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lundi 27 mai 2024

Le complot des geais

Samedi matin, après passage au marché place de la République, petit tour à la Fnac. Me fait signe le dernier livre de Christian Bobin, Le muguet rouge (2022). Un livre bref, tout en fragments, comme je les aime. Avec cet incipit décapant : « Mon père mort me montre deux brins de muguet rouge. » Je feuillette ensuite le huitième tome du Journal hédoniste de Michel Onfray. Je me demande bien pourquoi, parce que si j'ai bien aimé Onfray dans ses premiers livres, il m'irrite souvent maintenant, avec sa stature de Commandeur péremptoire. Or, je tombe tout de suite sur un chapitre où il évoque Christian Bobin, sa chambre monacale, le lit étroit comme un lit d'enfant. Et en dit du bien. Un saint, dit-il, même si personnellement, en tant qu'athée revendiqué, il ne croit pas à la transcendance. Ça me réconcilie un peu avec Onfray ; en tout cas, je me suis senti fortifié dans mon achat.


Le lendemain, à Aigurande, pour la fête des mères. Après le déjeuner, plantation de framboisiers dans le jardin, le long du mur en briques qui le sépare de celui du voisin. C'est à ce moment que je perçois une sorte de remuement dans un arbre, et puis une sorte de furtif éclair bleu. C'est un geai qui mène un discret tapage et s'envole peu après, disparaissant dans la sylve retorse et obscure qui prolonge le jardin. Un geai, oui, et je me demande combien de temps a passé depuis la dernière fois où j'ai eu la chance d'en voir un.

Le soir-même, après avoir vu Scarface de Brian de Palma, qui s'achève en une apocalypse de muguets rouges de sang cubain et américain, je sens qu'un brin de poésie ne saurait faire du mal. Je commence donc le Bobin, j'arrive à la page 29 où l'on peut lire : "Le chêne s'arrête devant moi, essoufflé." Avouez que c'est une expérience rare, que le jogger dominical en forêt n'imagine même pas. Et le poète n'hésite pas à pousser plus loin le bouchon : "Ses feuilles lapent l'eau dans la coquille Saint-Jacques de mon coeur." Il exagère sans doute, mais c'est la suite qui me réjouit vraiment : "Elles couvent le complot des geais, leurs alertes claquantes de becs en bois. C'est une fin de mai."

Le geai aigurandais m'est alors revenu en mémoire. L'idée qu'il fut complotiste ne m'était pas venue à l'esprit, je dois manquer d'imagination. Christian Bobin n'en a jamais manqué, lui qui décrit l'écriture comme ce "moineau tombé du nid de la vie sainte", à qui il a "appris à donner la becquée". Il a la métaphore aviaire facile. Trop facile peut-être. Je préfère le passage qui suit : "Mon père dans le jardin de l'affreuse maison de long séjour, une semaine avant sa fin, avait trouvé un geai mort. Ses mains se creusaient en berceau pour l'accueillir. Ses yeux s'ouvraient à l'infini du bleu strié des petites ailes. Il venait d'enlever deux tours à la mort."

J'ai pensé alors à mon propre père. Dans le jardin, nous avions évoqué plusieurs fois son souvenir. Les arbres qui l'ombrageaient, en dehors d'un seul, c'est lui qui les avait plantés, greffés. Les oiseaux, il les connaissait bien aussi. Je m'étais inspiré de ses paroles pour écrire cette petite fiction brève en septembre 2008, Un peu bourru.

"- Regarde, elle est là !
Il m'a tendu les jumelles et j'ai vu la mésange qui picorait le petit sac de graisse.
- Je l'attache, sinon les merles me le foutent par terre. Les merles, ça n'aime pas manger perché.
Il avait construit trois petites maisons en bois pour les oiseaux. En châtaignier, presque aussi solide que du chêne. Nichoirs qu'il avait placés dans les arbres, dans le grand cèdre du parc et deux vieux poiriers presque centenaires.
- Je les ai posées avant l'hiver. Il faut qu'elles prennent l'habitude avant même les grands froids.
Lui qui aimait tant chasser autrefois, tirer la perdrix et la bécasse, la grive et le canard sauvage veillait donc maintenant au confort des mésanges, au bien-être des piafs et des loriots. (...)"


vendredi 25 janvier 2019

Toucher les vertèbres

"Able sourit et inclina la tête, accusant le coup.
 - Je dois vous demander une chose. Le commandant qui assistait à l'interrogatoire assez brutal de Hel s'appelait Diamond. Je sais, bien entendu, le penchant qu'ont vos concitoyens à s'identifier à des pierres ou à des métaux précieux, mais néanmoins la coïncidence des noms me frappe. Et la coïncidence est la plus grande arme du Destin."

Trevanian, Shibumi, Gallmeister, 2008, p.240-241.

En relatant notre visite à Nouans-les-Fontaines pour admirer la Pietà de Jehan Fouquet, m'étais-je éloigné de mon sujet précédent, à savoir le crucifix en cours de restauration d'Erri de Luca ? A l'évidence non, le tableau lui-même évoquant la crucifixion. Les clous du sacrifice étaient d'ailleurs en bonne place sur la composition, bien détachés, sur le sol gris, du corps du Christ et du voile de la Vierge. Là encore, pas de traînée sanguinolente, souvenir du martyre, juste la matité sombre du métal.


Je retourne dans le roman d'Erri de Luca, où le sculpteur ne cesse d'interroger les détails du marbre :
"Là où le dos s'appuie en haut contre la croix on voit une adhérence entre le corps et le bois. A cet endroit, le travail de sculpture a été difficile. Encore plus dans l'étroit passage entre le buste  qui se tord en avant et la croix. Il y a de la place pour passer la main et toucher les vertèbres. Les faisceaux musculaires de chaque côté de la colonne vertébrale sont la marque d'une grande pratique." (p. 80)
Cet espace étroit entre corps et croix, où allais-je le retrouver en ces mêmes jours ? Ni plus ni moins, étonnamment, que dans le Cosmos de Michel Onfray, dans les premières pages, où il donne un portrait très émouvant de son père (c'est dans ce registre, lorsqu'il parle de son enfance, de ceux qu'il aime, lorsqu'il est dégagé de ses certitudes philosophiques, que j'apprécie véritablement l'écrivain) :
" (...) il n'allait pas à la messe le dimanche, il ne se confessait pas (il n'aurait eu aucun péché à avouer), je ne l'ai jamais vu communier. J'ai le vague et très lointain souvenir de messe de minuit, mais peu et pas longtemps. En revanche, il ne manquait jamais aucun messe des Rameaux. J'aime que cette cérémonie chrétienne aux origines païennes ait été la sienne. (...) La fête chrétienne des Rameaux recouvre la fête païenne de la promesse de prospérité. Mon père revenait avec un bouquet de buis bénit. Loin des pays méditerranéens, le buis a remplacé la feuille de palmier : parce qu'il reste vert l'hiver. Il détachait un ou deux brins qu'il plaçait entre le bois du crucifix et la figuration du corps du christ. Un autre brin allait dans la 2CV, à côté d'un médaillon de saint Christophe." (p. 14-15, c'est moi qui souligne).
Et le crucifix je je retrouvai encore en écoutant dans la voiture, sur le court trajet pour me rendre au travail, une émission de France-Culture. Des quelques phrases échangées, je déduisis assez rapidement que l'invité devait être Olivier Roy (bien que je ne l'ai jamais entendu jusqu'à ce jour, le contenu me semblait correspondre à ce que j'avais pu lire sur la chronique de Philosophie Magazine traitant de son dernier ouvrage , L'Europe est-elle chrétienne ?", essai qui avait interféré avec ma lecture d'Antoine Blondin, voir On ne signera pas le traité de Westphalie). Or, pendant les quelques minutes que j'ai pu consacrer à l'émission, le symbole du crucifix est abordé à l'occasion d'un discours de Matteo Salvini, commenté ensuite par Olivier Roy (c'est à 16 : 15) :


Cette triple occurrence du crucifix au début de la seconde décade de janvier trouva ensuite des échos. Ainsi, le roman de Trevanian, L'expert, acheté et commencé à Tours, dont l'ouverture sur St.Martin-In-The-Fields* avait comme annoncé la trouvaille saint-martinienne de Nouans-les-Fontaines, comportait aussi des résonances christiques (et comme pour l'empalement initial, le détail apparaît dans un passage qu'on peut bien dire horrifique du roman) :
"Ses jambes nues et pas rasées pendaient sur le bord. Ses pieds étaient longs et osseux, comme le Christ d'un crucifix mexicain, et la façon molle dont ils pendaient trahissait la mort encore plus que l'odeur douce et insinuante. Comme il avait besoin de prendre sa part du châtiment, Jonathan rabattit l'imperméable pour regarder son visage. Il était crispé dans un rictus qui lui découvrait les dents. Il détourna les yeux." (p. 260)
Est-ce un hasard surnuméraire si le second écho met en scène un peintre ?
" L'atelier attenant à la maison de MacTaint était désert, à l'exception du peintre décharné à l’œil fou qui foudroya Jonathan du regard lorsque, en entrant, celui-ci apporta avec lui une bouffée d'air glacé. Il marmonna quelque chose d'un air furieux, puis se remit à l’œuvre magistrale à laquelle il travaillait depuis onze ans : une gigantesque vue pointilliste des docks de Londres peinte avec une brosse à trois poils.
Jonathan passa devant lui à grands pas, encore mal assuré sur ses jambes, et se dirigea vers la porte qui donnait sur l'appartement.
Le peintre se remit au travail. Puis, au bout d'une minute, son visage émacié de crucifié se leva et se tourna vers la porte. Il y avait quelque chose de bizarre chez cet intrus. Quelque chose dans sa tenue." (p .283, c'est moi qui souligne)
Aujourd'hui même, où je décide de rédiger cet article, je lis dans Le Monde, dans un entretien avec le nouveau premier ministre du Québec, François Legault, cette dernière question posée par Nicolas Bourcier :
"Quid du crucifix posé sur le mur de l'Assemblée nationale ?

La question est : où trace-t-on la ligne ? On a une croix sur notre drapeau, une croix sur le mon Royal, on a beaucoup de signes qui rappellent notre passé religieux. Cela fait partie de notre patrimoine. Je ne suis pas mal à l'aise avec ça. Ce qu'il nous faut, c'est un cadre, un cap raisonnable. A nous de le donner pour éviter tout dérapage."

Le crucifix du Salon bleu

Enfin, il me faut signaler un dernier écho avec le dernier article publié par Rémi Schulz sur son site Quaternité, De la Pâque à Paco. Article daté du 16 janvier, mais que je n'ai vu qu'aujourd'hui affiché dans ma barre latérale. Il y avait un bon bout de temps que je n'avais plus enregistré de connexions avec les recherches de Rémi, ce fut donc un plaisir d'en relever plusieurs :
"Ce n'est cependant qu'en 2011, bien des années après cette découverte, que j'ai enfin lu un roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002). Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat. (...)

Alors un Vendredi saint 4/4 situé 44 fois 44 ans après le jour de la Crucifixion, ça me parle... Barth est-il aussi concerné que moi par la quaternité? Je n'en sais rien, mais rappelle que lorsque vient le 26 juillet 1969, il fait écrire à l'un de ses épistoliers que ç'aurait été le 94e anniversaire de Carl Jung.

  Plus de 7 ans après la découverte coup sur coup des polars "Vendredi saint" des Claude A., j'ai trouvé un troisième polar de ce type le 23 décembre, quelques jours après avoir vu que l'acrostiche donné par Barth pouvait livrer AMOZ (mais je n'ai pas pensé immédiatement à Claude Amoz, d'abord à Amos Oz, lequel devait décéder quelques jours plus tard)."
Les Rameaux (chers au papa d'Onfray), la crucifixion, un Barth (qui bien sûr renvoie à mon ami Bartt du périple baxtérien), un Amos Oz (cité dans le même billet qu'Olivier Roy), voilà bien des ramifications qu'il faudrait peut-être explorer.

Mais c'est une autre, toute fraîche, qui vient juste de m'apparaître, que j'explorerai dans la prochaine livraison. Disons seulement qu'elle a quelque chose à voir avec ces fameux clous de la croix.

______________________
* Saint-Martin-In-The-Fields, à Londres, renvoie évidemment au prieuré Saint-Martin-des-Champs, situé dans le 3e arrondissement de Paris, aux nos 270–292 rue Saint-Martin. Lisant la longue notice wikipedia qui lui est consacrée, je débouche in fine sur une miniature du bon Jehan Fouquet représentant sainte Anne et ses filles (dont la Vierge) devant l'église du prieuré Saint-Martin-des-Champs.

Miniature tirée du Livre d'heures d'Étienne Chevalier par Jean Fouquet, XVe siècle

vendredi 18 janvier 2019

De morte aeterna

Je ne vais plus à Noz aussi régulièrement, il me semble que le magasin a perdu un peu de sa magie en essayant de mettre un peu plus d'ordre dans ses étalages. Alors que tout voisinait avec tout, et que l'on pouvait trouver un beau volume sur un artiste de la Renaissance au milieu de boîtes de petits pois ou d'un assortiment de chaussettes, ce n'est plus possible aujourd'hui, mais les trouvailles sont plus rares (alors que, rationnellement, cela ne devrait rien changer). Hier, je n'ai rapporté que des crayons de papier, des sets de table et de la colle en bâton. Des livres, il y en avait, et même beaucoup, mais sans intérêt à mes yeux. Je n'ai pas la religion du livre, le livre n'a rien de sacré en soi. Il peut porter le bien comme le mal, la laideur comme la beauté. Il est souvent un simple produit mercantile, destiné à faire du fric. Le livre est très rarement une oeuvre d'art. S'il n'y avait plus sur Terre que les livres présents hier à Noz, je ne lirais plus.

Bon, mais l'orpailleur aussi remue beaucoup de boue avant de dénicher la pépite, et heureusement, il y a de temps à autre de belles surprises. La dernière en date, à Noz toujours (avant-dernière visite), c'est l'ouvrage de Nathalie Rheims, La mémoire des squares, Sur la trace des fantômes de Paris (Michel Lafon, 2016). Un livre écrit au lendemain de l'attentat du Bataclan, sous la forme d'un itinéraire secret à travers l'histoire inscrite dans les espaces verts parisiens, la botanique et la statuaire. Je ne l'ai pas encore terminé, d'autres lectures qui me sont apparues plus nécessaires l'ont momentanément interrompu, mais j'y reviendrai.


Il y eut surtout cette résonance avec le musicien Steve Shehan. Également poète et peintre, Shehan vient de faire paraître un triple album, VIS, initiales de Visa Mundi, Incarnations, Stella Novae, expressions latines qui marquent bien son goût pour la musique lyrique, baroque, alors même qu'il n'oublie pas ses attaches pour le jazz et les musiques ethniques. J'en ai écouté quelques extraits sur le site Accent Presse, qui m'ont vraiment séduit (je me suis alors rendu à Cultura où je pensais avoir une petite chance de trouver l’œuvre, mais non, ils ne l'avaient pas, et je ne pouvais même pas le commander, VIS n'était pas inscrit à leur catalogue - et c'est à cette occasion que, faute de Shehan, je suis revenu avec le Cosmos de Onfray dont j'ai parlé récemment et La nature exposée d'Erri de Luca que je vais bientôt évoquer).
Lisant Nathalie Rheims, je suis tombé sur ce passage :
"Des notes de l'orgue et des voix du Requiem de Gabriel Fauré retentirent au moment où je réussis à rejoindre le boulevard Haussmann : "Libera me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremanda : quando coeli movendi sunt et terra ; dum veneris judicare saeculum per ignem."(Délivre-moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jour redoutable où le ciel et la terre seront ébranlés ; quand tu viendras éprouver le monde par le feu)."
Au cœur des mots rapportés ici, il y avait une tournure qui me semblait familière, quelque chose de rare pourtant, mais que j'étais certain d'avoir déjà croisé. Je revins sur le site d'Accent Presse et découvris que le second titre de la courte tracklist donnant un aperçu de l'album avait pour titre Morte Aeterna. Fauré était d'ailleurs donné comme une des sources d'influence dans le livret d'Incarnations, le second disque du triptyque.


Petit signe qui était comme annonciateur d'une autre résonance, en une série triple où entraient précisément en scène les livres que j'ai dit achetés par défaut de Shehan. Tout commence avec le roman d'Erri de Luca, La nature exposée. Histoire d'un sculpteur vivant dans un village de montagne, qui aide des migrants à traverser la frontière. Passeur d'un genre singulier, il rend l'argent demandé une fois parvenu de l'autre côté. Jusqu'à ce qu'un clandestin, écrivain de son état, publie un livre sur son voyage et attire l'attention des médias sur le sculpteur. Confronté aussi à l'hostilité des autres passeurs, ses amis pourtant, il quitte alors le village pour une ville en bord de mer, où un curé lui confie la tâche de restaurer un Christ en marbre, à l'origine nu mais recouvert ensuite d'un drapé. Or, l’Église veut maintenant récupérer l'original et retirer ce drapé :
"J'examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature ?"
La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi.
"C'est bien là le problème. Plusieurs sculpteurs consultés avant toi ont renoncé." (p. 32-33)
Le sculpteur relève le défi.  Ce que j'aime chez Erri de Luca, c'est que n'étant pas croyant lui-même ("pour ma part, j'exclus l'intervention divine de mon expérience"), il n'en est pas moins sensible à la quête métaphysique qui s'exprime dans les textes et les créations artistiques qui cherchent, et parfois désespérément, la trace de la divinité (ce qui le distingue radicalement de Michel Onfray pour qui tout ce qui est religion n'est que foutaise).
Dans une bibliothèque, le sculpteur retrouve une photo de la statue originale, dans un mensuel de l'année 1921, jour 24 décembre. Surprise : il y observe un début d'érection. Il montre plus tard au curé une photocopie de la photo.
" Je ressens le besoin de défendre le sculpteur. Il a doté le crucifié d'une puissante nature, et son exagération rend plus fort le contraste avec la mort. Il incite à vêtir le corps nu, exposé au vent. Non pour recouvrir sa nature, mais pour mettre une couverture sur ses épaules, envelopper ses pieds dans un tissu de laine. C'est un sentiment terrestre qui n'a rien à voir avec la foi, avec la dévotion pour l'image sacrée.
Il m'écoute, alors je poursuis. Cet élan d'affection vient directement de la nature exposée. La nudité fait vibrer les fibres les plus anciennes de la compassion. Vêtir ceux qui sont nus, est-il prescrit dans une des œuvres de la miséricorde étudiées au catéchisme. Qu'est donc la miséricorde que j'éprouve devant cette figure ?" (p .40)
A cet instant, je ne pouvais que repenser à l'un des articles les plus lus d'Alluvions (pour une raison que j'ignore) : Sept oeuvres de miséricorde, rédigé le 6 janvier 2013 à la suite de la découverte du livre de Mathieu Riboulet, Les Œuvres de miséricorde. Livre que j'avais choisi à cause de sa quatrième de couverture :  "Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs moraux édictés par l’Église sous le nom d’œuvres de miséricorde, que le Caravage a illustrés dans un tableau conservé à Naples, et dont tous ceux nés en culture chrétienne sont imprégnés, même s’ils ne les connaissent pas. Ces injonctions morales sont ici mises à l’épreuve de l’expérience – réelle ou imaginaire."

Les Sept Œuvres de miséricorde, Le Caravage, 1607, Naples.
"J'ai accompagné des gens pour franchir la frontière. La miséricorde n'a rien à y voir, eux demandaient, moi je répondais. Une fraternité a suffi.
Le curé continue à m'écouter tout en prenant une bouteille de vin et deux verres. Il remplit le mien à ras bord. C'est l'usage chez les ouvriers. Si on offre du vin, on emplit le verre. Ce sont les riches qui en versent peu. Eux, ils ne boivent pas, ils sirotent. Si on en offre à un ouvrier, on en verse jusqu'à ce que le verre déborde." (p .41)
Juste observation : ce n'est pas vrai qu'en Italie, au café, chez Monique, avec les gars qui venaient boire un  coup, il y avait intérêt à ne pas faire de faux col. Ras bord, oui, c'était l'usage.
Je n'en ai pas fini avec le crucifix, ça commence juste, mais je ressens le besoin de faire une pause. A la bonne vôtre !

jeudi 17 janvier 2019

Emergences de la caverne

Être attentif aux émergences, c'est ce qui m'anime depuis des années. Qu'est-ce que j'entends par ce terme d'émergences ? Eh bien je veux désigner par là ce qui soudain apparaît dans mon champ de vision, le plus souvent sous forme d'un détail, mais d'un détail qui se répète, deux fois, trois fois, quatre fois, n fois*... Constituant in fine une série, tout entière circonscrite dans un temps court, posant de fait une énigme : que vient-elle faire ici, à ce moment ? n'est-ce qu'un concours de circonstances fortuit ? sinon, quel est le sens de tout ça ? cela cache-t-il un message, un enseignement ?

En ce début de l'année 2019, une telle émergence a eu lieu autour de l'allégorie de la caverne de Platon. Par cinq fois ce texte fameux, le plus commenté, paraît-il, de la littérature philosophique, s'est imposé à moi. Tout d'abord à travers la lettre d'information de France-Culture à laquelle je suis abonné : on m'y prévenait de la diffusion le 7 janvier de la première émission de la série "Fabuleux Platon ! " intitulée L'allégorie de la caverne : vivons-nous dans l'illusion ?, et présentée ainsi :
"Dans une grotte se trouvent des hommes qualifiés de prisonniers, attachés par les jambes et la nuque, divertis par d’autres hommes qui agitent des objets fabriqués : peuvent-ils être semblables à nous ? Se poser cette question est l’un des enjeux de l'allégorie qui intervient au livre VII de La République : existe-t-il un lien avec l’enjeu de celui-ci qui est de s’interroger sur la définition de la justice et réfléchir sur une constitution politique à même de rendre les gens capables de vivre ensemble ?"
René Magritte, La Condition humaine, 1935 Huile sur toile, 54 x 73 cm. Norfolk Museums Service © Adagp, Paris 2016 (Cette toile renvoie directement à l'allégorie de la caverne, dont Dimitri El Murr déplore qu'une grande partie de l'iconographie existante représente faussement le texte platonicien)
L'invité du jour de cette émission dirigée par Adèle Van Reeth était Dimitri El Murr, philosophe, professeur en histoire de la philosophie ancienne à l’ENS à Paris. Je n'ai d'ailleurs pas écouté sur le moment, je ne viens de le faire que maintenant, à la suite précisément de l'émergence de la série, juste avant de me plonger dans la rédaction de cette chronique. Et je ne l'ai pas regretté, il y est présenté quelques fortes hypothèses sur un texte dont par ailleurs l'interprétation se révèle infinie :
"Qui sont ces prisonniers ? On l’ignore… C’est un mystère et il est clair que Platon a choisi de ne pas donner une réponse à cette question et de la laisser dans la limite de la comparaison : ces hommes sont semblables à nous, mais qui sont-ils vraiment, on ne le sait pas. Le dispositif même de leurs ligatures, des liens qui leur sont imposés, est extrêmement important : ils n’ont pas les mains liées. Pourquoi ? Une des hypothèses qui a été faite dans un article admirable de Jacques Brunschwig c’est que les mains sont libres parce que ça permettrait peut-être aux prisonniers de voter sachant qu’en grec voter se dit "kheirotonein" : "lever la main".    
La fable politique est donc un enjeu de l’allégorie de la caverne. Si la société carcérale de la caverne est une image de la cité démocratique, clairement quand on vote, on est conditionné par un certain nombre de manipulations qui sont ici ces fameux montreurs de prestige qui projettent dans la caverne les ombres d’objets... "


Seconde occurrence  de l'allégorie, la chronique "divergences" du dernier numéro de Philosophie Magazine : Pourquoi sommes-nous fascinés par les tours de magie ? par Cyprien Machtalere. Quatre réponses de philosophes sont données. Avant Hume, Spinoza et Bergson, voici Platon :

"Parce que nous préférons l’illusion à la vérité
PLATON (Ve-IVe siècle av. J.-C.)

Dans la République, Platon imagine des hommes prisonniers dans une caverne, à qui l’on montre des ombres d’objets qu’ils prennent pour des choses réelles. De même, durant un spectacle de magie, nous sommes coincés sur notre siège, et le prestidigitateur ne nous laisse pas tourner autour de lui. Ses gestes et mouvements furtifs, qui sont les causes véritables de ses tours, restent cachés. Mais c’est là tout le sens de ce spectacle : nous faire perdre notre rapport à la vérité. Plongés dans l’illusion, nous oublions qu’il existe un monde véridique, gouverné par la raison. Mais il est tellement plus confortable et agréable de se laisser guider par les illusions !"

René Magritte, Le sorcier (ou le magicien) - Autoportrait à quatre mains, 1951. (Dans le nom Magritte, est inscrit le mot magie, dans l'ordre des lettres. Voir aussi Virual magie)
Troisième occurrence : un DVD emprunté à la bibliothèque pédagogique de l'ESPE de Châteauroux, Socrate dans la cité, dont le titre reprend le premier des quatre films montrant le travail remarquable effectué dans la classe relais de Frédérique Landoeuer, la réalisatrice, présenté comme suit : "des élèves déscolarisés entrent dans le débat philosophique en découvrant le mythe de la caverne. Le groupe se met dans la situation de celui à qui on propose un choix. Doivent-ils quitter la cité sécurisante, mais dans le même temps aliénante ?"

Dans un article pour la revue Diotime, Frédérique Landoeuer revient en détail sur son travail autour des mythes avec des élèves de 13 à 16 ans admis en classe relais pour des problèmes d'absentéisme, de comportement, d'incivilité, de refus scolaire, de démotivation dans l'apprentissage ou de déscolarisation. 
"Nous avons travaillé sur le concept de vérité en partant d'un texte écrit, " le mythe de la caverne " de Platon, traduit par Sylvain Connac. (...) Je n'ai pas de suite présenté la fin du texte, je l'ai arrêté au moment où l'homme qui sort de la caverne hésite à informer ses pairs que dehors il existe un monde différent. La première fois que je leur ai lu le texte, certains ont mal réagi, ils ont refusé d'écrire la suite ne voulant pas " se prendre la tête " avec cette histoire qui ne tenait pas debout et qui n'était pas possible. Ils bloquaient sur ce qu'il y avait avant l'histoire. On ne pouvait pas vivre enchaîné, ils étaient tous adultes, comment ils mangeaient... J'ai saisi cette occasion pour introduire le débat, leur dire que ce texte est une métaphore et a été écrit pour faire réfléchir, pour penser le réel. Le texte du " mythe de la caverne " est une allégorie. Les élèves ont écrit la suite de l'histoire. Ils ont presque tous dans l'écriture de leur récit fait allusion à la découverte du monde, à l'évolution. Pour eux les endroits qui ressemblent à la caverne étaient la prison. (...)
Durant une sortie de sport en plein air, j'avais volontairement choisi de les amener dans une petite grotte présentant les mêmes caractéristiques que la grotte du mythe (c'était un grand trou avec quinze mètres de rappel, on ne voyait que nos ombres). Instinctivement quelques élèves ont prélevé des cailloux différents pour chercher en sciences ce que c'était. Cette attitude a donné lieu à un nouveau débat en lien avec le mythe. Ils n'ont pas eu une attitude passive mais ils ont cherché à comprendre. Que se serait-il passé si des hommes étaient restés dans la caverne et d'autres en étaient sortis avec leurs échantillons ? (...)
Je leur ai fait faire un lien avec les problèmes qu'avaient rencontré des scientifiques (Galilée) vis-à vis-des gens qui préféraient rester dans l'erreur. En cours d'histoire de l'humanité, nous avions constaté que chaque fois que l'église a essayé d'imposer sa conception du monde, il y a eu des conflits. J'ai repris leurs propres attitudes en classe de refus face au récit scientifique des origines. Malgré le fait que des explications scientifiques indéniables expliquaient les origines, ils les refusaient d'emblée, taxant les scientifiques de tous les noms d'oiseaux, car cela mettait en doute leurs croyances. Au cours d'un autre débat, j'ai pu leur faire faire un lien entre le mythe et le film en cours. Ils étaient inquiets sur ce qu'on allait voir d'eux à la télévision. " L'autre fois j'étais énervé quand je me suis battue, mais je ne suis pas que comme ça ! Les gens vont nous prendre pour des Botchs ". Ce mythe nous a aidés à penser le réel : l'art, la télévision nous donnent une représentation de la réalité qui la rend différente. Le film part du réel, mais Marie va montrer une réalité différente, le temps et l'espace ne seront pas réels, elle va montrer notre réalité vue par elle, elle pourrait montrer le pire comme le meilleur. Elle a beaucoup de pouvoir. La télé ne nous montre pas la réalité. Il est important pour chercher sa propre vérité d'aller explorer soi-même le monde, la vie afin de se construire ses propres représentations, qui évolueront au cours des rencontres... Ce débat a été important parce que trop souvent ces jeunes ne font pas la différence entre la réalité et la fiction, ils avalent les vérités que d'autres veulent leur faire intégrer. Chercher sa propre vérité, c'est exercer son jugement, ne pas croire l'autre sur parole. J'ai très souvent utilisé ce mythe pour imager qu'il était important qu'ils sortent du monde des autres pour devenir acteur de leur propre pensée."
René Magritte - 1929 huile sur toile, 62.2 x 81cm
Los Angeles County Museum of art,**
Quatrième occurrence : dans le numéro du 5 janvier de Charlie-Hebdo, numéro spécial consacré au retour des anti-lumières, que j'ai acheté et lu (en entier s'il vous plaît) le jeudi 10 janvier (je ne partage pas la vision anti-religieuse du journal, que je trouve souvent partiale et sans nuance, mais je reste profondément attaché à l'emblème de la liberté et de l'humour qu'il représente). Où Platon s'y cachait-il donc ? Eh bien dans la chronique de Yannick Haenel, dont le titre était La caverne de la servilité. On y retrouve une analyse qui n'est pas sans lien avec les paroles de Frédérique Landoeuer :
"Alors quand j'essaie de penser aux lumières de la raison - aux formes possibles de leur existence aujourd'hui, et à l'obscurcissement qui affecte nos libertés - me revient le souvenir de la caverne de Platon.
Avec ce mythe, on comprend que les hommes n'ont jamais eu accès aux lumières : Platon décrit des hommes enchaînés aux cuisses et au cou depuis l'enfance, qui ne peuvent regarder que ce qui face à eux. Derrière, il y a un feu ; et entre les enchaînés et ce feu, un chemin où des montreurs de marionnettes remuent des figures de pierre et de bois, dont les spectateurs perçoivent les ombres sur les parois de la caverne. Ils croient que ce qu'ils voient est vrai, ils pensent que ces ombres sont le monde.
Nous en sommes là, rivés à nos écrans, prisonniers de ce qu'on nous montre. Comme les enchaînés de la caverne, nous ne percevons que des ombres : la lumière, ce serait de sortir de la caverne, mais tout est organisé pour que la connexion nous maintienne dans la caverne, désormais globale, du virtuel."
Enfin - et c'est la cinquième occurrence - j'ai retrouvé pas plus tard qu'hier soir cette opposition du réel et du virtuel, en relation avec la caverne platonicienne, dans le Cosmos de Michel Onfray (qui m'intéresse pour plusieurs raisons mais d'un autre côté me navre avec sa plate et lancinante rhétorique anti-religieuse, mais que voulez-vous, je pense toujours qu'il faut régulièrement lire ce qui ne nous agrée pas, ce qui nous dérange et nous irrite, bref il faut penser contre soi). Voici donc le passage en question :
" Notre époque vit selon l'ordre platonicien : on sait que, dans l'allégorie de la caverne, Platon dénonce les abusés qui croient à la vérité des ombres et ignorent qu'elles procèdent de la vérité d'objets réels. Enchaînés, autrement dit entravés par leur ignorance du système de production des simulacres, les esclaves se trompent en prenant le virtuel pour le réel. Le téléspectateur s'avère lui aussi un esclave enchaîné qui prend pour vraie la construction d'une fiction et méconnaît la vérité de la réalité qui est réalité de la vérité. Nombre d'auditeurs et de spectateurs, sinon de dévots des écrans, croient plus à l'illusion qu'à la matérialité du monde." (p. 148-149)
La  critique est convenue : haro sur les écrans (forcément mauvais), la télévision (forcément temple de l'illusion, instrument de la corruption des âmes), et plus largement sur le virtuel. Mot qui concentre toutes les vilenies : le virtuel c'est le Mal en personne. Il me semble tout d'abord que l'on en fait un usage outrancier : les ombres sont-elle vraiment de l'ordre du virtuel ? Non, les ombres ont une réalité objective, elles ont une couleur, une surface, elles sont douées de mouvement, elles vibrent, se déforment, se transforment, s'effacent et puis parfois reviennent. L'objet réel n'est pas seulement, n'est pas toujours un objet tridimensionnel. Platon, quand il écrivait, ne songeait pas aux écrans de télévision, et il ne dénonce personne, il ne parle d'ailleurs pas d'esclaves, mais d'hommes enchaînés qui n'ont aucunement la sensation d'être des esclaves puisqu'ils ne connaissent aucune autre sorte de condition.

Mais oublions Onfray pour le moment, que dire maintenant à l'issue de cette quintuple recension ? Peut-être d'abord qu'elle s'inscrit dans la droite ligne de l'article précédent sur la lumière et l'ombre, qui faisait en quelque sorte aussi le constat d'une série. Notons que la lumière n'est pas non plus un objet tridimensionnel, c'est une onde mais elle est aussi associée à des particules, les photons, qui ont une masse considérée comme nulle. Cette dualité onde-corpuscule c'est, si l'on veut, l'oxymore même qui définit la lumière physique : "On ne peut parler de photon en tant que particule, nous dit Wikipedia, qu’au moment de l’interaction. En dehors de toute interaction, on ne sait pas — et on ne peut pas savoir — quelle « forme » a ce rayonnement. On peut se représenter intuitivement le photon dans le cadre de cette dualité comme une concentration ponctuelle qui ne se formerait qu’au moment de l’interaction, puis s’étalerait, et se reformerait au moment d’une autre interaction. On ne peut donc pas parler de « localisation » ni de « trajectoire » du photon, pas plus qu'on ne peut parler de « localisation » ni de « trajectoire » d'une onde." Voilà qui me semble bien plus crucial et bien plus passionnant que cette stérile opposition du réel et du virtuel.

Les deux prochains articles ne feront pas plaisir à Onfray si diable, il venait à passer par ici (mais les chances sont faiblissimes, on s'en doute).

René Magritte, L'empire des lumières, 1954 (un bel oxymore visuel)


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* L'exemple qui me vient spontanément à l'esprit est l'émergence de la série des treize ans. En décembre 2017, sept "treize ans" m'étaient apparus en un temps très bref, en quelques minutes, écrivais-je alors. Des échos divers avaient prolongé la série au début de l'année suivante.

** L'analyse du tableau sur le site imagesanalyses apporte en passant une information tout à fait éclairante sur un passage de l'intervention du 15 janvier d'Emmanuel Macron lors du lancement du grand débat national.  Le "c'est de la pipe" n'a pas manqué de susciter des débats et a fait le traditionnel "tour des réseaux sociaux".


Or voici ce que Martin Lefebvre écrit sur le site :
"(...) il y a d’autres significations au mot /pipe/, dont une en particulier qui s’est égarée dans les siècles à peu près partout sauf au Québec.
Une lecture liée à la sémantique :
En effet, c’est une expression bien québécoise, mais dont la source est ô combien française qui m’a mis la puce à l’oreille. Cette expression a d’ailleurs une cousine en France, il s’agit de : « conter ou raconter des pipes ». En France on dira des histoires racontées par celui qui   conte des pipes » que « c’est du pipeau ». Ainsi, celui qui « conte des pipes » essaie de leurrer, de tromper.
Or, ce que démontre l’étymologie c’est que l’usage du mot /pipe/ pour désigner l’instrument du fumeur est en fait un dérivé d’un autre usage, beaucoup plus ancien celui-là, dont le champ sémantique est celui du leurre, de l’imitation, de la tromperie, ou de la tricherie.

Ainsi, dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle on donne le sens « tromperie » comme l’un des premiers sens du mot /pipe/, sens bien antérieur à celui qu’on utilise communément aujourd’hui. On cite ainsi Rabelais chez qui on peut lire : « Nous sommes ici bien pippez a pleine pippes, mal équippez  ». Ce sens a également donné les dérivés /pipeur/ (« tricheur ») et /piperie/ (« tromperie », « leurre ») qui sont toujours dans le vocabulaire actif de la langue française d’aujourd’hui."

lundi 2 avril 2018

Intérieur mystiquement alvéolé de sa tête

"Les animaux continuaient à s'ébrouer autour de moi ; ils se ruaient vers un point qui semblait les anéantir. La démesure est un effet de l'amour. Des hiboux, des ours, des buffles envahissaient l'espace ; des taureaux traçaient sur les parois des lignes insensées ; un troupeau de bisons faisait trembler les murs. Tous se vouaient à cette passion qui nous précipite à l'abîme, à la soif qui ne s'éteint pas, au désir d'éteindre l'horreur."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, p. 262.

Après les chiens, fourmis, cerfs, daims, cobras, baleines ou gros poissons qui ont afflué ces derniers temps dans ces pages, il me reste au moins un animal dont je dois rendre compte et dont le nom ne me fut pas donné autrement que par la bande, ce que je perpétuerai encore ici plus par goût du jeu que par souci de préserver un mystère qui n'est pas bien grand.
Acte 1. Pour cela, il me faut revenir à Gérard Garouste : il se trouve que Michel Onfray a écrit un essai sur le peintre intitulé L'Apiculteur et les Indiens (Galilée, 2009). Si je saisis bien le choix du mot Indiens (on se souvient du Classique et de l'Indien ou de Orion Indien), je ne m'explique pas pourquoi l'Apiculteur.
Et puis je découvre en rédigeant cet article qu'un autre livre, plus ancien, écrit avec Hortense Lyon (Bayard, 2002) porte le titre Le grand Apiculteur. Et là j'ai plus de chance, la notice d'Amazon lève le voile (et du coup évente mon idée première de taire le nom de la petite bête en question) :
"Gérard Garouste peint, grave, sculpte, monte des installations, travaille le vitrail...
Ce créateur, aux talents multiples, croise ici ses recherches spirituelles et picturales. Il déchiffre pour nous avec Hortense Lyon, l'une de ses œuvres : Ellipse. Il s'interroge sur Dieu et sur le mystère de toute création, jouant sur les contraires et les énigmes, interrogeant les images et les mythes bibliques.
Telle l'abeille, la parole virevolte. Est-ce un hasard ? En hébreu, déborah, l'abeille, s'écrit avec les mêmes lettres DBR que dabar qui signifie parole. Par la magie des mots, l'apiculteur soigne donc à la fois l'abeille et la parole. Il veille sur la légèreté de leurs vols, la douceur de leurs miels et n'ignore rien du vif de leurs piqûres." [C'est moi qui souligne]
Il est possible de feuilleter les premières pages du livre (inclus dans la collection "Qui donc est Dieu ?"). La page 13 nous confronte encore une fois à un déferlement animal énigmatique :


Acte 2 : alors que je travaille l'article sur Linn et les fourmis, et donc sur le film de José Giovanni, Dernier domicile connu, je découvre que Paul Crauchet, l'homme aux fourmis, avait sur la fin de sa vie basculé d'acteur à apiculteur : "Le comédien s’était retiré dans le Var depuis les années 70, occupant à Rocbaron la maison qu’il avait construite pierre par pierre. Proche de la nature, il faisait cuire son pain à l’ancienne et aimait à s’occuper de ses ruches." (Source)


Acte 3 : je m'avise que la bande dessinée empruntée à la médiathèque en même temps que le roman de Haenel s'appelle Le retour de la bondrée. La couverture est éloquente :


La bondrée est un petit rapace dont le nom complet est bondrée apivore, Pernis apivorus (Linnaeus, 1758), apivore venant du latin "apis" abeille, bien que la bondrée se nourrisse surtout "des nids, larves, pupes et adultes d’hyménoptères sociaux (guêpes, frelons, bourdons)."

Épilogue. Ces échos apicoles prennent tout leur sens quand on revient au tout début du roman de Yannick Haenel :
"J'étais fou peut-être, mais j'avais écrit ce scénario pour faire entendre ce qui habite la solitude d'un écrivain ; je savais bien qu'une telle chose échappe à la représentation : personne n'est capable de témoigner pour la pensée de quelqu'un d'autre parce que la pensée existe précisément hors témoin ; portant c'est ce que j'avais tenté de faire entendre dans mon scénario : la pensée de Melville - la population de ses pensées.
Cette population de pensées est un monde, et même les livres écrits et publiés par Melville ne suffisent pas à donner une idée de l'immensité qui peuple la tête d'un écrivain comme lui. D'ailleurs, il y a une phrase de Moby Dick qui évoque ce débordement : à propos du cachalot,  elle parle de "l'intérieur mystiquement alvéolé de sa tête". Eh bien, c'est précisément de cela que traitait mon scénario : l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville." (p. 12)
Armel Guerne est encore plus explicite dans sa traduction en parlant, page 492, de "cette ruche mystérieusement alvéolée et souple comme un poumon"(mais il a tort, à mon humble avis, de recourir à l'adverbe "mystérieusement" : le texte original dit bien "mystical" et non  mysterious"). *

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* Texte original : "(...) considering, too, the otherwise inexplicable manner in which he now depresses his head altogether beneath the surface, and anon swims with it high elevated out of the water; considering the unobstructed elasticity of its envelop; considering the unique interior of his head; it has hypothetically occurred to me, I say, that those mystical lung-celled honeycombs there may possibly have some hitherto unknown and unsuspected connexion with the outer air, so as to be susceptible to atmospheric distension and contraction."(Source)