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mercredi 22 mars 2017

# 69/313 - Like the black Sphinx

Je ne peux plus reculer : comme L'Halbrane de Jules Verne, me voici face au sphinx, et ce sphinx est ce massif de langage énigmatique qu'est Alexandra, alias Cassandre, cette ultime tragédie grecque écrite par Lycophron, poète si impénétrable déjà en son temps qu'on le surnomma l'Obscur. Il se trouve que cet antique écrit a bouleversé deux poètes en leur temps de jeunesse, a irrigué leurs premières œuvres, et puis a continué en eux un parcours souterrain avant la résurgence près de quarante ans plus tard, en 2010, presque simultanément, d'un côté et de l'autre de l'Atlantique, dans un roman et un ensemble d'essais. Sept ans plus tard, me voici au pied du mur, sans aucune compétence en grec ancien ou en anglais, bien décidé pourtant à interroger l'énigme, même si cette quête est au fond vouée à l'échec.

Cassandre et Corto Maltese. Hugo Pratt, La Maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986, p. 16

"Le futur lui tombe des lèvres au présent, chaque événement tel qu'il se produira, et son destin est de n'être jamais crue. Folle, la fille de Priam ; "les cris de cet oiseau de mauvaise augure " dont les  "...sounds of woe / Burst dreadful, as she chewed the laurel leaf, / And ever and anon, like the black Sphinx, / Poured the full tide of enigmatic song", (La Cassandre de Lycophron, dans la traduction de Royston, 1806)." (Paul Auster, L'invention de la solitude, p. 154)
Un appel de note mentionne la traduction par Pascal Quignard de ce même passage : "Cri improférable / de sa gorge brilla, mâcheuse de laurier, surgissait un langage / mimant si près la voix sonore, répétant la voix / dont la question étreint - celle d'un sphinx : assombrissant."


Ce court extrait donne déjà une idée de la complexité de l'écriture. "Dans ce poème dense, déconcertant, rien n'est jamais donné, écrit Paul Auster, tout devient référence à autre chose. On se perd rapidement dans le labyrinthe de ces associations, et pourtant on continue à le parcourir, mû par la force de la voix de Cassandre. Le poème est un déluge verbal, soufflant le feu, dévoré par le feu, qui s'oblitère aux limites du sens." C'est dans la traduction française de Pascal Quignard (qu'il nomme Q. dans le livre), publiée au Mercure de France en 1971, que l'écrivain américain a découvert Lycophron. "Trois ans plus tard, précise-t-il, rencontrant Q. dans un café de la rue de Condé, il lui a demandé s'il en existait à sa connaissance une version anglaise. Q. lui-même ne lisait ni ne parlait l'anglais mais, oui, il l'avait entendu dire, d'un certain Lord Royston, au début du XIXe siècle. Dès son retour à New York, pendant l'été 74, A. s'est rendu à la bibliothèque de Columbia University pour rechercher ce livre. A sa grande surprise, il l'a trouvé. Cassandre, traduit du grec original de Lycophron et illustré de notes ; Cambridge, 1806."

La version trouvée sur Google Books provient aussi de Columbia University
Ce qui est étonnant là encore, c'est que cette traduction extraordinairement difficile est l’œuvre d'un jeune poète : Philip Yorke Royston était encore étudiant à Cambridge lorsqu'il l'a terminée. Il partit ensuite en voyage en Scandinavie puis dans l'Empire russe, écrivant de nombreuses lettres à son père publiées plus tard, avant de périr dans un naufrage en mer Baltique le 7 avril 1808. Il allait fêter ses vingt-quatre ans le mois suivant.


vendredi 17 mars 2017

# 65/313 - Gueule de roche

Photo : Etienne Bailly

Après avoir écrit la chronique d'hier, j'ai découvert qu'Arte avait judicieusement programmé un documentaire très récent sur Otto Dix : Otto Dix ou le regard impitoyable, réalisé par Nicolas Graef. Il est encore possible de le visionner pendant quelques jours,  ne vous en privez pas.



Cela m'a confirmé dans ce que je pensais. Après son arrestation, la nature devient son sujet principal, car il était devenu trop dangereux de pratiquer une figuration critique. "J'étais condamné au paysage, expliqua-t-il. La peinture de paysage était une sorte d'émigration. Je n'avais plus la possibilité de représenter des individus mais on peut toujours tirer quelque chose de n'importe quoi."
Pour Andreas Schalhorn, du Cabinet des estampes de Berlin, "le paysage peut être aussi un reflet du monde, charger de tensions, plomber et illustrer aussi l'esprit du peintre. Ses tableaux offrent une vue large mais empreinte d'une grande mélancolie."


Otto Dix affirmait lui-même que c'était sa façon de résister aux nazis. Résistance qui s'exprime, selon Ingrid Mössinger, par le fait que ses paysages sont déserts : "Les seuls personnages humains qu'on y voit sont des gens qui suivent un cercueil. On peut donc dire que ces paysages sont une vision hostile d'un pays qui lui est hostile."


Un tableau de 1942, la même année que le « Landschaft Im Böhmischen Mittelgebirge », illustre bien la position du peintre face au régime : dans L'Autoportrait avec palette devant un rideau rouge, Otto Dix se représente, selon Sven Beckstette, "en artiste capable de lire l'avenir, et il s'appuie pour cela sur le modèle classique du visionnaire, il n'a pas les yeux noirs mais un regard d'aveugle. On voit derrière lui un grand rideau rouge, mais qui laisse apparaître dans un coin un tableau. On peut interpréter ce détail en disant que ce paysage représente le désastre de façon prémonitoire, mais on peut aussi y voir une allusion à son statut d'artiste rejeté par les nazis, contraint de dissimuler son tableau parce qu'il reçoit de la visite. (...) Il se voit comme un artiste qui décrit les phénomènes de son temps, et les anticipe, mais aussi comme un artiste interdit qui est obligé de travailler de manière clandestine."



Zoomons encore un peu sur cette montagne à l'arrière-plan.


N'y a-t-il pas encore une fois une grande ressemblance avec le sphinx des glaces ?



jeudi 16 mars 2017

# 64/313 - Le sphinx d'Otto Dix

Je venais juste de terminer la chronique précédente où j'avais rencontré pour la première fois Le Sphinx des glaces de Jules Verne, suite affirmée des Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe. Le sphinx des glaces qui donne son titre au roman n'apparaît qu'à la fin de celui-ci :
« Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse qui dominait la plaine d’une cinquantaine de toises sur une circonférence de deux à trois cents. Dans sa forme étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi dans l’attitude du monstre ailé que la mythologie a placé sur la route de Thèbes. »
 Cécile Wajsbrot (Incidences climatiques en littérature 5) :
"Résultante des diverses sources d’inspiration de Jules Verne, le sphinx du titre, à dix pages de la fin, est la figure – mi-animale mi-végétale mais surtout fabuleuse – vers laquelle convergent la science, (puisque les fluides, le magnétisme, les aimants, la couleur fuligineuse oxydée sont ici convoqués) et le fantastique – la forme mythologique (avec des ailes en plus – celles de l’albatros ?), une illusion des sens, les hallucinations de Pym. Un pôle magnétique revêtant l’aspect d’un animal mythologique détient le secret d’Arthur Pym tel qu’il ne put jamais le dévoiler dans le récit transmis par Poe. Le corps de Pym est là, l’objet de la quête, aimanté par le sphinx, aimanté par son désir d’exploration de contrées inconnues, « la tête inclinée, une barbe blanche qui lui tombait jusqu’à la ceinture » — le blanc est ensevelissement, de nouveau, signe de mort. La mission de Dirk Peters s’achève, « il tomba à la renverse… mort… » — les deux romans s’unissent dans un même dénouement."
 Voici l'illustration originale de George Roux, reproduite dans Wikipedia :


Or, quelques minutes plus tard, arpentant Facebook, je découvre un tableau d'Otto Dix, mis en ligne par Michel Le Brun-Franzaroli, « Landschaft Im Böhmischen Mittelgebirge », 1942, autrement dit "Paysage dans les Monts de Bohême".

Je suis immédiatement saisi par la ressemblance avec le sphinx des glaces. "Le torse redressé, les pattes étendues", la fente noire du regard signent ce massif  qui s'impose avec force au premier plan, surplombant le village paisible, devant l'horizon bucolique d'une chaîne montagneuse. Ce tableau peint en pleine guerre (1942) étonnerait presque quand on connaît les terribles visions d'Otto Dix, traumatisé par son expérience de la Grande Guerre. Mais il ne faut pas s'y fier : ce sphinx ne vient-il pas défier de sa présence menaçante l'apparente tranquillité du lieu ?

Regardez le tableau peint de la même région de Bohême, vers 1809, par Caspar David Friedrich :

Caspar David Friedrich, Böhmische Landschaft mit dem Milleschauer
Si l'on enlève le sphinx du tableau d'Otto Dix, on jurerait retrouver le somptueux paysage aux courbes harmonieuses, aux couleurs veloutées, de l’œuvre de Friedrich.
Sur une vue légendée des "Böhmische Mittelgebirge", on peut constater que le peintre a fidèlement reproduit le paysage :


La montagne-sphinx d'Otto Dix ne serait-elle pas le Kost'alov ? D'autant plus que j'apprends, en googlisant ce nom, que cette colline (481 m) porte en son sommet les ruines d'un château médiéval.


N'oublions pas maintenant que cette région de Bohême, près de la frontière avec l'Allemagne, appartenait au pays des Sudètes, à forte minorité allemande, qui fut annexé par Hitler en 1938, provoquant les désastreux accords de Munich censés éviter la guerre. Cette même année, Otto Dix est arrêté et emprisonné pendant deux semaines par la Gestapo. L'année précédente, en 1937, ses œuvres ont été déclarées « dégénérées » par les nazis. "Quelque 170 d'entre elles sont retirées des musées et une partie est brûlée ; d'autres sont exposées lors de l'exposition nazie « Art dégénéré » (Entartete Kunst)" (Wikipedia). Il sera d'autorité envoyé sur le front en 1944, et fait prisonnier en Alsace.

Alors je ne peux pas m'empêcher de voir dans cette peinture de paysage de prime abord inoffensive une charge subtile contre les forces de mort qui déferlent sur l'Europe et veulent réduire au silence les artistes de sa trempe.

lundi 11 juin 2012

Sois sage, ô ma Douleur

Peut-être est-il dangereux de côtoyer les sphinx ? Peu après avoir posté mon dernier billet, mardi dernier, j'ai été saisi d'une grande fatigue. Elle a duré jusqu'à dimanche, accompagnée de fièvre et de rêves délirants. Mon délire ne prend pas une forme psychédélique, il ne joue pas sur une profusion d'images plus ou moins fantastiques. Non, rien de plus abstrait et de plus desséché que le mouvement qui m'emprisonne l'esprit : ce sont raisonnements sans rationalité, bouclés sur eux-mêmes, infiniment ressassés, comme si les circuits neuronaux tournaient à vide. Le sommeil ne trouve nulle part où se loger. La volonté se recroqueville, il faut faire un intense effort sur soi pour seulement même rallumer la lumière et boire une gorgée d'eau. Et, à peine recouché, on retombe dans la spirale délirante.

Une nuit, n'en pouvant plus de ce chaos, de cette confusion, j'ai décidé de me remémorer un poème. Celui qui me vint spontanément, ce fut Recueillement de Baudelaire, Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille... Je l'avais appris par cœur voici quelques années, mais quelques vers me manquaient. Je me le redonnais dans la tête, patiemment, et petit à petit je recousus la totalité de l'admirable sonnet. Et force de la poésie, mon esprit tourmenté s'était apaisé au fil de ce travail de remembrance.

Bon allez, retour à Cavalier (je suis bien décidé à aller jusqu'au bout de sa série de conversations).


5 mai - Conversation avec Alain Cavalier à la... par lacinematheque

Dans cet opus, filmé une nouvelle fois dans sa chambre d'hôtel, Cavalier évoque ce qui fut un moment particulièrement fort de cette rétrospective, la projection de L'étrange voyage, tourné en 1980, avec Jean Rochefort et sa propre fille, Camille de Casabianca. Sur le film (que je n'ai jamais vu), on peut lire avec profit le bel article d'Olivier Bitoun sur Dvdclassik.

Pratiquement un seul plan dans cette conversation de 7' 32. La caméra est plantée devant le téléviseur de l'hôtel, branché sur CNN. Alain Cavalier fait allusion à cela à la fin du film : il se retient à peine de rigoler. C'est que cette cascade de reportages, au montage speedé, ébouriffant, est si manifestement à l'inverse de son cinéma que cela est bien sûr un effet de contraste voulu.

Le Blanc, août 2008



mardi 5 juin 2012

Le jongleur et le sphinx


5 mai (2) - Conversation avec Alain Cavalier à... par lacinematheque

Jour 10. Cavalier s'adresse aux internautes, se filmant dans la salle de bains de la chambre d'hôtel, insistant sur les détails du quotidien, sa myopie, la vitamine qu'il prend la matin, le sac noir qui contient la caméra, etc. et puis il montre les deux livres qui ont joué un rôle fondamental dans sa vie : les Ecrits sur l'Art de Matisse, et les Ecrits de Giacometti.

Je n'ai pas lu le Matisse mais le Giacometti, oui. L'ai acheté à l'occasion d'une exposition de ses œuvres au Musée des Beaux-Arts de Lyon, le 2 mars 1995. C'est aussi dans ce musée que j'ai découvert le Jongleur de Bourges, cette extraordinaire sculpture que j'aime si fort que j'ai tenu à en faire l'emblème même de ce site.

J'avais lu Ecrits juste après ma visite. Très forte lecture, mais je n'y suis jamais revenu, personne ne m'en a jamais parlé. Et puis Cavalier, ce soir, après les verres de contact et la barre vitaminée, ce trivial qui soudain ouvre sur le sublime.

Juste un petit extrait, qui résonnera pour certains, j'en suis sûr, le début d'un texte intitulé Le rêve, le sphinx et la mort de T., paru en décembre 1946 dans la revue Labyrinthe, n°22-23 :

Effrayé, j'aperçus au pied de mon lit une énorme araignée brune et velue dont le le fil qu'elle tenait aboutissait à la toile tendue juste au-dessus du traversin. "Non, non !" m'écriais-je, "je ne pourrai pas supporter la nuit une pareille menace au-dessus de ma tête, tuez-la, tuez-la" et je dis ceci avec toute la répugnance que je ressentais de le faire moi-même dans le rêve comme à l'état de veille.

 Henri Michaux écrit le poème Labyrinthe dans Epreuves, exorcismes, publié cette même année 1946.
Labyrinthe, la vie, labyrinthe, la mort
Labyrinthe sans fin, dit le Maître de Ho.
Tout enfonce, rien ne libère.
Le suicidé renaît à une nouvelle souffrance.
La prison ouvre sur une prison
Le couloir ouvre un autre couloir.
Celui qui croit dérouler le rouleau de sa vie
Ne déroule rien du tout.
Rien ne débouche nulle part
Les siècles aussi vivent sous terre, dit le Maître de Ho.
J'ai trouvé ce poème, en recherchant des traces sur le net de ce Labyrinthe suisse, sur un blog nommé Beauty will save the world. La page d'accueil, à la date du 25 mai 2012, ouvre sur Fernando Pessoa, De l'art de bien rêver, où l'on peut trouver cette phrase :

Deviens aux yeux des autres un sphinx absurde.