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mercredi 11 avril 2018

Le tombeau des alpages

Le printemps est sans pitié pour les artistes. Higelin s'en est allé, mais il n'est pas parti seul. Le 5 avril, Isao Takahata mourait à Tokyo à 82 ans. C'est dans cette même ville qu'il avait étudié la littérature française et découvert les poèmes de Jacques Prévert, mais aussi son travail de scénariste aux côtés du réalisateur de films d'animation Paul Grimault.  La Bergère et le Ramoneur, première version de Le Roi et l'Oiseau, reniée par ses auteurs mais sortie au Japon en 1956, est réputé être le déclencheur de sa vocation artistique.
Contrairement à Hayao Miyazaki, qui fut longtemps son compagnon de route aux studios Ghibli qu'ils fondèrent ensemble en 1985, Takahata ne savait guère dessiner et se considérait avant tout comme un réalisateur. C'est en 1988 qu'il crée le film qui reste son plus grand chef d’œuvre, Le tombeau des lucioles, que j'ai déjà évoqué ici. Dérive d'un jeune garçon et de sa petite sœur cherchant à survivre après que leur mère a été tuée dans un bombardement de l’armée américaine, ce film pétri tout à la fois de violence et de douceur est un sommet d'âpre réalisme et de lumineuse poésie. Takahata réussit le défi de montrer en même temps la monstruosité de la guerre et la beauté du monde.


Le 10 avril, c'est un autre génie qui disparaît : F'murr, alias Richard Peyzaret, qui avait commencé sa carrière au magazine Pilote. Ah Pilote ! J'étais à la clinique de La Châtre, tout juste opéré de l'appendicite (j'étais en sixième à l'époque), quand ma mère m'a apporté ce journal de bande dessinée (qu'elle n'avait certes jamais lu, je me demande encore comment elle l'avait choisi). Ce fut une révélation (et la seule chose dont je me souvienne vraiment de cette hospitalisation).

F'Murr faisait-il partie de ce numéro ? Pas sûr, bien qu'il commence dans le magazine avec une série appelée Contes à rebours (aucun souvenir). C'est en 1973 qu'il débute celle qui fera son succès, Le Génie des alpages. J'ai recherché dans les rayonnages de la bibliothèque et j'ai retrouvé les cinq premiers exemplaires de la série (qui en compte dix-sept), dont le tout premier (dépôt légal 4ème trimestre 1978, j'ai dû me payer ça avec mes premiers sous de l’École normale). Quarante ans que ça me suit partout, et peut-être bien vingt ans que je ne les ai pas ouverts tellement ils me sont encore frais en mémoire. Cette première couverture dit déjà l'essentiel.

Le chien de berger joue aux échecs avec son maître au sommet d'un pic (le jeu reposant lui-même sur un chapiteau corinthien) pendant que les brebis se foutent sur la gueule (l'une étant armé d'un maillet et les trois ne dédaignant pas la position bipède). F'Murr c'est l'humour pataphysique, celui où le berger fait le compte des touristes trucidés dans la vallée et où les brebis menacent de prendre le maquis si un lion est engagé comme aide-berger. Les mots qui reviennent le plus fréquemment pour qualifier cette bande dessinée sont "absurde" et "loufoque", que F'Murr reprend lui-même à l'occasion : "Je cultive l'absurde et le loufoque par goût personnel. Moins le sens est évident, plus je suis content. Je me méfie de tout ce qui est cadré et présenté comme une vérité monolithique: on ne peut approcher une vérité que par ce qui déborde", expliquait F'Murr dont le dernier album, Robin des Pois à Sherwood, une version délirante et absurde de Robin des Bois où Marianne prend les devants, était paru en 2011" (FocusVif).
J'ai toujours trouvé que l'explication par l'absurde et le loufoque était un peu courte. Disant l'un de ces mots, on croit avoir tout dit, mais c'est une illusion ou une facilité. On n'a pas dit grand chose en fait. L'absurde en lui-même n'est pas forcément drôle. Quand un mathématicien fait une démonstration par l'absurde, ça n'a rien à voir avec le comique ; quand l'administration nous assomme d'une décision absurde, on en rit rarement. Ce qui nous fait rire chez F'Murr ce n'est pas l'absurde en tant qu'absence de sens.
Le loufoque (un des rares mots de l'argot des bouchers, le louchébem, qui a connu la consécration) nous dit-il plus de choses sur l'humour f'murrien ? A la racine du mot, il y a donc fou. Mais là encore la folie en soi n'est pas synonyme de comique, elle peut tout aussi bien être pathétique ou effrayante. Loufoque cependant introduit comme une nuance et désigne plutôt ce type de folie que l'on qualifie de douce. Celle qui ne porte pas ou peu à conséquence, qui ne fait pas peur et conduit plutôt au sourire. C'est ce grain de folie que l'on sent parfois nécessaire pour égayer une vie par ailleurs pas toujours légère.
Mais F'Murr, n'est-ce que de la folie douce ? Je ne le pense pas. Quand les brebis sont enlevés au ciel par le rapace, quand le berger note dans son carnet sans émotion aucune, et même avec une satisfaction tranquille, le nombre de touristes trépassés dans la semaine, ce qui est au cœur de ces scènes-là, c'est la mort. Mais une mort non pas niée mais mise à distance, où nous nous surprenons à trouver cocasse ce qui devrait nous tirer des larmes.
En somme il y a deux manières d'affronter véritablement la mort : lui faire face, la montrer dans toute son horreur (Isao Takahata) ou la déborder par le rire (Franquin avec ses Idées noires, F'Murr avec ses brebis blanches).





jeudi 19 octobre 2017

# 250/313 - La constellation et les lucioles

Lucioles donc, avais-je choisi de nommer ces coïncidences semblant déconnectées du réseau proliférant, arachnéen, rhizomatique qui s'était développé autour de la sorcellerie et de la ville de Ravenne. Pour rester dans le champ sémantique de la lumière, nous pourrions aussi l'appeler constellation. Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts.

Constellation qui me fait souvenir de l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc, dans son roman du même nom, retrace la pelote serrée.

Lucioles qui m'évoquent le film d'Isao Takahata, Le Tombeau des lucioles (1988), film d'animation déchirant qui raconte le calvaire de deux enfants après le bombardement à la bombe incendiaire de la ville de Kobe. Film adapté de La Tombe des lucioles (蛍の墓, Hotaru no Haka), une nouvelle semi-autobiographique de l'écrivain japonais Akiyuki Nosaka parue en 1967. "Le Tombeau des lucioles, écrit Olivier Père, est sans doute le film d’animation le plus bouleversant du monde qui rivalise avec les plus grands témoignages sur la guerre et l’enfance, à ranger aux côtés des œuvres de Rossellini (Allemagne, année zéro) et de Ozu, et aussi de Jeux interdits de René Clément." Je ne puis qu'être d'accord avec lui : quand j'ai eu la possibilité de revoir ce film, je ne l'ai pas saisie, car je n'étais pas sûr de pouvoir en supporter à nouveau l'immense tristesse. Pourtant - et c'est aussi une des forces du film -, à côté de son réalisme impitoyable, il aborde à la poésie la plus haute quand il montre Seita et Setsuko ravis de l'apparition merveilleuse des lucioles dans la campagne où ils errent à la recherche désespérée de nourriture.

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »
Et puis je me suis souvenu aussi que ce même phénomène que je traduis par cette image des lucioles s'était déjà produit en mai 2016. J'avais alors délaissé la voie numérique et transcrivais mes observations au crayon à papier dans un carnet Pantone vert (Sulphur Spring 13-0650 pour être précis). Et voici ce que j'écrivais donc à la date du dimanche 22 mai :
"Il me faut consigner un phénomène nouveau. Qui s'est imposé très progressivement, par touches successives, par le simple fait de l'accumulation. Jusque-là, l'attracteur étrange se traduisait par des chaînes associatives proliférantes, se ramifiant en rhizomes, avec des mouvements ascendants et des reflux parfois brutaux, jusqu'au silence. Or, ce qui m'est apparu ces derniers temps c'est plutôt une émergence de cellules isolées, une éclosion de bulles synchroniques crevant la surface de la vie quotidienne. J'en ai relevé pas moins de huit ces trois dernières semaines."
Les huit bulles (grand cahier Soul nb 1 01)
Or, je remarque que la septième de ces bulles synchroniques tournait déjà autour du thème des lucioles, ce que j'avais oublié (mais certainement pas mon inconscient) :
" 7. Le vendredi 13 mai, j'emprunte à la médiathèque deux brefs volumes : Football, de Jean-Philippe Toussaint et Incertaines demeures, Enquête sur l'habitat précaire, de Gaspard Lion.
C'est dans la dernière partie de son livre, Brésil 2014, que Jean-Philippe Toussaint, traversant une période difficile de sa vie, écrit que c'est à l'été 2014, pendant ou juste après la Coupe du monde de football, que, deux fois, les lucioles ont croisé son chemin :
"La première fois, une vraie luciole, un ver luisant aperçu à l'improviste dans la nuit. C'était un soir, tard, près des poubelles, j'ai aperçu une luciole dans l'obscurité d'une chaude soirée de juin en Corse, petit serpentin d'un vert luminescent, cristallin et liquide, qui envoyait son fragile signal immobile au versant d'un talus, entre l'herbe et la rocaille plongée dans la pénombre. La deuxième fois, il s'agissait des lucioles immatérielles du livre de Georges Didi-Huberman. J'ai découvert Survivance des lucioles par hasard en juin à la librairie du Palais de Tokyo, et sa lecture m'a procuré le genre de bonheur inattendu que peut provoquer l'apparition soudaine d'une luciole dans la nuit, une rencontre fortuite qui irradie l'esprit et illumine la pénombre de sa frêle stimulation luminescente."
Gaspard Lion, menant son enquête pendant plusieurs années dans les bois, les rues et les campings de la région parisienne, auprès de ceux qui y ont élu domicile, dans l'incertitude et la précarité, la fait précéder d'un extrait de Survivance des lucioles :
"Mais aux marges, c'est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du "règne", font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres."
Faut-il encore préciser que, choisissant ces deux livres, je n'avais aucunement repéré cette référence commune ?
Ce sont lucioles aussi, si l'on veut, ces rencontres de textes, ces fanaux dans la pénombre."
A dix-huit mois de distance, ce sont donc deux couples de lucioles qui se font écho,  Toussaint-Lion en 2016 suivi de Lafon-Jannelle en 2017. Avec cette passerelle entre les deux qui est l'ouvrage de Georges Didi-Huberman, dont Bérangère Jannelle se réclamait quand, le soir de la projection à l'Apollo, elle répondait à une question du public sur le choix du titre de son documentaire. Encore une fois, c'était des enfants, les enfants en l'occurrence de l'école Arago, qu'elle voyait comme lucioles de ce temps obscur, allant porter le message insurrectionnel de la poésie jusque dans les grands temples du marché moderne.