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mardi 5 août 2025

Quincaillerie chaotique

Samedi dernier après-midi, dans la rue Bourbonnoux, une bouquinerie où je n'étais pas encore entré, Pass'âges. Un choix très riche, mais un livre surtout m'a très vite aimanté, et au terme d'un rapide tour d'horizon sur les denses rayonnages du lieu, j'y suis revenu avec une certitude : c'est celui-ci et nul autre que je me devais d'emporter dans ma besace : Écrits timides sur le visible, de Gilbert Lascault, dans l'édition d’Armand Colin de 1992 (qui reprenait l'édition originale en 10/18 de 1979).

 

Gilbert Lascault n'était pas tout à fait un inconnu pour moi. Le Musée de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun lui avait consacré une exposition du 27 septembre au 28 décembre 2014, Les chambres hantées de Gilbert Lascault, avec 80 œuvres choisies et commentées par ce critique d'art, essayiste et écrivain atypique, pour qui les artistes étaient avant tout des amis. 

Parcourant pour l'occasion sa biographie, je vois qu'il est né comme mon père en 1934, le 25 octobre précisément, à Strasbourg. Ses parents sont quincailliers à Obernai. La guerre est marquée par la longue absence du père, prisonnier en Allemagne (et de même Lucien, mon grand-père, ne reviendra qu'en 1945 de sa captivité en Autriche). Un père qui aurait bien voulu qu'il perpétue la tradition quincaillière, mais il n'en fera rien (il obtient l'agrégation de philosophie en 1960). Cependant, en 2008, il déclarera à un journaliste venu lui rendre visite dans son appartement parisien : « Mon lieu ressemble à une quincaillerie chaotique. Les peintures, sculptures, photographies m’incitent à penser un peu, à rêver, à écrire (…)." Et Djamel Meskache, le maître d’œuvre des éditions Tarabuste qui éditèrent le catalogue de l'exposition des chambres hantées, parle de Gilbert Lascault comme du quincaillier de l'infini : "il sera ce quincaillier d'un nouveau genre, poète et homme de science avec des savoirs humanistes."

 

L’appartement de Gilbert Lascault © Tarabuste

Je me plonge vite dans ce recueil de textes, déjà anciens, mais qui n'ont rien perdu de leur pertinence. Le premier texte (daté de juillet 1978) s'intitule Pour une esthétique dispersée, et le premier sous-titre est déjà éloquent : Loin des certitudes, hors des polémiques. Personne n'est moins dogmatique que Lascault (j'aime qu'il porte ce nom de grotte magique qui lui correspond tellement bien). Il parle des plaisirs que provoquent les textes "sûrs de leur vérité", mais il suggère que "d'autres plaisirs naissent peut-être ailleurs : dans le flou, dans l'effiloché, dans le dispersé, dans l'impur, dans les ébauches de descriptions des particularités qui se refusent aux généralisations." Il cite Jean Dubuffet qui écrit, vers 1945 : "J'aime aussi l'embryonnaire, le mal façonné, l'imparfait, le mêlé."

Ces mots, je les retrouve un peu plus tard, lus par Lascault lui-même, dans ce portrait filmé en 2014 à son domicile par Marie-Pierre Bonniol et Mariette Auvray (mentionné par Hugo Pradelle dans le bel article d'hommage, Gilbert Lascault, le fabuliste du visible, donné dans En attendant Nadeau.)


 

Gilbert Lascault note que la peinture "refuse de privilégier le lourd au détriment du léger, le dur au détriment du souple, l'incorruptible au détriment du périssable", et que les peintres "s'intéressent au moins autant aux nuages qu'aux fortifications, aux étoffes qu'aux armures, aux fruits qu'aux marbres". Et puis soudain voici que sous sa plume affleure ce motif qui m'a occupé un bon moment naguère : "On connaît aussi la fascination qu'exerce sur Léonard de Vinci une matière habituellement méprisée : la poussière. "Je dis (écrit Léonard) que lorsqu'on frappe une table en différents endroits, la poussière qui la recouvre se disperse en diverses figures de collines et monticules (...)" Et plus loin : "On évoquera à propos de cette fascination de Léonard, les "élevages de poussière" imaginés par Marcel Duchamp, qui fait photographier un tel élevage sur le Grand Verre."

 

Encre (Evelyne Ferrand-Hemmelding) 

 

 

mercredi 16 avril 2025

Inconnu au bataillon

Oui. Le déplacement, après le retour de la marée, et le mien. Une question surgit du calme, puis avance, d'un pouce à la fois: ce jour a-t-il déjà été, ou émane-t-il des profondeurs, d'une ligne, d'un son ?

Lorsque nous nommons simplement les choses, avec des mots suivis de leur sens, une narration cosmique se produit. La découverte des origines efface-t-elle la poussière? Le miroitement de l'horizon atténue toutes les autres perceptions. Cela me rappelle une enfance de vide, qui m'aura peut-être rapprochée des origines de l'espace et du temps.

Etel Adnan, Déplacer le silence, in Le destin va ramener les étés sombres, Points Poésie 2022, p. 269 *

 

Je dois à Am Lepiq (monsieuye)**, de par son commentaire à Eloge de la poussière, la découverte de Marianne Alphant et de son dernier ouvrage, inclassable, ni roman, ni récit, ni essai ni poème, mais selon l'autrice elle-même, "plutôt une dérive, une quête, un objet hybride". L'Atelier des poussières (P.O.L, 2025) est une merveilleuse évocation de cet objet si peu objet, de cette insignifiance pourtant omniprésente, la poussière, mais aussi, et peut-être même surtout, de celles et ceux en charge de la traquer, de l'effacer, de la faire disparaître (mais elle revient toujours), autrement dit les valets, les bonnes, les servantes, les humbles, les humiliés souvent, trop souvent. Le livre s'achève d'ailleurs par deux listes, celle des valets, qui va d'Almanzor (valet de Cathos et Madelon dans Les Précieuses ridicules)  et Anders (domestique de Kierkegaard) à Vendredi, Wagnière (valet puis secrétaire de Voltaire) et Watt (valet de Jonathan Swift) ; celle des servantes, d'Adèle (servante des Josserand, dans Pot-Bouille de Zola) et Augustine (servante de Jules Renard) à Sophie Bliaux (servante d'Auguste Comte), Susan (servante de Samuel Pepys) et Thérèse Levasseur (ménagère de Jean-Jacques Rousseau). C'est tonique, souvent drôle, impertinent, joyeusement érudit.


 

A la racine de mon attention à la poussière, j'ai dit qu'il y avait Élevage de poussière, la photo de Man Ray et Marcel Duchamp, eh bien, je ne tardai pas à la retrouver, car elle est à la première page chez Marianne Alphant :

Sixième jour de la Création du monde.
Explosion du Tambora dans un nuage de cendre volcanique.
Colère de Jonathan Swift dans une cabane galloise.
Sacrée poussière.
Fertile, chez Pasteur. En élevage sur le Grand Verre de Duchamp. Tourbillonnante chez Lucrèce. Quark et suie, petits corps subtils, raclures d'atomes en pleine vitesse, poudre à priser ou de perlimpinpin, poudre Legras pour les crises d'asthme. 
D'emblée est évoquée aussi cette éruption du volcan Tambora, près de Java, en avril 1815. Éruption cataclysmique qui projeta dans la stratosphère un voile de poussière qui allait filtrer le rayonnement solaire pendant plusieurs années. Longtemps ignoré des livres d'histoire, ce bouleversement climatique fit des millions de morts. Marianne Alphant y revient un peu plus loin : "1816 sera l'année sans été, frozen-to-death, gelée à en mourir. Le froid, la neige, les tempêtes, des déluges,ici, des sécheresses ailleurs, une météo biblique." (p. 17) Ma lecture, voici quelques années, de L'année sans été, de Gillen d'Arcy Wood, avait été une révélation. Il n'était pas anodin de savoir que le Frankenstein de Mary Shelley, par exemple, était une conséquence collatérale du cataclysme : en visite en juin 1816 à Cologny, près de Genève, avec son amant et futur mari Percy Shelley, et ne pouvant sortir à cause de la pluie incessante de cet "été perdu » que décrit son poème Darkness, Byron propose le 16 à ses hôtes d'écrire chacun une « histoire de fantôme » (ghost-story). C'est Mary — alors âgée de dix-neuf ans — qui signa avec Frankenstein ou le Prométhée moderne le texte le plus abouti.    


Collatéral, c'est aussi le nom d'une revue culturelle en ligne où j'ai lu un bel entretien de Marianne Alphant avec Johan Faerber. Le titre reprend une phrase de l'autrice : "
J’avais toujours eu le projet d’écrire sur le ménage, cette activité rituelle, négligée, surtout féminine ».

Elle est née en 1945, comme Annie Dillard, dont j'ai terminé hier Enfance américaine. J'y ai noté un passage qui résonne bien avec L'Atelier des poussières. Elle évoque Margaret Butler, la servante noire de ses parents à Pittsburgh : 

"Tel était le monde que je connaissais. Les femmes faisaient du travail bénévole, s'occupaient de la maison, élevaient les enfants ; elles étaient les gardiennes de la tradition et enseignaient par exemple les différentes manières d'aimer. Ma mère frottait les cuivres, nettoyait les cendriers, montait pieds nus sur le sofa pour accrocher un tableau. Margaret Butler lavait les vitres, qui semblaient couiner sous son chiffon. Ma mère époussetait et frottait les gros philodendrons, tendrement, feuille à feuille, comme si elle lavait des visages de bébés. Margaret descendait l'escalier en soupirant, une corbeille à papiers ou un panier de linge sale dans les bras. Ma mère inspectait les nappes pour un dîner ; elle sortait du placard le dessus de feutre qu'elle dépliait sur la table. Margaret remettait l'aspirateur en marche. Ma mère et Margaret changeaient les draps, les taies d'oreiller.
Puis Margaret nous quitta. A cette époque je la suivais de pièce en pièce, essayant de lui faire cracher le morceau : c'était quoi, être noir ? Elle s'affairait. Rien ne changea. Ma mère nettoyait la cuisinière ; elle dirigeait la maison le dos tourné. Nous entendions des à-coups dans sa voix et voyions la force énergique de son coude tandis qu'elle frottait une petite tache de soupe séchée sur l'émail : elle y mettait toute sa force pour la détacher tout en continuant de demander à Amy qui la conduirait au cours de danse, ou qui me ramènerait du sport. Pas une page de livre ne décrivait le travail ménager, personne n'en parlait ; il n'existait pas. Inconnu au bataillon." (p. 300, c'est moi qui souligne)

A la fin de l'entretien avec Johan Faerber, Marianne Alphant cite le vers de T.S. Eliot, dans The Waste Land, déjà évoqué ici : « Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière ». Elle ne le donne pas dans le livre, pas plus que cette mention de Sebald par quoi elle termine, et qui me réjouit bien sûr : "L’écrivain W.G. Sebald qui n’aimait pas les maisons trop propres où l’on maintient un ordre froid, trouvait réconfortant celles dont les occupants laissent la poussière s’installer. Il a raconté dans un entretien l’expérience de paix, de sérénité merveilleuses éprouvée dans une bibliothèque pleine de poussière en attendant un rendez-vous. Et si le désordre était créateur ? La paix, le silence de la poussière : n’est-ce pas au fond ce dont nous avons besoin pour écrire ? "

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* J'ai acheté ce livre par curiosité le 5 avril, je ne connaissais pas du tout Etel Adnan, et je suis tombé ce matin sur L'instant poésie de Wajdi Mouawad, sur France Culture, du jeudi 10 avril, où lecture était donnée de ce poème, où je ne pouvais manquer de frissonner à cette phrase : La découverte des origines efface-t-elle la poussière ? Etel Adnan a 95 ans quand elle compose Déplacer le silence.

** Am Lepiq (monsieuye) est toujours de bon conseil. C'est grâce à lui aussi que j'ai découvert Daniel Sangsue, le diariste des fantômes, collectionneur comme votre serviteur de hasards objectifs.

lundi 7 avril 2025

Addi(c)tif à la poussière

La poussière œuvre dans le temps long : combien de semaines a-t-il fallu attendre pour que Man Ray puisse prendre cette photo dans l'atelier de Marcel Duchamp, à New York ? Près d'un siècle plus tard, à Sète, outre-Atlantique, Christian Bobin veut en prononcer l'éloge, se rendant par le train une nuit de Noël chez l'ami Pierre Soulages. J'ai dit comment le thème ne s'est pas imposé par irruption, invasion, effraction, mais par une lente sédimentation dans la conscience, répliquant en quelque sorte son mode physique d'envahissement des surfaces. Les étapes intermédiaires précédant l'avènement bobinesque, je n'en avais donc rien noté, mais j'avais besoin d'y retourner voir, pour m'assurer que je n'avais pas halluciné la répétition pulvérulente. 

Il me fallut revenir à ce récit d'Annie Dillard, la merveilleuse écrivaine découverte en juin 2024, et dont je lisais Une enfance américaine, acheté en février chez un bouquiniste de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette.



Il est encore question du temps dans cet ouvrage, la quatrième de couverture donne le la : "L'éternité est amoureuse des productions du temps", disait Blake. Annie Dillard, qui grandit à Pittsburgh dans les années 1950, écrit ici les épiphanies qui ont marqué son enfance (...)"

Les chapitres du livre ne sont ni numérotés, ni titrés. Celui qui s'amorce page 60 débute ainsi : "D'un côté, notre jardin était longé par un court chemin à l'abandon et sans issue. Nous ne le voyions pas de la maison ; nos parents avaient planté une rangée de peupliers pour le cacher. J'y trouvai une vieille pièce de monnaie." Annie Dillard raconte comment elle fouillait la terre sous un des peupliers, avec un bâton d'esquimau, quand elle a senti la pièce et creusé pour la dégager. Plus tard, elle la montra à son père : 

Il lut la date, 1919*, et me dit que c'était une vieille pièce, qui valait peut-être plus de dix cents.
Il m'expliqua que le passage du temps avait enterré la pièce ; la terre tend à s'accumuler autour des objets. A Rome, continua-t-il, en se  penchant par la fenêtre de la cuisine tandis que je m'accoudais à un meuble pour le regarder - à Rome, il avait vu de vieilles portes, deux ou trois étages sous terre. Là où autrefois les enfants sortaient directement au-dehors, les visiteurs devaient maintenant gravir deux escaliers pour retrouver la lumière de la rue. Je cessai d'écouter pendant une minute. J'imaginai que, si les enfants de Rome étaient, par je ne sais quel horrible hasard, restés assis suffisamment longtemps sur le pas de leur porte, perdus dans leur pensée au point d'en oublier de bouger, ils auraient été eux aussi enfouis sous la poussière, jusqu'au menton, non, par-dessus la tête ! mais à ce moment-là, bien sûr, ils auraient été très vieux. Ce qui était justement arrivé aux enfants de Rome - et la force de cette image me frappa -, qu'ils soient ou non restés sur le pas de leur porte. [C'est moi qui souligne]

Ce qu'Annie Dillard montre excellemment, c'est bien cette puissance des images forgées dans l'enfance, à travers le plus souvent de minuscules événements comme celui-ci : "Ce furent ces quelques pensées qui m'occupèrent pendant de longues années et laissèrent des traces dans ma vie intérieure." Traces dans l'esprit mais aussi traces dans le corps, dans la mémoire du corps, comme l'illustre cette seconde apparition de la poussière : "C'était mon corps qui connaissait ces trottoirs et ces rues. Mes os me faisaient mal à les parcourir, j'avais le goût de leur poussière brûlante sur mes lèvres écorchées ; leur gravier s'enfonçait dans mes paumes et mes genoux et y restait, bleu sous la nouvelle peau qui se reformait."(p. 146)

Un autre livre, à peine entamé, forma aussi relais vers l'assomption de la poussière. En février encore une fois, je fis l'acquisition de la réédition chez Zoé du Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud


Le premier texte, Adieu, n'est autre que le premier livre de Roud, commencé en novembre 1922, un mois après la publication de la photo de l’Élevage de poussière. Et la première phrase de ce premier livre est celle-ci : 

Route aiguë au cœur du village rose là-bas comme une flèche, ah par pitié rejette sur ta rive ce corps brisé par ta houle de poussière et de parfums, les mains percées de taons et qui étouffe.

*

A contrario de la survenue subreptice du topos de la poussière, voici comment surgit le 3 avril une troublante synchronicité : nous reçûmes ce jour-là du Doc le message suivant : "Bonjour les amis, je vous propose deux pages de l'ami John Berger. Il a écrit un "roman" dont la tactique est inspirée du "Feu pâle" de Nabokov. L'art est sous le feu du forgeron Berger, feu pâle poursuit, hante..."

La photo jointe est la suivante :

Je regarde attentivement, et je réalise alors que le Doc m'a envoyé deux pages du roman Un peintre de notre temps, que je venais précisément d'acheter à un bouquiniste de la Halle au blé dimanche 30 mars, quatre jours plus tôt. Un roman dont je n'avais  jamais entendu parler jusque-là, publié une première fois en 1958, retiré de la vente à cause des tensions de la guerre froide, et réédité en 1976. C'est l'édition française chez Maspero (1978) que j'avais achetée.

 

La coïncidence est d'autant plus incroyable que le Doc lui-même me confia ensuite qu'il ne savait même pas il y a dix jours que ce titre existait dans l’œuvre de Berger. L'édition qu'il avait était un fac-similé, "commandée livre neuf".

Il n'est sans doute pas anodin que deux des livres ici chroniqués soient issus des rayonnages de bouquinistes, en quelque sorte les braconniers du temps des livres. Et je songe tout à coup, en écrivant ces lignes, aux Chasseurs d'André Hardellet, qui donnent le titre de deux magnifiques recueils de poèmes. Dans le premier, édité chez Pauvert en 1966, le poème en prose, Les chasseurs, évoque l'apparition de cinq silhouettes à la lisière du bois des Arpents, "apparition qui semble née spontanément de la substance du taillis, très touffu dans ce secteur."

"Quelqu'un - vous, moi - grimpe au sommet du chêne Capitaine, d'où l'on peut voir la fin des Arpents et les champs qui leur font suite. Il attend, ce quelqu'un. Il attend que la scène se reproduise : le débouché des chasseurs en pleine lumière, l'alerte donnée aux corbeaux, des coups de feu, mais rien. Rien, personne. Le guetteur pourra bien demeurer des heures sur son perchoir, les Arpents ne relâcheront plus ce qu'ils ont capturé. Et pourtant le bois, limité à gauche par les murs de la Tuilerie, se termine à gauche par des coupes où cinq hommes passeraient difficilement inaperçus. [...] Les chasseurs ont peut-être fait halte, tout simplement, en attendant que j'aille les rejoindre lorsque j'aurai appris comment. Et qui sait s'ils ont bougé, depuis, sous le couvert ?"

La magie d'Hardellet, qui réside toujours dans ce jeu avec la suspension du temps, résonne pour moi aujourd'hui avec l'image des enfants de Rome dans le récit d'Annie Dillard.


 

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* 1919, année de naissance de Pierre Soulages.

jeudi 3 avril 2025

Eloge de la poussière

« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. »  -

W. G. Sebald

Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.

Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.

Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920.
 

Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.

Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)

Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT
 

L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.

 

Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants : 

« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***

Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage. 

Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »

L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…

Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.

John Divola, Vandalism, 1973-1974

Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :

CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.


____________________

* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :

- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)

- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)

- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)

- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49) 

- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)

- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)

- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]

** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.

** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.



mercredi 6 février 2013

Boxeurs

Mercredi dernier, je dois rendre les trois Modiano que j'ai empruntés à la médiathèque. Il y a bien La Petite Bijou en rayonnage, que je n'ai pas encore lue, mais je décide de faire un break sur Modiano, et de choisir en échange trois ouvrages très différents : une BD dont la couverture me séduit immédiatement : A l'ombre de la gloire, de Denis Lapière et Aude Samama, Orchidée fixe de Serge Bramly et La Symétrie ou les maths au clair de lune de Marcus du Sautoy.

C'est la bande dessinée que je lis en premier lieu. L'histoire croisée de deux destins tragiques, Victor Young Perez, le petit juif tunisien qui devient champion du monde de boxe en 1931, et Mireille Balin, star du cinéma d'avant-guerre, prototype de la femme fatale. Ces deux-là se rencontrèrent, s'aimèrent, mais l'actrice refusa une demande en mariage et quitta le boxeur peu après pour Tino Rossi. Dénoncé, arrêté par la Milice en 1943, Victor est déporté à Auschwitz. En janvier 1945, il est encore l’un des 31 survivants des 1 000 déportés du « convoi no 60 », mais, le 22 janvier, lors de l'évacuation du camp, il est achevé d’une rafale de mitraillette. Mireille Balin, tentant de fuir en Italie avec un officier autrichien, est battue et violée par un groupe de FFI. Sa vie en sera brisée, et elle s'éteindra dans l'anonymat, la maladie et la misère en novembre 1968.

Je lis ça dans le salon, alors que j'ai laissé la télé tourner. Sur Arte, un film d'Alain Monne, que je ne connais pas, L'homme de chevet. D'après un roman d’Éric Holder, que je connais bien, lui, que j'ai lu il y a quelques années, en 97 précisément (j'ai retrouvé mon exemplaire de l'époque) une histoire très touchante. Les Intouchables avant l'heure, en moins drôle bien sûr. Sophie Marceau est une tétraplégique dont vient s'occuper Christophe Lambert, ancien boxeur rongé par l'alcool. Alain Monne a transposé l'action en Colombie ; je suis au départ très sceptique sur le couple d'acteurs choisi, mais je dois reconnaître que l'un et l'autre se tirent très honorablement de ces deux rôles périlleux.



Cette symétrie des amours, ces histoires en parallèle de boxeur déchu m'avaient bien sûr comme alerté. Tiens, y aurait-il quelque chose là qui s'annoncerait ?

Le lendemain, rebelote. Nouvelle donne.
A ma droite, Serge Bramly (né à Tunis en 1949), romancier dont je n'ai jamais rien lu, et dont je découvre Orchidée fixe, un roman que j'ai choisi parce qu'il évoque Marcel Duchamp, et que la quatrième de couverture finissait par cette phrase : "Avec Orchidée fixe, il nous plonge dans l'univers du génial Marcel Duchamp, et mène une fascinante enquête, des faubourgs de Casablanca jusqu'aux montagnes du Colorado, sur les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie."
Les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie, ça me parlait bien.
A ma gauche, Arte encore, avec plusieurs épisodes d'une série que je n'ai jamais regardée jusque là, Whitechapel.
Certains pourraient s'étonner que je parvienne à lire un roman sur Marcel Duchamp tout en suivant un thriller sur la téloche. Mais c'est que je tiens à infirmer le mythe comme quoi les hommes ne seraient pas multi-tâches. Plus sérieusement, je ne dis pas que c'est une pratique courante chez moi, mais cela m'arrive, la preuve en est. J'écoute d'une oreille, je regarde d'un œil, je m'interromps, je me concentre, je me décentre, j'avance par sauts rythmés et gambades capricieuses.
Et puis j'ai confirmation : la boxe est là, encore.

Direct du droit : page 104, Marcel Duchamp a débarqué à Casablanca, en provenance de Marseille, le 21mai 1942. Il demeure là quelques semaines avant de pouvoir partir vers New York, où il parvient fin juin. Hébergé au départ dans un camp de transit, il est ensuite logé dans un boui-boui nommé l'Eden, invité par le propriétaire des lieux, Roger Zafrani, un juif marocain. Le cuisinier s'appelle Mickey Mike, et c'est un ancien boxeur :

"Duchamp avança alors, s'adressant à ce dos redoutable, qu'il n'était pas tout à fait ignorant en matière de boxe. L'information ne suscita qu'un vague frémissement, mais Duchamp pouvait parler du noble art en familier de la salle Wagram, du Vélodrome d'hiver et, plus impressionnant, du Madison Square Garden de New York, où il avait vu combattre Joe Louis. C'était Arthur Cravan, un de ses amis boxeurs, disparu sans laisser de trace au large du Mexique, qui lui avait donné le goût des rings.
Bien sûr, il connaissait tout de la carrière de Marcel Cerdan, l'idole locale, de sorte que la semaine n'était pas écoulée qu'il avait apprivoisé le serveur."

Portrait d'Arthur Cravan par Jean-Paul-Louis Lespoir
Direct du gauche : le pitch de l'épisode de Whitechapel : "Le capitaine Chandler et ses fidèles acolytes reviennent en deuxième saison. Après le fantôme de Jack l’Éventreur, ils traquent cette fois les doublures des impitoyables frères Kray, gangsters sanguinaires du Swinging London." Or, les frères Kray sont des boxeurs : "Nés en 1933 dans l’East End, ce "Londres réprouvé" chroniqué en mots et en images par Jack London, Reggie et Ronnie grandissent parmi les taudis et les fantômes de Whitechapel. Couvés par une mère aimante, Violet, tandis que leur père, déserteur durant la Seconde guerre mondiale, est traqué par les autorités, ils pratiquent d'abord la boxe avec succès, comme leur aîné Charlie et nombre de leurs voisins aux poches trouées, stimulés par leur rivalité gémellaire."

The Kray twins, Reginald (left) and Ronald (right), photographiés par David Bailey
Je suis au tapis. Je ne sais vraiment pas ce que signifie cette avalanche de boxeurs, mais cette coïncidence est trop forte pour que je la passe sous silence.

D'autant plus que le point de départ du roman de Bramly, c'est lui qui l'affirme,  est une lettre que l’artiste avait écrite à son ami Henri-Pierre Roché, le 27 mai 1942, du Maroc. Henri-Pierre Roché, l'auteur de Jules et Jim bien sûr, que j'ai rencontré voici peu ici même.
Les deux hommes se sont d'ailleurs écrits pendant quarante ans. Leur correspondance a été éditée par un éditeur suisse.

D'autant plus que, page 249, il est écrit : "Duchamp envisageait de se placer sous l'autorité du ministère des Coïncidences". Sur le net, je retrouve la référence tout d'abord sous la plume de Jacques Sivan. Je cite :
"A l'opposé de ce qui se dit encore après Breton, le ready-made n'est pas un « objet manufacturé promu à la dignité d'objet d'art par le choix de l'artiste ». Le ready-made n'est même pas, et en dépit des apparences, un objet. Le ready-made nous dit Duchamp, est un « rendez-vous ». Il est le moment critique par lequel l'art (= « Ministère des coïncidences ») se révèle (problème d'optique c'est-à-dire processus de re-co(n)naissance) n'être, à un moment donné, que le réel qu'il est."
Ensuite, dans un passage d'un long article d'un rédacteur anonyme du Journal du Mauss :

"Revenons au mode d’emploi : le texte de 1957 « le Processus créatif »
« Avec le changement de la matière inerte en œuvre d’art une véritable transsubstantiation a lieu et le rôle important du spectateur est de déterminer le poids de l’œuvre sur la bascule esthétique. »
C’est encore moi qui souligne en gras, car dans les notes nous trouvons un Régime de la pesanteur page51 Dds qui lie la notion de poids et celle de coïncidence.
« Ministère des coïncidences.
Département
(ou mieux) :
Régime de la coïncidence
Ministère de la pesanteur »
 J'avoue que tout ceci est quelque peu hermétique, et ma troisième citation ne va pas dissiper cette impression (extrait sur Google Books d'un essai de Jean-François Robic, Copier-créer).

 Bon, pour ce soir, je jette l'éponge.