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mercredi 27 septembre 2017

# 231/313 - Ricordarsi del tempo felice

Voilà, c'est fait. J'ai emprunté les Lettres à Franca (1961-1973) de Louis Althusser, un gros volume de plus de 800 pages, qui reprend l'intégrale de la correspondance du philosophe avec Franca Madonia (enfin presque, toutes ses lettres à lui sont présentes, mais seulement vingt-deux lettres particulièrement importantes de Franca - la totalité eut été trop lourde pour l'édition). Dès les premières pages, je suis étonné et émerveillé de la tonalité de ces écrits, si éloignés de la froideur et de la sévérité des textes théoriques d'Althusser.

Je ne peux résister au plaisir de poster ici une photo de Franca - on se souvient peut-être que je n'avais pas réussi à en trouver une seule sur le web. Un cahier photo en présente plusieurs qui montrent assez quelle belle femme elle était.

Franca, photographié par Mino Madonia, en 1962.
Je ne peux pas non plus résister à l'envie de mettre cette photo de 1962 en regard d'une autre photo de femme publiée la même année, et qui appartient, elle, au célèbre photo-roman de Chris Marker, La Jetée, que j'ai une nouvelle fois visionné avant qu'il disparaisse de la sélection Mubi.


Histoire d'amour qui se finit aussi tragiquement, sur la jetée de l'aéroport d'Orly. La comédienne Hélène Châtelain qui incarne ici la femme des souvenirs devint plus tard écrivain et traductrice, comme Franca Madonia. Elle co-dirige encore aujourd'hui la collection de littérature russe Slovo aux éditions Verdier.

Je lis aussi, dans la présentation de Yann Moulier Boutang et François Matheron, que la Villa Madonia, où Althusser vit Franca pour la première fois, "était, et demeure encore, une belle propriété située à mi-flanc des hauteurs qui dominent Bertinoro, village fier de compter sur son territoire non loin de Cesena, le lieu-dit de Polenta, une jolie petite église romane où Dante venait se recueillir et prier pour l'âme de Francesca da Rimini."

On sait que Dante passa les dernières années de sa vie (de 1317 à 1321) à la Cour de Guido Novello Da Polenta, à l'époque Seigneur de Ravenne qui, ces années-là, reconquit le château de Polenta. Encore un bel exemple de l'intrication qui caractérise toute cette histoire.

mardi 19 septembre 2017

# 224/313 - L'été de Machiavel

Troisième chronique où la figure centrale demeure Louis Althusser. L'ironie de l'affaire, il me faut bien l'avouer, c'est que je n'ai jamais lu une ligne d'Althusser. En première, j'avais lu un tome du Capital de Karl Marx, j'avais pris des notes, j'étais plein de bonne volonté. Il fallait à l'époque débattre avec des trotskistes, des maoïstes, des communistes tendance Georges Marchais, bref, maîtriser un peu de théorie marxiste n'était pas du luxe pour contrer ces redoutables dialecticiens. Mais je ne suis pas allé au-delà de ce premier tome, cette littérature ne m'a jamais enchanté, et je m'en suis vite détaché. Althusser, d'après les commentaires que j'avais lus, c'était une relecture de Marx d'une impressionnante aridité. Je préférais lire Les syllogismes de l'amertume de Cioran. C'était drôle et désespéré, noir et tonique. Et la langue était magnifique, quand la plupart des épigones de Marx nous accablaient d'ennui avec leur rhétorique aussi engageante qu'un bloc d'immeuble soviétique.

Mais aujourd'hui, je dois l'avouer aussi, après ces deux premiers billets, j'ai envie de lire Althusser, non pas Pour Marx, non il ne faut pas exagérer, mais Les Lettres à Franca, oui.

En attendant, il me faut encore éclairer une autre facette de ce fameux blason de Ravenne, ouvrir une autre piste. Et revenir encore une fois à cet été 61, où Althusser fit une autre rencontre décisive : "Cette rencontre, qui date de l’été 1961, fut fulgurante et coïncida avec le troisième amour de sa vie. De fait, tout près de Forlì, non loin de Ravenne, dans les Marches, Althusser découvrit Machiavel. Et, quelques mois plus tard, professa son premier cours sur ce qui devait devenir une de ses références fondamentales, dès 1962, avant qu’il y revienne dix ans plus tard."(Yann Moulier Boutang, Althusser en dessous ou au-delà d’Althusser, revue Multitudes 2005/2 (no 21)).

Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.
"Quelle leçon retient Althusser du Machiavel du Prince (pas de celui des Discours sur la Premières Décade de Tite Live) ? La distinction célèbre entre la virtù et la fortuna. La virtù n’est pas le courage, encore moins la vertu. Quant à la fortuna, elle n’est pas le destin, la nécessité, mais la chance. César Borgia, fils bâtard préféré du pape Alexandre VI, aurait pu devenir le Prince de l’Italie transformant le Pontificat romain en Principauté héréditaire. Chef de guerre intelligent, sans état d’âme (il se débarrasse de son frère Giovanni, se sert de sa sœur qu’il marie par politique), il possède beaucoup de caractère et est donc doté de la virtù (qui est une puissance d’agir, un vouloir vivre, une volonté et non une vertu au sens chrétien du terme). Ce duc de Valentinois, qui n’hésita pas à faire entrer les Français dans les États Pontificaux, avait tout pour devenir le Prince réconciliant les Guelfes (papistes) et les Gibelins (partisans de l’Empereur) des deux siècles précédents. Mais au moment décisif de la mort de son père Alexandre (1503), il est cloué au lit par la fièvre quarte (la malaria), près de Ravenne. Il est donc absent au moment décisif, il perd ainsi l’occasion de se faire élire Pape. Il périra quatre ans plus tard, après avoir fui l’Italie, devenu petit condottiere au service de Jean d’Albret de Navarre son beau-frère et assassiné sur ordre de Jules II, le nouveau Pape. Après l’échec de Frédéric II, celui de César Borgia éloigne davantage l’Italie de l’unité. C’est sur cette absence que Machiavel construit Le Prince. Le cas de César Borgia prouve que la virtù ne suffit pas en politique ; il faut de la chance (la fortune), le petit coup de pouce au bon moment. Transposons : la virtù n’est pas seulement la volonté, mais aussi la connaissance par la pensée. La fortuna, la surdétermination, le grain de sable qui enraye la nécessité, le destin promis, la téléologie. "
Ravenne est donc la ville de l'échec. Les marais de Ravenne ont privé César Borgia du trône papal. Mais "à chacun ses marais de Ravenne, écrit encore Yann Moulier Boutang dans le Magazine Littéraire, la folie vaut bien les fièvres quartes". Car cette folie empêchera bel et bien Althusser de fonder véritablement une œuvre. Lui qui refuse de parler de soi, explose de fureur - lui qui ne se met jamais en colère - quand un philosophe argentin, auteur d'un gros livre sur lui, lui demande de choisir une photographie pour la couverture, qui tient enfin la personne ou le sujet pour des concepts théologiques, cet homme-là confesse, dans une lettre à Franca du 22 septembre 1962, qu'il eut soudain l’aveuglante certitude, alors qu’il faisait son cours sur Le Prince, qu’il était en train de parler de lui, qu’il ne parlait que de lui.

Cours du Collège de France, France-Culture du 24/06/2017
Dans une dernière note de l'article sur Le blason de Ravenne, Boutang signale qu'il doit à Claire Salomon d'avoir attiré son attention sur l'association chez Louis Althusser de Ravenne à Machiavel et à l'échec de César Borgia. "Elle possédait ce fragment du puzzle, écrit-il. Pour l'oiseau du blason, elle avait mise sur une piste "copte" sans parvenir à l'éclaircir." Et il ajoute que cette piste, qu'il n'avait pas suivie dans l'article permet d'aboutir aussi : "En Égypte le héron cendré devient la représentation du Phénix symbole de la résurrection du Christ particulièrement présent dans l'église copte. Il faut savoir également que l'hérésie du monophysisme qui récusait la double nature du Christ pour s'en tenir à une nature exclusivement divine fut adoptée massivement par les coptes et prépara le schisme avec l’Église d'Orient.

Il faut savoir que cette hérésie monophysite fut répandue par le moine byzantin Euthychès et violemment combattue par Valentinien III, le fils de Galla Placidia, ce qui montre une fois de plus combien l'emblème de l'oiseau est lié à cette dernière.

Ce héron cendré dont l'échassier du rêve de Breton est en somme la moderne hypostase.


lundi 18 septembre 2017

# 223/313 - Franca, Galla, Anita

L'histoire de Louis Althusser et  Franca Madonia m'a d'une certaine façon beaucoup touché, et j'ai cherché à en savoir un peu plus. Mais il m'a été impossible de trouver par exemple une seule photo de Franca sur le web. Seul un article de Martine Rabaudy, publié le 19 novembre 1998 dans l'Express, m'a apporté quelques renseignements précieux. Titré "Le fou de Franca", il fait référence bien sûr au Fou d'Elsa d'Aragon. Oui, encore Aragon... On y apprend donc que quelques jours après le meurtre, Franca accourt à Paris et se présente à l'hôpital Saint-Anne. Mais les visites sont formellement interdites et elle est prise d'un malaise provoqué par une perforation de l'estomac. "Opérée en urgence, victime d'une complication hépatique, elle succombait à Villejuif, deux mois et demi après la mort d'Hélène, sans qu'Althusser, englouti dans son brouillard dépressif, l'apprenne.
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.

Galla Placidia (388-450)

Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.

En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :


"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."


Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
"Là, il se trompe ou veut se tromper. Ironie classique de l'histoire, ce sont la 8e armée britannique et canadienne ainsi que la 28e Brigade Garibaldi qui bombardèrent Ravenne fin août 1944. La griffe de la catastrophe européenne se surimprime sur l'histoire romaine et sur la double fondation de l'Empire et de l’Église. Cette catastrophe c'est la guerre et c'est aussi l'Allemagne. Louis Althusser apprit l'allemand et donc la possibilité de lire Marx dans le texte en camp de prisonniers de 1940 à 1945. Reçu à l’École normale en 1939, mobilisé, il ne ressortit du stalag qu'à vingt-cinq ans. Quant au bombardement "allemand", il s'était effectivement penché sur le berceau familial vingt ans plus tôt. Son oncle Louis avait été tué au-dessus de Verdun dans son avion. Plus haut dans le temps, quarante-trois auparavant, comme beaucoup d'Alsaciens refusant l'annexion au Reich, la famille Althusser de Colmar avait émigré en Algérie."
De notre strict point de vue se rapportant aux coïncidences, trois échos sont ici à relever. Notons tout d'abord la brigade Garibaldi,  renvoyant à la phrase de Palou : "Je pensais à Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée". Anita, qui meurt précisément de la fièvre typhoïde à Ravenne le 4 août 1849.

Anita Garibaldi (1821-1849) N'y a-t-il pas un air de famille avec Galla Placidia ?
Août, justement, en second lieu. Mois de la présence à Ravenne, mois du bombardement de Ravenne, mois funeste chez Soljenitsyne.
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."

samedi 16 septembre 2017

# 222/313 - Le blason de Ravenne

Revenons donc à Ravenne. Le 4 novembre 1992, ayant recopié la dédicace d'André Breton dans Nadja, destinée à Jean Palou, je m'avise d'une singulière coïncidence avec un article publié précisément dans le Magazine Littéraire de ce mois-là, dont le dossier central était consacré au philosophe marxiste  Louis Althusser


En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.

Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.

Or, rappelez-vous le rêve de Breton : il  parle "d'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes(...)." [c'est moi qui souligne]
Je relis maintenant l'article, dont je n'ai pas consigné plus de détails dans mon cahier de 1992, et je trouve le récit passionnant. Il s'avère qu'Althusser n'a jamais livré la clé complète de l'énigme. "Chacun a eu dans les années soixante, raconte Boutang, une bribe de vérité, une bribe seulement. Qui savait qu'il s'agissait d'une frise romaine, qui, d'une oie, qui d'un fragment d'une basilique à Ravenne, qui enfin d'un oiseau "copte" très rare. A vingt ans de distance, la collection finie, le nom même de sa maison d'édition appartenant désormais au passé, j'obtins une réponse plus complète lorsque je lui posai la question : l'oiseau provient d'un fragment de mosaïque d'une basilique à Ravenne, détruite par un bombardement allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. Tous mes efforts ultérieurs pour en savoir plus se heurtèrent à un refus gentil doublé d'un sourire. Comme une invitation à chercher. "Je ne t'en dirais pas plus !" Cela fait partie du jeu ! La force d'un emblème est due à la liberté d'interprétation."

Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."

Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.


En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité  d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant  alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."

Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?