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jeudi 30 décembre 2021

i tau fenua i Bora-Bora

A Vierzon le 17 décembre pour aller chercher mon fils à la gare. J'arrive sur le parking à 8 h 30, bien en avance, le train ne devant arriver qu'à 9 h 15. Las, je reçois un message : le train venant de Nantes a été arrêté une heure à Angers, et n'arrivera pas avant 10 h 55. Me voilà donc contraint d'attendre deux heures et demie dans cette bonne ville, pas spécialement réputée pour ce que le jargon actuel nomme attractivité

N'importe, cette ville proche de chez moi, je la connais si peu, elle doit bien receler quelques petites parcelles de beauté. Je m'en vais donc à pied vers le centre-ville, et descends vers l'Yèvre, qui se jette un peu plus loin dans le Cher. Un vieux pont, un jardin art déco sur une île, un sentier qui longe les eaux rapides de cette rivière où se mêlent les lettres du rêve, et mène jusqu'au vieux canal de Berry et ses rives solitaires. Je croise peu de monde, quelques promeneurs, des ouvriers municipaux dont l'un, équipé de cuissardes, racle le fond d'un bassin aux bordures de mosaïque. Je goûte l'instant, avant de me réfugier dans un Patapain pour un chocolat chaud et lire quelques lignes du recueil de nouvelles d'Ursula K. Le Guin, Aux douze vents du monde. J'essaie tout de même, en incorrigible addict de l'imprimé, de repérer une librairie, mais il semblerait que la dernière librairie indépendante ait mis la clé sous la porte. Dans le centre, la seule offre possible est l'espace culturel Leclerc. Elle ouvre à dix heures, je vais y tuer ma dernière heure d'attente. C'est là que je vais me décider à acheter le livre aperçu l'autre jour à Cultura, et dont le titre a aussitôt fait tilt dans mon esprit : pensez donc, c'était Fenua, ce Fenua que je venais de rencontrer dans le roman de Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres

Ce Fenua là était un récit de Patrick Deville, son dernier, paru en août 2021. Je connaissais Patrick Deville sans avoir jamais lu un seul de ses ouvrages. J'étais toujours resté à l'écart, allez savoir pourquoi. Mais là, Fenua, juste après avoir écrit un article autour de ce mot, de cette notion, la tentation était trop forte, j'avais résisté à Cultura, là je capitulai, il fallait qu'une trace demeure de ce passage forcé à Vierzon.


La raison du titre apparaît en quatrième de couverture : "La Polynésie se décline en un poudroiement d’îles, atolls et archipels, sur des milliers de kilomètres, mais en fin de compte un ensemble de terres émergées assez réduit : toutes réunies, elles ne feraient pas même la surface de la Corse. Et ce territoire, c’est le Fenua." Petite surprise, le Fenua ne prend pas chez Deville le sens mystique qu'il revêt chez Chemla. C'est le terme tahitien qui signifie la terre des hommes, le pays, le territoire. 

J'ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, car Deville mêle le souvenir de ses séjours avec l'évocation des explorateurs, romanciers, navigateurs et artistes qui ont sillonné cette partie de l'Océanie (ce nom donné à un continent m'a toujours semblé étrange : un continent est en général défini comme une grande étendue de terres, or ici, faute sans doute de celle-ci, on l'a désigné par son contraire, l'Océan immense). 

Poudroiement d'îles, atolls et archipels, et donc aussi poudroiement d'histoires. Je ne m'attarderai aujourd'hui que sur trois d'entre elles, très arbitrairement.

1/ Murnau, bien entendu. J'étais curieux de voir si le cinéaste allait prendre place dans le récit, mais je n'ai pas sauté à sa recherche, j'ai patiemment attendu la page 259 (Deville suit un fil approximativement chronologique, de Bougainville et Cook jusqu'à Gaston Flosse et Mururoa). Le chapitre, chez Murnau, commence ainsi : "Si les espoirs de prospérité que les colons tahitiens avaient placés dans l'ouverture du canal de Panama avaient été vite douchés, dès l'inauguration de celui-ci, en août 1914, par la déclaration de guerre, ces espoirs renaissaient : en 1923, (...) les Messageries maritimes  ouvraient une première ligne régulière, affectaient sur celle-ci le paquebot mixte El-Kantara, affirmaient par le choix de ce village algérien ralliant la Polynésie française que l'empire avait survécu au conflit mondial." (Il n'est pas sans doute pas fortuit non plus que Kantara en arabe signifie "pont", "passerelle","arche"- le magazine de l'Institut du monde arabe se nomme précisément Qantara). Panama, qui mettait Papeete à une dizaine de jours de San Francisco et de Hollywood, me rappelle évidemment le Maqroll d'Alvaro Mutis. A part ça, peu d'informations nouvelles sur Murnau et son tournage maléficié. Deville évoque la rencontre avec Matisse avant de passer dans ce même chapitre à Georges Simenon. L'écrivain "avait entrepris un tour du monde qui l'amenait en Polynésie en 1935 pendant que Matisse, de retour à Nice, y peignait à tête reposée Tahiti." Deville consigne dans un carnet spécialement consacré aux "arrivées" sa description de la première vision de l'île, avec, dit-il, "cette variante de la pluie"(le motif de la pluie, ici encore) :

"On était en rade de Tahiti. On attendait le pilote et il pleuvait à torrents. Dans les nuages gris, une montagne en pain de sucre, toute noire, s"élevait jusqu'à deux mille mètres. On devinait de la verdure sombre, quelques toits rouges." On venait alors d'inaugurer dans la vallée de Fautaua, au "Bain-Loti", un buste de l'auteur, pour sa contribution peut-être au tourisme et au saccage. Georges Simenon écrirait ici deux romans, Long cours et Touriste de bananes, ainsi que des reportages pour Paris-Soir."


Deville écrit plus loin que Simenon n'était pas superstitieux : il ne craint pas, dès son arrivée, de louer la grande villa qui avait été celle de Murnau à Punaauia, entamant une vie de fêtes, "dans le tourbillon du rhum et des soirées endiablées." "Plus tard, poursuit Deville, il reprendrait les Maigret vendus par camions, nécessaires à son train de vie, aux places et aux yachts, aux châteaux, aux demeures de vingt pièces aux etats-Unis puis en Suisse, avant le retrait serein de la vieillesse et de la solitude. Comme si, succédant aux rêveries de l'enfance, la vie adulte était seulement le moment d'aller collecter le matériau des souvenirs paisibles des dernières années pour enfin ne plus bouger, se pelotonner dans une petite piaule avenue des Figuiers à Lausanne, planer sur le tapis volant, allongé, immobile, les yeux au plafond, retrouver les images enregistrées pendant son tour du monde. Comme ce serait aussi le cas pour Matisse, mais la lumière des lagons ne quitterait plus son esprit. Et il noterait dans ses Mémoires, en 1976, quarante ans après son séjour polynésien: "Hier, je me suis endormi sur des images de Tahiti."

2/ Le cinquième chapitre évoque Tupaia, le chef tahitien que James Cook emmena avec lui, lors de son deuxième voyage en Polynésie, en 1769. Je le mentionne ici pour faire écho au commentaire récent d'Alain Sennepin sur le billet consacré à Mutis, et qui me renvoyait à un article du magazine Knowable sur cet incroyable navigateur au savoir géographique étendu. 
J'en ai appris plus sur Tupaia après lecture d'un article de Courrier international, extrait du Wall Street Journal :

"Lorsque le prêtre polynésien Tupaia décide de quitter Tahiti en embarquant avec le capitaine James Cook pour, in fine, rallier l’Angleterre, il part dans un but précis : revenir d’Europe avec des exemplaires de ces mousquets qui assurent aux Anglais une supériorité mortelle face aux lances et aux herminettes des Tahitiens. C’est ce qu’écrit l’historienne et romancière Joan Druett, l’auteure d’une biographie* “réussie” du Polynésien, selon The New Zealand Herald. Ainsi armé, Tupaia entend combattre ses ennemis de l’île de Bora-Bora, qui l’ont chassé de son fief, l’île de Raiatea. À bord de l’Endeavour, Tupaia se révèle un marin hors pair, capable de s’orienter sans compas ni sextant. Mais, dans son journal de bord, James Cook peine à reconnaître les mérites du Tahitien. Certes, il évoque son rôle d’intermédiaire avec les Maoris de Nouvelle-Zélande, mais il minimise l’importance de la carte de plus de 70 îles qu’il a lui-même établie en collaboration avec Tupaia.

Carte dessinée par Tupaia (elle n'obéit pas aux critères occidentaux, et elle n'a été décryptée que récemment*)


Tupaïa n’arrivera jamais en Angleterre. Il meurt en novembre 1770, à proximité de Batavia (l’actuel Jakarta), probablement du scorbut. “C’était un homme avisé, intelligent et ingénieux, mais orgueilleux et obstiné, ce qui rendait souvent sa vie à bord désagréable, à la fois pour lui-même et pour ceux qui l’entouraient”, écrit James Cook dans son journal de bord. Une nécrologie “d’une grossière injustice”, estime Joan Druett. Les données récoltées par James Cook et le naturaliste Joseph Banks ont “bénéficié de l’intermédiaire polynésien le plus intelligent et le plus éloquent de l’histoire des découvertes européennes : si les journaux de Cook et de Banks sont d’éminentes relations de voyage, cela est dû directement à Tupaia.” Pour l’auteure, cette épopée aurait dû être celle de trois hommes extraordinaires, et non de deux, et Tupaia n’aurait jamais dû être plongé dans l’anonymat qui a été jusqu’à récemment le sien."
* Tupaia, le pilote polynésien du capitaine Cook, Joan Druett, ’Ura-Éditions, 2015, pour la traduction française.

 3/ Le récit de Patrick Deville ne suit pas complètement le fil chronologique. Il commence par ce qu'il appelle la première image, la photographie prise par Gustave Viaud, le frère de Pierre Loti, le 15 août 1860. Première image, car c'est la première de Tahiti à n'être du dessin ni de l'aquarelle ni de la peinture de chevalet. 

La photo est décrite mais n'est pas reproduite dans le livre (la photo de la couverture n'est pas celle de Viaud). Je l'ai retrouvée sur le site de la Médiathèque historique de Polynésie.

Papeete, maison de Gustave Viaud 
Auteur : Gustave Viaud (1836-1865)
Date : 1859/1862
Sujet : 
Frère aîné de l’écrivain Pierre Loti (Louis Marie Julien Viaud), Gustave Viaud est chirurgien de marine et débarque à Tahiti en 1859, il exerce à Taravao et dans les îles. Il fut probablement le premier photographe de Tahiti. Il possédait un appareil qui exigeait des temps de pose très longs, entre 5 et 15 minutes, qui l’obligea à ne prendre que des paysages, à l’exception d’une photo de la princesse de Bora Bora. Gustave Viaud laisse 25 vues de Papeete qui constituent autant de documents historiques. Il quitte Tahiti en 1862 avant d’être nommé en Cochinchine.  Gustave ne reviendra jamais à Tahiti, il décède le 10 mars 1865, sur l’Alphée, et est immergé le lendemain à la sortie du détroit de Malacca.(Wikipedia)
Type : Calotype (facsimilé)
Droits :  Domaine public

Source : Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti – Société des Océanistes – Exposition du Musée de l’Homme en 1964 (Patrick O’Reilly – André Jammes).

Ceci m'a conduit à lire enfin Le roman d'un enfant, de Pierre Loti, que j'avais chiné à la brocante de Chéniers le 18 août 2019, un livre presque de poche, collection Nelson (1931), où l'écrivain évoque avec beaucoup de sensibilité et de poésie ses souvenirs d'enfance à Rochefort, et donc le départ de son grand frère adoré pour Tahiti. Il parle de sa première lettre reçue de là-bas, qui mit quatre mois à parvenir en France. Elle contenait un billet pour le petit Julien, accompagnée d'une fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore rose, une pervenche, "qui était une petite partie encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et si inconnue..."

"Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces pervenches-là . qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné."

Le titre de l'article est tiré de l'un des derniers chapitres de Fenua, où Deville relate son séjour à Bora-Bora, depuis son arrivée sur la quai du village de Vaitape, "où s'était entassé le matériel photographique de Murnau". Il avait ensuite pris un autocar pour la pointe  Matira et l'hôtel Maitai. Là, allongé sur un lit, il relisait dans un carnet des phrases "de ce Loti tant décrié qui pourtant nous avait tous amenés ici : "Là-bas, en dessous, bien loin de l'Europe, le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des rêves." S'il n'avait jamais vu l'île, précise Deville, à la différence de son frère Gustave qui fait photographié la princesse de Bora-Bora, il en avait fait la lieu de naissance de sa Rarahu, et lorsque son personnage Loti embarquait pour le retour, Viaud avait composé la bluette qu'elle lui adressait :

A hoi mai pai ei parahi tua / Reviens pour que nous restions ensemble

i tau fenua i Bora-Bora, / dans mon pays de Bora-Bora

ei haapaa i nia iho / pour que nous nous installions

i tau fenua i Bora-Bora / dans mon pays de Bora-Bora "

_________________________

* Ce décryptage est à lire par exemple sur un article de Tahiti-infos, relatant une conférence donnée en 2013 par Jean-Claude Teriierooiterai : 

" Il y a 5 ans, une chercheuse du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique, ndlr) Anne Di Piazza, qui est française - d’ailleurs ce détail mérite d’être relevé, parceque jusqu’à présent tous les spécialistes qui ont étudié la navigation polynésienne viennent des pays anglo-saxon. (…) Et là, nous avons cette dame-là parce que maintenant on sait à quoi sert la carte de Tupaia. On sait que nous, Polynésiens, nous sommes dans la tradition orale. Il n’y avait pas d’écrit. On ne dessinait pas une carte, il y a 200 ans. Les cartes étaient plutôt emmagasinées dans la tête, dans la mémoire.

Tupaia a donc dû faire un exercice qui n’était pas facile pour lui. Il fallait traduire tout ce qu’il avait dans sa mémoire et mettre tout cela sur un papier, mais il a fait ce qu’il a pu avec le capitaine Cook et les scientifiques qu’il y avait sur l’Endeavour. Cela se passait en 1769 et Tahiti venait juste d’être découverte deux ans plutôt. On était là dans le domaine encore vierge de la connaissance. (…) et donc, la connaissance que Tupaia avait transmise venait directement des ancêtres.

Aujourd’hui, avec cette carte qui a été décryptée par Anne Di Piazza, on sait à quoi elle servait. Ce n’est pas une carte géographique. Elle ne servait pas pour positionner une île ou un archipel par rapport à un autre archipel, mais plutôt à indiquer comment, à partir d’une île, rejoindre une autre île. C’était une carte de navigation. Grâce à l’exploit d’Anne Di Piazza, on sait désormais comment l’utiliser. En fait, du point de vue de Tupaia, il prenait une île et de là, il plaçait les autres îles ainsi que leur espacement (…) en jours de navigation. Tupaia a su donner le temps de navigation entre une île et une autre et ce, par rapport aux vents dominants. Par exemple, sur une carte moderne, l’île de Hao est placée par rapport à l’île de Mataiva (archipel des Tuamotu). Hao est deux à trois fois plus loin que Mataiva par rapport à Tahiti. Le problème, c’est que Tupaia avait positionné Hao très proche de Tahiti, par rapport à Mataiva. Certains ont a dit « mais il a mal placé Hao ! », et donc pendant des années, on a dit que la carte de Cook était bien, puisqu’elle donnait les noms des îles, mais complètement erronée par rapport aux distances. (…) Pourtant, Anne Di Piazza a démontré le contraire. Pour elle, la carte était exacte puisque, par rapport aux vents dominants (celui du Sud-Est appellé « Mara’ai » en tahitien) donc, le temps qu’on met pour venir de Hao à Tahiti est très court, alors que celui de Mataiva à Tahiti était plus long puisque ce trajet précis se faisant en vent contraire. Il fallait louvoyer, louvoyer ce qui augmentait considérablement le temps du voyage. Alors qu’entre Hao et Tahiti, c’était plus rapide. Ce détail, Tupaia l’avait effectivement bien positionné sur la carte. Il ne s’était pas trompé".

On peut lire aussi l'article (en anglais) de Lars Eckstein et Anja SchwarzThe Making of Tupaia’s Map: A Story of the Extent and Mastery of Polynesian Navigation, Competing Systems of Wayfinding on James Cook’s Endeavour, and the Invention of an Ingenious Cartographic System (Journal of Pacific History, volume 54, 2019)

lundi 13 décembre 2021

Murnau des ténèbres

J'avais réservé à la médiathèque le recueil d'essais d'Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde, et ma foi, il était disponible. Je passe le récupérer mais bien sûr ne peux m'empêcher de jeter un coup d'oeil aux rayonnages des nouveautés. L'une d'elles me fait de l'oeil : Murnau des ténèbres, un roman d'un certain Nicolas Chemla, inconnu au bataillon (le mien). En couverture, une petite photo prise en 1930, montrant Friedrich Wilhelm Murnau, le célèbre réalisateur de Nosferatu, en compagnie du peintre Matisse, du jeune polynésien Mehao et du berger allemand Pal. Tout ce beau monde ramant sur une pirogue à Tahiti.


La quatrième de couverture avait attisé ma curiosité : 

"En 1929, Friedrich Murnau, l’un des plus grands cinéastes au monde, abandonne le confort d’Hollywood pour rallier, à bord d’un petit voilier, les Marquises d’abord puis Tahiti et Bora-Bora. C’est là qu’il réalise Tabou, « le plus beau film du plus grand auteur de films », selon Éric Rohmer.

Mais ce chef-d’œuvre incomparable est maudit. Son tournage sera marqué par les drames et les catastrophes. Et Murnau, comme basculant dans son propre film, mourra tragiquement une semaine avant la première du long-métrage.

Murnau des ténèbres est le roman vrai de cette expédition fascinante. Dans un style à la beauté envoûtante, Nicolas Chemla conjugue le récit d’aventures, le conte fantastique et la méditation philosophique. À la frontière du rêve et de la réalité, de la vérité et de la fiction, il signe un texte à rebours de toutes les modes et renoue avec le souffle des grands écrivains-voyageurs comme Joseph Conrad, Herman Melville ou Pierre Loti."

Melville, Loti avaient été, continuent d'être des balises mémorables sur mon parcours (sans dédaigner Conrad le moins du monde, mais il se trouve simplement que j'ai encore peu lu de lui), et ayant mis en scène un Dracula dans les ruines de Cluis-Dessous, Nosferatu ne pouvait m'être indifférent. D'ailleurs, trois articles écrits respectivement en 2012, 2017 et 2020 sont centrés sur ce célèbre carton qui fit frémir les surréalistes : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. Bref, ce roman m'attira irrésistiblement et je ne tardai pas à le dévorer. C'est en terminant l'article précédent autour de L'oeil du héron que je m'avisai d'une proximité troublante entre la fin du roman d'Ursula K. Le Guin et un passage crucial de Murnau des ténèbres.

Murnau était en effet un admirateur de Pierre Loti, et tout particulièrement de Rarahu (le titre deviendra plus tard Le mariage de Loti), publié en 1880. Après une visite aux Marquises, l'officier de marine Julien Viaud arrive à Tahiti au mois de janvier 1872 et en repart en mars. C'est avec ses souvenirs qu'il forge cette histoire d'un amour avec Rarahu, dont la figure fusionne, semble-t-il, plusieurs de ses aventures sentimentales à Tahiti. Le nom même de Loti lui aurait été donné par les Tahitiens, sinon par la reine Pomaré elle-même (le mot désignant une fleur rouge). Il en fera donc son pseudonyme.

Rarahu, dessin de Pierre Loti


Chemla écrit que Murnau avait une idée fixe : retrouver la cascade décrite par Loti comme un des lieux les plus magiques de l'île, un lieu où il passe une nuit à la belle étoile avec Rarahu. Il en cite d'ailleurs quelques passages magnifiques, comme celui-ci : "Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire ; tour à tour elle me regardait en souriant, ou regardait en l'air. Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes trouées noires, où on n'apercevait plus aucune poussière cosmique, et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante." Murnau s'était convaincu, avec Robert Flaherty, le réalisateur de Nanouk l'esquimau avec qui il collaborait alors, de tourner une scène dans la bassin de cette cascade de Fataoua.

Reconstitution de la cascade de la Fataua par Pierre Loti *

Chemla, par le truchement d'un personnage imaginaire qui aurait participé à la geste de Tabou, décrit ensuite cette marche éprouvante vers la cascade, au travers d'une forêt dense, en suivant les lignes de Loti, qui les avaient tellement portés "durant toutes ces semaines où nous voguions précisément, vers ce lieu précisément, comme le point nodal de toutes nos trajectoires, et de tous nos rêves..." (p. 120)
La marche d'approche de Murnau et ses amis répète celle de Loti et Rarahu, et les deux récits se répondent. Loti : "Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les uns au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds. " Chemla : "Puis, sans prévenir, après une descente à la verticale, où il avait fallu de nouveau s'agripper aux racines le long d'un mur glissant, on se trouva comme au ventre du monde, face à la grotte où le ruisseau turbulent venait s'apaiser dans deux larges bassins de roc vif, comme il l'écrit, "creusés par la main patiente des siècles"."

Pardon pour la longue citation qui va suivre, mais je ne peux faire autrement, me semble-t-il, pour la bonne intelligence de la suite : nous sommes ici véritablement, comme le dit Chemla, au point nodal de l'aventure :

" - nous avions passé la frontière invisible, nous avions rejoint les pages des grandes aventures et des idylles, nous étions Loti, nous étions Melville, nous étions et Robinson et Vendredi et tous les héros de notre enfance et l'eau claire et rugissante nous appelait et en quelques instants nos vêtements étaient à terre et nous plongions dans cette baignoire de conte de fées, avec des rires et des jeux d'enfants comblés. Derrière nous, le ruisseau se jetait, d'une hauteur de cinq mètres environ, dans ce premier bassin de six ou huit brasses de diamètre, puis il s'engouffrait dans un étroit goulot, et l'eau paraissait jeune et claire malgré les remous, elle courait en douceur sur des rochers luisants, aussi doux et glissants que s'ils avaient été enduits de monoï, puis elle dévalait sur près de vingt mètres le long d'une pente rocailleuse en une deuxième cascade bouillonnante - plus bas, le second bassin, plus en longueur que le premier, s'étendait sur une trentaine de mètres entre les parois convexes d'une nouvelle grotte de roches et de lianes, qui s'ouvraient sur le monde comme la pupille d'un chat. Droit devant : le gouffre, la lumière aveuglante de l'immense trouée de ciel au-dessus de la vallée verdoyante. L'eau, ici, se jetait de trois cent mètres de haut dans le vide. C'était le "lieu des suicidés" que nous avions contemplé de l'autre côté de la vallée, deux heures auparavant. " (pp. 123-124)

Le lendemain, le reste de l'équipe les rejoindra, et l'on tournera plusieurs scènes sur ce site unique, scènes que l'on peut voir sur la bande-annonce de Tabou, glissades et rires, bonheur et lumière. "Je crois pouvoir affirmer, dit le protagoniste imaginaire, que ce furent là nos plus belles journées, et nos plus inoubliables nuits."



Venons-en maintenant au roman d'Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron. C'est à la fin du livre (désolé de spolier ici quelque peu, mais je ne puis faire autrement), alors que Luz, la fille du chef Falco, un des notables de la Cité, a fui avec soixante-six habitants de la Zone, à la recherche d'une terre nouvelle. Après avoir pérégriné des jours entiers dans un labyrinthe de broussailles épineuses, ils ont commencé à gravir une montagne. Ils sont parvenus sur un site où ils décident de s'établir entre plateau balayé par les vents et pics en proie à la tempête. A priori nous sommes loin du paysage paradisiaque de Bora-Bora. Et pourtant, nous sommes là aussi en un point nodal, si l'on en croit André, le meneur du groupe : "C'est un endroit neuf, Luz, reprit-il, d'un ton très doux. Même les noms sont nouveaux ici. (Elle vit des larmes dans ses yeux.) C'est ici que nous reconstruirons le monde, conclut-il. Avec de la boue."

Et le dernier paragraphe (pardon encore pour cette autre longue citation) nous gratifiera d'étranges similitudes avec Loti/Chemla, en même temps qu'il nous rappellera au bon souvenir des hérons (c'est moi qui souligne) :

"Les cabanons - neuf de terminés plus trois autres en cours de construction - se dressaient sur la rive sud du torrent, juste à l'endroit où son lit s'élargissait en une mare sous la frondaison d'un arbre-anneau géant. La petite cascade à l'entrée de l'étang leur fournissait l'eau potable, tandis qu'ils faisaient leur toilette et leur lessive à l'autre bout, là où le gave se rétrécissait à nouveau, avant le grand plongeon dans le Grissouris. Ils avaient baptisé le baraquement Héron, ou encore Mare au Héron, à cause du couple de créatures grises qui nichaient sur la rive opposée, superbement indifférentes à la présence des êtres humains, à la fumée de leurs feux, au remue-ménage de leurs activités, à leurs allées et venues, aux échos de leur voix. Elégants et haut perchés sur leurs pattes, les hérons s'affairaient en silence à pêcher leur pitance de l'autre côté de la grande mare ombragée. Parfois, ils s'immobilisaient dans un trou d'eau pour fixer sur les gens un oeil incolore, clair et paisible. Parfois aussi, ils exécutaient une danse nuptiale lors des soirées fraîches avant la neige. Au moment où Luz, Autane et l'enfant s'engageaient en direction de leur cabanon, Luz aperçut les hérons postés près des racines du gros arbre, l'un figé dans une posture d'observation, et l'autre avec sa tête étroite tournée de dos, comme s'il scrutait la forêt. " Ce soir, ils vont danser", prédit-elle à mi-voix. Et malgré son lourd fardeau, elle s'arrêta un moment sur le sentier, aussi immobile que les hérons, puis se remit en route." (pp. 234-235)


_____________________________

* Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de Loti, évoque cette cascade dans un entretien donné à Tahiti en avril 2018 : "Le personnage principal de Rarahu, la femme de Loti dans le roman, n'existe pas, c'est une invention.
En revanche les paysages et les lieux sont tous très fidèlement décrits. La cascade de Fataua par exemple, non seulement il la décrit dans le roman, mais il la dessine très bien. En revanche quand on regarde le dessin, on voit le Diadème au-dessus de la cascade, alors que si on se rend physiquement sur place pour trouver le même angle, on ne peut pas le voir... Donc le dessin a été fabriqué, et on ne peut le voir qu'en venant sur place. Mais il y a quand même une belle fidélité au lieu chez Loti.
"


On pourra lire aussi avec profit l'entretien donnée par le même Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, à l'occasion de la parution de Loti en Amérique, aux excellentes éditions Bleu Autour.

samedi 25 novembre 2017

# 282/313 - Ainsi parlait Zarathoustra

"En Inde, Le Corbusier avait retrouvé Zoroastre. Ainsi parlait Zarathoustra : un livre pour tous et pour personne que Jeanneret avait lu dans sa jeunesse, bien avant qu'il ne se métamorphose en un Corbu. Il l'avait acheté à vingt ans, en 1908. Et il avait été frappé par cette figure qui descendit seule des montagnes, comme il fera des siennes pour affronter Paris et le monde entier et pour y prêcher. [...] Il y trouvait l'expression de ce don de soi qu'il fallait nécessairement qu'il accomplisse pour qu'un futur collectif advienne, la première formulation de ce messianisme dont il sera porteur. Et dans le chapitre intitulé "De la victoire sur soi-même" : "Partout où j'ai trouvé ce qui est vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance. Et que soit brisé tout ce qui peut être brisé par nos vérités ! Il y a encore bien des maisons à construire ! Ainsi parlait Zarathoustra." Souvenons-nous de sa lettre à Ritter, octobre 1918 : "Dans la vie, il y a deux sortes d'hommes : les dominateurs, les toujours plus forts que tout, et les autres. Et je ne veux point me laisser couler à être des autres." Et plus loin : "J'arrivai comme le Messie." Notez que Le Corbusier est né dans la trente-troisième année de Charles-Edouard Jeanneret, à ce qu'il est convenu d'appeler l'"âge du Christ"."

François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015, p. 486-487.

Dans les dominateurs, on aurait pu ranger tout aussi bien Henri-Georges Clouzot, dont la réputation de tyran était plus que notoire. Le scandale Clouzot montrait bien les relations de sado-masochisme qu'il entretenait avec sa femme, l'actrice Véra Gibson Amado, dont il s'accuse lui-même dans ses carnets de la mener à la folie et à la mort. Sa mort par crise cardiaque qu'il filmera dans Les diaboliques en 1955, anticipant celle qui la conduira dans la tombe le 15 décembre 1960, un mois après la sortie du film La Vérité, quinze jours avant de fêter ses 47 ans (Philippe Jaenada évoque Véra Clouzot dans La serpe, au moment du tournage du Salaire de la peur en Camargue, où elle joue "la prostituée Linda (son mari la fait avancer à quatre pattes sur le sol du bistrot où elle passe la serpillière, le décolleté béant sur les seins, et Montand, qui l'appelle d'un claquement de langue, lui caresse la tête comme à un chien ; il n'y a rien de cette sale condescendance machiste dans le roman))*.



C'est aussi à trente-trois ans, pendant l'Occupation, que Clouzot parvient à acquérir une position de pouvoir considérable, quand il est choisi par Alfred Greven, le directeur de la Continental-Films - société de production créée par les Allemands pour produire des petits films légers -, pour prendre la tête du département scénario. Ce qui n'empêchera aucunement Clouzot de réaliser un film bien éloigné des prescriptions de Goebbels, Le Corbeau, un bijou de noirceur sorti en 1943, reprenant un fait divers authentique qui s'était déroulé à Tulle de 1917 à 1922, une épidémie de lettres anonymes qui avait provoqué une atmosphère délétère de suspicion générale dans toute la ville. Clouzot avait été accusé par une partie de la Résistance de dénigrer le peuple français, aussi le film fut-il interdit à la Libération et lui-même condamné à deux ans d'interdiction de tourner, jugements révoqués en 1947.

Clouzot à 33 ans.
 Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier
Le dernier paragraphe du livre de François Chaslin ne fit que me confirmer la proximité entre les deux hommes :
"A la fin des années cinquante, deux décennies après ses Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset avait constaté que "l'on oublie trop que l'homme est impossible sans imagination, sans capacité à s'inventer une figure de vie, à idéaliser le personnage qu'il va devenir. Original ou plagiaire, il est son propre romancier". C'est paru dans Historia como sistema. Ce qu'ayant lu, Malcolm Lowry avait repris en d'autres termes dans une nouvelle publiée en 1961, quatre ans après sa mort : "La vie d'un homme ressemble à une fiction qu'il invente en chemin." Exactement ce que fit Charles Edouard Jeanneret, en tout cas depuis qu'il avait changé de nom, à l'âge du Christ. Depuis que l'homme fragile qu'il était, à cet homme nu, maigre et borgne qui n'aimait pas son corps, qui n'aimait pas la chair, il avait substitué le corbeau, totem qu'il s'était choisi. Depuis qu'il s'était façonné un masque, cette figure rigide, construite avec acharnement, avec génie parfois : "une entité, un homme devant moi". Avec ce trop de sérieux, ce dogmatisme, ces lunettes à monture noire, cette angoisse obsessionnelle qui le tenait. Et Ritter** l'avait bien senti :"Quand le Corbusier a trouvé la forme d'un récit, c'est pour une fois pour toutes. Il ne s'écartera plus jamais d'un premier récit." (p. 490)
Proximité ne veut pas dire identité. Clozot et Corbu diffèrent évidemment par bien des points, mais tous les deux furent des hommes fragiles au tout départ : Clouzot qui rêve d'être marin est privé de l’École navale à cause d'une myopie de l’œil gauche ; engagé par le chansonnier René Dorin il est plutôt malmené (« Nous trouvions ce Clouzot laid, raconte l'acteur Marcel Dalio, avec son allure de bossu un peu grand et nos rapports avec lui se réduisaient à ces quelques phrases : "Tiens, va nous acheter de la bière !". Ou bien : "Alors, petit con, tu en as mis du temps pour un paquet de cigarettes !" ») ; et surtout, en 1934, à 26 ans, il est atteint d'une tuberculose pulmonaire qui le conduit pour quatre longues années dans un sanatorium, frôlant de peu la mort.
Et quand à l'angoisse obsessionnelle, elle le tenait tout aussi bien que Corbu, comme en témoigne superlativement toute son oeuvre, comme on en trouve la trace dans ses carnets, où il évoque ces pensées qui se résolvent toujours en angoisse :


Le Corbusier  meurt le 27 août 1965, à l'âge de 77 ans, à la suite d'un malaise cardiaque au cours de sa séance quotidienne de natation,plage du Buse, située près de son  cabanon, à Roquebrune-Cap-Martin.

"Comme Véra, rapporte Pierre-Henri Gibert, Henri-Georges doit être opéré à cœur ouvert, suite à un œdème pulmonaire en novembre 1977. Inès Clouzot découvre son époux mort, peu de temps après, allongé sur le sol de son bureau alors que les enceintes de sa super chaîne stéréo diffusent La Damnation de Faust de Berlioz. Il tient la partition à la main, ouverte page 348 :

« Tout me paraît en deuil 
Alors, ma pauvre tête se dérange bientôt. 
Mon faible cœur s'arrête 
Puis se glace aussitôt.*** »
 ____________________
* Ce bougre de Jaenada m'influence fâcheusement : voici que je mets moi aussi à foutre des parenthèses dans les parenthèses.

** William Ritter (1867-1955), homme de lettres suisse d'origine alsacienne, installé en Bavière lorsqu'il fait la connaissance du Corbusier, critique littéraire et musical, homosexuel, romancier dans la mouvance du symbolisme, ami de Pierre Loti. Sa correspondance avec Le Corbusier est parue en 2015 :

*** Dans cette biographie, Pierre-Henri Gibert note l'importance de son oncle, Henri Clouzot, figure la plus marquante de sa famille, conservateur du musée Galliera à Paris, esthète, promoteur de l’art tribal en France, critique de films. C'est chez lui qu'il est hébergé à dix-huit ans, ce qui lui permet de suivre les cours de l’institut libre des sciences politiques et la fac de droit. C'est en somme le fameux oncle Henri du Club des Cinq de Philippe Jaenada...

mardi 21 novembre 2017

# 278/313 - Le hasard est un chien de l'enfer

"Tout était redevenu silencieux, le car s'était fondu dans les frondaisons de la rive d'en face, et on n'entendait plus que les croassements résonnants de choucas, au-dessus, et le gazouillis de Gardon, en-dessous, tellement vert sombre qu'il approchait le bleu de Prusse."

Jean-Bernard Pouy, RN 86, Folio-Policier, p. 12-13.

28/10 - Après Boissel, je plonge dans Pouy. Un roman plus ancien, paru initialement en 1992. Au début, je suis surtout frappé par la récurrence du vert. Loti oblige, je viens de rédiger la veille le billet sur la nuit verte, et je vois du vert partout. Tout de même, il y a ce vert sombre du Gardon (citation liminaire), puis sur la même page "la moindre feuille d'arbousier ou de chêne vert semblant se découper, exister hors de ses multiples sœurs." Ce chêne vert qui fait le splendeur de la forêt de la Roche-Courbon. Et puis page 15, un "vert profond, camaïeu de viscères fatiguées." Bon, ensuite ça s'est calmé*. Mais d'autres associations se sont imposées. Entre le roman de Boissel et celui de Pouy, que trente-cinq ans séparent, de nombreuses résonances peuvent être mises en lumière (😈Attention : certains éléments d'intrigue que je dévoile plus bas risquent de spoiler votre lecture ; si vous voulez découvrir  RN 86, mieux vaut passer son chemin).

1) La femme de Léonard Laigneau (je rappelle que Rémi Schulz m'avait indiqué ce roman parce que le nom du personnage était proche du nom de mon inspecteur Lagneau, dans ma Fiction-1967) meurt dans un accident de voiture :
"Et puis Lucie était morte. Un accident de bagnole du vendredi soir, sur la nationale 20. Elle avait percuté un camion de plein fouet. Perte de contrôle du véhicule, avait statué la gendarmerie, le camionneur, choqué, avait décrit la trajectoire directe de la voiture contre son semi-remorque. Comme volontaire. Comme un suicide." (p. 18)
C'est bien pour élucider cette mort énigmatique qu'il a fait le chemin vers le Pont du Gard, seule carte postale envoyée par Lucie pendant son stage d'un mois dans le Sud. 
De même, Jeanne, la femme de Philippe Marlin, décède dans un accident de voiture :
"Je lui ai tout raconté. Petite route de Lozère. C'est moi qui conduisais. Jeanne, rayonnante, dans la lumière de l'été. Et puis dans un virage, en face de nous, la Juvaquatre qui avait déboîté. Coup de volant brutal, la Panhard qui dérapait et dévalait dans le ravin. Jeanne qui hurlait. Le sang qui coulait sur sa tempe. Les secours qui avaient mis deux heures avant d'arriver sur la corniche des Cévennes. Jeanne qui mourait, non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais mourait, comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce verbe parmi d'autres."** (p. 177)
On peut souligner aussi la localisation de cet accident : corniche des Cévennes, c'est-à-dire entre Florac et Saint-Jean du Gard.
 
 2) Léonard finit par découvrir une photo polaroïd montrant sa femme dans une position pornographique :
"Une corps de femme attaché sur un lit à peu près semblable à celui que j'occupais, à l'hôtel. On ne voyait pas son visage, mais la position scabreuse était insoutenable de vulgarité. Ça ne pouvait pas être Lucie, et pourtant sur les avant-bras repliés, il y avait la même frange brune, coupée à la Louise Brooks, et ses hanches ressemblaient à celles de Lucie, les mêmes angles, la même rondeur de l'os qui dépasse, et les pieds surtout, quasi squelettiques, les pieds de Lucie. Le reste pouvait bien appartenir à n'importe quelle femme humiliée.
Je me suis mis à pleurer. D'épuisement de l'âme." (p. 151)
Dans Avant l'aube, un indice important réside dans la découverte d'une photo de la victime, Audrey Mésange, nue.
"Battista m'attendait devant la porte. Il a plongé la main dans sa chevelure ondulée et a semblé déçu. Je lui ai rendu le dossier.
Le jeu des photographies, l'une se superposant à l'autre.
Audrey Mésange, mannequin nu découpé dans une vitrine.
Audrey Mésange, jambes écartées, son sexe offert au regard. L'incision en Y, deux branches espacées sur le torse jusqu'à son sexe ouvert comme une blessure.
Son sexe mort, la nuit rouge de son corps." (p. 275)
3) Les deux narrateurs de l'histoire, Léonard*** et Philippe, meurent tous les deux. Ce n'est pas vraiment spoiler l'histoire de Xavier Boissel que de le révéler car le livre ouvre par cette phrase : "Comme l'animal a la prescience de sa mort prochaine, j'ai senti, tandis que je traversais les nuages de fumée noire, épaisse et grasse, une piqûre douloureuse, cruelle. Un truc qui vous tétanise quelques secondes." De fait, Philippe Marlin succombera in fine aux tueurs du SAC. En ce qui concerne Léonard, pas d'annonce, il faudra attendre la fin sur le pont du Gard.

4) On a vu quelques exemples de l'usage que fait Xavier Boissel des citations. A cet égard, il cite Walter Benjamin avant d'en déployer l'inventaire :

"Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction." (Sens unique, trad. Jean Lacoste)

Chez J.B. Pouy, la citation est moins fréquente, mais la référence à Sören Kierkegaard mérite tout de même d'être notée. Ainsi l'épigraphe est tirée d'In Vino Veritas : "... Quand j'ai commencé à vouloir parler du comique dans l'amour, vous vous êtes peut-être attendus à trouver une occasion de rire, car vous aimez tous à rire, comme d'ailleurs moi-même, et pourtant vous n'avez peut-être pas ri..." Dans son enquête, Léonard récupère d'ailleurs le livre, un de ses livres fétiches, précise-t-il, un bouquin introuvable, que Lucie avait donc emporté lors de son stage. Il espère y trouver un indice, mais il n'y a rien. Puis il cite une autre phrase : "Et voilà pourquoi j'ai renoncé à tout amour, car ma pensée est tout pour moi." Il relira le livre un peu plus tard :
"Léonard mangeait du bout des doigts, la faim n'était pas encore là, et lisait des passages du livre de Kierkegaard. Sans vraiment être à sa lecture. C'était trop irréel, mais le pessimisme était au menu, quoi qu'il fît.
"Le vin est la défense de la vérité, comme la vérité celle du vin"..., rigolait le philosophe. (p. 93) [...] J'ai relu des extraits d'In Vino Veritas pour passer le temps. Les mots couraient devant mes yeux, perdant toute signification. "Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler, à présent il me semble que c'est le temps de parler bref..."(p. 120)
 Une autre citation doit être pointée :
"L'autocar refranchit le pont suspendu sur le Gardon.
"Dès qu'il franchit le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre" se souvint Léonard, le cœur serré. Son fantôme à lui, Lucie, le réveillait encore la nuit, il tendait sa main sur le drap, à sa rencontre, ergonomie matinale, et l'y laissait sur un manque crispé." (p .35)
 Il s'agit bien sûr d'un clin d’œil à un célèbre carton du Nosferatu de Murnau.


Enfin, il reste une dernière citation, qui m'a donné le titre du billet, que l'on trouve à deux reprises dans le livre. Je ne donne que celle de la page 113 :
"Je suis fasciné. C'est un hasard. Le hasard est le chien de l'enfer. Je me barre, je me taille juste au moment où  un ange débarque. Comme s'il prenait exactement ma place. Comme si je lui laissais le terrain libre, comme s'il arrivait pour combler la place désormais libre. Comme si rien ne se perdait, rien ne se créait. Tout était interchangeable, et l'histoire bégayait. Sur le maigre échiquier de mon histoire récente, il y avait un échange de pièces, fou contre fou." [ C'est moi qui souligne]
Impossible pour moi de penser que Pouy n'a pas songé au recueil de poèmes de Charles Bukowski, Love is a dog from hell, traduit en français par L'amour est un chien de l'enfer, paru antérieurement à RN 86, en 1989.

___________________
* Il y eut toutefois quelques rémanences, ainsi page 84 : "Le Gardon serpentait au fond, entre des dalles de pierre blanche. Quelques taches de couleur, souvent celle de la peau des baigneurs, égayaient cette grande fresque tout de vert et de blanc." Cette association du vert et du blanc me fait penser que le livre sur Le vert de la linguiste Annie Mollard-Desfour avait été acheté au Blanc (et d'ailleurs la préface de ce livre avait été écrite par un certain Patrick Blanc).
Et puis allez, un dernier exemple, page 175 : "Il était en sueur, il enleva sa chemise et s'assit à l'ombre d'un immense platane dont les branches tombaient jusqu'au sol, une chapelle verte." Une chapelle verte, Loti eût aimé l'image...

**Citation de Michel Deguy (A ce qui n'en finit pas. Thrène)

*** En réalité, J.B. Pouy alterne une narration à la troisième personne et une narration à la première personne, le "Je" et le "Il".

lundi 13 novembre 2017

# 271/313 - C'est donc ça la guerre ?

05/11 - Je ne cesse de tourner autour de Pierre Loti et d'Alain-Fournier, et voici qu'en effectuant un tour de veille sur les douze blogs de mon Netvibes alluvionnaire, débarquant sur Feu sur le quartier general, le blog de Jérôme Leroy (qui m'avait déjà fourni en février une excellente illustration de la cohérence du monde), je découvre au-dessous des vols de grue annonçant la fin cruelle de l'été indien le court texte suivant :


La recherche de renseignements sur Alain-Fournier  me conduisit à l'autre bout de l'échiquier politique vers un article de Anne-Sophie Yoo dans le Valeurs actuelles du 4 décembre 2013. On fêtait alors les cent ans de l'auteur. Ici, on dépeint surtout l'artiste en militaire.
J'ai la bonne surprise d'y retrouver cité le maître de René Pècherat, le peintre André Lhote :
"Le peintre cubiste André Lhote, rattrapé par les mêmes obligations, s’étonne du sérieux qu’Alain-Fournier apporte « dans l’accomplissement de ses devoirs de soldat en temps de paix ». Ce qui le frappe plus encore, c’est le « contenu poétique de ces marches et manœuvres » auxquelles s’adonne le jeune officier, sillonnant une France dont il savoure la beauté des soirs aux foyers tranquilles et rassasiés. « Ces départs de la nuit, comme ceux du lever du jour, me donnent une émotion très mystérieuse. Il me semble à ces heures-là que quelque chose d’inconnu, je ne sais quel monde mystique, devient sensible au cœur. »
Le jeune René Pècherat, qui dans son maquis brennou éprouve des sentiments très proches :
"Après le dernier message, vers 22 h30, commençait pour moi mes rondes de nuit, la ronde des bruits nocturnes, bruissements des feuillages, les cris des oiseaux du soir, l'engoulevent, la chevêche, l'effraie ou la hulotte, quelque aboiement, dans le ciel un ronronnement régulier, sans doute un Lysander, parfois un grondement très lointain transmis par le sol, ou une vague de bombardiers en haute altitude. La nuit est à moi, heures merveilleuses d'insouciance lucide, qui pourrait me ravir ce trésor ? Paysage admirable, splendeur terrestre ! C'est donc ça la guerre ?"

"C’est une France champêtre, à la fois proche et lointaine, comme surgie d’une allée cavalière du Dominique de Fromentin, “le monde entier”, qui va bientôt disparaître à l’image du domaine mystérieux du Grand Meaulnes qui tombe en ruine et qui, surtout, ne rend plus ses chemins… D’où cette inquiétude récurrente chez Alain-Fournier : débusquer à tout prix le « passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue n’a pas trouvé l’entrée ». Un passage, plus exactement un sauf-conduit, pour retrouver, avant qu’il ne soit trop tard, le domaine des Sablonnières où a été entrevue la jeune fille aérienne, incarnation parfaite d’Yvonne de Quiévrecourt, apparue le jour de l’Ascension 1905, au sortir du Grand Palais, et qui a occupé ses pensées avec la foi et la patience des saints durant sept longues années. En vain…" [C'est moi qui souligne]
N'est-ce pas la Belle au Bois dormant qui se donne à deviner encore ici, avec ce passage obstrué que le prince ne parvient pas à forcer ?
Dans son Bréviaire de littérature à l'usage des vivants, Pierre Bergounioux évoque aussi ce chemin que Meaulnes ne parvient pas à retrouver et qui, lorsqu'il s'ouvre enfin, ce n'est que sur un monde où tout a changé.
"Avec une pénétration qui rappelle Rimbaud, Alain-Fournier a saisi la rencontre des contraires, l'intrusion de l'ailleurs, du mouvement, de la modernité dans l'âge de lenteur qui s'attarde dans la province de la fin du XIXe siècle. Les personnages hésitent entre l'enfance mal révolue et l'âge adulte, le village et les lointains - la capitale, l'étranger, le rêve et la réalité. Il a eu comme Charles Péguy (1873-1914), le pressentiment que la catastrophe était imminente, les heures suspendues, un peu miraculeuses, qu'ils vivaient, tout près de finir. L'urgence où il écrit se répercute dans le récit, tendu entre l'apparition d'Augustin Meaulnes, un soir de novembre - "le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver" -, et son retour, par un beau matin de septembre, qui prélude à sa disparition définitive, sa petite fille serrée dans son manteau."
Sur l'année 1913, je signalerai pour finir le texte de ma Fiction fondée sur cette année précise, cette fiction brève du dimanche datée du 19 mai 1913, où il est fait allusion à la brève rencontre de l'écrivain avec Yvonne de Quiévrecourt devenue Madame Amédée Brochet, dans un jardin public de Rochefort-sur-Mer.


vendredi 10 novembre 2017

# 269/313 - Homme dont l'enfance fut trop belle

"Je reconnais que cet épisode d’enfance et d’araignées arrive drôlement au milieu de l’histoire de Chrysanthème. Mais l’interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci ; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture ; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n’hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n’importe quoi d’incohérent et d’inattendu : un bonze jouant de l’éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n’est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à-propos."

Pierre Loti, Madame Chrysanthème, Calmann-Lévy, 1899. 

Les araignées de l'enfance se rappellent au bon souvenir de l'auteur au beau milieu du roman exotique. Il se dédouane de cette intrusion étonnante en invoquant le goût du pays pour la digression. Mais est-ce vraiment une digression que cet épisode du vieux mur enlierré ? On a vu avec la nuit verte que Pierre Loti n'hésite pas à reprendre les visions qui l'ont enchanté. Il en use de même avec les araignées dont Bruno Vercier montre bien la reprise dans Le Roman d'un enfant :
"À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j’ai appelé ma sainte Mecque ; il en est, je crois, le cœur même. J’en connais du reste les moindres détails : les imperceptibles lichens  qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent ; – c’est qu’un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l’ombre duquel je m’installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d’écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d’insectes et de mousses." [C'est moi qui souligne]
Ramsès II (Sésostris) momifié en l'an 1258 avant JC, Pierre Loti non momifié en l'an 1909, Dédicace : Pierre Loti Juin, 1909, de l'ère chrétienne, Studio Gozzi, Rochefort
© Collection Musée Pierre Loti © Ville de Rochefort
Et il y reviendra encore, au chapitre XXXI, où il évoque les très chaudes journées d'été où il faisait mine de travailler : "j’encombrais, de mes cahiers et de mes livres tachés d’encre, une table verte abritée sous un berceau de lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour flâner
dans une sécurité absolue : à travers les treillages et les branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers...
." Notons en passant la présence du vert (la table, les branches), composant un berceau de quiétude, un poste de vigie permettant de voir arriver de loin les dangers. "Entre les feuillages retombants, j’apercevais, de tout près, ce frais bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j’avais un culte depuis le départ de mon frère. " Verdure et grotte, c'est le cadre même de l'initiation amoureuse de La Roche-Courbon.
"Quelquefois je m’étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages blancs passer sur le ciel bleu. Je m’initiais aux mœurs intimes des moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes, posés à l’envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des drames terribles : des araignées sournoises, brusquement sorties de leur trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies, – que je délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille." [C'est moi qui souligne]
"Le génie particulier de Loti, écrit Bruno Vercier, consistera à organiser toute son œuvre autour de cette source jamais tarie qu'est son enfance." 
Ce n'est pas le seul, je ne peux m'empêcher de songer à Alain-Fournier croisé presque fortuitement l'autre jour, à l'occasion de la visite à Rochefort. La visite de la page d'accueil du site de Bleu autour, l'éditeur de Bruno Vercier, m'a également mis en présence de l'un de ces rapprochements par contiguïté qui sont comme le versant spatial des synchronicités : 

En 2014, était donnée lecture sur France-Culture de la lettre d'Alain-Fournier à Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait retrouvée à Rochefort. Sur la page du site dédiée à l'émission, on peut lire ceci : "A la suite de ces chastes retrouvailles, Alain-Fournier lui écrira encore quelques lettres – dont celle-ci, datée de septembre 1913 - mais ne la reverra plus - ou plutôt si, mais recréée dans son œuvre sous les traits magiques d’Yvonne de Galais, dans Le Grand Meaulnes , publié un mois plus tard. “Le héros de mon livre , écrira-t-il, est un homme dont l’enfance fut trop belle. Pendant toute son adolescence, il la traîne après lui. Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir. Mais il sait déjà que ce paradis ne peut plus être. Il a renoncé au bonheur.

jeudi 9 novembre 2017

# 268/313 - De Ré à l'araignée

" - Où vas-tu ? Rechercher la vue dans les brumes d'Islande ?
- Mon frère Raphaël habite à présent l'île de Ré, je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Dépose-moi à Rochefort, de là, je prendrai un car jusqu'à La Rochelle. Je rentrerai demain."

Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 276.

A Sophie et Jean-Claude,

L'Attracteur étrange est un merveilleux organisateur de voyage. Sans que j'ai rien demandé, on me proposa d'un côté de passer trois jours à Surgères, en Charente-Maritime, et d'un autre côté de venir en visite sur l'île de Ré. Comment refuser ce qui apparaissait comme un véritable pèlerinage vargasien ?
Ré reste attaché pour moi au souvenir de nos premières vacances en dehors du cercle familial des grands-parents, les cours de ferme, les chemins dans le bocage, les fosses et les pêcheries qui constituaient l'unique horizon de nos pérégrinations extra-scolaires. Un copain de régiment de notre père, compagnon d'Algérie, Michel Merle, habitant du village charentais au nom charmant de Condéon, nous faisait profiter de la villa d'un ami, dans la commune de Loye, me semble-t-il. C'est sans doute à cette occasion que je vis l'océan pour la première fois, lequel me fit une impression terrifiante, à tel point que je retenais mon frère pour ne pas qu'il s'avance trop près de cet infini liquide qui me semblait prêt à nous engloutir.
Sur la plage de Sainte-Marie de Ré que j'ai arpenté avec mes amis et Moon, leur gros chien affable qui ne rêvait que de rejoindre l'ogre bleu, ces peurs enfantines étaient bien loin, d'autant plus que le temps était d'une douceur inespérée pour une fin d'octobre, aux parages d'Halloween. Le charme de l'île opérait puissamment, j'aurais bien pris pension chez Raphaël Adamsberg.



Vingt-quatre heures plus tard, j'étais de retour sur le continent, et posait le pied à Surgères, entre Aunis et Saintonge, retrouvant enfants, famille, et petit chien noir et blanc surnommé évidemment Idéfix. De là, le lendemain, nous gagnâmes Rochefort, mon idée fixe à moi étant bien sûr Pierre Loti.
Après visite de la magnifique frégate Hermione, et pique-nique dans un des parcs de la ville, peut-être celui-là même où Alain-Fournier retrouva brièvement Yvonne de Quièvrecourt, hélas pour lui mariée et mère de deux enfants, nous cherchâmes la maison de l'écrivain (Loti pas Alain-Fournier, qui retourna vite à Paris). Déception, celle-ci n'est plus visitable, elle est en cours de restauration (et les travaux n'ont semble-t-il pas encore vraiment commencé). Il faut se rendre au Musée Hèbre de Saint-Clément, à deux pas, où l'on propose une visite virtuelle en 3 D. C'est à seize heures, trop tard, nous ne la ferons pas. Mais qu'importe au fond, le musée abrite des souvenirs de Loti, et des collections d'art océanien, africain, asiatique, suffisamment riches pour ensemencer les rêves des mois à venir.

Maison de Pierre Loti

J'achète un livre de Bruno Vercier : Pierre Loti, d'enfance § d'ailleurs, paru chez ce petit éditeur de Saint-Pourçain sur Sioule que j'ai plaisir à retrouver tous les ans à Blois, Bleu autour. C'est dans cet essai sur le rôle fondamental de l'enfance dans la genèse et les formes de l'oeuvre de Loti que je découvre au retour à Surgères, dans la chambre d'hôte, une nouvelle confirmation de l'intrication entre l'écrivain et Vargas autour du motif de l'araignée.

Bruno Vercier écrit qu'il n'y a pas eu vraiment de rupture entre les rites de l'enfance et ceux de l'âge adulte. "Ainsi le 14 juillet 1889 répète celui de 1885 à Nagasaki qui déjà répétait ceux de l'enfance":
"Hélas ! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l’an dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaité hurlait dehors ; j’étais resté jusqu’au soir assis à l’ombre d’une treille et d’un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de mon enfance, je m’installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs. — Oh ! ce temps où je faisais mes devoirs… avais-je assez la tête ailleurs, — aux voyages, aux pays lointains, aux forêts tropicales devinées en rêve… À cette époque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes d’araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d’herbe, ou la queue d’une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignées dans leur trou ; elles sortaient alors brusquement, très mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie, — tandis que je retirais ma main avec horreur… Eh bien, le 14 juillet de l’année dernière, m’étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des versions, et ce jeu d’autrefois, j’avais parfaitement retrouvé les mêmes araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d’herbe, des lichens, il m’était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, à l’abri des branches de lierre…"(Madame Chrysanthème, Calmann Lévy
Avec ces araignées postées dans leurs trous, comment ne pas penser aux recluses de Vargas ?

Une des choses les plus étonnantes de l'espace Loti du musée Hèbre : les reliques confectionnées par l'écrivain,
 paquets recouverts de papier, où se mêlent ossements, momies et fleurs séchées. Sur chaque paquet, Loti note le contenu. Par exemple :
  • « Premières aubépines de mai 1887. Cueillies dans l’obscurité en attendant la naissance et la mort du petit Samuel » [sa femme Blanche, accouche prématurément d’un garçon qui ne vivra que quelques jours, ndlr] ;
  • « Petite boîte contenant une fougère de Nagasaki de 1901 » ;
  • « Momie de mon chat Avizé » ;
  • « Momies d’oiseaux » ;
  • « Bâton qui servait tous les soirs à relever le drapeau de notre porte à Eyoub, en 1876 » [lors de son premier séjour en Turquie, ndlr].


mercredi 8 novembre 2017

# 267/313 - We have to go back

13/10 - Je ressors de Cultura avec la saison 1 de Lost, mais aussi avec un hors-série du magazine Rocky Rama, deux cents pages consacrées au Blade Runner de Ridley Scott.


C'est par ce hors-série fastueux que je vais commencer. Or, dès les premières lignes de l'introduction, intitulée "We have to go back" je trouve référence à Lost :
"Blade Runner invite au retour éternel. Plus qu'une invitation même, une condamnation : trop dense, trop visionnaire, trop apocalyptique, trop magnétique pour ne pas se replonger dans une oeuvre décisive pour l'avenir de la S.F. au cinéma. Comme le disait LE cliffhanger de Lost : "We have to go back." C'est un ordre intimé par les esprits joints de Philip K. Dick, Ridley Scott, Hampton Fancher, Syd Mead, Doglas Trumbull, Rutger Hauer, Vangelis et tous les autres talents liés à un instant "T", parvenus à honorer le texte peu aimable de Dick - Do Androids Dream of Electric Sheep ? - et dessiner une vue du futur assez unique pour habiter l'imaginaire collectif depuis des décennies."
15/10 - Deux jours plus tard, je commence le visionnage de la série, et je suis bien sûr immédiatement saisi par l'ouverture avec l'oeil de Jack (Mathieu Fox), qui renvoie évidemment à l'oeil de Vertigo et du test de Voight-Kampff.


Le motif des yeux est d'ailleurs un thème récurrent dans Lost, si j'en crois Lostpedia, le Wikipedia consacré à la série que je découvre à l'occasion de cette recherche. J'apprends aussi que le thème des yeux a également donné son nom anglais à l'île, The Eyeland.
La première image du premier épisode de la série représentant donc un œil de Jack serait une "référence (ou révérence) à David LYNCH -Twin Peaks - où toute la série tourne autour du bordel casino "One eyed Jack's" -" Jack n'a qu'un œil" ? " Twin Peaks, autre série culte pour Pacôme Thiellement, à laquelle il a consacré le livre Dans la main gauche de David Lynch (2010).


24/10 - Je visionne les épisodes 4 et 5. Jack découvre la grotte avec l'eau fraîche qui commençait cruellement à manquer sur la plage. Il y conduit Kate, Locke et Charlie Pace.


Or, le même jour, j'avais lu la bande dessinée Les amours de la Roche-Courbon, relatant un épisode de la jeunesse de Pierre Loti. Le ravin de son initiation amoureuse, avec son entrée de grotte et sa végétation de marais tropical m'évoqua irrésistiblement cette grotte qu'une partie des survivants du crash va choisir comme refuge.



Pacôme a aussi consacré un essai à Lost : Les mêmes yeux que Lost (Léo Scheer, 2011), mais je ne le lirai qu'une fois la série entièrement visionnée.