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mardi 11 octobre 2022

Bruno Latour : Un philosophe en Indre

Mon ami le Doc, suite à ma notule de l'autre jour, m'a fait parvenir le texte suivant qui précise dans quelles circonstances Bruno Latour fut amené à venir dans l'Indre, et plus précisément dans la belle région de La Châtre, pour y développer un de ces groupes d'enquête qu'il estimait nécessaires dans les temps difficiles que nous traversons. PB

"En 2017, un peu de hasard a amené le fait de rencontrer d’abord Chantal Latour, épouse de Bruno. Contactée par des habitants de Montgivrray qui avaient assisté à une création à la maison Casarès (Alloue en Charente) elle accompagne au nom de S-Composition un projet de création artistique rappelant l’activité de l’usine Teppaz. Par une concordance imprévisible mais heureuse, le musicien compositeur à S-Composition, Jean-Pierre Seyvos, se trouve être petit fils du fondateur, Marcel Teppaz. L’usine ayant fermé ses portes en 1971, les propriétaires récents acceptent de mettre à disposition le lieu. Chantal Latour se construit un important carnet local d’adresses. Et on se teste. Et on construit une composition complexe, étonnante, humoristique, riche et pauvre. La création s’appellera « A chacun son Teppaz ». Elle combinera sur le temps de la journée du 1er juin 2019 une quarantaine de petits spectacles, improvisations musicales, concerts, manifestations artistiques de tous ordres. 

Cela a été l’occasion de mieux comprendre ce type de démarche artistique dont Bruno Latour intègre l’intérêt à ses propres modes de recherches. On discute avec ce philosophe « émérite » qui a continuellement fait bouger les frontières de ce qui l’intéresse. Il se définit lui-même plutôt comme un « descriptif » et au moment où semblent se conjuguer des faits sociaux (gilets jaunes) des faits écologiques (dérèglement climatique) des faits de santé publique (Covid) il veut observer, et construit un mode d’enquête. Selon Bruno Latour, « il s’agirait plutôt d’une crise des conditions de subsistance des habitants. Ce qui était considéré encore comme une nature extérieure à nous est devenue ce qui compose notre sol même et assure la durabilité de nos conditions de vie. Il devient donc urgent d’avoir une description précise de notre territoire réel. » 

Par ailleurs, s’il s’intéresse à l’Adar-civam et à ses fonctionnements, il veut d’abord enquêter. Cela séduit des individus et on en est entrainé par une certaine curiosité. Un groupe d’enquêtes est constitué à La Châtre. Cela s’opérera principalement sur 2020 et 2021. En dehors de moments communs avec le groupe de Saint Junien en Haute Vienne , on « travaillera » à la MJCS de La Châtre et à la ferme de La Lande à Crozon-sur-Vauvre. 

Atelier "Où atterrir ?" à La Lande, Crozon-sur-Vauvre (photo : Nicolas Laureau)

« Où atterrir ? » comme mode d’enquête s’attache à créer les moments de présentation d’un mode d’existence : le sien avec son ou ses « cailloux dans la chaussure ». Ce qui fait caillou dans la chaussure est unique et peut être fort loin de posséder une solution « politique » ou « sociale »unique. La création, l’écoute, les improvisations de plaidoyers, « les cartographies de controverses » sont plutôt une manière vivante d’arriver à compléter ou déformer son « caillou ». Consortium de ressources, « Où atterrir ? » a bénéficié de la coopération de jeunes doctorants, paysagistes, architectes, collectif toujours mouvant. Et à l’Adar-civam a été induite dans cette ligne d’intérêt un projet commun avec S-Composition et MJCS concernant la « transition » sur le territoire. 

"Guide-boussole" pour l'enquête (Conception de Soheil HAJMIRBABA, architecte – urbaniste)

Et maintenant ?  Comme l’a dit Nicolas Truong, (Le Monde, 11/10/20220), « Bruno Latour a donc atterri. Mais il demeure, tout comme son œuvre, irréductible ». A chacun de trouver sa capacité irréductible. Loin d’être totalitaire cette capacité irréductible est de l’ordre de la poésie, de la politique, de la création, de la vie, cette vie limitée à la quasi simple enveloppe de Gaïa." 

vendredi 16 mai 2025

La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung)

Le week-end dernier, eut lieu la seconde session de la résidence à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation théâtrale de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Le travail a été mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Armand et moi étant les deux seuls non-locaux nous avons été hébergés chez le Doc, au Moulin Barbaud, près de Lacs. C'est là qu'il me montra sa dernière acquisition bibliophilique, une édition dédicacée de La langue verte et la cuite, de Noël Arnaud et Asger Jorn, publié par Jean-Jacques Pauvert en 1968.

Le livre (sous-titré Étude gastrophonique sur la marmythologie musiculinaire) apparaît comme une parodie de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit (1964). L'iconographie est remarquable ; sur les images somptueuses en noir et blanc les langues des personnes et des animaux sont mises en couleur.




 

En feuilletant le volume, j'eus la surprise d'y découvrir une sculpture romane de la rotonde de Neuvy Saint-Sépulchre, un riche programme sur lequel j'avais travaillé avec Robin Plackert.

Le personnage est ainsi désigné comme "demeuré et accroupi en minijupe et à perruque glossopilaire".

On peut observer tout à loisir les merveilles de l'ouvrage grâce à Internet Archive, qui le reproduit intégralement.

Sur une table, je vis un peu plus tard, ou peut-être fut-ce le lendemain (cela n'a aucune importance), ce livre de Bruno Latour récemment publié :


 L'éditeur présente ainsi le livre : "Le thème de l'atterrissage a été forgé par Bruno Latour dans un livre publié en 2017, intitulé Où Atterrir ? Comment s'orienter en politique. Avec un collectif de chercheur.es et d'artistes réuni.es autour de lui, il s'est attaché à transformer les intuitions du livre en des pratiques de transformation ou de conversion vers une société de « terrestres ». Le présent ouvrage, Où Atterrir : Guides et pratiques, s'attache à proposer à tout à chacun.e les outils et la pensée déployés dans cette aventure unique." Une partie de cette aventure s'est jouée justement à La Châtre et ses environs, où Bruno Latour est venu à plusieurs reprises animer des ateliers. Le Doc n'a pas manqué cette occasion unique de dialoguer avec l'un des intellectuels les plus importants de notre temps. C'est tellement vrai que la photo de couverture représentant Bruno Latour a été prise lors d'une conversation avec le Doc. La photo d'icelui se trouve à l'intérieur de l'ouvrage. Latour écoute, le Doc parle (avec les mains aussi).


Enfin, il me reste à remercier le Doc, encore lui, pour le beau cadeau qu'il me fit : un exemplaire de Psychologie et Alchimie de Carl Gustav Jung, qu'il tenait de Jean-Pierre Valeix, l'ami prof de français qui était devenu bouquiniste à Argenton.

 

Ce pavé que je n'avais jamais croisé jusque-là enferme aussi des merveilles iconographiques.  

 

mardi 24 octobre 2023

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une

Dans son décret de dissolution des Soulèvements de la terre, Gérald Darmanin avait pointé du doigt le géographe suédois Andreas Malm, le considérant comme la principale inspiration du mouvement « prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre ». Il faut dire que Malm avait écrit un essai « Comment saboter un pipeline », sorti en 2020, où il prônait la lutte contre les gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le hic c'est que l'ouvrage, publié par l'éditeur La fabrique, n'a jusque-là connu aucune procédure judiciaire. Dans une tribune de protestation donnée au Monde, Andreas Malm souligne que l'ouvrage "a été traduit en dix langues et a récemment inspiré un thriller hollywoodien (Sabotage, par Daniel Goldhaber). Je suis venu à plusieurs reprises discuter du livre en France autour d’événements de lancement, d’interviews, etc. Dans cette période, ni moi ni mon éditeur n’avons été soupçonnés ou accusés de quoi que ce soit d’illégal. (...) Mon propos est simplement d’ouvrir un débat exigeant sur la légitimité d’actions de désobéissance, notamment sur des sites clés de l’infrastructure et de la logistique du capitalisme fossile ». Il s'agissait selon lui de réfléchir à la légitimité d'un sabotage au vu de l'inaction gouvernementale dans un contexte de crise climatique, action visant toujours des biens matériels et jamais des personnes, excluant donc de facto toute confrontation voulue avec les forces de l'ordre. Mais quand on veut criminaliser un groupe, il  est important de désigner une tête pensante, aussi Andreas Malm était-il tout désigné pour incarner le cerveau d'un écoterrorisme fantasmé.

Pourtant, loin d'être le gourou des Soulèvements de la terre, Andreas Malm a mis en avant ses divergences d'analyse avec le mouvement, qu'il admire et respecte par ailleurs. Bref, j'étais plus ou moins informé de son existence et de ses positions mais je n'avais encore tout récemment rien lu de lui. Et puis j'ai vu en librairie son dernier essai, Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, publié sous le titre The Progress of this Storm, en 2017. La quatrième de couverture évoquait une "polémique cinglante avec les philosophies néomatérialistes et celles du "tournant culturel" - dont Bruno Latour est la figure centrale". Or, il se trouve que Bruno Latour est un penseur que j'ai beaucoup suivi ces dernières années, et je l'ai souvent cité sur ce blog. Loin de me détourner de l'essai de Malm, j'y ai vu au contraire une raison supplémentaire de m'y plonger, car je considère qu'il faut le plus souvent possible penser contre soi.

Et je ne l'ai pas regretté, car le livre est très stimulant, écrit avec une plume acérée. Mais il me semble prématuré d'en parler sur le fond, les questions que je me pose n'ayant pas encore trouvées de réponses véritables. Non, je veux juste pour le moment en faire jaillir ce qui va apparaître comme un détail peut-être insignifiant. Avis de tempête commence par trois citations liminaires, l'une de Karl Marx, une autre de la poétesse, dramaturge et rappeuse anglaise Kae Tempest, mais la première est de Dante. Eh oui Dante encore, je suis désolé, enfin non, c'est hypocrite, je ne le suis pas du tout, je suis ravi en fait. Alors que le monde actuel pousse sans cesse à la nouveauté, à la ronde infernale des événements, à l'accélération tous azimuts, je choisis au contraire de m'appesantir, de travailler la plaie, de revenir sans cesse sur le thème dantesque parce que je sens que quelque chose frémit à cet endroit précis. Et il se trouve aussi que je n'ai rien cherché, c'est Dante lui-même qui s'impose à moi. Je suis intrigué par Andreas Malm et voici qu'il ouvre sur Dante, un extrait de L'Enfer, chant XXV, dans le huitième cercle :

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une,
quand deux figures mêlées y apparurent 
en une face où toutes deux étaient perdues.
[...]
Tout aspect primitif y était aboli :
l'image perverse semblait deux et aucune,
et s'éloignait, ainsi faite, à pas lents.
Ce n'est pas tout. Ces lignes, j'étais certain de les avoir déjà lues. Je replongeai dans l'essai de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l'intelleto d'amore, que je n'étais pas loin d'avoir terminé, et retrouvai la citation d'Andreas Malm aux pages 132 et 133. 

Virgile montre à Dante le centaure Cacus, Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana.

Au huitième cercle de l'enfer, dans la septième bolge*, Dante et Virgile assistent au châtiment des voleurs, châtiment terrible en ce que leur figure humaine est métamorphosée en serpents. "Les voleurs, explique Jacqueline Risset, sont ceux qui n'ont pas respecté le bien, l'"avoir" d'autres hommes : or, dans l'optique médiévale, l'avoir était lié à l'être de façon tout à fait substantielle, les biens rattachés à la personne selon une relation de ressemblance et d'harmonie interne que l'acte du vol venait briser, rendant du même coup la personne (avec tous ses rapports) défigurée, indéchiffrable." Et c'est pourquoi, selon elle, les voleurs sont punis par un châtiment qui ressemble à leur acte : "ils perdent la figure humaine et s'assimilent, de façon hideuse, de façon bouleversante, à la forme la plus entièrement, la plus disharmoniquement étrangère à l'humain : celle du reptile." C'est la formule du contrapasso (du latin contra et patior : souffrir le contraire), principe proche du talion et consistant à infliger une peine  contraire de la faute ou analogue avec celle-ci. Le terme lui-même est présent dans le chant XXVIII de L'Enfer où le troubadour Bertran de Born explique lui-même son propre contrapasso : parce qu'il sema la discorde entre un père et son fils, son corps et sa tête sont désormais séparés : 

Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Bertran de Born est évoqué par Paul Auster dans son roman Invisible : "Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Revenons à nos voleurs : "La métamorphose, écrit Jacqueline Risset, a lieu sous les yeux de Dante : un serpent à six pattes s'élance sur l'homme nu épouvanté, s'agrippe à lui, entourant son ventre, faisant passer sa queue entre ses cuisses :"collés comme cire chaude", homme et serpent, "mêlant leurs couleurs" . un être mixte, affreux, se développe dans cette fusion : "l'image perverse semblait deux et aucun", "et elle s'avançait d'un pas lent".

La question se pose maintenant de savoir pourquoi Andreas Malm convoque cet extrait précis de la Divine Comédie. Le beau site italien dédié au poème sacré, divinalingua,  nous apporte le terme de la  réponse dans sa description de la bolge : "Une multitude de serpents se lancent sur les damnés, entourent les corps et bloquent les mains, tandis qu'ils cherchent inutilement à échapper aux morsures et aux prises. Les serpents se mélangent aux voleurs et se fondent continuellement en eux, donnant vie à des hybrides répugnants, entre humains et reptiles. les voleurs sont ainsi privés de leur nature humaine."

Dante et Virgile regardent les voleurs attaqués par les serpents, gravure en bois (détail) de Jacques Beltrand, d'après un dessin de Sandro Botticelli.

Le mot important ici est hybrides. Que lisons-nous sur la quatrième de couverture d'Avis de tempête ? "Dans un monde qui se dirige vers le chaos climatique, la nature est morte. Elle ne peut plus être séparée de la société. Tout n’est plus qu’un amalgame d’hybrides, où l’homme ne possède aucune puissance d’agir particulière qui le différencie de la matière morte. Mais est-ce vraiment le cas ? " (C'est moi qui souligne) Et celui qui est particulièrement visé par cette question, c'est Bruno Latour. "Où qu'il porte son regard, écrit Malm un peu plus loin, Latour voit des hybrides. Il est impossible de distinguer où s'arrête la société d'où commence la nature, et inversement." Malm nomme ce courant de pensée l'hybridisme, dont il souligne la thèse fondamentale : "puisque les phénomènes naturels et sociaux forment aujourd'hui un tout composite, on ne peut différencier autrement que par la violence. Etre mélangé signifie être uni."

C'est contre cette pensée que s'inscrit Andreas Malm : "dans un monde qui se réchauffe, la nature revient en force, et il est plus important que jamais de distinguer le naturel du social. C’est en attribuant aux humains une capacité d’action spécifique que la résistance devient concevable." On comprend bien comment la vision horrifique du huitième cercle avec cette métamorphose reptilo-humaine ne pouvait que lui taper dans l'oeil.


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* Une bolge est l'une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d'un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l'Enfer décrit aux chants XVIII à XXX (Wikipedia).

vendredi 14 octobre 2022

Blanc 88

Dans son dernier billet, du 10 octobre, l'ami Rémi Schulz raconte que deux jours plus tôt, se rendant en matinée à Manosque, il a mis la radio, France-Culture, avec l'émission Concordance des temps, qu'il dit n'écouter "que lorsque le hasard s'y prête (en voiture)". Jean-Noël Jeanneney y recevait Michel Pastoureau, pour son livre, Blanc, histoire d'une couleur. Il se trouve que j'étais moi aussi à ce moment-là en voiture, de retour du Marais poitevin, où j'avais passé quelques jours chez un couple d'amis, et j'écoutais également  Michel Pastoureau (passionnant), qui était en direct des Rendez-vous de l'histoire à Blois, une manifestation où je vais en principe tous les ans, mais là l'amitié avait pris le pas, et je ne l'avais pas regretté.


Pour Rémi, il s'agissait d'une coïncidence : "C'est le dernier volet d'une hexalogie consacrée aux couleurs, et Pastoureau avait publié Noir en octobre 2008. BLANC NOIR = 32+56 = 88 fait partie des couples d'opposés de somme des valeurs 88, dont la recherche m'a conduit aux 88 chapitres de Loevenbruck."

Or, avant même de lire son article, j'avais noté ce même 8 octobre la récurrence du blanc sur les derniers jours. Ayant eu le plaisir et l'honneur d'être invité à trois reprises, j'avais chaque fois apporté à la maîtresse de maison (chaque fois différente) un bouquet de fleurs blanches (pas toujours les mêmes). Cela n'avait d'ailleurs rien eu d'une décision a priori. J'avais hésité chaque fois, et chaque fois j'avais opté pour le blanc, parce que c'était ce que je trouvais le plus beau sur le moment. Je songeai aussi que ce retour à Châteauroux m'avait fait passer par Le Blanc, et je m'étais arrêté à Argenton, pour donner la main sur un déménagement (l'argent, bien sûr, renvoie au blanc), 3 rue Gambetta (il semble que le 3 soit important dans cette affaire).*

J'avais aussi noté sur le trajet une invraisemblable quantité de plaques pour moi significatives, à savoir 3 777, 3 666, et un 8888 (qui entre donc directement en résonance avec les 88 de Rémi). Mais surtout, alors que je repartais d'Argenton, besogne accomplie, je photographiai un binôme 450-750. Je me suis aperçu ces derniers temps que ce sont les écarts numériques entre deux plaques qui deviennent de plus en plus prégnants. Ici, l'écart était de 300. Je n'en aurais toutefois pas parlé si, revenu à Châteauroux, je n'avais repéré dans la rue des Etats-Unis un autre binôme 127-427, lui aussi porteur d'un écart de 300** (et enfin, je notai dans ma propre rue un 827 et un 888, ceci encore une fois, je le répète, avant d'avoir eu connaissance du billet de Rémi).



Encore un détail : au moment où je photographiai les deux voitures à Argenton, un coup de klaxon me fit me retourner : c'était l'ami musicien Michel Thouseau qui m'avait reconnu, et nous discutâmes un bon moment sur le parking (je ne manquai pas de me dire en moi-même que son nom n'était pas sans quelque rapport euphonique avec Michel Pastoureau).

Rémi évoque ensuite sans transition la mort de Bruno Latour le 9 octobre : " C'était un ami de Tobie Nathan, lequel l'a introduit dans un de ses romans, Dieu-Dope, sous la forme Bruno Lareine, en référence évidente au jeu d'échecs. C'est La diagonale des reines qui m'a conduit au présent billet, et le mot "reine" a joué un rôle crucial dans mes découvertes sur Alphabets."
Bruno Latour, que j'ai évoqué également ce même 10 octobre, dans le dernier épisode de Cristal noir. Avec une prolongation, par l'ami Incrédule Doc.

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* Le 11 octobre, je reçus le livre de l'auteur que nous allons recevoir bientôt à la centrale de Saint-Maur, Matthieu Tordeur, récit de sa traversée solitaire dans l'Antarctique. Son titre : Le continent blanc.


Par ailleurs, je vis que le dernier opus de Sylvain Tesson donnait aussi dans le blanc, et on ne peut faire plus simple : le livre s'appelle Blanc.


Au moment exact où je publie cet article, le billet de blog en tête sur le bandeau latéral Autre sentes est Indian Horse de Richard Wagamese: le chef des Zhaunagush au pays des peuples premiers, de Christiane Chaulet Achour, de Diacritik. Or, le livre chroniqué se nomme Jeu blanc (Indian Horse en anglais). Extrait : "Les huit chapitres suivants (de 2 à 10) sont le récit de la vie indienne de Saul dans le contexte d’une domination par les Blancs. Il s’attarde sur son nom et le nom de sa famille en évoquant l’histoire de la venue du cheval chez les Indiens de son clan. Comme à chaque fois que la vie indienne sera évoquée, on a des pages magnifiques sur la vie d’avant. Ce sont les Zhaunagush (les Blancs) qui les ont nommés « Indian Horse » et c’est devenu le nom de leur famille. Saul date de ses 8 ans la disparition de son « indianité » lorsque la famille a dû fuir les Blancs."



** Sur le sens à donner à cet écart de 300, je n'ai pour l'instant aucune piste.

lundi 10 octobre 2022

Cristal noir #9 : Les Hauteurs tourmentées

Après avoir arpenté de long en large  les galeries et les escaliers de l'Hélice terrestre, nous avons pique-niqué au centre du village, avec l'assentiment des membres présents de l'Artrodytespace, l'association qui gère le lieu depuis la disparition de Jacques Warminski. Le géant est mort le 4 novembre 1996 d'une crise cardiaque ou d'une rupture d'anévrisme (les sources divergent), dans les bras de sa compagne. C'était peu après la mort de son père, à la suite d'une opération du coeur. Comme si, à ce père qui lui avait donné le goût de l'art, il ne devait pas survivre. Enfant qu'il était redevenu en s'éteignant entre les bras de sa douce, Bernadette, que Jacques B. et le Doc ont bien connue, infatigable ordonnatrice des festivités régulièrement données à l'Hélice, figure tutélaire de l'association créée en 1992, et que nos deux compagnons de route croyaient bien retrouver mais dont ils eurent la mauvais surprise d'apprendre qu'elle était rongée par la maladie d'Alzheimer, et que, résidente d'un Ephad, elle ne venait plus que de loin en loin à l'Orbière.


Avant de repartir, Jacques B. a voulu faire un tour dans la campagne proche, appareil photo en main, et nous le suivîmes, Nunki Bartt, Chamina et moi. Chaque chemin qu'il nous désignait, il en connaissait l'issue, il savait aussi quelle maison se dissimulait derrière cette ligne d'arbres qui n'était pas si épaisse à sa dernière visite. C'était l'adolescent qui parlait dans un corps qui approchait les quatre-vingts ans, au beau visage encore, au doux regard. A chaque tournant, une cave troglodytique, une entrée barrée, la tourelle d'un manoir. Ici, la maison des Warminski, l'été, très rénovée, ce n'était pas du tout comme ça, ici le père peignait le cap Fréhel. Là, la lisière de la "grande" forêt de Grézillé qui fut ravagée par un immense incendie le 3 septembre 1959, après une sécheresse exceptionnelle. Mille hectares partirent en fumée, et cinq pompiers de Beaufort, pris au piège autour de leur GMC porteur d'eau qui s'était couché dans un fossé, y laissèrent la vie.

Ces détails, je les ai trouvés par la suite sur le net, Jacques B. n'était pas si précis. Il reste qu'à l'écouter, j'avais l'impression que nous étions à l'orée d'une immense forêt de conte de fées, c'était Tronçais ou Rambouillet, pas moins. Or, sur la carte Michelin, les dimensions étaient bien moindres et le nom n'était même pas indiqué. C'était comme si, encore une fois, il revoyait tout avec les sensations d'un enfant, avec ce schéma corporel qui teinte nos souvenirs si fortement que nous sommes tout surpris de redécouvrir la cour d'école de notre enfance bien plus petite que dans notre mémoire.

Entrée de l'Orbière

La dernière exploration fut celle de la maison qui se tenait derrière l'Hélice et qui était invisible même de la petite route où nous cheminions. L'allée qui y menait était envahie par la friche et les acacias épineux. La grille entrouverte donnait sur une cour dépotoir : la maison encore en bon état était entourée d'un amoncellement de bidons verts, sans doute bidons de pétrole pour le chauffage. Rien ne laissait croire qu'au-delà de ces murailles de végétation désordonnée se trouvait un logis seigneurial troglodytique que Warminski eût souhaité acquérir (mais il ne parvint jamais à emporter l'affaire). Chamina se fraie un chemin  dans la brousse, monte un escalier de pierre au pignon de la maison, accède à un grenier dont la porte n'est pas fermée à clé. La petite curieuse nous hèle : il y a là un trésor de livres. Que le malheureux propriétaire des lieux nous pardonne ce larcin : elle tint absolument à emporter Les hauteurs tourmentées, d'Emily Brontë. Une traduction belge. Comment résister ?


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NB : Le grand philosophe Bruno Latour vient de mourir, dans la nuit du 8 au 9 octobre. Il est quelque peu présent dans ces pages, sans que cela rende justice à la profondeur et l'étendue de sa pensée. Je pense au Doc, l'"incrédule" Doc, qui eut l'honneur et l'avantage de converser avec lui lors de ses venues à La Châtre, dont l'article nécrologique du Monde fait mention : "Sa méthode ? L’enquête, dont il n’a cessé d’affirmer et d’éprouver la puissance. En homme pragmatique et en philosophe empiriste, il a mené, après la crise des « gilets jaunes », avec le consortium Où atterrir ?, une série d’ateliers d’autodescription à La Châtre (Indre), à Saint-Junien (Haute-Vienne), à Ris-Orangis (Essonne) ou à Sevran (Seine-Saint-Denis). « De qui dépendez-vous pour exister ? »s’avère la question centrale, afin de « passer de la plainte inarticulée à la doléance », l’interrogation nécessaire afin de nouer de nouvelles alliances."


vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.


Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.


Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
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PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza

dimanche 10 juin 2018

Du chaos, du Congo et du Pequod

Les choses se compliquent (et j'admets déjà que ce n'était pas très simple...), elles se compliquent même bougrement. Pourquoi ? Pour la bonne raison tout d'abord que trois plans temporels se superposent et même s'enchevêtrent : car tentant de rendre compte de corrélations constatées au mois d'avril, je suis conduit à évoquer aussi les échos que cela provoque dans le temps présent de ce mois de juin, tout ceci entrant aussi en résonance avec des textes plus anciens de quelques années. Des indices dispersés sur plusieurs strates temporelles émergent comme si l'on avait procédé à une coupe verticale du territoire exploré (qui n'est autre au fond que celui de nos existences), mais de cette vision globale je ne puis en donner une traduction immédiate, perceptible synthétiquement : il me faut passer par une narration linéaire qui peine à rendre l'ampleur de l'étoilement des motifs. C'est là que la macle (ou le losange) intervient en tant que figure essayant de donner forme au chaos (c'est en somme la même fonction que remplissent justement les attracteurs étranges dans la théorie mathématique du chaos).

Prenons un autre exemple de motif ayant triangulé tout récemment, et qui est en même temps bien ancré dans le passé récent : Moby Dick. En premier lieu, je l'ai retrouvé parmi les livres brûlés de Fahrenheit 451. Quand la brigade de pompiers fait une descente chez le pompier rebelle Montag, et que tous les livres qu'il cachait se retrouvent sur la moquette du salon, on voit parmi les chefs d’œuvre de la littérature que Truffaut a choisis visiblement avec soin, le roman de Melville.


Un autre plan s'attarde plus précisément sur l'ouvrage seul :

(Les illustrations de Rockwell Kent qui accompagnaient cette édition anglaise ont été reprises dans la toute récente édition Quarto établie par Philippe Jaworski)
En second lieu, Moby Dick prend place dans le livre d'Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, venu de Bourges et apparu à la fin de l'article traitant du feu chez Truffaut (j'allais écrire du faux chez Truffeu).
Il n'est pas inintéressant de replacer le contexte de son apparition dans ce livre (qualifié, je le répète, de très important par Bruno Latour, ce que je ne cesse de vérifier à chaque étape de ma lecture - pas encore achevée à cette heure).
Anna Tsing développe toute une réflexion sur le capitalisme, dont le processus, rappelle-t-elle, est l'accumulation. Mais la valeur est parfois produite à partir de phénomènes vitaux qui ne lui doivent rien. Même dans les fermes industrielles, "des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C'est ce que j'appelle, écrit-elle, une "captation", qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste." La cueillette des matsutakés par des travailleurs précaires dans les forêts de l'Oregon sont un exemple de ce qu'elle nomme des "chaînes d'approvisionnement", qui sont "des chaînes de matières premières transformées en marchandises qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des valeurs non capitalistes et capitalistes."
Ce n'est pas quelque chose de nouveau et elle en donne deux exemples historiques pour en clarifier le fonctionnement, tous les deux mis en lumière par la littérature.
Le premier est le marché de l'ivoire au XIXe siècle, tel que l'a raconté Joseph Conrad dans son roman Au cœur des ténèbres.
"L'histoire tourne autour d'une découverte que fait le narrateur : alors qu'il était épris d'une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l'ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d'étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme." (p. 109)*
 Le second exemple est donc puisé chez Melville :
"Moby Dick suit l'histoire de l'équipage d'un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d'usine. Toutefois, l'huile que l'équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d'approvisionnement capitaliste, basée aux Etats-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d'Asie, d'Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l'expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c'est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l'accumulation par captation s'opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d'investissements." (p .109)
Enfin, dernier côté du triangle, les deux pages que Christiane Taubira (dont j'ai mis une citation en exergue d'un article récent) consacre à Moby Dick dans Baroque sarabande, livre d'hommage aux livres et aux écrivains de son enfance guyanaise aux combats d'aujourd'hui. Deux pages d'où j'extrais le passage suivant :
" Et si le bateau Pequod est au commencement, c'est qu'au commencement sont les Amérindiens. Et c'est fort d'un savoir irréel que Queequeg le harponneur, homme de cale dont les tatouages sur le corps sont la calligraphie d'un mystérieux traité sur les cieux et la terre et sur l'art d'atteindre à la vérité, décide au dernier moment de renoncer à son agonie."
Pour bien comprendre, il est nécessaire de savoir (Taubira ne le précise pas) que les Pequots étaient une tribu indienne qui fut exterminée lors du massacre de la Mystic River, en 1637.  L'écrivain américain Benjamin Whitner raconte toute cette histoire d'une incroyable violence dans le numéro 4 de la revue America, hiver 2018, (L'histoire interdite, p. 88) :
" Ensuite, les pèlerins se mirent en devoir d'éradiquer intégralement la tribu des Pequots. Ils déclarèrent que tout Indien réputé appartenir à cette tribu serait exécuté sur-le champ. La rivière Pequod fut rebaptisée Thames - la Tamise -, et le village connu sous le nom de Pequot fut rebaptisé New London. Comme John Mason [le capitaine qui avait dirigé le massacre] le déclara, le but était d'"effacer tout souvenir de ces Indiens de la surface de la Terre". L'Assemblée générale du Connecticut alla jusqu'à déclarer l'interdiction officielle du mot lui-même. Les Pequots ne furent pas seulement annihilés en tant que peuple, mais également en tant qu'idée."
Pour Whitner, il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide. Il écrit que les Pequots "ne réapparaîtront vraiment dans la conscience américaine qu'avec le Moby Dick d'Herman Melville."

De Fahrenheit 421 aux Pequots en passant par le Congo, on voit bien que cette affaire de Moby Dick n'est pas qu'une amusante chasse aux coïncidences, que ce qui est désigné là avec insistance c'est la violence et l'injustice infligées à l'être humain, et en particulier à l'Autre, au Noir, à l'Indien, à celui qu'on désigne comme brute, sauvage, inférieur.
Et ce n'est pas un hasard si au coeur des ténèbres  veillent sous la cendre les braises vives de la littérature.

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* Sur Joseph Conrad, la conquête coloniale et la remontée à la source des génocides du XXème siècle, on lira avec grand profit le livre de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes ! (Les Arènes, 2014). Ce titre est une phrase de Kurtz, le personnage principal d'Au coeur des ténèbres, qui avait conclu par ces mots son rapport sur la mission civilisatrice de l'homme blanc en Afrique.
Bel exemple de cette intrication temporelle que je tentais de décrire au début de cet article : ma lecture cet après-midi même du chapitre V des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald. Au coeur de ce chapitre, il y a deux personnes : Joseph Conrad (que Sebald choisit plutôt de désigner sous son vrai nom de Konrad Korzeniowski) et la figure moins connue de Roger Casement, diplomate britannique qui dénonça dans un rapport au Foreign Office les atrocités commises par les agents du roi des Belges, Léopold II, sur les Noirs congolais, "contraints, rapporte Sebald, de travailler sans salaire pratiquement sans être nourris, souvent enchaînés les uns aux autres, à un rythme forcené, du lever au coucher du soleil et jusqu'au moment où ils tombaient à proprement parler de tout leur long et mouraient sur place d'épuisement." (p 167)
Roger Casement
C'est au cours de son voyage le long des côtes anglaises, dans une émission documentaire de la BBC, que Sebald découvrit ce personnage jusque-là inconnu de lui (et dont la destinée fut tragique car il finit par être pendu en 1916 pour haute trahison dans une prison londonienne - il avait épousé la cause nationaliste irlandaise). Vaincu par la fatigue, Sebald s'était endormi devant la télévision, mais écrivait qu'il se rappelait "simplement qu'il avait été question, au début de l'émission, du fait que l'écrivain Joseph Conrad avait rencontré Casement au Congo et qu'il le tenait, parmi les Européens, corrompus en partie par le climat tropical, en partie par leur propre inextinguible cupidité, pour le seul homme droit qu'il lui eût été donné de rencontrer dans cette région du monde."(p. 138)

jeudi 18 février 2021

Albertine a disparu

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, le philosophe Bruno Latour est interrogé en ces termes par Alexandre Lacroix : "La pensée humaine est capable de parcourir de grandes distances, de passer du local à l’universel, de généraliser. Or vous semblez refuser ces sauts, vous vous efforcez de progresser « de proche en proche ». Ce à quoi il répond : "J’ai toujours eu la volonté de ralentir, de payer le prix des déplacements. L’expression « de proche en proche » apparaît beaucoup dans mon dernier essai Où suis-je ?, et elle était déjà là dans mon premier livre La Vie de laboratoire [1979]. Mon travail consiste en effet en une espèce d’atterrissage de la pensée aussi bien que des actions. Toutes les affirmations demandent à être resituées dans leur contexte, dont dépend leur validité."

Toutes proportions gardées, il m'a semblé que cette expression "de proche en proche" - reprise aussi comme titre d'une émission de Sylvain Bourmeau sur France-Culture -, s'appliquait assez bien à ce qui s'écrit ici, pour qualifier ce tâtonnement incessant, cet itinéraire digressif qui s'invente au fil des jours. J'en veux donner un autre exemple.

Mubi, en me proposant le film de Louis Séguin, Saint Jacques Gay Lussac, avait fait résonner une harmonique au film de Coline Serreau, Saint Jacques La Mecque, avant que Pierre Michon transforme l'essai avec sa rue Royer-Collard, "tronçon sinistre" qu'il quitta à la cloche de bois. Or, le matin même où je publiai cette note, la même plateforme Mubi (qui affiche chaque jour un nouveau film) présentait cette fois Albertine a disparu, un court métrage de Véronique Aubouy


Texte de présentation : "Transposer le 6e volume de la saga de Marcel Proust dans une caserne de pompiers : voilà ce que propose Véronique Aubouy avec cette adaptation audacieuse. Un vrai pompier (et lecteur assidu de Proust !) sert de narrateur dans ce court spirituel qui greffe des éléments documentaires à l’intrigue."

Il se trouve tout simplement que j'avais entamé deux jours plus tôt la lecture d'Albertine disparue, œuvre que je n'avais encore jamais abordée (Proust étant pour moi un continent encore presque inexploré). Et si j'avais franchi ce pas, c'était grâce à Hélène Cixous, dont j'ai acheté le 20 janvier l'énorme Lettres de fuite, qui regroupe trois ans de séminaire donné de la rentrée 2001 (juste après le 11 septembre) à juin 2004 (date du dernier dialogue public avec Jacques Derrida). C'est le passage suivant qui m'a convaincu de lire Albertine disparue avant de poursuivre plus avant l'analyse déployée par l'écrivaine :

"Tout ce que j'avais oublié, qui a le statut de l'oublié, sort de l'oubli, et c'est du cadavre qui se met à parler ; c'est une expérience tout à fait exceptionnelle, d'une grande violence intérieure, et qui m'oblige, alors même que je n'arrive pas à le faire, à entrevoir ces immenses travaux d'Hercule-le-Temps, cette espèce de travail incessant que nous faisons dans le temps, alors même que nous avons tout simplifié en parlant en termes de conjugaison, et ensuite en pensant qu'il y a le passé, le présent, le futur, qui en sont que des conventions. Ces expériences arrivent exceptionnellement, Proust en étant le plus grand témoin ; ce qu'on croyait oublié revient, convoqué de manière tout à fait accidentelle, cela étant presque toujours en rapport avec la traversée de la mort ; nous ferons des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu'est Albertine disparue." (p. 25)
Ce que dit Hélène Cixous de Proust, comme le plus grand témoin de ces expériences de sortie de l'oubli, pourrait être aussi bien dit de Sebald, avec une intensité peut-être plus grande encore, car la violence intérieure y est  encore plus forte, la Seconde Guerre mondiale, l'extermination génocidaire, sont passées par là, et c'est plus que jamais du cadavre qui se met à parler.

Je suis retourné à tout hasard sur le site Norwich, où Sébastien Chevalier a longtemps posté d'intéressants articles sur l'écrivain, en particulier sur les lieux qu'il évoque. Il ne le tient plus guère, ainsi n'a-t-il rien publié en 2020, mais le 2 février 2021, il a tout de même posté un billet sur ses lectures de 2020. 

"Avec un retard considérable (mais le temps passe-t-il en ce moment?), je note ici la liste des textes qui ont compté pour moi en 2020. Des découvertes, mais aussi pas mal de relectures (et il y en aura d’autres) de livres dont je ne m’éloigne jamais trop comme des oasis dans les toujours possibles traversées du désert.

Janvier : Clyde Fans, de Seth, Le détail de D. Arasse (lecture exhaustive cette fois), Un paradigme, de J.-F. Billeter.

[...]

Septembre: Affranchissements de Muriel Pic, et je termine Sac d’os de Stephen King.

Octobre: Albertine disparue, de Proust, A History of solitude de D. Vincent, et Trois anneaux de D. Mendelsohn"

Affranchissements de Muriel Pic et Trois anneaux de D. Mendelsohn sont deux livres que j'ai chroniqués ici récemment. Les deux sont peu ou prou en rapport avec Sebald. C'est bien sûr la mention d'Albertine disparue, qui me transporte comme une coïncidence pétrifiante.

Dernier détail. De proche en proche, continuons d'avancer. D'un film de Mubi à l'autre, se tissent aussi des liens renversants. Au terme du périple nocturne de Jimmy, le jeune homme triste de Louis Séguin, une allusion proustienne vient s'inscrire dans le fond du plan.

 

jeudi 14 décembre 2023

Je cherche le visage que tu avais avant que le monde ne soit créé

J'ai terminé l'article précédent Fante/Dante sur cette coïncidence spatiale : l'évocation du lac gelé, le Cocyte infernal de la fin de l'Enfer de Dante jouxtant l'annonce d'un billet de la revue en ligne Terrestres consacré à un livre sur les glaciers. J'avais cité un passage de l'auteur, Jean-François Delhom, photographe,  philosophe et glacio-spéléologue, où l'on pouvait lire ceci : "Je ne m’intéresse pas aux panoramas, situations panoptiques où le point-de-vue est le même pour tous ceux qui viennent occuper ce centre, quelques fois standardisé par une table d’orientation, ou marqué du symbole « protecteur » du drapeau ou de la croix. Je m’intéresse à cette aptitude qu’est le regard, lequel requiert tantôt que l’on s’approche, tantôt que l’on prenne du recul, rarement que l’on surplombe." Ces mots sonnaient de façon familière à mes oreilles, j'avais en somme déjà entendu ça quelque part, et ce quelque part je sus vite où il se tenait : au sein de Mon année dans la baie de Personne, le grand oeuvre de Peter Handke, que j'ai évoqué dans Nés un 6 décembre. Je retrouvai rapidement le passage précis qui m'importait :

"Depuis mes années passées dans les vignobles, d'où l'on voyait Vienne, les collines de la forêt viennoise et la plaine pannonienne qui s'étendait à l'infini, j'avais gardé un sentiment de malaise devant tout panorama, tout belvédère (la rue où j'étais locataire à Sievering s'appelait d'ailleurs "Bellevue"). Parfois, quand je restais longtemps à regarder ce spectacle, je partageais, toutes à la fois, les souffrances, les crispations et les agonies qui avaient lieu au-dessous, dans les chambres de l'hôpital, et je comprenais ce voisin qui, durant les mois d'hiver, voyait dans les rangées des vignes nues montant et descendant devant sa baie panoramique les croix d'un cimetière (...). (p. 186)

Les panoramas sont tellement choses courues, qu'il est singulier de rencontrer presque dans le même moment deux contempteurs du phénomène. En définitive, c'est Fante/Dante/Handke qui aurait dû faire titre, fameux tiercé. Les choses auraient pu s'arrêter là, mais le lendemain matin l'attracteur étrange ne laissa aucun répit. Ce fut tout d'abord cette émission nullement cherchée mais qui s'afficha à l'instant exact où j'allumai la télévision le 11 décembre : 


L'empreinte des glaciers : ce que montrait le documentaire de Michael et Rita Schlamberger, je le retrouvais le même jour dans l'entretien publié dans Télérama avec le géochimiste Jérôme Gaillardet. Pas un inconnu pour moi, car j'avais lu son formidable essai, La Terre habitable ou l'épopée de la zone critique fin octobre (et j'avais d'ailleurs prévu dès ce moment-là de lui consacrer un article). Ce qui m'avait diablement passionné dans son approche c'est tout d'abord une définition renouvelée du "vivant", qu'il reprend dans l'entretien : "L’écologie se focalise sur les vivants, on parle d’ailleurs beaucoup des « penseurs du vivant », alors que nous devons penser un tout, un système-Terre où s’associent des vivants et des non-vivants. Et qu’entend-on, au juste, par « vivants » ? Pour moi, les roches sont vivantes. Elles sont animées, elles se forment et se déforment. Elles respirent non pas de l’oxygène mais du gaz carbonique, comme l’a montré un immense savant, Jacques-Joseph Ebelmen (1814-1852). C’est l’une des transformations majeures qui rendent la Terre vivable : les roches de la croûte terrestre absorbent le CO2 de l’air que les volcans y injectent et le transforment, sous forme de roches sédimentaires. Les falaises du Vercors, ou les calcaires avec lesquels sont construits les plus beaux bâtiments de Paris, contiennent un air atmosphérique que nos lointains ancêtres, primates, dinosaures, ont respiré… L’altération des roches purifie l’air des rejets volcaniques mais elle donne aussi naissance à la poussière, à l’argile de nos terres. Et cette transformation libère les nutriments chimiques sans lesquels nous ne pourrions vivre — calcium, potassium, phosphore, etc."

Et, un peu plus loin, à cette remarque du journaliste :  "Un fleuve est une montagne en mouvement, écrivez-vous…" Il répond"Cette image m’est venue lors d’une visite à la Fondation Luma, à Arles [composée d’usines ferroviaires rénovées et d’une tour conçue par l’architecte Frank Gehry, ndlr]. Dans les anciennes halles SNCF, le sol est fait de terre battue. J’étais avec l’anthropologue et philosophe Bruno Latour, à qui j’ai dit : « Ce sol, ce sont des poussières glaciaires, provenant des Alpes et apportées par le Rhône. » Un géologue qui a l’œil entraîné reconnaît immédiatement un matériau produit par des glaciers : c’est très fin, semblable à de la farine. Les glaciers sont un des meilleurs agents de broyage, rien ne leur résiste ! Quand on étudie l’Amazone par exemple, on voit que 90 % des sédiments transportés par le fleuve vers l’Atlantique proviennent des volcans de la cordillère des Andes, de l’usure des montagnes, à des milliers de kilomètres. Lorsqu’on marche dans la boue du delta, on piétine les Andes pulvérisées. "(C'est moi qui souligne)


Le jour suivant, le 12 décembre, le nouveau numéro de Télérama s'ouvrait avec un entretien avec la glaciologue Heïdi Sevestre. Où l'on peut lire notamment ceci :

"En quoi les glaciers sont-ils indispensables à la vie sur Terre ? 

Aux yeux des scientifiques, ce sont des baromètres du climat. En voir un reculer, ce n’est jamais de bon augure. Cela veut dire que quelque chose cloche au niveau des températures et des précipitations. Mais ils ont aussi une autre fonction : ce sont parmi les meilleurs châteaux d’eau sur Terre. Pendant la saison chaude, leur fonte donne de l’eau douce qui nous est fournie gratuitement. C’est quand même magique ! On utilise ces sources pour produire de l’électricité ou pour irriguer les champs. Pensons au Rhône, par exemple, qui est alimenté par des glaciers. Ce fleuve dessert le plus grand bassin agricole en France et refroidit les centrales nucléaires installées dans la vallée."


Des panoramas à Télérama, en quelques heures les glaciers avaient donc envahi mon champ de perception. Le Los Angeles poussiéreux et miséreux de John Fante m'avait reconduit à Dante et fait bifurquer sur Peter Handke. En poursuivant la lecture d'Une année dans la baie de Personne, je découvris que cette dérive avait des soubassements profonds. Handke consacre en effet de nombreuses pages à décrire son attirance progressive pour la banlieue parisienne, une attirance qui va bien au-delà d'un simple penchant sociologique, historique ou culturel, elle prend ancrage dans la matière même de ses sols : "Je lus les divers historiques de l'endroit et me procurai - mais il me fallut pour cela aller à l'Institut géographique national, à Paris - une carte géologique de la région, pour avoir présente à l'esprit, couche par couche, la base sur laquelle je me mouvais. " (p. 208) On ne s'étonnera pas dès lors de voir l'écrivain attentif à la couleur des crépis des maisons, à leur texture, à leur grain : "Plus je m'approchais des pierres de la maison de banlieue et les observais, les touchant souvent du nez, plus devenait tangible pour moi, dans ce seul objet, une planète entière, comme très longtemps auparavant dans une goutte de pluie sur la poussière jaune-brun-gris-blanc d'un chemin, qui dans mon enfance m'avait ouvert le monde pour la première fois. Et ce n'était pas une planète étrangère, mais celle d'ici, la Terre, et elle était parfaitement paisible." (p. 209-210)

On pourrait mettre pratiquement en parallèle les paroles du géochimiste avec les écrits de l'auteur :

Jérôme Gaillardet : "Si on regarde la Lune avec des jumelles, on voit qu’elle est recouverte de cratères, trace des météorites qui lui sont tombées dessus. La Terre a connu les mêmes chocs. Simplement, elle a tout nettoyé, grâce à des mécanismes de réparation. Comme notre peau régénère ses cicatrices, la « peau » de la Terre se refait constamment. Cette notion de cyclicité est consubstantielle à la zone critique : celle-ci n’est pas un objet statique mais fondamentalement dynamique, sans cesse en train d’être construit et déconstruit."

Peter Handke : "De la même façon se creusait maintenant dans la pierre de construction un cratère, frais au toucher du bout du doigt, des arêtes pointaient, l'observateur, en se déplaçant au-dessus de la seule distance de ses cils, lorsque roulaient de manière à peine perceptible les particules emportées par les intempéries, était inondé par un sentiment de protection, la lueur pleine de sens caché aux renfoncements qui bordaient les chemins creux du pays natal reprenait vie.
Cette Terre en miniature avait aussi la particularité, à l'observation, de se révéler peuplée, même si ce n'était que par des animalcules gros comme une tête d'épingle, suspendus là à un fil depuis une falaise, sur la pente opposée, au-delà des sept montagnes, tous deux rappelant Robinson et vendredi." (p. 210)

Ce texte de 1994, qui ne sacrifiait rien à l'actualité de l'époque, se révèle étonnamment contemporain par son attention à la complexion même des choses. A aucun moment, il ne revendique une quelconque scientificité, ou même une sensibilité qu'on pourrait qualifier d'écologique, mais il parvient tout de même à susciter des échos troublants en ce temps où l'habitabilité de la Terre est remise en question. On voit le narrateur délaisser les chroniques et les histoires locales, ne se satisfaisant pas, écrit-il, de ce qui n'était qu'intéressant ou digne d'être su : "Au contraire, j'étais réchauffé par l'étude des formes minérales et de leur interaction, pas seulement celles de l'endroit, pour lesquelles je n'vais le plus souvent aucun mal à suivre quand le manuel ne consistait qu'en mots clefs, sans phrases complètes. Les gorges de montagne, les terrasses de rivières, les dunes mobiles se transformèrent ainsi en images vivantes. Leur compréhension me libérait de toutes mes fatigues, je sentais en moi une conscience très claire, comme cela n'avait peut-être été le cas jusque-là que dans l'étude du droit romain, je me sentais incorporé à la planète et inversement." (p. 231, c'est moi qui souligne)

Peter Handke

Et l'on retrouve même le glacier un peu plus loin, dans cette partie qu'il nomme Histoire du chanteur :

"A la vue des terrasses étagées dans la région rocheuse se transmirent à lui les secousses avec lesquelles le glacier s'en était retiré jadis, jusqu'à disparaître complètement, tant étaient basses les montagnes d'Ecosse. Tout cela s'était produit de manière invisible. Mais il fallait bien que quelqu'un l'ait vu, de ses yeux, cela se sentait encore ? De quelle sorte d'yeux ? Une de ses chansons s'appelait "Je cherche le visage que tu avais avant que le monde ne soit créé." (p. 310-311)

mercredi 30 mai 2018

Devenir du feu pour te plaire davantage

Le 8 octobre 2014, la Cinémathèque française inaugurait une grande exposition consacrée à François Truffaut, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984. Le 18 avril dernier, ayant rapporté de la médiathèque le catalogue édité à cette occasion, je suis particulièrement retenu par un texte du critique  Bernard Benoliel intitulé La peau et les os, et qui commence par cette affirmation : "Volontairement et visiblement, François Truffaut a placé son oeuvre sous le signe de l'embrasement (...)" Suit une liste d'exemples que je ne reproduirais pas ici, liste qu'on pourrait allonger, dit-il, ou "tout résumer par la déclaration d'Anne à Claude" (dans Les Deux Anglaises et le Continent) :" Je voudrais devenir du feu pour te plaire davantage." "L'embrasement, précise Benoliel, comme figuration évidente, irrésistible, spectaculaire de l'amour, vu comme un feu de prairie ou le feu aux poudres." J'avoue n'avoir jamais vu Les deux Anglaises, ni au cinéma ni à la télé, et je veux alors combler cette lacune à l'occasion de la rédaction de cet article, mais hier je ne le trouve pas dans les rayonnages de la médiathèque (et après vérification, par malchance, il semblerait bien que ce soit l'un des rares Truffaut qui ne soient pas au catalogue).
Mais rien n'est tout à fait perdu, car la réplique que je cherche se trouve par bonheur dans une bande-annonce du film (à 1 : 24).


Selon Benoliel, il existe un autre embrasement, plus intime et en quelque sorte invisible, parce qu'il "figure moins le désir qu'une perception à jamais traumatisée de soi." Un indice en serait donné par un plan bref sur la table de nuit de Bertrand Morane (L'homme qui aimait les femmes) où l'on peut deviner le titre d'un roman de Stig Dagerman, L'enfant brûlé.
A la question : qu'est-ce qu'un enfant brûlé ? Benoliel propose l'exemple de Plato dans La Fureur de vivre, un orphelin qui dort avec un revolver sous son oreiller. "Pour Truffaut aussi, si épris des films de Nicholas Ray, c'est un enfant un peu ou beaucoup abandonné, ignoré, qui n'y paraît pas, mais presque cramé au fond de n'avoir pas été chauffé par un premier regard qui manquera toujours à l'appel : Antoine Doinel, en mal de "foyer" dans Les Quatre Cents Coups, Adèle Hugo, "née de père complètement inconnu" (L'Histoire d'Adèle H.) C'est un enfant qui grandit avec ses blessures, solitaire et séduisant, voleur et vengeur, suicidaire et révolté, qui a "la peau dure" et cicatrice à force : "Toutes ces marques sur son corps sont comme des récits de bataille" (le professeur Pinel à propos de Victor, l'"enfant sauvage" de l'Aveyron."

Ce 16 avril, je suis dans la saison 5 de Lost. Et il se trouve que l'épisode de ce jour, épisode 10, Le prisonnier, tourne beaucoup autour de la figure d'un autre enfant brûlé, Benjamin Linus. Emily, sa mère, a accouché de Ben à seulement sept mois de grossesse dans une forêt près de Portland en Oregon*, alors qu'elle faisait une randonnée avec Roger, son mari. Elle meurt ensuite dans ses bras. Roger ne cessera plus de tenir Ben comme responsable de la mort de sa mère. De ce malheur, et de la faute imputée injustement à l'enfant, découleront de terribles événements. Dans cet épisode 10, Ben fera intervenir le feu de manière très concrète en précipitant un van incendié sur une des maisons du village de l'Initiative Dharma.


Enfin, comment ne pas mentionner cette animation autour du feu auquel j'assistais ce même 16 avril à Saint-Marcel, au musée d'Argentomagus  ? Olivier Bruère, du service éducatif, nous montra comment les hommes de la préhistoire avaient inventé le briquet à percussion en frappant un morceau de marcassite avec un éclat de silex au-dessus d'un petit tas d'amadou (chair d'un champignon, l'amadouvier,  Fomes fomentarius, poussant sur les arbres - on a d'ailleurs découvert un morceau d'amadou dans le matériel d'Ötzi, cet homme de l'âge du cuivre, retrouvé en 1991 parfaitement conservé dans un glacier à la frontière austro-italienne). Après quelques essais infructueux, Olivier avait réussi à  enflammer sa coupelle. Un instant - le jaillissement du feu - qui a toujours la saveur du miracle.

Par trois fois, le feu m'avait été désigné.
Ce n'était pourtant qu'un début.
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* En recherchant l'histoire de Ben Linus, et en particulier ce détail capital de la naissance prématurée dans une forêt de l'Oregon, je ne pus que m'étonner d'une coïncidence avec le seul livre que j'avais acheté la veille à la librairie La Poterne, à Bourges : Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, d'Anna Lowenhaupt Tsing, (trad. Philippe Pignarre), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Dans ce livre, qualifié de très important par Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, Anna Tsing développe toute une réflexion sur le monde d'aujourd'hui à partir de la cueillette d'un mystérieux champignon, le matsutake, qui pousse dans les forêts détruites de l'Oregon, où il est cueilli par des travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines ou immigrés sans papiers, pour être revendu comme produit de luxe dans les épiceries fines japonaises.


Ce livre, je le dois en fait à Nunki Bartt qui eut l'idée de cette petite escapade berruyère (lui-même acheta les Mythologies de Roland Barthes, histoire peut-être de rendre hommage à son homonyme). Et c'est le même Bartt qui m'appela vers midi  pour me signaler qu'Anna Tsing passait au même moment à la Grande Table sur France Culture. Une belle synchronicité pour le coup !