Je m’égarai en forêt très obscure
De la voie droite que j’avais suivie.
L’Incendie, 2011, huile sur toile, 180 x 250 cm.
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| La photo de l'expo grenobloise |
L’Incendie, 2011, huile sur toile, 180 x 250 cm.
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| La photo de l'expo grenobloise |
J'ai terminé l'article précédent Fante/Dante sur cette coïncidence spatiale : l'évocation du lac gelé, le Cocyte infernal de la fin de l'Enfer de Dante jouxtant l'annonce d'un billet de la revue en ligne Terrestres consacré à un livre sur les glaciers. J'avais cité un passage de l'auteur, Jean-François Delhom, photographe, philosophe et glacio-spéléologue, où l'on pouvait lire ceci : "Je ne m’intéresse pas aux panoramas, situations panoptiques où le point-de-vue est le même pour tous ceux qui viennent occuper ce centre, quelques fois standardisé par une table d’orientation, ou marqué du symbole « protecteur » du drapeau ou de la croix. Je m’intéresse à cette aptitude qu’est le regard, lequel requiert tantôt que l’on s’approche, tantôt que l’on prenne du recul, rarement que l’on surplombe." Ces mots sonnaient de façon familière à mes oreilles, j'avais en somme déjà entendu ça quelque part, et ce quelque part je sus vite où il se tenait : au sein de Mon année dans la baie de Personne, le grand oeuvre de Peter Handke, que j'ai évoqué dans Nés un 6 décembre. Je retrouvai rapidement le passage précis qui m'importait :
"Depuis mes années passées dans les vignobles, d'où l'on voyait Vienne, les collines de la forêt viennoise et la plaine pannonienne qui s'étendait à l'infini, j'avais gardé un sentiment de malaise devant tout panorama, tout belvédère (la rue où j'étais locataire à Sievering s'appelait d'ailleurs "Bellevue"). Parfois, quand je restais longtemps à regarder ce spectacle, je partageais, toutes à la fois, les souffrances, les crispations et les agonies qui avaient lieu au-dessous, dans les chambres de l'hôpital, et je comprenais ce voisin qui, durant les mois d'hiver, voyait dans les rangées des vignes nues montant et descendant devant sa baie panoramique les croix d'un cimetière (...). (p. 186)
Les panoramas sont tellement choses courues, qu'il est singulier de rencontrer presque dans le même moment deux contempteurs du phénomène. En définitive, c'est Fante/Dante/Handke qui aurait dû faire titre, fameux tiercé. Les choses auraient pu s'arrêter là, mais le lendemain matin l'attracteur étrange ne laissa aucun répit. Ce fut tout d'abord cette émission nullement cherchée mais qui s'afficha à l'instant exact où j'allumai la télévision le 11 décembre :
L'empreinte des glaciers : ce que montrait le documentaire de Michael et Rita Schlamberger, je le retrouvais le même jour dans l'entretien publié dans Télérama avec le géochimiste Jérôme Gaillardet. Pas un inconnu pour moi, car j'avais lu son formidable essai, La Terre habitable ou l'épopée de la zone critique fin octobre (et j'avais d'ailleurs prévu dès ce moment-là de lui consacrer un article). Ce qui m'avait diablement passionné dans son approche c'est tout d'abord une définition renouvelée du "vivant", qu'il reprend dans l'entretien : "L’écologie se focalise sur les vivants, on parle d’ailleurs beaucoup des « penseurs du vivant », alors que nous devons penser un tout, un système-Terre où s’associent des vivants et des non-vivants. Et qu’entend-on, au juste, par « vivants » ? Pour moi, les roches sont vivantes. Elles sont animées, elles se forment et se déforment. Elles respirent non pas de l’oxygène mais du gaz carbonique, comme l’a montré un immense savant, Jacques-Joseph Ebelmen (1814-1852). C’est l’une des transformations majeures qui rendent la Terre vivable : les roches de la croûte terrestre absorbent le CO2 de l’air que les volcans y injectent et le transforment, sous forme de roches sédimentaires. Les falaises du Vercors, ou les calcaires avec lesquels sont construits les plus beaux bâtiments de Paris, contiennent un air atmosphérique que nos lointains ancêtres, primates, dinosaures, ont respiré… L’altération des roches purifie l’air des rejets volcaniques mais elle donne aussi naissance à la poussière, à l’argile de nos terres. Et cette transformation libère les nutriments chimiques sans lesquels nous ne pourrions vivre — calcium, potassium, phosphore, etc."
Et, un peu plus loin, à cette remarque du journaliste : "Un fleuve est une montagne en mouvement, écrivez-vous…" Il répond : "Cette image m’est venue lors d’une visite à la Fondation Luma, à Arles [composée d’usines ferroviaires rénovées et d’une tour conçue par l’architecte Frank Gehry, ndlr]. Dans les anciennes halles SNCF, le sol est fait de terre battue. J’étais avec l’anthropologue et philosophe Bruno Latour, à qui j’ai dit : « Ce sol, ce sont des poussières glaciaires, provenant des Alpes et apportées par le Rhône. » Un géologue qui a l’œil entraîné reconnaît immédiatement un matériau produit par des glaciers : c’est très fin, semblable à de la farine. Les glaciers sont un des meilleurs agents de broyage, rien ne leur résiste ! Quand on étudie l’Amazone par exemple, on voit que 90 % des sédiments transportés par le fleuve vers l’Atlantique proviennent des volcans de la cordillère des Andes, de l’usure des montagnes, à des milliers de kilomètres. Lorsqu’on marche dans la boue du delta, on piétine les Andes pulvérisées. "(C'est moi qui souligne)
Le jour suivant, le 12 décembre, le nouveau numéro de Télérama s'ouvrait avec un entretien avec la glaciologue Heïdi Sevestre. Où l'on peut lire notamment ceci :
"En quoi les glaciers sont-ils indispensables à la vie sur Terre ?
Aux yeux des scientifiques, ce sont des baromètres du climat. En voir un reculer, ce n’est jamais de bon augure. Cela veut dire que quelque chose cloche au niveau des températures et des précipitations. Mais ils ont aussi une autre fonction : ce sont parmi les meilleurs châteaux d’eau sur Terre. Pendant la saison chaude, leur fonte donne de l’eau douce qui nous est fournie gratuitement. C’est quand même magique ! On utilise ces sources pour produire de l’électricité ou pour irriguer les champs. Pensons au Rhône, par exemple, qui est alimenté par des glaciers. Ce fleuve dessert le plus grand bassin agricole en France et refroidit les centrales nucléaires installées dans la vallée."![]() |
| Peter Handke |
"A la vue des terrasses étagées dans la région rocheuse se transmirent à lui les secousses avec lesquelles le glacier s'en était retiré jadis, jusqu'à disparaître complètement, tant étaient basses les montagnes d'Ecosse. Tout cela s'était produit de manière invisible. Mais il fallait bien que quelqu'un l'ait vu, de ses yeux, cela se sentait encore ? De quelle sorte d'yeux ? Une de ses chansons s'appelait "Je cherche le visage que tu avais avant que le monde ne soit créé." (p. 310-311)
Relisant Demande à la poussière sous l'angle des références religieuses qui parcourent son second chapitre, je ne m'attendais pas à retrouver Dante et sa Divine Comédie. A vrai dire, je ne suis pas certain que Fante lui-même ait consciemment voulu cette connexion. L'imagerie traditionnelle de l'enfer étant plutôt associée à une rôtissoire, Bandini, son narrateur, doit signifier simplement par là qu'il est prêt à attendre un temps indéfini. Cependant il ajoute "jusqu'à ce que Dieu me foudroie". Et là on peut se remettre à douter. Car qui trouvons-nous au neuvième cercle de l'enfer, bloqué dans le lac gelé ? Lucifer, l'ange rebelle déchu, précipité par Dieu dans l'abîme, ainsi que Luc le rapporte dans son évangile : soixante-dix disciples reviennent vers Jésus avec joie en disant : "Seigneur, même les démons sont sous nos ordres, en votre nom." "Et il leur dit :/ Moi, je fixais le Satan, l'Adversaire /comme un éclair tombé du ciel."(10, 18)
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| La chute de Lucifer, Gustave Doré |
« Dites-moi, vous qui serrez si fort vos poitrines »,
leur dis-je, « qui êtes-vous ? » Ils tournèrent le cou ;
et quand ils eurent redressé leurs visages,
leurs yeux, qui n’étaient mouillés qu’au-dedans,
ruisselèrent sur leurs lèvres ; le gel durcit
les pleurs entre eux, et les referma. (Enfer. 32, 43-48)
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Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, 1861, Gustave Doré, Huile sur toile, 3,15 x 4,50 m, Bourg-en-Bresse, Musée du monastère royal de Brou Dante et Virgile parviennent au fond de l'entonnoir infernal, au centre de la terre, et devant eux se présente Lucifer, gigantesque et horrible, porteur de trois têtes et de deux grandes ailes sous chacune des têtes produisant un vent glacé. "Lucifer, écrit Jacqueline Risset (dans son Dante écrivain ou l'intelletto d'amore), est vraiment un moulin à vent, à la fonction réfrigérante. Les six yeux produisent des larmes, qui coulent le long du corps, mélangées à la bave sanguinolente qui sort des trois bouches, occupées à dévorer chacun un damné : ce liquide est aussitôt gelé par le vent des ailes, et va former la glace qui tapisse l'Enfer."
"Production mécanique, répétitive, poursuit Jacqueline Risset (les larmes de Lucifer sont parodies de vraies larmes ; sécrétions corporelles incontrôlées, elles indiquent la qualité inconsciente et paralysée du désespoir de l'Ange tombé), elles contribuent, par ce cycle qu'elles alimentent, à une définition du mal comme activité industrielle dans l'acception de répétitivité immuable, et morte (antithèse de la joyeuse créativité naissante qui préside à l'animation divine du Paradis)." Pour en finir (provisoirement, je ne suis pas encore au bout du second chapitre du roman de Fante), l'attracteur étrange avait placé la fin de l'article précédent en regard d'un site de la colonne Autres sentes, dont le nom ne pouvait pas mieux s'inscrire dans la perspective de l'Enfer glacial : L'article de la revue Terrestres intitulé La chair des glaciers est signé par Jean-François Delhom, auteur d'un livre Glace : dans le ventre des glaciers, aux Éditions Favre, 2023, dont des extraits sont ensuite donnés, accompagnés de quelques très belles photographies. "Je ne m’intéresse pas aux panoramas, situations panoptiques où le point-de-vue est le même pour tous ceux qui viennent occuper ce centre, quelques fois standardisé par une table d’orientation, ou marqué du symbole « protecteur » du drapeau ou de la croix. Je m’intéresse à cette aptitude qu’est le regard, lequel requiert tantôt que l’on s’approche, tantôt que l’on prenne du recul, rarement que l’on surplombe. J’aime pouvoir faire demi-tour, changer de programme. Ma destination n’est pas un but mais un prétexte. Je n’ai pas besoin d’atteindre ma cible, je n’ai pas de cible. Je suis celui qui louvoie, je suis celui qui s’attarde." Léonard Cornuz dans le “moulin principal” du Glacier de la Plaine Morte. 29 novembre 2020.
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"Agitant à peine l'air léger, de son aile et de sa voix, l'ange la salue pleine de grâce avant que ne vienne le verbe. Avant de la bénir, avant de la bien dire, au moment de la dire, l'envoyé la trouve occupée, saturée par la grâce. Ensuite seulement, le Seigneur s'approche d'elle, réside avec elle. Avant qu'elle n'ait conçu, avant que le verbe ne vienne en elle, avant le langage et le concept, avant la virginité sans tache requise par le verbe et produite par lui, elle, la chair, elle, la mère, elle, la femme, elle, la sensibilité corporelle, vivait pleine de grâce."
Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 219.
Après avoir dérivé sur Booz endormi, il me faut revenir à Michel Serres, à cette invocation de Marie pleine de grâce, à cette anaphore qui ne cesse de retentir dans ce livre de philosophie qui dédaigne de prendre allure de traité (il n'est que de voir la table des matières, nulle numération, nul chapitrage, mais quatre parties comme évangiles, VOILES/BOITES/TABLES/VISITE, sans doute pas par hasard quatre mots de six lettres, et puis une cinquième partie, détachée des autres : JOIE. La citation en exergue provient de TABLES, partie elle-même divisée en cinq : ESPRITS ANIMAUX - MEMOIRE - STATUE - MORT - NAISSANCE).
Mais si je reviens à Serres, c'est pour bifurquer à nouveau, car loin de vouloir entrer en discussion philosophique avec son texte - ce dont je me sens bien incapable - c'est d'accueillir un autre récit, j'ai hésité à dire "un autre poème", qui est mon souci. Dicté par les circonstances, parce que cela m'est advenu dans le même temps. Je vais dissiper rapidement cette obscurité. Il se trouve que j'interviens à la centrale de Saint-Maur, en qualité de bénévole (j'ai évoqué cela dans Maillage d'une étrange logique), et qu'en compagnie de celui qui pilote notre groupe nous nous y rendons depuis plusieurs semaines pour lire un roman à voix haute avec des détenus volontaires. Nous leur en avions proposé deux et c'est Demande à la poussière, de John Fante, qu'ils avaient choisi. Ce roman publié en 1939, je l'avais lu en août 1996, en avais gardé un très bon souvenir (il était préfacé par Charles Bukowski, qui défrayait la chronique à l'époque, ce qui m'avait peut-être mené à Fante), mais le détail s'était largement effrité avec les années. C'était donc pour moi comme une redécouverte.
Or le deuxième chapitre, lu dans la petite pièce austère de la prison, dans le même temps où je replongeais dans l'oeuvre de Michel Serres, me frappa par ses résonances. Le narrateur, une sorte de double de Fante lui-même dénommé Arturo Bandini, vient de débarquer à Los Angeles, bien décidé à s'y affirmer comme écrivain. Reste que pour l'instant c'est plutôt la misère, et il est bien heureux de recevoir dix dollars de la part de sa mère restée dans le Colorado. Une aubaine pour lui qui est en retard de paiement de loyer et qui surtout rêve d'avoir une expérience avec une femme : "J'ai vingt ans, j'ai l'âge de raison, j'ai le droit d'aller écumer les rues en bas pour me chercher une femme. Mon âme est-elle déjà salie, devrais-je rebrousser chemin, un ange veille-t-il sur moi, les prières de ma mère dissipent-elles mes craintes, les prières de ma mère me tapent-elles sur les nerfs ? " Rien que ce petit passage montre les affres que traverse Bandini, le débat intérieur auquel il est sujet, le mélange d'arrogance et de crainte qui le caractérise. Un souvenir plus ancien lui remonte en mémoire, où déjà s'illustrait le combat entre ses désirs charnels et son éducation catholique de fils d'immigré italien : "Une fois, à Denver, il y a eu un soir tout pareil, sauf qu'à Denver je n'étais pas encore auteur ; mais j'étais dans une chambre comme celle-ci, à faire des plans dans le même genre, un vrai désastre d'ailleurs, parce que tout le temps que j'ai passé dans cette autre chambre je n'ai pas cessé une seconde de penser à la Sainte Vierge, vous savez, tu ne commettras point l'adultère et tout ça, et la pauvre fille avait beau se donner beaucoup de mal, à la fin elle secouait la tête tristement et j'ai dû arrêter les frais, mais ça c'était il y a longtemps et ce soir ça ne va pas se passer comme ça."
Et voilà qu'il enjambe la fenêtre de sa chambre d'hôtel et remonte jusqu'en haut de ce quartier de mouise de Bunker Hill, où la poussière "joue les marchands de sable". Il sait qu'il est pauvre et que s'il a fui sa ville natale c'est qu'il espère devenir riche en écrivant un livre, et obtenir enfin l'estime de ceux qui le méprisaient, mais il se flagelle lui-même en pensée, et l'image religieuse est aussitôt convoquée : "T'es un lâche, Bandini, un traître à ton âme, un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes. C'est pour ça que tu écris, et c'est pour ça qu'il serait nettement préférable que tu crèves."
Un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes : le fragment mérite peut-être qu'on s'y attarde deux secondes. A quel épisode fait-il ici allusion ? Celui décrit dans l'épître aux Hébreux (5, 7) où Jésus se retire dans le jardin des Oliviers après la Cène et verse des larmes de douleur en pensant à la Passion prochaine ? Mais précisément, il est dit que Jésus se retire, il est seul alors et nul menteur dégonflé n'assiste à sa souffrance. Est-ce alors ce moment avant la résurrection de Lazare, où Jésus voit Marthe et les Judéens pleurer, et où ce qui suit est le verset le plus court du Nouveau Testament : Jésus pleure (11, 35) ? Je penche plutôt pour le troisième épisode, narré par Luc (19, 41) : près du mont des Oliviers, à l'entrée de Jérusalem : "Et il approche, il voit la ville. /Il pleure sur elle./ Disant : /Ah, si tu avais connu en ce temps décisif, toi aussi, les préludes à la paix !/Mais aujourd'hui ils sont cachés à tes yeux."(Traduction de Frédéric Boyer) Los Angeles, la cité des Anges, n'est-elle pas comme une Jérusalem moderne, ville pécheresse qui périra de ses fautes ?
La déambulation nocturne et solitaire de Bandini, encombrée de rêveries avantageuses, le conduit au quartier mexicain, "malade mais sans avoir mal". Et il "tombe sur l'église Notre-Dame". Il tombe, notez bien, comme par hasard, assurant n'y rentrer que "par raisons sentimentales" car, on ne la lui fait pas, il n'a pas lu Lénine mais la religion comme opium du peuple, il connait, il est athée, lui qui vous cause, il a lu l'Antéchrist, oeuvre capitale (et l'un des détenus, homme cultivé, de préciser alors qu'elle est de Nietzsche), il ouvre l'énorme porte et note tout de suite "la lumière éternelle, rouge-sang et cafouilleuse à cause d'un mauvais contact" et les "ombres cramoisies" qu'elle fait "sur un silence de près de deux mille ans". Il se fend d'une prière, "pour raisons sentimentales uniquement", une simple proposition à Dieu Tout-Puissant : "Vous faites de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l'Eglise. Et s'il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faites que ma mère soit heureuse. Le Vieux je m'en fiche ; il a son vin et il a sa santé, mais ma mère se fait tellement de mourron. Amen." (Et consignant ceci, je repense à cette scène du film Alamo, dont j'ai vu la dernière heure sur C8 juste avant d'écrire cet article, et où, je rappelle pour les incultes, 187 combattants sont encerclés par les quelques 7 000 soldats mexicains du général Santa Anna, et vont se sacrifier pour la bonne cause texane : lors de la dernière nuit, avant l'assaut terminal, une poignée de braves, sachant très bien la mort qui les attend, discutent gravement de la croyance ou non en ce Dieu Tout-Puissant).
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| Alamo, de John Wayne, avec Richard Widmark. |
La porte de l'église tout juste refermée, un cliquetis de talons hauts retentit sur la Plaza noyée de brouillard. Une fille aborde Bandini. Il se débine (ce qui ne l'empêche pas de se fantasmer en prix Nobel relatant son expérience à un reporter, c'est très drôle mais je ne peux quand même pas tout citer). Il rebrousse chemin, aperçoit la fille parlant avec un grand Mexicain, les suit jusqu'à l'entrée de Chinatown, les regarde entrer dans un meublé, attend : "jusqu'à ce que l'enfer se mette à geler j'attendrai ; jusqu'à ce que Dieu me foudroie."(Où l'on voit que l'on ne quitte pas l'univers cultuel, et d'ailleurs cet enfer qui gèle me rappelle Dante avec son neuvième cercle où un immense lac gelé couvre le fond de l'enfer, les âmes des traîtres y sont encastrés dans la glace).
Il est trois heures du matin, attendons nous aussi le jour prochain pour finir cette petite dérive sur Fante.Après avoir lu L'échiquier de Jean-Philippe Toussaint et Psychopompe d'Amélie Nothomb, j'avais envie de m'avancer un peu plus avant dans l'univers de ces deux écrivains. A la médiathèque, mon choix se porta sur Soif (2019), roman que Nothomb qualifie elle-même de psychopompe, son narrateur n'étant autre que Jésus : "J"ai toujours su que l'on me condamnerait à mort" est l'incipit d'un ouvrage qui lui demanda quatre mois de terreur sacrée (cela ne doit rien à l'exagération, précise-t-elle : "Je ne subissais pas le supplice mais mon écriture en était à ce point proche que chaque matin, en me réveillant, je me disais : "Il est temps de monter sur la croix."), et sur Nue (2013), "le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque - je recopie la notice de la quatrième de couverture - MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur." Je n'avais lu aucun des trois précédents volets.
Nue et Soif, j'avais choisi ces deux livres indépendamment, rien ne les reliait à l'origine, mais déjà, par leurs titres monosyllabiques, je leur trouvais un air de famille. Mais c'est bien plus que cela que j'allais découvrir. En ouvrant Nue, me sauta d'abord à la figure cette citation de Dante : Dire d'elle ce qui jamais ne fut dit d'aucune. Eh oui, Dante encore, dont la phrase ici évoque bien sûr sa muse, sa Béatrice, à la fin de son autobiographie de la Vita Nuova : « J’eus alors une vision extraordinaire, pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse, jusqu’à ce que je pusse parler tout-à-fait dignement d’Elle ; et, pour en venir là, j’étudie autant que je peux, comme elle sait très bien. Aussi, dans le cas où il plairait à celui par qui toutes choses existent, que ma vie se prolongeât, j’espère dire d’elle ce qui jamais encore n’a été dit d’aucune autre. » La Béatrice du narrateur de Toussaint est donc cette Marie Madeleine Marguerite de Montalte, qu'il nomme plus simplement Marie, dont la dernière création est une robe en miel qu'un mannequin nu, suivi d'un essaim d'abeilles, porte à la fin d'un défilé de mode automne-hiver au Spiral de Tokyo. Un final somptueux qui tourne à la catastrophe : une légère hésitation au moment de sortir et voilà le mannequin qui trébuche et s'écroule, et les abeilles de la piquer de toutes parts. Ce qui n'empêche pas Marie de faire alors son apparition et de saluer le public comme si tout avait été prémédité. Elle qui veut toujours tout contrôler voit son oeuvre lui échapper mais, par sa sortie, se ré-approprie le tableau. Et Toussaint de conclure cette introduction du roman (qui compte ensuite deux grandes parties) par cette phrase, qui désigne rien moins qu'un credo artistique : "La conclusion inattendue du défilé du Spiral lui fit alors prendre conscience que, dans cette dualité inhérente à la création - ce qu'on contrôle, ce qui échappe - , il est également possible d'agir sur ce qui échappe, et qu'il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l'involontaire, l'inconscient, le fatal et le fortuit."
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| Dante Gabriel Rossetti (1828 – 1882) La Salutation de Béatrice- 1859, National Gallery of Canada, Ottawa, huile sur 2 panneaux |
Dans sa volonté de contrôle, Marie s'attachait aux détails les plus infimes, aux détails de détail, affirme le narrateur. La seconde phrase de Soif sonne en écho : "L'avantage de cette certitude, c'est que je peux accorder mon attention à ce qui le mérite : les détails."
Allons donc dans les détails et les échos. Marie-Madeleine c'est aussi un des personnages de Soif : "En ce moment inconcevable où j'ai choisi mon destin, je ne savais pas que celui-ci impliquerait de tomber amoureux de Marie-Madeleine. Je vais d'ailleurs l'appeler Madeleine : je ne raffole pas des prénoms doubles et je trouve fastidieux de l'appeler Marie de Magdala. Quand à l'appeler Marie tout court, je l'exclus. Confondre son amoureuse avec sa mère, c'est peu recommandable."
Madeleine, c'est aussi la femme de Jean-Philippe Toussaint. Elle apparaît à de nombreuses reprises dans L'échiquier. Le fragment 61 lui est plus spécialement consacré, qui commence par la notation de leur rencontre en mars 1981, et là encore, il est question de détail : "Je me souviendrai toujours de ce détail, que Madeleine avait une minuscule trace de rouge à lèvres sur les dents le jour où je l'ai rencontrée." Un détail que Toussaint n'oubliera pas, rappelant que dans La Salle de bains, le narrateur, accueillant Edmonsson à la gare, remarque sur ses dents une minuscule trace de rouge à lèvres. Et ce détail le ramène justement - quelle coïncidence - à Nue : "Dès le premier instant, Madeleine aura été pour moi une source d'inspiration intarissable. N'est-ce pas à Madeleine que j'ai pensé quand j'ai imaginé, dans Nue, la notion de disposition océanique, à partir du sentiment océanique que Romain Rolland définit comme la volonté de faire un avec le monde hors de toute croyance religieuse ? Oui, bien sûr. Car Madeleine, comme Marie, possède ce don, cette capacité singulière, de trouver intuitivement un accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fond avec délices, nue dans l'eau salée qui enrobe son corps, avec la terre, dont elle aime le contact physique, primitif et grossier, sèche ou un peu gluante dans la paume de ses mains."
Et pour en finir provisoirement, j'en reviens à Philippe Sollers, avec ce passage cité dans l'article précédent où il commentait un passage du Paradis dantesque au sujet de la Trinité. Juste avant il évoquait la prostituée Rahab, que Dante rencontre dans le ciel de Vénus, Rahab qui, dans Le Livre de Josué, accueille à Jéricho les deux espions envoyés par Josué, les cache, et obtient en échange la vie sauve lors de l'attaque et de la destruction de la ville. "La prostituée, qu'est-ce, demande Sollers, sinon le fil évangélique lui-même ? Ce Christ, ce Fils de Dieu, n'approuve-t-il pas ce qui choque tellement Judas : l'onction que lui donne Marie-Madeleine ?"
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| Rahab aidant les deux espions de Josué, par Elias van Nijmegen (1731), musée de Rotterdam. |
Non, encore un mot. Dans Psychopompe, Amélie Nothomb écrit qu'elle apporté Soif à son père, le premier à lui avoir parlé de Jésus :
"Il le lut et l'aima. Cette lecture compta plus que mille autres pour moi. Je ne savais pas à quel point ma joie se justifiait. Quelques mois plus tard, mon père mourut. C'était le début de la pandémie, je ne pus donc pas assister aux funérailles. Confinée à Paris, seule avec ma peine, je perçus très vite qu'il se produisait un phénomène singulier.
A personne je n'avais confié le caractère psychopompe de l'écriture de Soif et de mon écriture en général. Il faut supposer pourtant que mon père l'avait compris, car il se mit à me parler sans relâche. Cel n'avait rien à voir avec le filet de voix si ténu de mon premier mort. C'était, reconnaissable entre toutes, la voix paternelle."
D'Amélie Nothomb, je n'ai jamais parlé ici, et ça n'a rien de surprenant car je n'avais jamais lu d'elle que son premier roman, Hygiène de l'assassin, publié en 1992. Et ensuite plus rien, assez curieusement, car je crois bien que le livre, sans m'éblouir, m'avait plu. Ce fut en tout cas un succès immédiat pour la jeune écrivaine d'alors, succès qu'elle ne cessa de confirmer. Peut-être est-ce sa prolificité qui m'a retenu. Elle n'avait nul besoin de mon suffrage, mais j'aimais bien l'entendre lors de ses tournées promotionnelles, car elle a une vraie originalité, de l'humour et la pudeur qui laisse juste entrevoir la souffrance. L'ayant vue évoquer son dernier opus, Psychopompe, j'ai eu envie, une fois n'est pas coutume, de le lire. Je tombai dessus à la médiathèque, c'était parfait. J'avalai très vite les cent cinquante pages de ce récit vif qui commence par le conte nippon de la femme-grue que lui racontait Nishio-san (qu'on suppose être sa baby-sitter,) quand son père, diplomate, était en poste au Japon. Il sera donc beaucoup question d'oiseaux dans ces pages. Au mitan du livre, Amélie Nothomb raconte le viol dont elle fut victime à douze ans sur une plage du Bangladesh. Elle n'emploie pas le mot mais la scène n'est pas pour autant édulcorée, cela tient en une page à peine, en quelques phrases qui disent sans la moindre trivialité l'horrible saccage : "Quelque chose s'éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau."
Et l'oiseau va conclure le récit de ce segment infiniment douloureux de sa vie : "Cet après-midi-là, je vis voler au-dessus de la plage l'hirondelle fluviatile. D'habitude, elle n'allait pas jusque-là. Couchée sur le sable, je l'observais. Elle me proposait une interprétation. La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n'étais plus l'oeuf que j'avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d'oiseau. Cela serait monstrueusement difficile."
Contre le vide, affirme-t-elle encore, elle n'avait que les oiseaux. Elle rêvait plus que jamais de savoir voler, d'échapper à la pesanteur. Mieux, dans un rêve récurrent, elle découvrait la gymnastique qui permettait l'envol, mais au réveil, elle avait beau essayer, elle restait clouée au sol. Elle ne désespérait pourtant pas d'y parvenir un jour. Ce néant qui l'accablait, les oiseaux en faisaient un terrain de jeu : "Qu'est-ce que voler sinon s'adonner à l'ivresse du vide ?"
Dans ce temps difficile, elle n'en continuait pas moins d'étudier le grec ancien. C'est ainsi qu'elle apprit qu'Hermès, le dieu aux pieds ailés, était qualifié de psychopompe, autrement dit de passeur accompagnant les âmes des morts dans leur voyage. Et dans la religion chrétienne, l'oiseau psychopompe étant le Saint-Esprit, figuré par la colombe descendant sur la Vierge Marie lors de l'Annonciation, elle pense alors : "Et si c'était moi ?"
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Annonciation, Fra Angelico, v.1437 |
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| Annonciation (détail), l'hirondelle indique la saison où se déroule la scène, censée se produire le 25 mars, neuf mois avant la naissance de Jésus le 25 décembre) |
On peut lire alors ce passage assez hallucinant, qui laissera dubitatif, je suppose, nombre de ses lecteurs habituels : "La Trinité proposait des emplois que j'avais examinés avec sérieux. Le Père, non, je n'étais pas taillée pour ce costume, par ailleurs magnifiquement porté par mon père. Le Fils, j'avais envisagé ce rôle avec enthousiasme, mais ma découverte récente de la souffrance avait mis un terme brutal à cette ambition. Je ne voulais pas d'une carrière comportant une douleur à ce point absolue. Le Saint-Esprit, pourquoi pas ? Existait-il une raison d'exclure cette hypothèse ? D'autre part, qui mieux que moi convenait ?" Elle ironise bien sûr immédiatement après sur la mégalomanie du projet, mais il ne faut pas pour autant y voir une démystification. La Trinité doit être prise au sérieux. Pierre Cormary, dans Zone critique, écrit avec justesse : "Où Pierre Michon disait-il que toute littérature digne de ce nom était une reprise de la Bible ? Après le Fils (Soif, 2019), le Père (Premier sang, 2021 et prix Renaudot), voici le Saint-Esprit, aboutissement de cette si singulière trinité d’Amélie Nothomb, à la fois traité d’ornithologie, art d’écrire, cinquième Accord toltèque s’il en est mais aussi Passion et résurrection de l’autrice qui se livre ici comme jamais."
Et je ne pouvais m'empêcher à ce moment-là de repenser à un passage de La Divine Comédie, non pas le poème de Dante mais le livre d'entretiens autour de l'oeuvre entre Philippe Sollers et Benoît Chantre, que j'avais lu à sa parution en l'an 2000 et que je venais de relire :
"Nous sommes toujours dans ce ciel de Vénus, où Dante vous rappelle - et il faut que nous nous en souvenions en même temps que lui - que le Père c'est la puissance ; le Verbe, la sagesse ; l'Esprit Saint, l'amour. On réfléchit trop peu sur cette Troisième Personne. Le Saint-Esprit, que fera-t-il dans le temps de son avènement ? Augustin, dans son De Trinitate, a une formule sublime : "Tout ce qu'il entendra, il le dira." Il faut savoir entendre pour dire : il n'y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre." "Tout ce qu'il entendra, il le dira" : c'est la raison pour laquelle, au chant X du Paradis, Dante vous convoque en tant que lecteur, pour que vous entendiez ce qu'il vous dit et pour que vous vous nourrissiez de cette substance étrange qui vous permettrait de dire ce que vous entendez. "(p. 349)
Amélie n'est-elle pas aussi celle qui, par l'écriture, comme Dante, dira tout ce qu'elle entendra ?
Jean-Philippe Toussaint n'est pas seulement écrivain, il est aussi photographe, cinéaste et plasticien. En rangeant la bibliothèque la semaine dernière (l'accumulation de piles de livres un peu partout devenait oppressante), s'est rappelé à mon bon souvenir La main et le regard, Livre/Louvre, opus lié à une exposition organisée à Paris, au musée du Louvre, salle Sully, du 7 mars au 11 juin 2012. Je n'ai pas vu cette expo en question, je n'en fus même jamais informé, mais j'ai déniché le livre à Noz en 2014. Je l'avais alors parcouru mais je n'en avais qu'une vague remembrance. Une sorte d'intuition me porta à y rejeter un regard. Je ne fus pas déçu : j'y retrouvais Dante et la Divine Comédie, décidément attracteur étrange majeur de cet automne. Pascal Torres, le commissaire de l'exposition, écrit dans son texte introductif, écrit en juin 2011 depuis la piazza della Santissima Annunziata de Florence : "Dans un livre qu'on feuillette peu - Comédie qui héberge la source immuable de la littérature occidentale -, Béatrice (celle de Dante) paraît. Botticelli montre la fiancée ultime, nichée dans les étoiles et Virgile à côté de Dante. [...] De ce Livre-clos, Jorge Luis Borges dit : " J'ai imaginé une oeuvre magique, une estampe qui serait aussi un microcosme ; le poème de Dante est cette estampe de dimension universelle."
Dans le texte suivant, un entretien avec Sylvain Bourmeau, Toussaint commente le néon LIVRE/LOUVRE qui donne son titre à l'exposition. Selon lui, il est tout à fait emblématique et réunit à la fois le concept et la lumière : "Je recherche aussi les mises en relation, les correspondances. Ce qui m'a particulièrement intéressé dans cette exposition, c'est de rapprocher des choses qui ne sont pas nécessairement équivalentes, comme un exemplaire de La Divine Comédie de Dante illustré par Baldini, qui est un des trésors de la collection Rothschild, en contrepoint de neuf tablettes Galaxy Tab 10.1 qui présentent la traduction du chant 3 de L'Enfer en plusieurs langues."
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Chant trois de l'Enfer : Virgile et Dante aux portes de l'Enfer BALDINI Baccio, L 58 LR/5 Recto, Département des Arts graphiques |
A la fin du livre, l'auteur revient sur cette association en la replaçant dans le contexte plus large d'une trilogie littéraire :
"Beckett, Borges et Dante sont les trois figures tutélaires de l'exposition. Beckett c'est l'écrivain par excellence. Qui dit livre, pour moi, dit Beckett. Borges représente l'universalité du livre, le côté Babel, les délices du labyrinthe et du savoir infini. Et si Dante a une telle place dans l'exposition, c'est parce qu'un des trésors de la collection Edmond de Rothschild est l'exemplaire de La Comédie illustré par Baccio Baldini d'après les dessins de Botticelli (Dante, La Comédie, col comment di Cristiforo Landino, Florence, 1481). Des liens secrets se sont ainsi tissés entre les différentes parties de l'exposition, qui relient Dante à Beckett, Dante à Delacroix. Dans la vidéo que j'ai réalisée pour l'installation qui décrit le fonctionnement cérébral, j'ai relié les flammes de L'Enfer de Dante aux flammes de La Mort de Sardanapale. Et, en contrepoint de l'incunable de Dante de la collection Edmond de Rothschild, nous proposons avec Patrick Soquet une oeuvre multimédia, L'Enfer, qui consiste en une mosaïque de neuf tablettes électroniques Galaxy Tab 10.1, sur lesquelles défile en neuf langues les texte du chant 3 de L'Enfer, qui finit par s'embraser et disparaître dans les flammes, avant que le texte, renaissant de ses cendres, n'apparaisse à nouveau sur les écrans des tablettes et ne recommence à défiler en boucle à l'infini. Tout se rejoint, Delacroix a peint La Barque de Dante et Beckett n'a cessé de s'inspirer de Dante."
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| Eugène Delacroix, La Barque de Dante, 1822, Musée du Louvre. |
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| Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1827, Musée du Louvre. |
Dans son décret de dissolution des Soulèvements de la terre, Gérald Darmanin avait pointé du doigt le géographe suédois Andreas Malm, le considérant comme la principale inspiration du mouvement « prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre ». Il faut dire que Malm avait écrit un essai « Comment saboter un pipeline », sorti en 2020, où il prônait la lutte contre les gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le hic c'est que l'ouvrage, publié par l'éditeur La fabrique, n'a jusque-là connu aucune procédure judiciaire. Dans une tribune de protestation donnée au Monde, Andreas Malm souligne que l'ouvrage "a été traduit en dix langues et a récemment inspiré un thriller hollywoodien (Sabotage, par Daniel Goldhaber). Je suis venu à plusieurs reprises discuter du livre en France autour d’événements de lancement, d’interviews, etc. Dans cette période, ni moi ni mon éditeur n’avons été soupçonnés ou accusés de quoi que ce soit d’illégal. (...) Mon propos est simplement d’ouvrir un débat exigeant sur la légitimité d’actions de désobéissance, notamment sur des sites clés de l’infrastructure et de la logistique du capitalisme fossile ». Il s'agissait selon lui de réfléchir à la légitimité d'un sabotage au vu de l'inaction gouvernementale dans un contexte de crise climatique, action visant toujours des biens matériels et jamais des personnes, excluant donc de facto toute confrontation voulue avec les forces de l'ordre. Mais quand on veut criminaliser un groupe, il est important de désigner une tête pensante, aussi Andreas Malm était-il tout désigné pour incarner le cerveau d'un écoterrorisme fantasmé.
Pourtant, loin d'être le gourou des Soulèvements de la terre, Andreas Malm a mis en avant ses divergences d'analyse avec le mouvement, qu'il admire et respecte par ailleurs. Bref, j'étais plus ou moins informé de son existence et de ses positions mais je n'avais encore tout récemment rien lu de lui. Et puis j'ai vu en librairie son dernier essai, Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, publié sous le titre The Progress of this Storm, en 2017. La quatrième de couverture évoquait une "polémique cinglante avec les philosophies néomatérialistes et celles du "tournant culturel" - dont Bruno Latour est la figure centrale". Or, il se trouve que Bruno Latour est un penseur que j'ai beaucoup suivi ces dernières années, et je l'ai souvent cité sur ce blog. Loin de me détourner de l'essai de Malm, j'y ai vu au contraire une raison supplémentaire de m'y plonger, car je considère qu'il faut le plus souvent possible penser contre soi.

Et je ne l'ai pas regretté, car le livre est très stimulant, écrit avec une plume acérée. Mais il me semble prématuré d'en parler sur le fond, les questions que je me pose n'ayant pas encore trouvées de réponses véritables. Non, je veux juste pour le moment en faire jaillir ce qui va apparaître comme un détail peut-être insignifiant. Avis de tempête commence par trois citations liminaires, l'une de Karl Marx, une autre de la poétesse, dramaturge et rappeuse anglaise Kae Tempest, mais la première est de Dante. Eh oui Dante encore, je suis désolé, enfin non, c'est hypocrite, je ne le suis pas du tout, je suis ravi en fait. Alors que le monde actuel pousse sans cesse à la nouveauté, à la ronde infernale des événements, à l'accélération tous azimuts, je choisis au contraire de m'appesantir, de travailler la plaie, de revenir sans cesse sur le thème dantesque parce que je sens que quelque chose frémit à cet endroit précis. Et il se trouve aussi que je n'ai rien cherché, c'est Dante lui-même qui s'impose à moi. Je suis intrigué par Andreas Malm et voici qu'il ouvre sur Dante, un extrait de L'Enfer, chant XXV, dans le huitième cercle :
Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une,Ce n'est pas tout. Ces lignes, j'étais certain de les avoir déjà lues. Je replongeai dans l'essai de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l'intelleto d'amore, que je n'étais pas loin d'avoir terminé, et retrouvai la citation d'Andreas Malm aux pages 132 et 133.
quand deux figures mêlées y apparurent
en une face où toutes deux étaient perdues.
[...]
Tout aspect primitif y était aboli :
l'image perverse semblait deux et aucune,
et s'éloignait, ainsi faite, à pas lents.
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| Virgile montre à Dante le centaure Cacus, Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana. |
Au huitième cercle de l'enfer, dans la septième bolge*, Dante et Virgile assistent au châtiment des voleurs, châtiment terrible en ce que leur figure humaine est métamorphosée en serpents. "Les voleurs, explique Jacqueline Risset, sont ceux qui n'ont pas respecté le bien, l'"avoir" d'autres hommes : or, dans l'optique médiévale, l'avoir était lié à l'être de façon tout à fait substantielle, les biens rattachés à la personne selon une relation de ressemblance et d'harmonie interne que l'acte du vol venait briser, rendant du même coup la personne (avec tous ses rapports) défigurée, indéchiffrable." Et c'est pourquoi, selon elle, les voleurs sont punis par un châtiment qui ressemble à leur acte : "ils perdent la figure humaine et s'assimilent, de façon hideuse, de façon bouleversante, à la forme la plus entièrement, la plus disharmoniquement étrangère à l'humain : celle du reptile." C'est la formule du contrapasso (du latin contra et patior : souffrir le contraire), principe proche du talion et consistant à infliger une peine contraire de la faute ou analogue avec celle-ci. Le terme lui-même est présent dans le chant XXVIII de L'Enfer où le troubadour Bertran de Born explique lui-même son propre contrapasso : parce qu'il sema la discorde entre un père et son fils, son corps et sa tête sont désormais séparés :
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| Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante. |
Bertran de Born est évoqué par Paul Auster dans son roman Invisible : "Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)
Revenons à nos voleurs : "La métamorphose, écrit Jacqueline Risset, a lieu sous les yeux de Dante : un serpent à six pattes s'élance sur l'homme nu épouvanté, s'agrippe à lui, entourant son ventre, faisant passer sa queue entre ses cuisses :"collés comme cire chaude", homme et serpent, "mêlant leurs couleurs" . un être mixte, affreux, se développe dans cette fusion : "l'image perverse semblait deux et aucun", "et elle s'avançait d'un pas lent".
La question se pose maintenant de savoir pourquoi Andreas Malm convoque cet extrait précis de la Divine Comédie. Le beau site italien dédié au poème sacré, divinalingua, nous apporte le terme de la réponse dans sa description de la bolge : "Une multitude de serpents se lancent sur les damnés, entourent les corps et bloquent les mains, tandis qu'ils cherchent inutilement à échapper aux morsures et aux prises. Les serpents se mélangent aux voleurs et se fondent continuellement en eux, donnant vie à des hybrides répugnants, entre humains et reptiles. les voleurs sont ainsi privés de leur nature humaine."
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| Dante et Virgile regardent les voleurs attaqués par les serpents, gravure en bois (détail) de Jacques Beltrand, d'après un dessin de Sandro Botticelli. |
Le mot important ici est hybrides. Que lisons-nous sur la quatrième de couverture d'Avis de tempête ? "Dans un monde qui se dirige vers le chaos climatique, la nature est morte. Elle ne peut plus être séparée de la société. Tout n’est plus qu’un amalgame d’hybrides, où l’homme ne possède aucune puissance d’agir particulière qui le différencie de la matière morte. Mais est-ce vraiment le cas ? " (C'est moi qui souligne) Et celui qui est particulièrement visé par cette question, c'est Bruno Latour. "Où qu'il porte son regard, écrit Malm un peu plus loin, Latour voit des hybrides. Il est impossible de distinguer où s'arrête la société d'où commence la nature, et inversement." Malm nomme ce courant de pensée l'hybridisme, dont il souligne la thèse fondamentale : "puisque les phénomènes naturels et sociaux forment aujourd'hui un tout composite, on ne peut différencier autrement que par la violence. Etre mélangé signifie être uni."
C'est contre cette pensée que s'inscrit Andreas Malm : "dans un monde qui se réchauffe, la nature revient en force, et il est plus important que jamais de distinguer le naturel du social. C’est en attribuant aux humains une capacité d’action spécifique que la résistance devient concevable." On comprend bien comment la vision horrifique du huitième cercle avec cette métamorphose reptilo-humaine ne pouvait que lui taper dans l'oeil.
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* Une bolge est l'une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d'un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l'Enfer décrit aux chants XVIII à XXX (Wikipedia).
Il me semble qu'il y a des années que le Journal d'un écrivain, de Virginia Woolf, traîne à mon chevet. Cependant, ces derniers temps, je m'y replonge plus régulièrement, presque chaque soir j'en lis une vingtaine de pages et me voici parvenu à l'année 1938, il ne lui reste alors que trois ans à vivre. Et comme, en même temps, je ne cesse de me passionner pour Dante, j'ai remarqué l'intérêt que Virginia lui portait. Ce sont à vrai dire de courtes notations dépourvues de développement sur l'oeuvre. Ainsi, le jeudi 30 août 1934, elle écrit : "Si la construction des dernières scènes m'empêche de rédiger ce journal, comment parviendrai-je à lire Dante ? Impossible." Presque un an plus tard, le lundi 1er avril 1935, on constate qu'elle n'a guère avancé : "A ce rythme-là, je ne finirai jamais le Purgatoire. Mais à quoi bon lire Dante lorsque la moitié de mon esprit trotte derrière Eléanor et Kitty ?" Et elle n'a toujours pas terminé en 1937, si l'on en croit ce qu'elle consigne le mardi 1er juin : "En tout cas, je me sers de cette page comme d'une cour de récréation car je ne peux pas me pressurer pendant trois heures d'affilée. J'ai besoin de détente, et de m'ébattre ici pendant la dernière heure. C'est là le pire dans ce métier d'écrire : le temps perdu. Que pourrais-je faire de ma dernière heure de ma matinée ? Reprendre Dante ?"
Je ne croise pas Virginia Woolf seulement à nuit tombée : par deux fois elle a surgi au détour de lectures récentes. Dans le Samsara de Patrick Deville tout d'abord, dans le chapitre consacré au Tamil Nadu, où il commence par évoquer les femmes qui ont marqué l'histoire de l'Inde, des héroïnes dont il note que "le destin souvent avait été aussi tragique que celui de Tina Modotti, de "freedom fighters" comme Annie Mascarene, de révoltées comme Lakshmi Baï, la maharani du Jhansi et "reine des cipayes" tuée au combat, Phoolan Devi la "reine des bandits" élue députée puis assassinée." A cet instant, l'écrivain se trouve dans une barque sur la rivière de Poovar, attendant de pouvoir observer des oiseaux (le livre avait débuté au Kerala avec cet incipit : "Seul un oiseau m'avait précédé sur la plage", en l'occurrence, il s'agissait d'un héron gris et blanc très haut sur pattes jaunes dont Deville écrit que, fumant assis sur un muret, il soupçonnait "qu'une vague conscience ne lui faisait pas défaut.")
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| Lakshmî Bai (en marathi : झाशीची राणी लक्ष्मीबाई), maharani de la principauté de Jhansi en Inde du nord, héroïne de la révolte des Cipayes, considérée comme la première guerre d'indépendance par les nationalistes d'Inde. Symbole de la résistance à la colonisation britannique. |
Et voici qu'au dernier chapitre, ce héron refait surface dans son esprit, et, aussitôt après, Virginia Woolf :
"L'avifaune locale n'offrait pas le spectacle permanent d'une forêt amazonienne, ni kamichi cornu ni vols de toucans ni grand hoatzin huppé. Après n'avoir vu en deux heures que le martin-pêcheur du coin, ainsi qu'un "pond héron", plus petit que le "grey héron" que j'avais côtoyé à Odayam, j'avais choisi de descendre le cours jusqu'à l'embouchure. Celle-ci serpentait au long d'une dune. J'étais descendu de la barque pour franchir un monticule de sable blanc, atteindre les vagues à son dévers. "C'est curieux comme les morts peuvent sauter sur nous en pleine rue ou dans les rêves." Cette phrase de Virginia Woolf, je la savais de mémoire et elle me revenait souvent, "sautait sur moi" à l'improviste. Il n'était pas étonnant que je l'entende ici, devant le friselis lumineux des vaguelettes à mes pieds, transparentes sur le sable blanc-rose et les coquillages." (p. 144-145)
Il évoquera ensuite un passage des Vagues, qui se déroule en Inde, avec Perceval, "le viril Anglais". Mais passons tout de suite à la seconde mention de Virginia, qui se trouve dans ce livre puissant qu'est Triste tigre de Neige Sinno, dont j'ai déjà parlé dans El sol del membrillo :
"Virginia Woolf, qui a été abusée par ses deux demi-frères, raconte ce sentiment bizarre des premiers attouchements dans un texte autobiographique où elle essaie de mettre en relation différents souvenirs avec la construction de sa personnalité en devenir : ... alors que je restais assise là, il commença à explorer mon corps. Je peux me souvenir de la sensation de sa main qui passe sous mes vêtements -, qui descend, ferme et décidée, de plus en plus bas, je me souviens combien j'espérais qu'il arrête ; comme je me suis raidie et je me suis tortillée au moment où sa main a approché mes parties intimes. Mais elle ne s'est pas arrêtée. Sa main a exploré mes parties intimes aussi. Sans parler d'abus, sinon d'une expérience désagréable parmi d'autres, elle analyse brièvement, avec une lucidité empreinte de simplicité et de bon sens, les émotions ressenties qui s'apparentent à ce qu'on nommera plus tard le sidération traumatique : je me souviens d'une sensation de rejet, de répulsion - quel est le mot pour désigner un sentiment si paralysant et si ambigu ? Cela devait être un sentiment fort car je m'en souviens encore. Cela semble démontrer qu'un sentiment à propos de certaines parties du corps - comment elles ne doivent pas être touchées, comme il ne faut pas permettre qu'elles soient touchées - doit être quelque chose de l'ordre de l'instinct." (p. 35-36)
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| Virginia Woolf, photo Man Ray, 1935 |