Continuons l'inventaire des entrées du Journal de Maurice Garçon relatives à Jean Luchaire.
Le 26 octobre 1941, il note que Jean Luchaire a été nommé président de la sacro-sainte corporation de la presse en pays occupé : "C'est un drôle que je connais depuis son enfance, et qui appartient à une famille d'aventuriers peu ordinaires." (p. 481)
On a vu dans l'article précédent qu'il n'était pas tendre avec le père de Jean, Julien Luchaire. Il en remet une couche ce jour-là : "Lorsque vint la belle époque de Genève, il se fit bombarder directement au service de la coopération intellectuelle près la Société des Nations. On y gagnait beaucoup d'argent à ne rien faire qui vaille. [...] Il y a quelques année, après avoir tripoté un peu partout, il se révéla tardivement auteur dramatique et fit jouer avec un certain succès une pièce au théâtre de l’Étoile.*"
Maurice Garçon tire ensuite le portrait du fils, où apparaît la figure de Corinne Luchaire :
Jean Luchaire peut approcher aujourd'hui de la quarantaine. C'est un audacieux sans scrupule. Il y a vingt ans, il engrossa la fille de Lita Besnard, c'est-à-dire la petite fille d'Albert Besnard, le peintre illustre qui dirigea l’École de Rome et celle des Beaux-Arts. La gamine devait avoir seize ans. Il l'épousa et lui fit d'autres enfants. Il se jeta dans le journalisme mais, toujours en marge des combinaisons un peu louches, mena une vie dispendieuse et émit des chèques sans provision dans un moment de dèche. Il fut renfloué par sa fille Corinne. En matière d'amusement, on l'avait fait figurer dans la pièce du grand-père à l’Étoile. Un entrepreneur de spectacles la remarqua et la transporta dans un studio de cinéma où l'on en fit une étoile. Elle a gagné des centaines de mille francs qu'elle n'a pu toucher elle-même, étant mineure, et que le père a dépensés allègrement. Lorsqu'il y a quelques mois, à propos d'un procès, j'ai du visiter l'immeuble où se tient l'immonde bordel de rue de Fourcy, le patron -un monsieur très bien - a voulu me faire voir la qualité de ses relations et m'a dit que parmi les visiteurs de marque qui venaient en curieux, il comptait Jean Luchaire, sa femme et sa fille."
Le 8 décembre 1942, il apprend par les journaux que les Américains auraient fusillé Marcel Sauvage, un écrivain et journaliste, membre du prix Renaudot, qu'il a connu lorsqu'il travaillait à L'Intransigeant, où il faisait, précise-t-il, "des reportages inoffensifs". Et puis, à minuit, Radio-Maroc annonce que Marcel Sauvage n'a pas été inquiété et qu'il est en bonne santé. "J'aime mieux ça pour lui, écrit Garçon. Mais la fausse nouvelle m'a permis de mettre la chose au point et de me cuirasser pour le jour où on me dira que Jean Luchaire et Abel Bonnard ont été exécutés. Pour ceux-là, il n'y aura pas erreur."
Il avait vu juste. Jean Luchaire fut fusillé et Abel Bonnard, écrivain célèbre alors et bien oublié aujourd'hui, académicien, condamné à mort par contumace pour « enrôlement pour l'Allemagne, intelligence avec l'ennemi, participation à une entreprise de démoralisation de l'armée et de la nation » et « atteinte à l'unité de la nation ». En tant que ministre de l’Éducation nationale, nommé par Laval en avril 1942, il appliqua à la lettre les lois antisémites de Vichy en procédant à la révocation de tous les juifs en poste dans l'Éducation nationale, et notamment de l'inspecteur général de l'instruction publique Jules Isaac, auteur des célèbres manuels scolaires d'histoire Malet et Isaac, en déclarant le : « Il n'était pas admissible que l'histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac. »
Luchaire réapparait peu après dans le Journal à la date du 23 janvier 1943. Celui qu'il désigne comme "un aventurier qu'il avait perdu de vue et qui chasse de race" vient le voir chez lui. Il note qu'ils ont dû faire une course ensemble, et qu'il fut emmené dans une voiture conduite par un chauffeur à côté duquel était assis un garde du corps, les deux hommes ayant à portée deux mitraillettes : "Il est évident que le patron ne se fait beaucoup d'illusions sur ce qui peut l'attendre."
: "Sa voie était toute tracée avec la déroute de son pays. Il se jetait dans les bras du copain Abetz devenu ambassadeur des vainqueurs. On l'a bombardé directeur des Nouveaux Temps, président de la presse parisienne. Le pactole roule pour lui. Il est l'un des hommes les plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris. Quand je dis "homme", j'exagère. Il a à peine dépassé la quarantaine et il paraît trente-deux ans à peine. Comment peut-on prendre au sérieux cette espèce de grand gamin qui est venu me voir ce matin ? "
Il achève sa note en disant : "Si les Allemands sont vaincus, il se sait pendu."
Le 19 décembre 1944, Maurice Garçon dîne chez Jean-Jacques Bernard, un homme "fin, distingué, subtil, mesuré, intelligent." Le coup de griffe ne manque pas de suivre : "Il réunit toutes les qualités qui manquent à l'ensemble de sa famille." Sa femme, dont il reconnaît tout de même qu'elle a "un certain esprit", dit à l'avocat : "Nous en avons assez d'être sollicités... Pendant l'occupation, nous étions intouchables et, depuis la libération, nous servons de mascotte." "Tous ceux qui sont compromis, note encore Garçon, sollicitent du mange des certificats de philosémitisme." Et puis Bernard lui rapporte un mot qu'il juge atroce :
Dernièrement, Julien Luchaire, écrivant à un ami à propos de la mort de son fils une lettre qu'il savit devoir être rendue publique, s'est exprimé à peu près ainsi :
- Il est atroce de perdre son enfant, mais il est encore plus atroce d'être le père de Jean Luchaire.
Parole impie. Quelles que soient la douleur et la honte que lui cause son fils, il n'a pas le droit de l'exprimer ainsi. Je préfère cette femme qui est venue me voir récemment, que je savais avoir désapprouvé son mari pendant toute l'occupation et qui, aujourd'hui qu'il est en prison, me supplie de le sauver et lui cherche des excuses.
Le Julien Luchaire est bien responsable de ce qu'a fait son fils. Il l'a élevé dans des sentiments de déplorable moralité et ne l'a préparé qu'à être un aventurier. Je soupçonne que, dans son mot cruel, il y a une recherche d'excuse pour lui-même. En se faisant plaindre, il tente de faire oublier ses fautes." (p. 1010)
De fait Jean Luchaire, à cette date, n'est pas encore mort. Il est à Sigmaringen, en fuite avec toute la clique collaborationniste. Et c'est de là-bas qu'il va parler deux jours plus tard, le 21 décembre, en ne faisant qu'aggraver son cas : "Ce soir, Luchaire a parlé d'Allemagne. Il est ignoble et triomphant. Il parle comme au nom de la France, menace de représailles les magistrats qui font des victimes, grince sa vengeance. Voilà le traître complet et indiscutable, à vomir."
La dernière entrée est datée du 1er mai 1945. Maurice Garçon y rapporte des histoires sur ce qui se passa à Sigmaringen, qu'il tient des détenus de Fresnes qu'il va visiter. Luchaire faisait partie d'un groupe avec Brinon, Déat, Darnand et Bridoux, qui avait crée le "Comité gouvernemental des intérêts français", auto-proclamé gouvernement de la France et avisant, de ce fait, les Allemands qu'ils étaient les maîtres des 180 milliards dont la France était créditrice au clearing institué sous le gouvernement de Vichy. Les Allemands, note Garçon, acceptèrent le principe et donnèrent un peu d'argent, dont le Comité vécut, créant aussi un journal, La France, quotidien qui parut du 26 octobre 1944 au 29 mars 1945. Le Comité obtint aussi que le château et le parc de Sigmaringen soient reconnus terre française. A ce titre, on ouvrit un registre d'état-civil où le premier acte fut de consigner la naissance de Florence Luchaire, autre fille de Luchaire. "On inscrivit aussi l'acte de décès de la mère d'Abel Bonnard. La pauvre vieille qui avait plus de quatre-vingts ans avait suivi là-bas son fils."
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* Altitude 3200, représentée en 1937 au Théâtre de l’Étoile. Corinne Luchaire y jouait sous le pseudonyme de Rosie Davel. On trouvait aussi au générique Odette Joyeux et Bernard Blier.

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