samedi 30 septembre 2023

El sol del membrillo

J'ai poursuivi ma découverte du cinéma de Victor Erice avec Le songe de la lumière (1992), emprunté à  la médiathèque. Tourné à l'automne 1990, il rend compte du travail de création du peintre Antonio López, dont le projet était de fixer sur la toile le cognassier qu'il a lui-même planté dans son jardin de Madrid. Le titre espagnol est peut-être moins poétique mais plus juste dans les termes : El sol del membrillo, c'est le soleil du coing. C'est en somme le jeu de la lumière solaire sur ce fruit jaune en forme de soleil que tente de capter le peintre à travers un dispositif minutieux, où même la position de ses pieds est balisée par des clous plantés dans le sol. 



Pour être franc, la vision du film m'a tout à la fois passionné et ennuyé. Le travail d'Antonio López est par essence répétitif, d'une infinie lenteur, il confine au morne et on se demande souvent quand est-ce que la révélation va arriver, quand est-ce que la toile va enfin restituer la splendeur des fruits. Mais on ne le verra pas. Je ne crois rien gâcher au suspense en disant que la toile ne sera jamais achevée, que le temps va passer sans qu'Antonio López ne parvienne à son objectif. Echec ? Oui en un sens, mais ça n'a pas vraiment d'importance. Ce qui était vraiment important c'était de montrer le processus, le cheminement vers l'oeuvre. Que celle-ci soit aboutie est secondaire. D'ailleurs le peintre se remet au travail en choisissant ensuite le dessin, abandonnant la couleur, recherchant la justesse du trait en restant toujours dans un tête-à-tête, un aller et retour incessant avec l'arbre. Là où d'autres se seraient contentés de travailler d'après photo. Sur ce point, López s'en explique avec Enrique Gran, un ami peintre qui passe le voir de temps à autre : il lui faut cette proximité physique avec l'objet de sa peinture, cet objet faussement immobile, car les fruits s'alourdissent, l'ombre des feuilles se répartit différemment, et le peintre trace à même le fruit des croix à la peinture blanche pour indiquer ces variations de la gravité.

On pourrait ranger ce film au rayon des documentaires, cela n'aurait absolument rien de péjoratif, mais il n'en est pas strictement un, car il y a du jeu ici et là, et une partie fictionnelle, surtout vers la fin, où le cognassier est soudain délaissé. Les coings pourrissent lentement sur le sol du jardin pendant que María Moreno, la femme d'Antonio López, elle-même artiste reconnue, peaufine un mystérieux tableau où l'on voit son mari allongé sur un lit, dans une posture qui fait songer plus à la mort qu'à une simple sieste.


Il est par ailleurs intéressant de savoir qu'à l'origine du film il y a cette annonce par Antonio López de la volonté de peindre son cognassier, faite en présence d'Erice qui est un ami, et qui l'accompagnait alors qu'il peignait quelques paysages à Madrid. Arnaud Duprat rapporte qu'"Erice se remémora alors un rêve que lui avait raconté López et où un cognassier jouait déjà un rôle prédominant. Le cinéaste fut aussitôt animé du désir de filmer ce travail face à l’arbre et de réaliser ainsi un « journal » filmique du peintre dans sa démarche créatrice, sans préparation ni élaboration."

Le jeu des résonances a continué : le jour-même où j'ai visionné le film, un encart dans Télérama présentait les fameux coings, star déclaré des jardins en automne.


Quelques jours plus tard, je lus Triste tigre, de Neige Sinno, un des livres importants de la rentrée littéraire. Récit douloureux d'un inceste, d'un viol répété pendant des années par son beau-père, réflexion aussi sur la littérature, la littérature qui, dit Neige Sinno, ne m'a pas sauvée, car "même à travers l'art, on ne peut pas sortir vainqueur de l'abjection." A la fin du livre, elle parle de cet homme qui a refait sa vie au sortir de prison, a retrouvé une femme, avec qui il a acheté une bâtisse en ruine, une histoire proche de celle vécue auparavant avec sa mère, histoire qui "se répète à l'identique, presque à l'identique, il fait un peu moins froid, ce n'est pas dans les Alpes, il y a des oliviers et il ne neige presque jamais). Ils font du pain, des conserves, des confitures. Ils ont certainement planté des cognassiers, qui est un arbre qu'il adore. Il aime l'odeur de ces fruits, inimitable, qui le ramène à son enfance." (p. 243)

En évoquant les cognassiers, j'ai repensé aussi à mon père, m'étonnant qu'il n'ait jamais planté un de ces arbres. Tous les arbres du verger de la ferme, c'est lui qui les avait plantés, greffés, taillés, entretenus. Et je me souvins que je l'avais accompagné un jour, et que j'avais noté le nom de chaque arbre sur un petit carnet. Carnet retrouvé récemment, et je suis retourné là-bas avant-hier, où les pommiers croulaient sous le poids des fruits. Et, revenant au schéma, je me suis aperçu que je m'étais trompé : j'avais bien noté alors la présence d'un cognassier. Seulement le cognassier avait disparu, et je n'en avais aucun souvenir. 








mardi 26 septembre 2023

C'est une mudang, précise l'homme au pistolet

Dante étant au coeur des derniers articles, je m'avisai tout à coup qu'un essai sur lui m'attendait depuis pas mal de temps dans le fouillis de la bibliothèque. Jusque-là je n'y avais jeté guère plus qu'un regard furtif, la complexité du sujet m'ayant un peu refroidi : il s'agissait de Dante écrivain ou l'Intelleto d'amore, de Jacqueline Risset, connue par ailleurs pour une traduction de La Divine Comédie considérée comme l'une des meilleures.


Je ne sais plus très bien où j'ai déniché ce livre, je crois sans en être sûr qu'il faisait partie des 22 livres trouvés sur le trottoir un matin de brocante des Marins, en juin 2018. Publié en 1982, il préfigure quarante ans plus tôt ce que dira Yannick Haenel dans sa conférence chaminadourienne, en pointant ce que le lecteur de Dante, le plus souvent, oublie : "C'est uniquement à l'espace infernal que se rapporte l'adjectif "dantesque" ;  et la fascination des romantiques pour Francesca, pour le comte Ugolino et pour les horribles tourments des damnés ont dévié tout à fait le regard : dans la Vita Nuova nous voyons naître en fait le "poème sacré" comme glorification et contemplation de cette "Béatrice bénie", qui contemple Celui qui est "béni pour tous les siècles". Et ici se comprend le sens de l'étude : parvenir à parler dignement de Béatrice voudra dire à la fois acquérir les instruments techniques de cette parole nouvelle et se rendre soi-même spirituellement digne du lieu où pouvoir la contempler : tout le mouvement d'ascèse et de préparation  au voyage chamanique que sera la Comédie est annoncée par ces quelques mots." (p. 39)

Pause. Je fais un break dans cette narration, mais c'est pour mieux y revenir. J'ai  écrit l'autre jour qu'avant Haenel on avait pu entendre un duo d'écrivains de romans noirs, Alexandre Civico et Xavier Boissel, qui avaient vanté un auteur britannique du nom de David Peace. Ils avaient réussi à m'intriguer et j'avais envie d'en savoir un peu plus long sur ce Peace, dont le nom semblait à l'antipode de ses romans. Pas un volume de Peace à Arcanes. Et à la médiathèque, quelques titres à l'inventaire, mais un seul en rayonnage : Tokyo revisitée, Rivages/Noir, 2022. Je l'emprunte, on verra bien.


Le soir, je lis les deux livres en alternance, une pincée de Dante, un morceau de Peace en plat de résistance, dans cet ordre. Qui croirait qu'une résonance puisse se glisser entre les deux ? Et pourtant, j'ai reposé le Risset depuis peu lorsque j'aborde ce passage où l'inspecteur de police Harry Sweeney débarque dans un quartier glauque de Tokyo :

"Sur cette île, dans ce pays étranger, au coeur de la nuit, dans l'air chargé d'humidité, l'homme au pistolet et l'homme à la machette, et les autres costauds armés, toisent Harry Sweeney, les yeux remplis de haine, le coeur rempli de haine, puis l'homme au pistolet secoue la tête et leur dit : Leur père est mort, il reste seulement leur mère.
Ça fera l'affaire, dit Akira Senju.
C'est une mudang, précise l'homme au pistolet. Une chamanesse.
Je m'en contrefous, je me fous de savoir si c'est la réincarnation de votre foutue reine Min, dit Akira Senju. On veut la voir !"(p. 134)

Les deux hommes accèdent alors à une petite pièce où une vieille femme est agenouillée au centre, procédant à un rituel. Elle ne répond à aucune question, verse de l'eau dans un bol, met du kimpche dans un autre, - kimpche, est-il précisé en note, étant un mélange utilisé par les chamans pour entrer en transe - avec du poisson séché et des algues, puis des piments, des piments rouges, des cendres, du sel et de l'huile puis allume la mèche, et "dans un jaillissement de flammes vacillantes, une colonne de fumée s'élève..."

La vieille femme continue d'ignorer les deux hommes, qui veulent savoir où se trouve son fils aîné, Lee Jung-Hwan. La description qui suit est saisissante :

"A la lumière des flammes vacillantes, dans la fumée qui monte, tremblant de tout son corps, les yeux brillants - le corps et le regard libérés de tout poids, désincarnés, flottant librement au-dessus du sol et détachés de toutes contingences, la pièce n'existe plus et le plafond non plus, l'île s'est envolée, le monde n'existe plus, elle tourne et tourbillonne, légère et libre, sous les lunes et les soleils, sous les étoiles filantes et les nuages qui font la course, lunes montantes, lunes décroissantes, lever de soleil et couchers de soleil, devant les dieux, devant les esprits, leurs portes ouvertes, toutes ouvertes - les yeux brillants, tremblant de tout son corps, en une ronde mouvante, elle se frotte les mains l'une contre l'autre, les mains jointes pour communier, jointes pour prier. " (p. 135-136)

Je posai le roman, retournai dans l'essai, retrouvai la page où il était question du voyage chamanique de la Comédie, avec les lignes qui suivaient où s'exaltait un même mouvement circulaire, extatique et cosmique :

"Encore, on peut décrire cette trajectoire comme le passage de l'extérieur à l'intérieur du cercle : à la fusion finale avec le Cercle d'Amour. "Je suis comme le centre du cercle, et tu n'es pas ainsi", disait Amour, obscurément, dans la Vita Nuova. Le parcours sera accompli quand le "tu" devenu "je" pourra dire qu'il tourne avec l'Amour, et que, frappé de foudre à la vision de Dieu, il s'est fondu dans son tournoiement, dans la force qui "meut le soleil et les autres étoiles"."(p. 39)

Il ne faut pas bien sûr poser une relation d'équivalence entre les deux textes. L'Amour n'a guère de place dans l'île tokyoïte : la chamanesse crachera au visage de Sweeney et lèvera son couteau sur lui. Il reste que ce mouvement halluciné, plus infernal qu'édénique, est comme un double perverti du Paradis de Dante.

 

samedi 23 septembre 2023

Nous ne sommes pas un siècle à paradis

"Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier."

(Henri Michaux, préface d'Epreuves, Exorcismes, 1940-1944, Gallimard, 1946)

A l'âge de 15 ou 16 ans, la découverte d'Henri Michaux me fut, je pense, le plus grand choc poétique de ces années-là. Poète, il n'était pas ce petit être sensible et fragile, souvent souffreteux, que colporte encore le terme. Aucune mièvrerie dans son oeuvre, mais une tension permanente, une inquiétude, un défi radical posé devant un monde prêt à vous enfermer. Michaux se fait la belle, à vingt et un ans, il s'évade (c'est le verbe qu'il emploie) de la vie des villes, s'engage comme marin. Il en reviendra, ne jouera jamais le jeu des mondanités, ne viendra jamais chez Pivot, à Apostrophes, rendez-vous quasi obligé de son époque. Plus largement, il ne cessera de rejeter interviews, photos, radio, télévision, hommages, colloques, prix littéraires, rééditions en poche, traductions, adaptations théâtrales et cinématographiques, publication dans la Pléiade, ce dont témoigne un réjouissant recueil de ses lettres aux solliciteurs, Donc c'est non, publié en 2016 après sa mort.

Henri Michaux (1899 - 1984)

Mais pourquoi parler aujourd'hui d'Henri Michaux ? Je ne le fais que parce qu'il m'est apparu à trois reprises ces temps derniers. Et c'est comme quand quelqu'un frappe avec insistance trois fois de suite à la lourde, il est bien rare qu'on ne consente pas à ouvrir, judas ou pas judas. La première fois c'est dans Les alchimies de Sarah Chiche, ce roman autour duquel je ne cesse de tourner ces dernières semaines. A la page 199, alors que Jeanne de La Brusse raconte à Camille Cambon une journée à la plage, on peut lire ceci :

"Bien des années plus tard, chaque fois que j'essaierais de me souvenir de la suite de cette journée, il ne me reviendrait que ce moment où, se tournant vers moi, Léa m'avait dit tout à coup : "Oh, Jeanne, tu as du sable sur la bouche." Elle m'avait débarbouillée doucement de son pouce, avait approché son visage du mien, m'avait regardé avec une expression que je ne lui avais jamais vue, avait déposé un baiser sur ma joue brûlante, avant de se plonger dans un livre qui ne la quittait plus depuis quelques jours. C'était Connaissance par les gouffres d'Henri Michaux, dont elle voulut me lire quelques lignes de sa voix basse, voilée :

Les drogues nous ennuient avec leur paradis.
Qu'elles nous donnent plutôt un peu de savoir. 
Nous ne sommes pas un siècle à paradis
."

Cette citation est curieusement en tête de la notice que Gallimard consacre à ce livre, où Michaux relate ses expériences avec les psychotropes (mescaline,  LSD 25 et psilocybine) qu'il a menées de janvier 1955 à 1960.

Il se trouve que le même jour où j'ai acheté Les alchimies, j'ai aussi acquis (en bon boulimique de l'imprimé que je continue à être) deux petits essais (par le format), Respire de Marielle Macé (Verdier, 2023), et Etre à sa place, Habiter sa vie, habiter son corps, de Claire Marin (Editions de l'Observatoire, 2022. Or, ces deux ouvrages mentionnaient aussi, et de façon encore plus importante que chez Sarah Chiche, l'oeuvre de Michaux.


Dans Respire, la première citation surgit à la page 25, extrait du poème "Je rame" :

L'air que tu respires a un air de cave
Est un air qui a déjà été expiré
qui a été rejeté par des hyènes
Le fumier de cet air personne ne peut plus
            le respirer

Suivi, page 44, d'un extrait de "Les Emanglons", du Voyage en Grande Garabagne :

"Quand un Emanglon respire mal, ils préfèrent ne plus le voir vivre. Car ils estiment qu'il ne peut plus atteindre la vraie joie, quelque effort qu'il y apporte. La maladie ne peut, par le fait de la sympathie naturelle aux hommes, qu'apporter du trouble dans la respiration d'une ville entière.
Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on l'étouffe.
[...] C'est vite fait. Le malade n'a pas le temps d'être vraiment étonné que déjà il est étranglé par des mains fortes et décidées, des mains d'homme de devoir
."

Et enfin, page 78, d'un passage de "En respirant" de La nuit remue :

"Parfois je respire plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine. Peut-être pas l'Afrique, mais de grandes choses."

Trois citations très emblématiques de l'art et de la tonalité de l'écriture de Michaux, avec cet humour noir, ce détachement faussement cynique  : Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on l'étouffe. 

De même, Michaux intervient très vite dans l'essai de Claire Marin, dès le premier chapitre, Une place à soi ?. Réfléchissant sur le déplacement, qui est aussi dégagement, sur cette volonté de certains de tenter l'aventure, de s'extraire d'un monde clos et de viser l'ouvert, la philosophe cite très opportunément Michaux : "Il a fallu larguer les amarres du confortable état premier où l'on était, sur lequel on s'appuyait, et perdre ses excellentes localisations, qui tenaient l'infini hors des remparts." Phrase extraite de L'Infini turbulent, publié en 1957, qui s'appuie lui aussi sur l'expérience des drogues.


On le retrouve également dans le chapitre L'espace du dedans, qui reprend d'ailleurs le titre de l'un de ses recueils, et qui lui est entièrement consacré.

Cette expérience des drogues, comme beaucoup de mes amis, je l'ai faite aussi, mais je dois sans doute à Michaux et à quelques autres (je pense en particulier à Ernst Jünger), de ne jamais être tombé dans l'addiction. Car, comme lui, ce n'est jamais le paradis de la drogue que je recherchais, un état de bien-être ou de béatitude, mais bien plutôt un supplément de savoir, de connaissance (visée qui est bien sûr en grande partie une illusion). 

mercredi 20 septembre 2023

Sur les grands chemins de Dante

Pas besoin de mur entre l'Indre et la Creuse. La frontière est encore dans les têtes. C'est une très vieille histoire : Berry et Limousin répètent la vieille division gauloise entre la cité des Lémovices et celle des Bituriges (Bourges et Limoges hériteront directement de ces deux noms-là). Les Berrichons, dont la terre est moins pauvre, n'auront pas l'obligation de se faire maçons et de quitter leur terroir pour la capitale. La Marche, cette terre si proche, est aussi une terre étrangère, avec une langue incompréhensible. On ne se fait pas la guerre, mais on s'ignore royalement. 

Et cette ignorance mutuelle, je suis chaque fois surpris de la retrouver encore, tous les ans en septembre, avec les Rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Je ne peux pas bien sûr certifier qu'aucun autre Indrien ne s'était glissé dans le public, je n'ai pas fait l'appel, mais je n'ai reconnu personne. Cette année, avec moi pour la première fois, Nunki Bartt. Il m'avait suivi sur le causse, il pouvait bien se livrer à une autre expérience. Pas question ici de crapahuter dans les sentiers, aussi n'était-il pas sûr de tenir plus de six heures dans les sièges du Théâtre de la Guérétoise de Spectacle. 

A l'origine, j'aurais aimé venir le vendredi 15, le programme était alléchant, et surtout une table ronde autour du péché de littérature y réunissait Bertrand Schefer, Pierre Michon et Sarah Chiche. Oui, Sarah Chiche, dont je venais donc de lire le dernier roman, Les alchimies. Hélas, ce ne fut pas possible, et je dus me contenter du samedi 16 (Pierre Michon ne fut d'ailleurs pas présent non plus, apparemment souffrant).

Garés devant l'auguste lycée Pierre Bourdan, nous arrivâmes un peu avant neuf heures. L'esplanade devant le théâtre était quasi déserte. De fait, nous avions une demi-heure d'avance : la première conférence était fixée à 9 h 30, contrairement à ce qui était indiqué sur le site internet. Le temps d'aller écluser un petit noir au bar de la Poste, un peu plus haut. J'y achetai par curiosité le Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire, à prix libre (ça aussi, on ne trouve pas dans l'Indre).

Retour au théâtre pour la conférence de Jérôme Ferrari, Décrire l'Enfer, décrire le Paradis.  
Prix Goncourt 2012 pour son livre Le Sermon sur la chute de Rome, prof de philo à Bastia, il nous régale avec Shopenhauer, commentateur avisé de Dante.  Le reste de la matinée n'est pas dénué d'intérêt, loin de là, mais c'est ce qui nous aura le plus séduits (mais tu pourras en juger toi-même, avisé lecteur, en visionnant cette vidéo).


Le Doc, descendu en droite ligne de La Châtre, et qui nous avait retrouvé un peu plus tard (mais le bougre était déjà venu la veille), nous déclare qu'il a une idée pour casser une petite croûte avant la reprise. En fait, il suffit de passer de l'autre côté de la rue, de descendre un grand escalier et nous voici sur un autre festival, celui des Assises debout, premier festival des Tiers-lieux creusois. Le site est celui de la Quincaillerie, un ancien Noz, semble-t-il, reconverti en espace d'échange, de co-working et d'animations culturelles. On y boit une bonne bière artisanale, et grâce à l'entregent du Doc (qui connaît plusieurs personnes sur place) on est même invités à partager les restes du repas de ces derniers jours (une petite caisse recueille le prix libre qu'on veut bien donner - la Creuse aime bien les prix libres). Tout cela est fort cordial, mais alimente mon étonnement. Personne ici ne semble soupçonner que juste à côté se déroule une rencontre littéraire avec de grands écrivains d'audience nationale voire internationale (et inversement, qui, à Chaminadour, est au courant de cette manifestation voisine ?). Tout ceci est symptomatique du cloisonnement de nos sociétés, avec ses territoires étanches et ses niches parallèles. On ne cesse de parler de réseaux sociaux et de communications, mais le plus souvent, cela fonctionne par bulles organisant l'exclusion et l'indifférence.

Bref, retour à Chaminadour (où, je dois le préciser, tout est gratuit, l'entrée, l'accès aux conférences et même le café). Et un bel après-midi, avec un duo, Alexandre Civico et Xavier Boissel, qui évoque Dante et le roman noir (et où j'apprends l'existence d'un auteur, David Peace, qui selon eux, devrait recevoir le Nobel), et surtout, un peu plus tard, une belle conférence de Yannick Haenel, Peut-on faire l'expérience du Paradis ?, où il bat un peu en brèche la version shopenhauerienne du matin. Car il est vrai que de Dante, on retient surtout l'Enfer. Il vaut donc la peine d'entendre ses mots, qui nous appellent à remonter vers la lumière.


lundi 18 septembre 2023

Les alchimies

 Au début du mois, je ne sais plus quel jour exactement, je tombe sur ces lignes : 

"En 2022, en pleine crise de l’hôpital, Camille Cambon, médecin légiste vaillante et brillante, reçoit un mail énigmatique. Il y est question du peintre Goya et de son crâne volé après son inhumation à Bordeaux en 1828, et dont on a depuis perdu la trace. D’abord portraitiste officiel de la cour, aimé des puissants, le maître espagnol devint, à la suite d’une maladie, l’observateur implacable et visionnaire des ténèbres de l’âme humaine. Les parents de Camille et son parrain, neurologue, se sont passionnés pour l’oeuvre de Goya, avant de devenir des scientifiques de renommée internationale.
Camille part rencontrer à Bordeaux sa mystérieuse correspondante, une ancienne directrice de théâtre qui a bien connu ces trois-là, alors étudiants en médecine, dans les années 1960, et semble tout savoir de leur obsession partagée pour Goya. Une quête effrénée, entre passion scientifique et déraison, où chacun a pris toutes les libertés et tous les risques, au point de s’y brûler les ailes."

Il s'agit du texte de présentation du roman Les alchimies, de l'écrivaine, psychologue et psychanalyste Sarah Chiche. Je n'ai jamais lu Sarah Chiche, je la connais uniquement pour l'avoir écoutée une fois ou deux dans une émission de télé, La Grande Librairie sans doute. Je ne sais donc pour ainsi dire rien d'elle mais ce texte soudain me devient nécessaire. Pas difficile de savoir pourquoi : c'est la faute à Goya. Sur lequel j'ai beaucoup écrit ici. Quand on fait une recherche interne sur le site, on tombe ainsi sur ce billet du 14 septembre 2021, voici deux ans presque jour pour jour, Le Chien de Goya, l'un des tableaux les plus étonnants de Goya, faisant partie des « peintures noires » et réalisé entre 1819 et 1823 directement sur les murs de la maison de l'artiste, la "maison du sourd,"la Quinta del Sordo.

Goya, Perro semihundido (Wikipedia)

Arcanes, ma librairie de prédilection, n'a pas le livre en stock, et je n'ai pas la patience d'attendre une commande. Une fois n'est pas coutume, je l'achète à la Fnac qui le détient déjà. Je me plonge très vite dans le roman, que je dévore en une soirée et une matinée. Au chapitre 10, Camille Cambon, dans le train qui la conduit vers Bordeaux, ouvre le livre que son père avait écrit sur Goya, alors qu'il était encore étudiant en médecine, Goya, mystères d'un génie, qu'elle n'avait pas reparcouru depuis sa mort.

Tandis qu'une dame "à la crinière floconneuse" en découd avec un contrôleur parce qu'elle ne veut pas mettre son chat dans sa cage, Camille se remémore un dialogue avec son père sur une plage espagnole, dans le temps lointain des vacances :

"Je vous dis que sur le site on ne trouve que des billets pour chien. Mon chat n'est pas un chien."

"Regarde ce chien, Camille, regarde-le bien.
- Papa, je peux avoir un churro ?
- Après ma chérie. La tête du chien dépasse d'une petite colline de sable."

"Il n'y a pas de mais, madame, je vais vous demander de mettre votre chat dans sa cage tout de suite."

"Si tu regardes bien, tu t'aperçois qu'en fait on ne sait pas si le chien est derrière le sable..."

"Arrêtez le train si vous voulez, je ne paierai pas d'amende."

"... ou dedans, et si d'ailleurs, tout ce jaune, c'est bien du sable, ou plutôt le ciel lui-même." (p. 70)

Il n'est pas explicitement désigné mais le père et la fille parlent bien sûr  du Chien de Goya.  Les phrases qui suivent " Enluminé par les années, monté en un film continu par le cinéma intérieur de la mémoire, un amas d'images brisées percuta ma rétine. Des enfants se mirent à courir au ralenti dans la lumière dorée.", m'évoquent les films de Victor Erice, L'esprit de la ruche, avec les deux petites filles qui courent en retournant chez elles après avoir vu Le Frankenstein de James Whale, et la splendeur ocrée des plans sur la ruche du père apiculteur, répétée dans les voilages des chambres.

Ana Torrent (L'esprit de la ruche)

Cette plage espagnole de l'enfance c'était aussi pour moi celle de Miguel Garay dans Fermer les yeux, dernier film d'Erice où l'on retrouve la petite Ana, cinquante ans plus tard.

Ana Arenas (Ana Torrent) - (Fermer les yeux)


mercredi 13 septembre 2023

D'une paire de lentilles grises

Quelques heures après avoir publié l'article précédent, Le regard du chien, je lus sur le site de Philosophie Magazine une chronique de la philosophe Laurence Devillairs au sujet du film Anatomie d'une chute*, sous-titré "ou comment faire justice à la vérité". Elle est présentée ainsi : "Sa force, selon elle : montrer comment l’exigence de vérité est la seule qui nous permet d’échapper à la peur, à la lâcheté et au ressentiment."

Ce qui m'a frappé dans sa réflexion, c'est la place accordée à l'enfant et au chien, ce qui entrait donc en résonance avec mes propres lignes un peu plus tôt. Je me permets ici de reproduire quelques passages :

"Tout le film est construit autour de la tentative de faire advenir le vrai, de le dire – dans un couple, en famille, aux assises, en littérature, en psychanalyse, dans la science, qu’elle soit balistique ou criminelle. S’agit-il de montrer, dans tous ces domaines de l’existence et de la société, notre souci du vrai ? Tout au contraire : ce que ce film manifeste avec un talent incontestable, c’est notre refus obstiné, viscéral et institutionnalisé de la vérité.
[...] 
Les paroles de vérité sont rares, plus que cela : nous sommes presque incapables de les prononcer. Nous substituons du vent au tangible, en nous mentant à nous-mêmes et donc aux autres, à nos proches en tout premier lieu. Ce qu’entraîne cet escamotage du réel, c’est d’abord le ressentiment, où l’on tient les autres responsables de sa propre faiblesse. Ce sont aussi des pièges dans lesquels nous nous enfermons, parfois à vie – des occupations de toute sorte qui nous éloignent de ce nous aimons vraiment faire mais que nous n’avons pas le cran d’affronter, de peur de ne pas être à la hauteur de nos désirs. Nous nous aveuglons sur qui nous sommes vraiment, en nous érigeant à tort en “victime”, et nous nions ce que les autres sont, en les transformant en “monstre” – deux termes fréquemment utilisés dans le film.
[...] 
Or si la justice existe, c’est parce qu’il y a une vérité, et, par conséquent, du faux, de l’injustifié, du scandaleux. Paradoxalement, ce sont un enfant et un chien qui seuls ont des paroles de vérité. Le terme d’enfant vient pourtant du latin infans, qui désigne une personne n’étant pas en possession du langage. Mais c’est précisément le langage qui constitue le problème : il étiquette, découpe et abîme le tissu vivant de la réalité. Il ne sert pas à dire le vrai mais à l’éviter. Il est comme ces pièces de monnaie qui se font passer pour la réalité, alors que ce ne sont que des conventions, des “valeurs” que l’on peut coter ou déprécier, alors que la vérité, à l’inverse, ne dépend pas de l’appréciation que nous en avons.

L’enfant et le chienle premier à apparaître à l’écran et le personnage principal du dernier plan – interrogent, regardent, enquêtent. Daniel est le seul à poser la question du pourquoi et pas seulement à s’enferrer dans celle, technique et secondaire, du comment. À eux deux, chien et enfant, résument tout ce que le procès, tout ce que nos relations devraient être : soutien, attention, justice. 
[...] "

Daniel (Milo Machado Graner)

Un autre article trouvé sur le net (Le Rayon vert, revue de cinéma) mérite qu'on s'y attarde, même si la lecture n'en est pas facile (Lacan, Derrida, Deleuze, Žižek, Sloterdijk sont au nombre des auteurs cités, ce qui situe le niveau...). L'idée de vérité y est aussi abordée, mais je n'y reviens pas** (que les curieux y aillent voir eux-mêmes), et voudrais citer ce seul passage qui développe une analyse du regard, en écho une nouvelle fois à mes petites observations récentes :

"On en revient pour conclure aux yeux de Daniel et au gris qui les caractérise. Il semblerait en effet que le jeune acteur dispose pour jouer son rôle d'une paire de lentilles grises, celle de gauche étant plus prononcée que celle de droite, autre effet de balance. Ce gris, qui a tant passionné Gilles Deleuze dans son idée de l'abstraction lyrique au cinéma, est le vecteur d'un choix du choix, soit de tous les choix, d'une décision incluant l'indécidable même. Y répond le bleu perçant des yeux de son chien, Snoop (qui perd bêtement son nom dans le générique), en ouvrant sur une vie rétive à l'arraisonnement utilitariste par le droit (même si Justine Triet s'y est déjà essayée avec Victoria)."

_________________

* L'article est hélas réservé aux abonnés.

** Citons tout de même ce passage : "Le drame parental serait ainsi une tragédie dont le règlement tient dans la décision d'un enfant. Il n'y a pas de vérité dont l'objectivité serait purement et simplement factuelle (là, on sort enfin du registre juridique), seulement un conflit d'interprétation et l'enfant le tranche en faveur de son scénario à lui, qui est le suivant : papa est mort et maman est vivante et il faut sauver les deux, la seconde en la sauvant de la prison au bénéfice du doute, le premier en lui accordant le bénéfice du suicide."

mardi 12 septembre 2023

Le regard du chien

Vu récemment trois grands films à l'Apollo. Trois films très longs, de plus de deux heures et demie, qui n'en sont pas moins passionnants, intenses, troublants. Je ne veux pas ici en faire l'analyse et la critique, mais simplement esquisser une méditation sur un motif qui les traverse tous les trois, de façon presque anecdotique ou marginale pour deux d'entre eux, et de manière beaucoup plus essentielle pour le troisième. Ce motif est celui du chien.

Dans Les Herbes sèches, du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, qui se déroule en grande partie dans le rude hiver d'une province anatolienne reculée, Samet,  enseignant d'arts plastiques en collège, ronge son frein en attendant une mutation qui tarde à venir. De passage dans une petite ville du coin, il s'offusque en voyant un chien quasi moribond au milieu de la rue, auquel visiblement personne ne porte secours. Comme il déplore ce manque de bienveillance, son interlocuteur, homme du crû, lui rétorque que les gens d'ici ont tellement  de mal avec leur propre misère que le sort d'un chien errant leur importe peu. L'accusation en somme se retourne contre son auteur : l'empathie qu'il regrette de ne pas trouver, il en est lui-même assez dépourvu. Quand il sera mis sur la sellette par des élèves pour des gestes inappropriés (mise en cause, il est vrai, assez injuste), il ne cherchera pas du tout à comprendre ce qui a bien pu changer le point de vue de la jeune Sevim, avec qui il avait auparavant une relation presque privilégiée, et il se comportera en tyran à la limite de la brutalité.


Je ne connaissais pas du tout Victor Erice, réalisateur espagnol qui n'a sorti que quatre longs métrages en cinquante ans. En 1973, il connait pourtant le succès public et critique avec L'esprit de la rucheEl espíritu de la colmena ), dont le personnage principal est une petite fille nommée Ana, que la projection de Frankenstein (1931) dans son village perdu sur le plateau castillan va profondément marquer. Ana Torrent, qui interprète ce rôle, et dont la profondeur du regard noir est déjà inoubliable, deviendra célèbre avec Cria Cuervos, de Carlos Saura, sorti trois ans plus tard. Et c'est la même Ana Torrent qui apparaît dans Fermer les yeux (Cerrar los ojos), dernier film de Victor Erice, où la place du cinéma, en tant qu'art cathartique, est une nouvelle fois essentielle. Elle est la fille de Julio Arenas, acteur qui a disparu soudainement lors du tournage de La mirada del adios (Le Regard de l’adieu), le  film de son ami Miguel Garay, où il tenait le rôle principal. Vingt-deux ans plus tard, le même Miguel Garay, qui n'a plus jamais réalisé et vit modestement de traductions, accepte de participer à une émission de télé qui entend revenir sur le mystère de cette disparition inexpliquée.

Le chien ici c'est celui de Miguel qui vit seul sur la côte andalouse. Il suffit de quelques plans sur l'animal pour capter tout l'amour qu'il porte à son maître, et la tristesse qu'il éprouve lorsque celui-ci repart quand une infirmière qui a vu l'émission lui assure que Julio Arenas vit dans une résidence de personnes âgées, sa mémoire dilapidée, sans doute irrémédiablement oublieux de ce qu'il fût. 

L'importance du regard dans le cinéma d'Erice est bien souligné par le critique Jules Gautier dans le passage suivant (et on s'étonnera pas d'y trouver mention du chien de Miguel) :
"Ce qui prime chez Erice (et cela, on le retrouve dans tous ses films) c’est le regard, miroir de l’âme qui dévoile malgré lui la complexité du vivant, qui dit tout ce qu’il y a à dire. Les yeux sont le liant essentiel entre corporalité et spiritualité, thématique ô combien centrale du cinéaste qui s’évertue à articuler sa mise en scène autour de cette idée. Au fil des discussions en champ-contrechamp, les plans se resserrent, la caméra laisse s’exprimer les visages et capture cette magie de la vision, traduisant un cinéma humaniste qui n’oublie aucun point de vue (le film s’attarde même, un instant, sur le chien de Miguel, implorant son maître de lui donner un morceau du poisson qu’il déguste). Aussi viennent participer les fondus au noir, rappelant des yeux qui se closent puis s’ouvrent de nouveau ; ils sont ceux qui articulent le récit, et ouvrent la porte à toutes les fantaisies." (c'est moi qui souligne)


 

Enfin, troisième émergence du chien dans notre cinématographie du moment, voici Snoop dans la formidable Palme d'or de Cannes, Anatomie d'une chute, de Justine Triet. Le border collie Messi, qui est Snoop dans le film, est crédité le premier au générique, et cette place n'est pas usurpée : chien-guide pour Daniel, le jeune enfant malvoyant du couple, il est stupéfiant de présence. La veille de la remise de la Palme d'or, il a d'ailleurs reçu la Palm Dog, le jury s'étant dit "subjugué" par son incroyable performance canine (il simule même un empoisonnement où il semble au bord du trépas).

Il est  encore une fois question de regard : à 20 minutes, Justine Triet déclarait : « Le regard du chien est quelque chose qui est très intéressant parce que c'est un regard qui ne triche pas. C'est aussi une façon de se mettre des bâtons dans les roues quand on tourne, parce que tourner avec un animal, c'est compliqué. Dans Victoria, il y avait déjà un petit chien qui vient remettre une preuve… Mais le chien de Victoria était infernal, il ne savait rien faire. Celui là était beaucoup plus doué. La vie est plutôt bien faite. Ils ont donné la Palm Dog au bon chien. »