant le descriptif des éditions Noir sur Blanc (qui ont réédité cet ouvrage initialement paru aux Puf), je m'aperçois (ou plutôt je me remémore) que la coïncidence est aussi très présente dans cette œuvre unique en son genre :
"Cinquième édition, revue et largement augmentée, de ce livre devenu introuvable par lequel Frédéric Pajak avait fait connaître en 1999 un genre nouveau : le récit biographique et autobiographique écrit et dessiné. À première vue, Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese n’ont rien en commun. Et pourtant : tous deux sont orphelins de père, tous deux ont grandi dans un entourage exclusivement féminin, tous deux n’ont jamais su se faire aimer d’une femme, tous deux ont eu une vie brève, solitaire et émouvante. Et puis, tous deux ont été inspirés par une ville, Turin, et son atmosphère terriblement « psychique ».
C’est à Turin que Nietzsche perd la raison : il a 44 ans. Et c’est à Turin que Pavese se suicide dans une chambre d’hôtel : il a 42 ans. Le philosophe allemand meurt le 25 août 1900, l’écrivain piémontais un demi-siècle plus tard, à un jour près, le 26 août 1950. En cherchant des rapprochements entre ces deux artistes, ces deux « jusqu’au-boutistes de la mélancolie », l’auteur se glisse dans leur drame, dans les blessures inguérissables de leur enfance. Il fait revivre les événements tragiques qui les ont conduits l’un à la folie, l’autre au suicide.
Ce livre est d’abord une rêverie, une suite de détours et de coïncidences. Les murs de Turin y transpirent. Ils parlent. Il fallait au moins trois cent cinquante dessins pour faire entendre leurs voix. « Ce livre n’est pas une biographie, ni deux biographies, et encore moins une autobiographie. Ce n’est pas un livre d’histoire, ni d’histoires, ce n’est pas un livre de géographie, ce n’est pas un roman et ce n’est pas une bande dessinée. » C’est l’un des maîtres-livres de Frédéric Pajak."
Je ne sais plus vraiment pourquoi, mais je lui ai aussi parlé de Lou-Andréas Salomé et de Rilke. A la fin de la réunion, il est parti avec le Pajak.

Le lendemain, la mère des enfants me demande d'aller chercher Gabriel au gymnase. Pendant le court laps de temps qui m'en sépare, j'entends évoquer à la radio la rencontre de Lou-Andréas Salomé avec Rainer Maria Rilke. Le troisième épisode d'une série de cinq  par le chanteur et écrivain Yves Simon. Sans cet appel, ce petit trajet nocturne, je l'eusse manqué.


(L'évocation de Rilke est à la fin de l'émission, vers la 19ème minute)

Comme la coïncidence relatée hier avec Luigi Cornaro, celle-ci n'est pas reliée (du moins en apparence, restons prudent - il arrive que les connexions surgissent ultérieurement) avec ce que j'appelle le réseau Ravenne. Ce pourquoi je n'en avais pas fait état au moment, me contentant de l'enregistrer. Demain, nous en verrons d'autres.