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mercredi 13 avril 2022

J'ai rêvé du Prince du Feu

"Le Long est mort un des jours où j'écoutais pour la première fois les enregistrements qui deviendraient par la suite Le Secret. Ce qui veut dire qu'il ne lira jamais  ce qui est écrit à son sujet et sur nous tous. La mort l'avait rattrapé dans l'eau mais ce n'était pas une noyade. Peut-être que son coeur n'avait pas supporté la beuverie de plusieurs jours d'affilée et que le saut dans l'eau froide s'était avéré être le dernier excès."

Yuri Andrukhovych (New York, 1998, in Lexique de mes villes intimes, Noir sur Blanc, 2021, p. 210.

Si Le Long, l'ami de l'écrivain ukrainien Yuri Andrukhovych n'est pas mort à proprement parler d'une noyade, ce fut bien le cas pour Calvert Vaux, un des deux concepteurs de Central Park, qui fut repêché dans l'East River en 1895 (il est vrai qu'il avait déjà 70 ans). Le site des parcs new yorkais, sur la page du Calvert Vaux Park (parc qui lui fut dédié au sud de Brooklyn en 1998), indique qu'il se noya dans de mystérieuses circonstances. Parti par un temps de brouillard, de chez son fils avec qui il habitait, il ne revint jamais de sa rituelle promenade matinale dans Brooklyn. 

La noyade fut curieusement aussi le sort funeste de l'homme qui l'avait convaincu de venir à New York travailler à son côté. Andrew Jackson Downing, jardinier-paysagiste et architecte né à Newburgh le jour d'Halloween 1815, avait rencontré Vaux à Londres en 1850 et ils s'étaient associés. Deux ans plus tard, il disparaît dans le naufrage du bateau à vapeur Henry Clay, sur lequel il avait embarqué pour rejoindre New York. De fait, le commandant du bateau, Thomas Collyer, faisait la course, à l'insu des passagers, avec un autre bateau à vapeur, l'Armenia, commandé par Isaac Smith.

Nathaniel Currier, Incendie du Henry Clay, près de Yonkers, 1852.

Le Clay passait devant Yonkers lorsqu'un incendie s'est déclaré dans la salle des machines. Le bateau n'avait que deux canots de sauvetage qu'on n'eut pas le temps de lancer. Ceux qui le pouvaient ont nagé ou se sont noyés, ceux qui sont restés à bord sont morts brûlés. Sur les cinq cents passagers, soixante-dix ont péri, dont Andrew Jackson Downing et sa belle-mère Caroline DeWint. Alice Watts écrit que cette disparition a laissé entre les mains de Calvert Vaux, et de son ami Frederick Law Olmsted, "les plans que Downing avait ébauché pour un parc monumental dans le haut de Manhattan." Autrement dit, Central Park. Elle poursuit en signalant que bien que sa carrière ait duré à peine 16 ans, Andrew Jackson Downing a presque à lui seul réorienté l'aménagement paysager  aux Etats-Unis loin de la géométrie et du classicisme européen.

On retrouve sans surprise son nom dans la formidable étude de Simon Schama, qui qualifie Downing de plus grand paysagiste de sa génération, fasciné par les gigantesques verrières abritant des frondaisons luxuriantes qui commençaient à apparaître à l'époque, cela l'inspirant dans son projet de parc de New York . "Dans l'Horticulturalist de 1851, il rêvait d'un site assez vaste pour y installer un Crystal Palace "où toute une population pourrait se prélasser dans des forêts de palmiers et d'arbres à épices tropicaux tandis que, dehors, dans le parc hivernal, d'autres glisseraient à toute vitesse, sans bruit, sur les avenues couvertes de neige."Comme Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, qui remportèrent six ans plus tard le concours ouvert pour le projet, Downing voyait dans le parc un remède efficace contre la maladie, le chaos, la crasse, la violence de la capitale moderne."


Henry Gritten, Springside: Center Circle, 1852. (Springside, le domaine de l'homme d'affaires Matthew Vassar, à Poughkeepsie, New York, est l'un des rares projets du partenariat de Downing et Calvert Vaux, qui a été préservé jusqu'à nos jours de manière significative.) 

Glissons de ce Center Circle de Sprinside au Colombus Circle au coeur de Manhattan, situé à l'intersection de la 8ème avenue, de Broadway, de Central Park Sud, et de Central Park West. C'est à partir de ce rond-point que toutes les distances de New York City sont mesurées. Il a été dessiné par William P. Eno, un homme d'affaires qui a, si l'on en croit ce site de tourisme, "imaginé Columbus Circle en accord avec la vision de Frederick Law Olmsted [encore lui] de Central Park, qui incluait un "Grand cercle" à son entrée par la 8ème avenue, la plus importante de toutes." Yuri Andrukhovych écrit qu'à la différence de Barcelone, "le Colomb de New York n'indique nulle direction du haut de sa très haute colonne. Ce qui, du reste, en Amérique, n'est pas étonnant : l'objectif est atteint, nous sommes arrivés, qu'est-ce qu'il y aurait à indiquer ? C'est en tout cas l'explication que nous avons trouvée le Long et moi." Il y a bien sûr beaucoup d'ironie là-dedans. Les deux lascars dérivent donc dans New York en s'arsouillant assez copieusement à la bière et à la tequila. Le Long parle d'abondance, et dans ses propos enflammés, je suis retenu par cette information qui n'est pas sans résonance contemporaine : "Je suis ici au centre du monde. Je suis un Volody-myr, non ?"En note, la traductrice précise que ce prénom ukrainien signifie "celui qui possède le monde". Hélas, Vladimir doit certainement dire la même chose en russe.

Les voilà qui grimpent jusqu'au sommet de l'Empire State Building : "Les gratte-ciel autour de nous brillaient. Cette lumière intérieure me semblait être la braise interne de New York. Et on avait envie d'y rester le plus longtemps possible. Cela arrive dans les Carpates lorsque dans les nuits les plus noires on regarde fixement le feu qui brûle lors de ses derniers instants. Il y a tant de choses qui s'y passent !" Ces mots signaient la fin de la quatorzième section de ce texte, et le quinzième enchaîne directement sur ce thème du feu : "Puis tout ce feu a migré sur les tableaux du Long. Il les ressortait un à un  de sous le fatras et les jetait au sol devant moi. Ceux qui étaient encadrés étaient posés dans tous les endroits où ils pouvaient être visibles. Il s'est avéré qu'il avait des dizaines de tableaux encore inachevés, mais déjà respirant le feu." Tous ces tableaux sont entassés dans un atelier minuscule, au 12e ou 13e étage (Yuri n'est pas très sûr de lui sur ce coup-là) du Flatiron Building , l'immeuble "fer à repasser", le plus ancien gratte-ciel de la ville, dit-il, élevé l'année de naissance de sa grand-mère Irena Skotchdopol, c'est-à-dire en 1902. Il dit au Long qui lui balance sous les yeux des dizaines de tableaux qu'il avait fini par trouver la forme qu'il cherchait : "Je n'étais pas certain de le penser, mais je ne pouvais pas dire autre chose. Dans tous les cas, je savais maintenant comment il vivait au milieu de ces feux et à quel point cela le brûlait."

Est - Ouest. Je ne peux m'empêcher de mettre en parallèle ce moment de la dérive nocturne des deux ukrainiens autour de ce thème du feu avec un passage du livre de Robert Bober que j'ai évoqué récemment dans Central ParkPar instants, la vie n'est pas sûre (P.O.L, 2020). Tout part de cette photo :


Dans son récit, Bober s'adresse toujours à Pierre Dumayet, l'ami disparu : 

"Cette photo, tu t'en souviens,  tu en parles dans Autobiographie d’un lecteur comme d’une image étrange, d’une vision."

C’est à cause du feu que l’on voit à travers la fenêtre que j’ai pris cette photo. C’était pendant mon tournage en Pologne à Przysucha (Pshiskhe en yiddish) situé à quelques kilomètres de Radom, ville d’où mon père était originaire. Selon un recensement fait en 1921, demeuraient là 2 153 Juifs sur une population totale de 3 238 habitants. Dans ce shtetl qui fut un des hauts lieux du hassidisme, les vitres de la vieille synagogue étaient brisées et la porte cadenassée. Et bien évidemment vidée de ses Juifs.

Il était assez tard dans l’après-midi, et bien qu’au début de l’hiver, il y avait un beau soleil couchant. Prenant un peu de recul pour voir comment je pourrais filmer cette synagogue en intégrant dans l’image les quelques maisons qui l’entouraient, j’ai brusquement vu ce feu. Un feu que les membres de l’équipe de tournage, à qui je l’avais aussitôt signalé, ont vu tout comme moi. Un feu persistant, mais qui, curieusement, ne gagnait pas la maison bien qu’elle fût en bois. Nous n’avons pas filmé le feu, mais j’ai pris cette photo. » (C'est moi qui souligne)

L'explication vient ensuite, tout à fait rationnelle : c'est le reflet du soleil couchant dans les branches d'un arbre agité par un vent léger que Bober avait photographié, un "incendie de soleil". Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Les Récits hassidiques avaient donné aux deux amis l'envie de lire Gog et Magog, également de Martin Buber. Ce livre étant devenu introuvable en librairie, Gallimard leur en avait fourni quelques exemplaires non découpés. « Les personnages principaux de ce roman, deux Rabbis, vivaient en Pologne à l’époque des guerres napoléoniennes. L’un, Yaakob Yitzhak, que l’on appelait « Le Voyant », à Lublin. L’autre, qui s’appelait également Yaakob Yitzhak et qui était surnommé « Le Juif », à Pshiskhe, la bourgade du faux incendie.

À la page 260 de ce roman, on lit ce texte (ça se passe à Pshiskhe, et il s’agit d’un jeune hassid dont le grand-père habite une maison située tout près de la synagogue) :

Et Robert Bober de poursuivre : « Lorsque nous sommes allés à Genève pour parler de Gog et Magog avec le Grand Rabbin Safran (celui dont au début de cette lettre j’ai reproduit une page par lui annotée), curieux de sa réponse, nous lui avons montré la photographie de « l’incendie », et mis en regard ce texte de Martin Buber. Très intéressé, il m’avait demandé ce qui m’avait conduit là. Lui répondant un peu rapidement : le hasard, et avant que je puisse lui en dire plus, il m’a regardé avec un grand sourire : « Ah ! pas le hasard, c’est la providence.  »

Nous verrons bientôt un autre exemple de hasard/providence.  

mardi 11 juin 2019

Emporter le feu

« Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterais-je ? J’aimerais emporter le feu… »
Jean Cocteau


J'ai enfin terminé Les Furtifs il y a quelques jours. Il m'a donc fallu presque un mois pour parcourir les sept cents pages de ce que je ne crains pas d'appeler un chef d'oeuvre. Cela pourrait sembler paradoxal : si c'était si bon, si fort, pourquoi autant de jours ? Il est tant de livres passionnants, que l'on dévore en une ou deux nuits, que l'on ne parvient à quitter qu'au seuil de la plus noire fatigue, surtout dans la littérature dite de genre, science-fiction, polars, qu'on pourrait être sceptique devant cette longueur de temps. Et pourtant ces livres sont rarement des chefs d'oeuvre, leur souvenir s'évapore le plus souvent très vite au soleil dru des semaines. Le chef d'oeuvre est plus rétif, demande une acclimatation, exige de la patience. C'est un alcool fort aussi qu'on instille à petites doses. L'univers qu'il arpente est si singulier, sa langue si neuve, qu'il demande une attention que l'on n'a plus beaucoup l'habitude d'accorder.

Mais si Damasio a pris autant d'importance pour moi, c'est qu'il est venu aussi s'inscrire dans le prolongement de mon interminable enquête. Il est venu rencontrer le cinéma d'Adolfo Arrietta et la poésie de Gérard Macé. Par le jeu du feu, un triangle s'est formé dont les trois pointes sont Flammes, le film tourné en 1978 dans un petit château proche de Graçay dans le Cher (et je reviendrai sur cette proximité qui fait sens également), Bois dormant, un recueil de poèmes en prose publié en 1983, et donc Les Furtifs, roman dont la genèse aura pris quinze ans à son auteur. Les échos entre ces trois oeuvres sont nombreux, j'en évoquerai quelques-uns ici.

Difficile ceci dit de parler d'un film que très peu de gens ont sans doute vu. Résumons donc grossièrement en reprenant le propos de Philippe Azoury*  :
"(Arrietta) réapprend ses chers thèmes, l'angélisme, le jeu et le travestissement, le fétiche et la pyromanie propre au désir, mais choisit de situer ce monde fantasmatique dans le désenchantement d'une vieille demeure à la campagne, un endroit hors du monde et hors du temps, un manoir littéraire et fantomal : une jeune fille (Caroline Loeb) échappe à son père (Dionys Mascolo) en faisant le tour du monde, elle revient, s'enferme chez elle et retrouve ses vieux rêves de petite fille, qui tous tournent autour du déguisement de pompier. En feu, elle appelle les pompiers, en capture un (Xavier Grandes) et s'enferme avec lui durant des jours, jouant et jouant encore."
Flammes (Dionys Mascolo, Eloïse Bennett)

Flammes fait écho au Château de Pointilly, tourné en 1969, où déjà Dionys Mascolo avait le rôle du père. Arrietta confie à Azoury qu'il voulait "affronter ce rapport finalement peu traité entre une fille et son père".

Or, ce rapport père-fille est au coeur du roman de Damasio, j'en veux pour preuve ce résumé d'un lecteur, jmb 33320, sur le site Babelio :
"L'argument de départ est le suivant : Lorca Varèse n'accepte pas de faire le deuil de sa petite fille, Tishka, disparue mystérieusement une nuit, deux ans plus tôt, alors que l'appartement qu'il habitait avec sa famille était pourtant fermé. Il est persuadé qu'elle a rejoint des êtres mystérieux, appelés les furtifs, qui ont pour particularité de se figer (et mourir) si un regard humain se pose sur eux. Sa femme, Sahar, ne supporte plus cet espoir qui l'anime de retrouver Tishka et a préféré se séparer de lui. Pour retrouver sa fille Lorca ira jusqu'à intégrer une branche secrète du ministère de la défense, appelée le Récif, qui s'est donné pour but de chasser les furtifs."**
Examinons un peu le nom du personnage principal, Lorca Varèse***, ou plutôt son prénom, car ici il s'agit d'un prénom, Lorca. Qui n'est pas choisi au hasard évidemment. Comment ne pas penser au grand poète espagnol, victime du franquisme en 1936 ? Or, on note dans la distribution le nom d' Isabel García Lorca, dont Arrietta dit à Azoury, sans que celui-ci ne bronche, qu'elle est la nièce du poète.  Bel exemple de mystification arriettienne, car Isabel Garcia Lorca s'appelle en réalité Isabel Brousseau, c'est une actrice canadienne qui a adopté le nom de Garcia Lorca par amour pour le poète.****

Flammes (Caroline Loeb, Isabel Garcia Lorca)
Dans le film, elle joue le rôle de la préceptrice, Claire. Est-ce là encore un hasard si l'anagramme de Lorca est claro, clair en espagnol ?

Les anagrammes, Damasio lui aussi en joue dans son roman, en particulier avec le personnage du philosophe Varech, à la barbe de lichen, en voie d'hybridation végétale. Dans un débat télévisé face à Gorner, le ministre de l'Intérieur, il rebondit sur la "nécessaire traçabilité des hommes, des actes et des objets" que ce politicien préconise :
"- Tout est contenu dans le mot "trace" au fond, vous avez raison. Osons donc la nomomancie. Avec le mot "trace", on touche au coeur de ce que gouverner-comme-un -Gorner, j'ai envie de dire : comme un goret du Pig Data...
- Je vous en prie ! Ne jouons pas à ces jeux ! Les Français méritent mieux que des insultes de comptoir !
- ... au coeur de ce que gouverner veut dire. (Varech prend son dé et le jette sur la table. Il fait mine de regarder le résultat.) Car trace donne d'abord caret, tiens, du fil de chanvre qui servait à fabriquer les cordages pour la marine. Une trace n'est rien seule, elle ne prend de valeur que tressée, reliée. (il relance son dé, les journaleux hallucinent). Reliée par une carte, deuxième anagramme, hum... La carte est en effet la trace mise en ordre et en série, reliée par classe de nuages, corrélée par affinités. Les cartes sont les mises en sens et en scène des traces que nous laissons. Elles sont l'outil princeps de vos pouvoirs commerciaux, militaires ou cognitifs. On en cartographie jamais que ce qu'on projette de s'emparer, de coloniser puis d'exploiter, n'est-ce pas ? Tracé nous livre, c'est très joli je trouve, écart si on l'écrit à l'envers. Et c'est bien cet envers, cet écart, l'envers de la moyenne ou de la norme qu'on voudrait lui appliquer, auquel on voudrait le ramener. Sauf qu'au fond, chaque acte individuel est par définition un écart dans la nébuleuse des données. [...] Trace, c'est aussi acter et crate. Le crate de démocrate ou de ploutocrate, le vôtre - le crate qui signifie "pouvoir" en grec. Et acter parce que ce crate est précisément le premier dans l'histoire humaine à considérer et à exploiter directement la liberté individuelle, qu'elle se contente de favoriser et d'acter, comme la source même de son pouvoir. La société de la trace est une société qui a précisément un besoin absolu de notre libre arbitre afin d'en collecter les traces et d'en nourrir ses dispositifs d'aliénation maximale. Qui a d'abord et chaque jour besoin de savoir ce qu'on désire et ce qu'on aime, au plus profond de nos intimités, pour nous faire des propositions qu'on ne saura, qu'on ne pourra plus refuser. Trace, caret, carte, écart, crate, acter. Tout est là... Le tour est fini." (p. 616)
Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais elle est essentielle au propos, et résume bien par ailleurs la position politique de Damasio, dont Varech est en quelque sorte un des porte-parole. En ce qui concerne les cartes, on remarquera leur présence dans Flammes, avec cet atlas que consulte Pascal Greggory, sans que l'on voit de rapport direct avec l'intrigue. Il s'attarde plus particulièrement sur l'Amérique du Sud,  en suivant du doigt la cordillère des Andes, et en terminant par un gros plan sur le lac Titicaca.



Sans doute y a-t-il là autre chose à décrypter, mais j'y échoue du moins pour l'instant .

J'en finirai provisoirement (il y a encore tant à dire) en convoquant la postface de Jean Roudaut à Bois dormant, où l'on va voir que le poète Macé suit une logique proche de celle du philosophe Varech. Que nous dit-il en effet ? Tout d'abord que "nous sommes frappés de somnolence comme "la belle au bois dormant" et laissons la stérilité gagner notre langage." Les poèmes de Gérard Macé reposent sur un "semis de rimes". "Le travail sur les phonèmes, précise Roudaut, permet des effets de concaténation verbale : un mot en appelle un autre, et le texte semble fait de glissements, de lapsus. De l'un à l'autre terme s'établit une chaîne, qui tracte le souvenir. (...) Il importe de faire revivre les "mots dans les mots momifiés" (...) dans Les balcons de Babel, une recension distante est faite de ces similitudes formelles :"sirène sereine  rima mari         bribes de scribe        ragots d'argot      nulle lune     affirme frimas    et singe signe       maigre magie."

Le château de cartes, in Flammes (Caroline Loeb, Pascal Greggory)
 __________________________
 * Ces lignes appartiennent à l'introduction intitulée "Un ange passe", titre que j'ai repris pour mon billet du 17 mai. Or, je me suis avisé un peu plus tard que le poème qui suit Bois dormant (lequel donne donc aussi son nom au recueil tout entier), La mémoire aime chasser dans le noir, commence ainsi : "Un ange passe, et pendant que les conversations se taisent autour de la table, il revient accompagné de son jumeau, les ailes collées par la poussière et la sueur."


** Significativement, ce lecteur a adopté la même posture de lecture que moi :
"Habituellement je lis assez vite un roman qui me happe. Ici, au contraire, j'ai dû m'astreindre à prendre tout mon temps pour tenter de saisir le maximum de ses fulgurances. Et j'ai adoré ça ! "

*** Le nom Varèse mériterait également une exégèse : qu'il désigne un des plus grands compositeurs du XXème siècle (Edgard Varèse) n'est pas anodin, dans le cadre d'un roman accordant autant d'importance au son.

**** Autre mystification : je lis partout sur le net (voir IMDb, par exemple) qu'elle serait née en 1967, ce qui voudrait dire qu'à l'époque de Flammes (1978) elle aurait eu 11 ans, pas mal pour jouer une préceptrice...

lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :


Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :


On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."


"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.


Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.


Mais Tanya refuse :


Quinlan est un homme fini, et il le sait. 


Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
___________________
* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.

vendredi 1 juin 2018

Quelque part un livre répond à votre quête

"Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir, à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité."

Christiane Taubira, Baroque sarabande, Philippe Rey, 2018, p. 172. 

Du 16 avril, dont j'essaie de rendre compte, au 1er juin, de naguère à aujourd'hui, l'Attracteur étrange joue à complexifier la trame : aux thèmes qui émergèrent alors, il en superpose au moins un autre, dont on s'aperçoit qu'il y était logé en puissance. Le feu triplement désigné met en lumière une substance née de l'obscurité de la terre, le champignon. Le feu et la fonge.* En ira-t-il de même pour le second thème apparu le 16 avril ? Je n'en sais rien encore.
Ce second thème c'est le livre, les livres. Lui aussi triplement annoncé. Lui aussi inauguré avec Truffaut, pour qui la littérature était vitale. Serge Toubiana écrit qu'il la prend à bras-le-corps : "Il l'aime et la respecte, car elle lui a sauvé la vie pendant son enfance." L'enfant brûlé est toujours là, qui n'a survécu à la brûlure de la solitude et de l'abandon que par la fréquentation acharnée des livres. Le seul film de science-fiction qu'il tournera (il n'affectionnait pas le genre, il l'avouera sans difficulté) sera Fahrenheit 451, parce qu'il a été attiré lors d'une conversation, en 1960, par  ce roman dystopique de Ray Bradbury où les pompiers n'éteignent plus les feux mais brûlent les livres car ceux-ci ont tous été interdits. C'est dire aussi que d'emblée voici nos deux thèmes assemblés, feu et livres, que Truffaut se plaît à filmer, livres s'embrasant, remarque Bernard Benoliel, comme des films nitrate, dits aussi "films flamme" (ceux qu'Henri Langlois conserve dans sa cinémathèque).


Le même Benoliel s'attarde dans son article sur la scène de la vieille dame qui choisit de mourir au milieu de ses livres en feu. Le héros du film, le pompier Montag (Oskar Werner), "hébété, reste longtemps à la voir flamber, au risque d'y passer à son tour - et Truffaut d'étirer ce plan de regard par un ralenti. Parce que se rejoue pour lui, sur un mode spectaculaire, la scène ancestrale de l'enfant brûlé ? Juste avant, dans le grenier de la old lady, il a subtilisé "au hasard" un livre sur Gaspard Hauser, celui que l'on surnommait en son temps l'orphelin de l'Europe, bâtard demeuré célèbre pour ses origines à jamais mystérieuses."**


Autre orphelin de Lost, encore plus que Ben Linus (car il a perdu, lui, père et mère) : Sawyer. Bad boy, exécrable individualiste au début de la série, mais qui ne va cesser de s'améliorer tout au long de l'histoire. Dans l'autre épisode visionné le 16 avril, le neuvième de la cinquième saison (Namasté), nous le retrouvons en 1977 chef de la sécurité au village des Autres. Jack, de retour sur l'île, lui rend visite dans le bungalow où il vit depuis trois ans avec Juliet. Sawyer, assis dans un fauteuil, est en train de lire (c'est le seul grand lecteur, et même lecteur tout court, de tous les personnages de la série). Comme Jack lui demande ce qu'il compte faire au sujet de Sayid, qui vient d'être emprisonné, Sawyer dit qu'il y réfléchit, s'attirant ainsi une remarque ironique de Jack : "Vraiment ? J'aurais juré que tu lisais un livre". Il encaisse, sourit et commence par dire qu'à ce qu'il paraît Winston Churchill lisait un livre tous les soirs pendant le Blitz (le bombardement allemand sur Londres en 1940) : "Il paraît que ça l'aidait à réfléchir." La critique cinglante suit : Jack, quand il était le leader du groupe, ne réfléchissait pas, il se contentait de réagir. Et beaucoup de gens sont morts. Le leader maintenant c'est lui, Sawyer.


Troisième volet du lire, avec Bondrée, un roman noir d'Andrée A. Michaud, que j'avais acheté le 7 avril, en grande partie pour son titre (mais aussi parce qu'il se déroulait à l'été 1967), titre qui me rappelait bien sûr Le retour de la bondrée d'Aimée de Jongh, qui avait pris place dans plusieurs figures symboliques avec Tiens ferme ta couronne, le roman de Yannick Haenel. Or, cette bondrée n'avait absolument rien à voir avec le rapace apivore de la bande dessinée, ce que les premières lignes de l'ouvrage indiquaient d'ailleurs on ne peut plus clairement :
"Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l'abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d'une déformation de "boundary", frontière."
Je dois dire tout de suite que loin d'être une déception, ce fut une chance que cette confusion autour du nom "bondrée" : sans cet appel du vocable, je ne l'eusse sans doute pas acheté. Et cela aurait été dommage, car ce roman à plusieurs voix mais sans aucun dialogue, basé sur la disparition de jeunes adolescentes délurées, est remarquable non seulement par son climat toxique (ça c'est le principe du thriller) mais aussi par la poésie sombre de ces grandes forêts canadiennes qu'il sait distiller tout au long du drame. Et puis j'aurais raté ce passage sur les livres :
"En voyant Larue descendre de la voiture, il s'était senti soulagé d'un poids. Avec Cusack***, il demeurait enfermé dans sa vision de flic, alors que Larue venait d'un autre monde, celui des livres, qui réfléchissait le réel avec une acuité différente, prenant une petite parcelle de cette réalité pour la mesurer à l'aune d'un tout ne résidant que dans la somme de ses parties. C'était ce qu'il devait faire aussi, observer Boundary comme le microcosme d'une humanité ne variant pas. En principe, il aurait dû respecter les règles et engager un interprète, mais il ne voulait personne d'autre que ce Larue dans cette enquête, quitte à le payer de sa poche si l'administration protestait." (p. 213)

De ces deux thèmes, feu et livres, on va voir qu'une autre figure allait émerger.
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* Et par une de ces malices du hasard que nous connaissons bien, il se trouve que le cinéaste dont l'oeuvre est le point de départ de toute cette enquête contient à la racine de son nom le diamant noir  des champignons, autrement dit la truffe. Fruit de la rencontre entre un arbre, dit « arbre truffier » (chêne, hêtre, tilleul, frêne, charme, noisetier…) et un champignon ascomycète ectomycorhizien, qui vit au contact des radicelles de l’arbre. Ce sont les excroissances produites par le champignon qui s’appellent les truffes. Une de ces rencontres au coeur du livre d'Anna Tsing (de même le matsutake est le fruit de la rencontre avec les pins tordus des forêts de l'Oregon).

** Sur Gaspard Hauser, voir aussi le film de Werner Herzog. J'en ai parlé ici.

*** Ces forêts situées à la frontière du Maine et du Québec nous rappellent bien sûr les forêts de l'Oregon à l'autre bout du continent nord-américain, mais ce nom aussi de Cusack (le policier accompagnant le sergent Michaud qui conduit l'enquête) évoque celui de Cyril Cusack, l'acteur irlandais qui incarne le capitaine des pompiers dans Fahrenheit 451.


mercredi 30 mai 2018

Devenir du feu pour te plaire davantage

Le 8 octobre 2014, la Cinémathèque française inaugurait une grande exposition consacrée à François Truffaut, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984. Le 18 avril dernier, ayant rapporté de la médiathèque le catalogue édité à cette occasion, je suis particulièrement retenu par un texte du critique  Bernard Benoliel intitulé La peau et les os, et qui commence par cette affirmation : "Volontairement et visiblement, François Truffaut a placé son oeuvre sous le signe de l'embrasement (...)" Suit une liste d'exemples que je ne reproduirais pas ici, liste qu'on pourrait allonger, dit-il, ou "tout résumer par la déclaration d'Anne à Claude" (dans Les Deux Anglaises et le Continent) :" Je voudrais devenir du feu pour te plaire davantage." "L'embrasement, précise Benoliel, comme figuration évidente, irrésistible, spectaculaire de l'amour, vu comme un feu de prairie ou le feu aux poudres." J'avoue n'avoir jamais vu Les deux Anglaises, ni au cinéma ni à la télé, et je veux alors combler cette lacune à l'occasion de la rédaction de cet article, mais hier je ne le trouve pas dans les rayonnages de la médiathèque (et après vérification, par malchance, il semblerait bien que ce soit l'un des rares Truffaut qui ne soient pas au catalogue).
Mais rien n'est tout à fait perdu, car la réplique que je cherche se trouve par bonheur dans une bande-annonce du film (à 1 : 24).


Selon Benoliel, il existe un autre embrasement, plus intime et en quelque sorte invisible, parce qu'il "figure moins le désir qu'une perception à jamais traumatisée de soi." Un indice en serait donné par un plan bref sur la table de nuit de Bertrand Morane (L'homme qui aimait les femmes) où l'on peut deviner le titre d'un roman de Stig Dagerman, L'enfant brûlé.
A la question : qu'est-ce qu'un enfant brûlé ? Benoliel propose l'exemple de Plato dans La Fureur de vivre, un orphelin qui dort avec un revolver sous son oreiller. "Pour Truffaut aussi, si épris des films de Nicholas Ray, c'est un enfant un peu ou beaucoup abandonné, ignoré, qui n'y paraît pas, mais presque cramé au fond de n'avoir pas été chauffé par un premier regard qui manquera toujours à l'appel : Antoine Doinel, en mal de "foyer" dans Les Quatre Cents Coups, Adèle Hugo, "née de père complètement inconnu" (L'Histoire d'Adèle H.) C'est un enfant qui grandit avec ses blessures, solitaire et séduisant, voleur et vengeur, suicidaire et révolté, qui a "la peau dure" et cicatrice à force : "Toutes ces marques sur son corps sont comme des récits de bataille" (le professeur Pinel à propos de Victor, l'"enfant sauvage" de l'Aveyron."

Ce 16 avril, je suis dans la saison 5 de Lost. Et il se trouve que l'épisode de ce jour, épisode 10, Le prisonnier, tourne beaucoup autour de la figure d'un autre enfant brûlé, Benjamin Linus. Emily, sa mère, a accouché de Ben à seulement sept mois de grossesse dans une forêt près de Portland en Oregon*, alors qu'elle faisait une randonnée avec Roger, son mari. Elle meurt ensuite dans ses bras. Roger ne cessera plus de tenir Ben comme responsable de la mort de sa mère. De ce malheur, et de la faute imputée injustement à l'enfant, découleront de terribles événements. Dans cet épisode 10, Ben fera intervenir le feu de manière très concrète en précipitant un van incendié sur une des maisons du village de l'Initiative Dharma.


Enfin, comment ne pas mentionner cette animation autour du feu auquel j'assistais ce même 16 avril à Saint-Marcel, au musée d'Argentomagus  ? Olivier Bruère, du service éducatif, nous montra comment les hommes de la préhistoire avaient inventé le briquet à percussion en frappant un morceau de marcassite avec un éclat de silex au-dessus d'un petit tas d'amadou (chair d'un champignon, l'amadouvier,  Fomes fomentarius, poussant sur les arbres - on a d'ailleurs découvert un morceau d'amadou dans le matériel d'Ötzi, cet homme de l'âge du cuivre, retrouvé en 1991 parfaitement conservé dans un glacier à la frontière austro-italienne). Après quelques essais infructueux, Olivier avait réussi à  enflammer sa coupelle. Un instant - le jaillissement du feu - qui a toujours la saveur du miracle.

Par trois fois, le feu m'avait été désigné.
Ce n'était pourtant qu'un début.
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* En recherchant l'histoire de Ben Linus, et en particulier ce détail capital de la naissance prématurée dans une forêt de l'Oregon, je ne pus que m'étonner d'une coïncidence avec le seul livre que j'avais acheté la veille à la librairie La Poterne, à Bourges : Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, d'Anna Lowenhaupt Tsing, (trad. Philippe Pignarre), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Dans ce livre, qualifié de très important par Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, Anna Tsing développe toute une réflexion sur le monde d'aujourd'hui à partir de la cueillette d'un mystérieux champignon, le matsutake, qui pousse dans les forêts détruites de l'Oregon, où il est cueilli par des travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines ou immigrés sans papiers, pour être revendu comme produit de luxe dans les épiceries fines japonaises.


Ce livre, je le dois en fait à Nunki Bartt qui eut l'idée de cette petite escapade berruyère (lui-même acheta les Mythologies de Roland Barthes, histoire peut-être de rendre hommage à son homonyme). Et c'est le même Bartt qui m'appela vers midi  pour me signaler qu'Anna Tsing passait au même moment à la Grande Table sur France Culture. Une belle synchronicité pour le coup !



mardi 10 octobre 2017

# 242/313 - Sept feux

Du septième fou aux sept feux.

Sept feux, c'est le dernier texte de L'improbable et autres essais, de Yves Bonnefoy, reçu en présent le 28 novembre 1992. Texte autobiographique en sept parties, où le rêve se taille la part du lion. Il y est question d'une sombre ville natale, qui n'est autre que Tours. Et dans cette ville, d'un édifice un millier de fois traversé : la gare, avec ses grandes figures allégoriques. Rêve, association d'idées, train, nuit, et voici l'Italie qui resurgit :
"Je me souviens d'une arrivée à Ravenne, un soir. Quelques enfants se parlaient d'un compartiment à l'autre, ils revenaient d'un collège de Rimini. L'accelerato était en retard, il s'arrêtait encore de longs moments en dehors des gares. Je regardais à travers la vitre où ne se marquait que la pluie. Et je ne savais plus depuis quand avait commencé le voyage, il me semblait qu'il durait depuis des années, zigzaguant dans la nuit des petites lignes, mais aussi bien dans un arrière-pays imprégné d'une présence absolue, bien qu'il ne me montrât dans ses ombres que les rapides lueurs de quelque maison sur les pentes." (p. 337)
De ce passage émerge déjà l'arrière-pays, qui donnera le titre de l'un des plus grands essais de Bonnefoy, publié en 1972 chez Skira. Mais je veux surtout pour l'heure insister sur Ravenne et Rimini, qui ouvraient le volume d'essais et ainsi le referment, le bouclent sur lui-même.

Dire aussi qu'une première version de Sept feux a paru dans le numéro 2 de la revue L'Ephémère, en 1967, notre année-phare.
Dire encore qu'après la disparition du poète en 2016, parmi les nombreux hommages qui lui furent rendus, et dont je suis loin d'avoir pris entièrement connaissance, se détacha pour moi celui, superbement éclairant, de Patrick Née, qui lui fut demandé par la revue Place de la Sorbonne qui le publia  dans son numéro 7 :
"Yves Bonnefoy nous a quittés au matin du 1er juillet 2016, peu après l’anniversaire de ses quatre-vingts treize ans qui avait eu lieu sept jours plus tôt. La première chose dont je voudrais faire part en cet hommage, en accord avec les amis proches qui n’en furent pas moins que moi les témoins, c’est à quel point son acheminement vers la mort fut son dernier acte de poésie, qui scella d’un sceau de vérité bouleversante tout ce que l’œuvre écrite n’avait cessé de dire poétiquement, ou de penser réflexivement. (...)
Mais c’est l’acceptation de sa propre mort, sue et vécue pendant ses sept dernières semaines d’existence, qui fit de sa fin de vie son dernier acte de poésie, poésie non écrite mais incarnée, selon la plus grande leçon du surréalisme pour lequel il n’est de poésie que vécue, et dont il fut en ce point l’héritier. Il donna à tous ceux, proches et amis qui l’entourèrent alors, un extraordinaire exemple de savoir vivre et mourir." [C'est moi qui souligne]
Ce sept, sur lequel l'auteur n'insiste pas - mais pourquoi le consignerait-il avec la plus grande précision s'il ne lui pas accordait pas, même souterrainement, une vraie importance  ? - ce sept, dis-je, inscrit dans l'extrémité d'une vie toute dédiée à la Présence, en dehors, il faut le préciser, de toute référence théologique, ce sept enfin n'est-il pas le signe fort d'une acceptation de la structure d'un monde, non pas figé dans la symétrie inaltérable de la pierre, mais figuré dans le mouvement d'une flamme toujours en danger d'être soufflée par le vent ?

Je ne fais guère ici que prolonger l'image donnée à la fin de Sept feux, écrit que Patrick Née propose d'ailleurs en exemple du jaillissement continu, chez Bonnefoy, de formes inédites :
"Soulignons d’abord l’émergence, à partir de « Sept feux » (parus au finale d’Un rêve fait à Mantoue, 1967), d’un sous-genre inédit, le récit en rêve, qui modifie profondément le genre surréaliste par excellence du récit de rêve en ne transcrivant plus un fragment onirique au moment du réveil, mais une rêverie éveillée à très haute concentration inconsciente ; lequel donna d’abord lieu à des publications séparées (Récits en rêve, 1987 ; La Vie errante, 1993) avant de s’entrelacer aux poèmes en vers, sans plus de distinction de degré de poéticité, accomplissant ainsi une ultime évolution du poème en prose en notre temps."

Yves Bonnefoy