mardi 1 avril 2025

Dans les yeux de Pierre

Jeudi 27 mars, je reçois de Nunki Bartt une photo, en l'occurrence une capture d'écran de la série française 37 secondes qui passait sur Arte ce soir-là. Le titre renvoie à la tragédie du 15 janvier 2004, où le chalutier Bugaled Breizh sombrait dans la Manche en trente-sept secondes. La série raconte le combat pour la vérité mené par les familles des victimes. C'est Snow, la compagne de Nunki, qui avait repéré "un joli détail qui ne lui avait pas échappé".

 

Regardez bien le mur sur la gauche : un œil y est perceptible. Bartt n'avait rien précisé mais je ne pouvais pas ne pas le reconnaître : un œil semblable avait été incrusté dans une roche du jardin du gîte où nous avions séjourné en juin 2024, près de Plouguerneau.

 

Un œil qui a toute une histoire. En verre et en faïence, œuvre de l'artiste plasticien Pierre Chanteau, et ce n'est pas le seul : 113 communes du littoral finistérien ont reçu cet œil réalisé en atelier, entre le 21 décembre 2018 et le 21 décembre 2019, autrement dit entre deux solstices d'hiver. L'intervention se veut un "hommage artistique et poétique aux milliers d’hommes et de femmes qui ont porté et portent secours aux marins en difficulté. Les marins de l’antiquité peignaient de grands yeux à la proue de leurs navires, ces yeux étaient censés protéger les équipages des dangers de la navigation." Si la majorité des yeux ont été placés dans des endroits publics, comme en témoigne le livre de photographies Taol-lagad, Serr-lagad (que nous trouvâmes sur une table basse du salon), quelques-uns, comme celui de notre jardin, ont élu domicile chez des particuliers.

 

Ce clin d’œil (l'expression est on ne peut plus adaptée à l'événement) à ces vacances bretonnes qui avaient été si délicieuses (si j'oublie le panaris qui me fit souffrir tout au long de mon retour solitaire en train), n'est pourtant pas le fin mot de l'histoire.

Le lendemain, sur je ne sais plus quel fil d'actualité, j'apprends, éberlué, la mort de Pierre Chanteau. Dans la nuit du jeudi au vendredi 28 mars, il s'éteignait des suites d'une longue maladie. Il avait 66 ans. Le Télégramme de Brest, que nous lisions chaque jour, annonce qu'aujourd'hui même, 1er avril, un hommage lui sera rendu, à 16 h 30, au crématorium de Saint-Thégonnec. "Et ce n'est pas un poisson d'avril... ", est-il précisé dans cet avis de décès.

"Que faire de ça ?" m'écrit Bartt. Oui, que faire de ça, de cette coïncidence pétrifiante, de cette synchronicité douloureuse ? Nous ne connaissions pas Pierre Chanteau, mais ce que je lis de lui me porte à croire que c'était un homme généreux : "Son frère, Jacques Chanteau, et son entourage décrivent « un idéaliste, fantaisiste, poète, libre, rock-and-roll ». Nicole Ségalen-Hamon, maire de Carantec, le présente comme « un humaniste, qui donne tout pour l’ouverture aux autres ».

 

Je regarde encore la mosaïque de Plouguerneau et j'aime à y retrouver la cocarde révolutionnaire et la devise Liberté, Égalité, Fraternité. Merci à toi, l'artiste !

 

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