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dimanche 9 août 2026

Petit chien sans ficelle

"Au centre se tenait celui qui m’attendait sans m’attendre, celui qui, absent ou présent, m'accompagnait - anxieux - dans ce tunnel où en novembre 1977 j'ai voulu m'engager pour savoir qui j'étais - celui que j'ai épousé le 27 juin 1978."

Maria Casarès, Résidente privilégiée, Fayard, 1980, p. 420. 

Cet homme que la grande comédienne Maria Casarès épouse en 1978, c'est André Schlesser, comédien et chanteur. Quand, en 1960, Albert Camus se tue dans un accident de voiture, elle reste dévastée par la perte du grand amour de sa vie. Cette même année, elle gagne beaucoup plus d'argent que d'habitude grâce au succès du spectacle Cher menteur qu’elle joue en duo avec Pierre Brasseur.  Ce sont ses amis proches, parmi lesquels, déjà, André Schlesser, qui l’ont alors, semble-t-il, incitée à acheter, en 1961, le Domaine de la Vergne, à Alloue, pour la détourner de son profond chagrin. « Et c’est ainsi que nous sommes venus en Charente et avons pris l’allée qui conduit à La Vergne », écrit-elle dans son autobiographie Résidente privilégiée. « Je crois qu’il est inutile d’aller plus loin. Le chemin creux, juste assez large pour laisser passer une voiture, crevé de fondrières, embroussaillé, qui serpentait ses bosses entre deux rangées de noyers et de pommiers eût suffi à nous retenir. » Ce manoir bordé par la Charente avec ces cinq hectares de terre seront son havre de paix loin du « bûcher théâtral » parisien. 

 

Le 31 juillet dernier, de passage à Bourges une nouvelle fois (mon amie E. exposait ses dernières créations à la galerie des Éphémères, rue Mirebeau), je ne manquai pas de faire un tour à la belle librairie Bifurcations. J'avais déjà fait mon choix lorsque j'ai aperçu (il n'était pas tout à fait en évidence, placé qu'il était sur un rayonnage inférieur) un livre à la couverture blanche, coup de cœur des libraires, avec le nom d'André Schlesser.

 

A la vérité, d'André Schlesser, je ne connaissais pas grand chose. C'est peu dire qu'il est moins connu qu'Albert Camus.  Chansonnier interprète, et comédien ami de Jean Vilar (mais sans avoir jamais eu de grand rôle),  il n'était pas écrivain. D'où la surprise de ce livre, qui a connu un destin singulier : en fait, André Schlesser, dit Dadé, ne l'a pas écrit, il est le fruit d'un enregistrement datant de 1978. Gilles Schlesser collecte sur un magnétophone les souvenirs d'enfance de son père, dans les locaux d'une agence de publicité le temps d'un week-end. Il en tire ensuite deux tapuscrits après la mort d'André Schlesser en 1985. Il égare le sien, sans doute au gré de déménagements (ceci est raconté en avant-propos par Thomas Schlesser, le petit-fils, et auteur du best-seller Les Yeux de Mona). "Fort heureusement, poursuit-il, il en avait envoyé une copie à l'artiste Jean-Baptiste Thierrée, grand ami de Dadé qui, de son côté l'avait conservé précieusement."

Ce livre sauvé in extremis de l'oubli (les bandes magnétiques sont quant à elles effacées) n'a été édité qu'en 2024 aux éditions des Cendres. Il eût été bien triste qu'il ne le fût pas. Car c'est un vrai bonheur de lecture que ces pages inspirées. André Schlesser était réputé comme un grand conteur, et nous ne pouvons que le croire. J'ai été cueilli dès l'incipit :

J'avais neuf ans. Ou dix. Je savais lire les chiffres, le visage des hommes, les signes dans le ciel. Et je savais l'histoire, une histoire à trois sous qui me servait de passeport. Les hommes disaient toujours que ma mère n'avait pas quinze ans à ma naissance et que je ne devais pas être bien lourd dans ce bout de chiffon, porté à bout de bras. L'histoire commence là, comme ça. Mes tantes alors pouffaient, secouaient leurs longs cheveux, poursuivaient le récit en poussant des petits cris.

Né en 1914 de père inconnu, d'une mère, Anna Di Mascio, qui mourra très jeune, recueilli par un certain Joseph Schlesser qu'il n'a guère aimé, pratiquement absent de ces mémoires, il vivra la vie d'un petit Gitan, d'un gamin des rues de dix ans qui doit se débrouiller pour survivre dans les quartiers nord-est de la capitale. Ses descendants conviennent qu'il doit exister une bonne part de fiction dans ces souvenirs rassemblés plus de cinquante ans après les faits, mais ceci est de peu d'importance devant la vivacité du récit, ses bonheurs d'expression et sa poésie âpre.

Juste un  petit extrait :

Chez Eugène, on parlait souvent politique. Et leur politique, c'était la Sociale. La Sociale je ne connaissais pas. [...]
- Quoi tu ne connais pas la Sociale ?
Et il m'expliqua :
- La Sociale, c'est contre les gros.
Je trouvais ça curieux d'être contre les gros.
- Mais non, couillon ! Les gros plein de fric, pas les gros plein de soupe !
Lucien se leva et réclamat le silence. Comme s'il avait l'idée du siècle.
- Et si on l'emmenait ?
Aussitôt dit, aussitôt décidé. Les frères m'expliquèrent que le lendemain c'était le 1er mai, c'était un jour spécial pour la Sociale, que ça allait chier et qu'on allait voir ce qu'on allait voir.
Maria Casarès évoque sa mémoire avec beaucoup de tendresse dans Résidence privilégiée, le comparant au personnage d'Ariel dans La Tempête de Shakespeare. Dadé était au TNP, dit-elle, le porte-bonheur, l'amulette. Elle rapporte cette anecdote singulière qui se déroule un peu après la mort de Camus :
 
De la reprise du Songe d'une nuit d'été, ce soir de janvier 1960 qui a suivi un événement qui nous a tous frappé, et moi en particulier, je ne me souviens de rien d'autre que du visage décomposé de Vilar - et de lui. Vilar, défait, les mâchoires affreusement contractées et le visage en bois, se dressait devant moi, raidi, dans les lumières crues de Chaillot, Obéron détrôné figé dans son somptueux pelage d'oiseau vert qui, du coup, lui donnait des airs de faux perroquet. C'était pour un dialogue qui nous réunissait tous deux , seuls, en scène ; et je regardais sur sa face la grimace de l'effort insoutenable que je faisais pour parler. Je le regardais - je ne l'ai jamais tant aimé -, refoulant un rire fou que sa vue éveillait en moi avec une irrésistible envie de pleurer, et je me demandais  qui de nous deux allait lâcher le premier. Au centre du plateau, un personnage blanc, intrus insolite, restait là entre nous deux, comme s'il avait oublié de nous quitter ou comme s'il s’apprêtait à changer de décor si besoin était. C'était le serviteur des lieux. Jusqu'à la fin de la scène, il resta là à veiller. Personne en coulisses ou dans la salle ne s'aperçut de cette "anomalie". Il n'y eut, je crois, pour le voir que Vilar et moi - mais c'est certainement grâce à lui que nous avons pu continuer. (p. 428)
Maria Casarès, Le Songe d'une nuit d'été, 1959. Photographie Bela Bernand © Collection Armelle et Marc Enguerand

En juin 2022, je passai quelques jours à Confolens, au camping des Ribières, en une sorte de pèlerinage dans ce pays où ma sœur Marie avait vécu ses dernières années. C'est elle qui m'avait fait découvrir la Maison du Comédien (aujourd'hui Maison Maria Casarès), à la Vergne (Maria Casarès avait fait don à sa mort de son domaine à la commune d'Alloue). Le 15 juin, j'y allai avec un vélo du camping, bien mauvaise monture. Extrait du journal du jour :

A neuf heures et demie, je suis parti pour Alloue et la maison de Maria Casarès. Changement de vélo, mais je tombe de Charybde en Scylla. Selle trop basse impossible à rectifier, marque Cobra, aussi inamicale que le reptile en question, freins couinant et peu efficaces, dérailleur indocile, chaîne qui saute. J’ai rarement eu aussi peu de plaisir à rouler en bicyclette. Alloue n’est qu’à quinze kilomètres, mais qu’est-ce que je les ai trouvés longs ces kilomètres…

Je suis passé par Ansac-sur-Vienne pour ne pas me retaper la côte de l’Intermarché. Petite route ensuite jusqu’à Alloue. Le paysage change, le Limousin s’estompe, les premières vignes timides apparaissent. A Alloue, je m’arrête au cimetière qui est à l’entrée du village. Je cherche les tombes de Maria Casarès et d’André Schlesser, et si je peine un peu à les trouver, c’est qu’elles ne sont pas monumentales. Non, deux banquettes de pierre identiques surmontées d’une croix. Rien à voir avec les tombeaux de marbre lisse et froid qui, ici comme ailleurs, composent le décor funéraire moderne. Entre les deux tombes poussent librement des rosiers roses et rouges.

 


André Schlesser est enterré ici mais c'est près de Saint-Paul-de-Vence qu'il s'est éteint le , chez  son ami Hubert Ballay, l'amour de Barbara qui écrivit pour lui Dis, quand reviendras-tu ? ».

 

Barbara qui viendra souvent, raconte Gilles Schlesser, à La Vergne au début des années soixante. Elle aurait même envisagé d'y acheter un presbytère.

                                                         Cimetière d'Alloue, juin 2022

 

mardi 20 mai 2025

Au milieu du chemin de notre vie


Au milieu du chemin de notre vie
Je m’égarai en forêt très obscure
De la voie droite que j’avais suivie.

 
Dante, La Divine Comédie (trad. André Markowicz)
 
17 mai 2025, ma fille Pauline a eu 35 ans. La veille, elle se faisait opérer à Grenoble pour une rupture des ligaments croisés (survenue à la suite d'une méchante chute de ski). Je pensais à elle tous ces jours-ci en lisant La Chair du monde, entretiens de Jean-Marc Rochette avec Adrien Rivierre (Allary 2025). 
 
 
Je ne pouvais oublier cette belle surprise qu'elle nous fit quand nous vînmes en août dernier à Grenoble. A peine arrivés dans la ville, elle nous conduisit place Notre-Dame et nous sonnâmes au pied d'un bel immeuble. On nous ouvrit et nous montâmes au second ou au troisième étage, je ne sais plus, par un large escalier éclairé de vitraux, jusqu'à la galerie des Étages, galerie ouverte par Jean-Marc Rochette qui ne se visite que sur rendez-vous. Il s'en explique lui-même dans l'un des entretiens : "Je veux qu'il y ait une démarche intentionnelle de venir et de s'intéresser. Je veux créer des rituels, comme une procession."
 
Ce fut passionnant de découvrir en toute quiétude (nous étions les seuls visiteurs) les différentes pièces abritant quelques planches de bande dessinée, mais surtout des tableaux de Rochette, et des œuvres d'autres artistes amis. 
 

 
L’Incendie, 2011, huile sur toile, 180 x 250 cm.
  
Nous avions visité ensuite le Musée de l'Ancien Évêché, tout proche. Enfin, seulement le sous-sol qui abritait un ancien baptistère, et une exposition sur les Tairraz, quatre générations de guides photographes de haute montagne. J'y retrouvais cette photo de Gaston Rébuffat qui était en une du journal Ouest-France quand il annonça la mort accidentelle d'Albert Camus. Photo que je reliais alors à la couverture de l'album Ailefroide Altitude 3954, de Jean-Marc Rochette précisément, que j'avais lu quelques jours plus tôt (voir l'article d'Alluvions du 26 janvier 2020)
 

 

La photo de l'expo grenobloise

Cette retrouvaille avec la photo réactivait en somme la synchronicité de janvier 2020. "(...) sans que je puisse l'expliquer, dit Jean-Marc Rochette, j'ai toujours cru aux synchronicités jungiennes, c'est-à-dire à la coïncidence d'événements dans l'espace et le temps. Alors que j'aurais dû être broyé par la vie à plusieurs reprises, des opportunités ont émergé. J'ai alors emprunté ces chemins, qui m'ont permis de me découvrir et d'être toujours plus aligné avec mon être le plus profond. Et plus j'avance, plus je suis aligné et plus la magie opère." (p. 25-26)
 
Il revient dans le dernier entretien sur ces fameuses synchronicités : "Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon." (p. 161)
 

 

lundi 5 février 2024

Barque élevée dans les brumes immobiles

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.

Arthur Rimbaud, Adieu, in Une saison en enfer

La Nuit du chasseur, aujourd'hui reconnu unanimement comme un des chefs d'œuvre du cinéma mondial, fit pourtant un four à sa sortie en 1955, en Amérique comme en Europe. Il restera la seule réalisation de l'acteur Charles Laughton. François Truffaut  en parle alors comme d'un "petit film très agréable",  mais ajoute cruellement : « La mise en scène titube du trottoir nordique au trottoir allemand et ne parvient pas à traverser dans les clous plantés par Griffith. » C'est le destin singulier de certains films qui sortent dans l'indifférence ou le mépris avant de devenir, au fil du temps, de ces films qu'on appelle cultes, qui ne cessent ensuite d'inspirer une foule de créateurs divers. Parmi lesquels mon ami Nunki Bartt : il se souvint avoir réalisé pour le festival Chapitre Nature, qui se tenait alors dans la ville du Blanc, un grand kakémono qui fut exposé près de l'hôtel de ville. Au bas de ce kakémono, était représentée la barque du film avec les deux enfants.



*
Hier, le motif de la barque traversa encore par deux fois ma journée. Ce fut tout d'abord en achevant la lecture du Poètes d'aujourd'hui de Jean Quéval consacré à Max-Pol Fouchet. Le numéro 106 de la collection sorti en 1963. J'avais alors trois ans, autant dire que ce n'était pas une nouveauté que je tenais dans mes mains. Il faut que je dise deux mots sur Max-Pol Fouchet car je suis bien certain que ce nom ne dit plus grand chose à personne. Ecrivain, poète, critique d'art et homme de télévision à la grande époque de Lectures pour tous, il eut portant une notoriété certaine, et son oeuvre est considérable. Mais l'absence sans doute d'un titre marquant, d'un best-seller, l'a petit à petit fait tomber dans un injuste oubli. J'avais découvert son nom à travers la très intelligente postface qu'il écrivit pour Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. Tiens, en voilà une oeuvre-phare, qui passe et passera encore gaillardement les décennies. Max-Pol Fouchet jetait sur ce roman flamboyant et énigmatique des lumières bienvenues pour le jeune lecteur que j'étais. On peut la relire encore cette postface, elle n'a pas pris une ride.



Ce n'est que l'année dernière que j'ai retrouvé Max-Pol Fouchet, avec une préface cette fois, à une autre oeuvre de premier plan, Entre les actes de Virginia Woolf. Je m'intéressai alors de plus près à l'écrivain, à sa biographie, découvrant qu'il était né le 1er mai 1913 à Saint-Vaast-la-Hougue. Son père l'avait fait baptiser laïquement en pleine mer, entre France et Angleterre, sur un voilier nommé Liberté, une goutte de calvados déposé sur la langue par les pêcheurs. Ce père, comédien devenu armateur, qui, parce qu'il ne voulait pas porter les armes, devint ambulancier en première ligne pendant la guerre de 14, et fut grièvement gazé près de Verdun pour avoir tenu à secourir des blessés allemands. Il ne retrouvera jamais la pleine santé et ira s'établir, comme on le lui avait conseillé, en Algérie, pays de soleil. A Alger, Max-Pol fera la connaissance d'Albert Camus, né la même année que lui. Une amitié forte qui se dissoudra pourtant quand Camus lui ravira sa fiancée, Simone Hié.

Il faudra une nouvelle rencontre d'apparence fortuite pour que je me penche enfin avec attention sur l'oeuvre du poète. L'occasion en fut donnée par le centenaire de cet autre poète, Henri Pichette, né à Châteauroux le 24 janvier 1924. L'ami Francis Labbaye, qui avait découvert Pichette il y a quelques années, voulait profiter de l'événement pour le faire un peu mieux connaître. Une lecture de textes fut programmée au Chauffoir le vendredi 24, et il m'offrit d'y participer. Nous nous vîmes deux semaines avant et décidâmes de deux ou trois poèmes que je pourrais lire. Il me prêta par la même occasion un petit livre rare, publié en 1950 chez L'Arche, qu'il avait eu beaucoup de peine à trouver : 


La Lettre Rouge était adressée à Max-Pol Fouchet. Pichette était alors un jeune homme de vingt-six ans, encore auréolé de la création de sa pièce Les Epiphanies, avec Gérard Philipe et Maria Casarès, au Théâtre des Noctambules (que Gérard Philipe avait loué à ses frais - la pièce  aurait dû être créée au Théâtre Édouard-VII, mais le directeur, Pierre Béteille, après avoir assisté à une répétition, avait déclaré  qu'elle n'était pas "dans la ligne" de son théâtre). On peut consulter sur cette affaire qui tourna au scandale un excellent dossier mis en ligne sur Gallica. J'en extrais ce seul article de René Barjavel, qui rend justice au talent du poète sans pour autant y voir une oeuvre théâtrale digne de ce nom :


La Lettre Rouge, écrite à Paris à l'été 1947, participe du même torrent verbal que les Epiphanies, avec la même luxuriance lexicale, le même verbe souvent vindicatif et batailleur. Juste un extrait qui donne le ton :
"IL FALLAIT, parmi les inexorables vaisseaux d'or et les bouteilles de sang, les lambris plaqués aux ciels de chaque hémisphère, et surtout dans la boue de ce siècle où l'atavisme compte des souteneurs navrants, IL FALLAIT pratiquer la levée du corps poétique. Ce sont les Epiphanies."
A cette épître souvent obscure, Max-Pol Fouchet, qui dirigea longtemps la revue poétique Fontaine, depuis Alger, pendant l'Occupation, en prenant parfois des risques certains, Max-Pol Fouchet donc répond longuement sur un ton beaucoup plus posé. Il reconnait le poète : "vous aviez le visage que j'attendais, celui d'un jeune barbare sonore bien acquis à réveiller le bruit lui-même. (...) Je salue vos poèmes comme des caravanes." Mais il ne s'en laisse pas conter : "Vous ne croyez pas au poème. J'y crois. Désespérément, sans doute, mais pleinement. [...] Dans Le point vélique, inédit encore, votre avance m'apparaît dans toute sa verdeur, au lieu que les comminations de Lettre rouge me laissent souvent aux franges de l'indécis." Il faudrait citer bien d'autres passages, et il est bien clair que la suite de l'œuvre de Pichette donne raison à Fouchet. Avec ses Odes offertes, ses Ditelis du rouge-gorge, Pichette renonça de glisser sur la pente où l'entraînaient ses Apoèmes - dont on peut d'ailleurs douter qu'ils se justifient pleinement du préfixe privatif.

Pour tout dire, je trouvai qu'il y avait dans la prose de Max-Pol Fouchet plus de poésie que chez Pichette, et plus de réelle pensée. Pour reprendre Barjavel, il y avait plus de graine chez l'un que chez l'autre. Mais je m'en veux maintenant de comparer, j'ai été heureux de dire le 24 janvier les poèmes de Pichette, et même un large extrait de l'un de ses Apoèmes, c'est un grand et authentique poète, mais c'est chez Fouchet que je cherchais maintenant substance et matière à méditation. J'allai à la médiathèque, faisais exfiltrer des magasins où bien sûr ils se reposaient,  deux livres, le Queval et un recueil de textes écrits par ses amis vingt ans après sa mort à Vézelay en 1980, Max-Pol Fouchet, ou le passeur de rêves, publié au Castor Astral.

Je suis bien loin de ma barque. L'ai-je oubliée ? Non, il a fallu ce long préambule pour situer son apparition, son épiphanie, pourrais-je dire. Dans cet extrait de Portugal des Voiles, récit de 1958, reproduit par Jean Quéval. Max-Pol y parlait de Nazaré, il n'était pas question de surf à l'époque, les seules planches qui prenaient la mer étaient alors celles des barques des pêcheurs :
"Ici, à Nazaré, l'homme et la mer ne font qu'un. A leur alliance ne préside nul romantisme, mais la seule dure nécessité de vivre. Au matin - voire au cours de la nuit, quand le chamador, celui qui épie le passage des bancs, frappe aux portes du village endormi pour l'avertir - les hommes retrouvent les barques. Elles sont lourdes, avec leur poupe carrée, leur avant massif, et bientôt plus lourdes, lorsqu'on y charge les filets. On doit les pousser vers l'eau. On s'arc-boute, on les force dans leur immobilité, avec les bras, les jambes, le dos, les reins. Au bord des vagues, c'est l'obstacle. L'Atlantique gonfle ses muscles, prêt à rejeter la coque qui l'affleure. Un combat commence, corps à corps."

Le poète était aussi photographe. Le passeur de rêves me donnait une de ses photos prises sur cette côte farouche.


*

En avais-je fini avec les barques ? Non, en ce dimanche solitaire, je me saoulai de lectures et revins vers la trilogie savoyarde de John Berger, que je déguste à petites lampées comme un génépi de haute lignée. C'était le dernier texte du second volume, Une fois en Europa. Ça ne se passait pas en montagne, mais à Venise, une escouade de musiciens du village y venait en car. L'un deux, Bruno, prend le vaporetto pour aller à une fête du parti communiste sur l'île de la Giudecca. Il y rencontre Marietta, une jeune fille de Mestre, aux sandales blanches et au chignon noir. Une idylle se noue, qui les conduit sur un quai pavé dominant la lagune vers Murano. Elle s'assit à l'arrière d'une gondole abandonnée. Il la rejoint. Les voilà allongés sur le tapis de jonc au fond de la gondole.

"Si on chavire, tu sais nager ? s'enquit-elle.
Non.
Oui, Bruno, oui, oui, oui...
Puis ils restèrent allongés sur le dos, pantelants.
Regarde les étoiles. Elles ne te donnent pas l'impression d'être tout petit ? dit-elle.
Les étoiles baissent les yeux vers nous, poursuivit-elle, et je pense parfois que tout, absolument tout sauf le meurtre, met si longtemps parce qu'elles sont très loin.
L'autre main de Bruno traînait dans l'eau. Elle lui mordit l'oreille.
Le monde change si lentement. La main mouillée de Bruno saisit un sein.
Un jour il n'y aura plus de classes. J'y crois, pas toi ? murmura-t-elle en attirant la tête de l'homme vers son autre sein.
Le bien et le mal ont toujours existé, dit-il.
Nous progressons, tu ne trouves pas ? 
Tous nos ancêtres ont posé la même question, dit-il, toi et moi ne saurons jamais  en cette vie pourquoi le monde est ainsi fait.
Il la pénétra encore. La gondole claqua contre l'eau, éclaboussa l'air." (p. 391-392)

 



mercredi 24 mars 2021

Le grand vertige de la vie qui bascule

"Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c’est une autre histoire. Ce qu’il faut dire d’abord, c’est qu’il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure – quelque chose comme l’équilibre d’une balance. Des cris d’oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux."

Albert Camus, Noces, Le vent à Djémila

Alors j'ai lu Un vertige d'Hélène Gestern, court récit d'une soixantaine de pages lui-même suivi d'un récit encore plus court, La séparation.

Un vertige. On peut s'interroger sur ce titre, qui n'est pas véritablement explicité dans le texte. Désigne-t-il l'effet de cette rupture amoureuse qu'elle conte dès le premier chapitre ? Suivie de retrouvailles sept ans plus tard, qui conduisirent au même chaos. Toujours est-il que le mot vertige affleure en plusieurs endroits, que je me propose ici d'inventorier. En même temps je constatai l'émergence parallèle d'un autre motif, auquel j'avais failli consacrer une chronique lorsque je découvris (bien tardivement) Noces d'Albert Camus, car il est, sans doute aucun, l'un des traits saillants de cette prose magnifique : le silence.


Première occurrence, chez Hélène Gestern, du vertige page 20 (de l'édition Folio dont je me sers) :

"Durant les fêtes, j'ai séjourné trois jours à Paris, dans l'appartement que m'avait laissé une amie durant son absence. J'ai passé le lendemain de Noël à parcourir le quartier et les lieux qui avaient été les nôtres : les librairies, le Ve arrondissement, le jardin des Plantes. Chaque pas était un vertige, j'étais dans une sorte de mort intérieure, tout m'apparaissait blanc et silencieux, irréel, je ne savais plus au fil des rues ce qui restait de moi"
Désorientation, sensation de vide et d'irréalité à reparcourir les chemins qui furent autrefois ceux de l'amour partagé. L'espace est blanc et silencieux. Silence que l'on retrouve à la page suivante : la narratrice est reparti début janvier en Normandie, dans une abbaye, afin de consulter des manuscrits et elle écrit : "Dans ma chambre, le soir, j'écoutais le silence, absolu, car peu de rumeurs du monde parvenaient  jusque-là."

Cette alliance, et j'ai même envie de dire cet alliage, du vertige et du silence se retrouve page 31:

"Le temps, dévastateur, vient poser une nappe étale d'indifférence sur la situation. Le désir meurt, la souffrance du désir en même temps que lui. Le corps glisse dans son propre vertige, un espace très blanc et très silencieux où plus rien n'a droit de cité, surtout pas la pensée de l'autre." [C'est moi qui souligne]
Ce que m'évoque aussi ce passage c'est le motif proustien de l'amour oublié dans Albertine disparue : "sans sa pulsation aortique [de la jalousie], le "très haut amour", écrit encore Gestern, souvenir dévitalisé qu'aucun désir ne colore plus, n'est que le résidu d'une passion morte." Très haut amour renvoie bien sûr au poème de Catherine Pozzi, qui fut l'amante de Paul Valéry de 1920 à 1928.

Très haut amour, s’il se peut que je meure

Sans avoir su d’où je vous possédais,

En quel soleil était votre demeure

En quel passé votre temps, en quelle heure

            Je vous aimais,

La référence n'est pas anodine, car cette liaison avec Valéry est aussi une histoire toute de brûlures et de ruptures. Gil Pressnitzer écrit justement que « Vénus tout entière à sa proie attachée », elle ne pouvait posséder son amant fuyant. Elle l’orgueilleuse, ne pouvait être que la maîtresse que l’on cèle, que l’on scelle, que l’on dissimule. Après la rupture, elle ne voudra que d’une solitude fiévreuse, totale, noire. « Le prince des poètes » avait la lâcheté des hommes. Il n’en sortira pas indemne lui aussi. Les disputes incessantes, les séparations mille fois consommées, les retrouvailles en pleurs les auront tous les deux dévastés. Car il s’agit plus d’une union mystique que d’une union physique."

« Je ne sais plus si ton bras est autour de mon esprit ou ta pensée appuyée à mon corps qui te cède ». 

Catherine Pozzi et Paul Valéry

Nous retrouvons silence et vertige dans le chapitre intitulé Corps, où Hélène Gestern se dit persuadée que l'amour nous modifie biologiquement :

"Dans les jeux de l'amour, qui confondent la barrière des identités, nous rendant poreux, vulnérables, perméables, ouverts et offerts, il pourrait y avoir quelque chose qui nous ramène à la chaleur première, au cercle paisible de la chair autour de la chair, quand nous respirions encore dans un monde de silence amniotique où le froid n'avait pas pris possession de nous." (p. 42)
La rupture consommée, il faut alors composer avec le manque. Le corps devient île que seul le chat peut toucher, un fardeau quotidien sur quoi l'on doit "imprimer des attitudes, des expressions destinées à faire croire aux autres que je suis en vie alors qu'à l'intérieur tout est vide et blanc." Et la crainte survient que jamais ce corps ne puisse être à nouveau ému :

"Réapprendre la grammaire du corps d'un autre, même s'il m'arrive d'en avoir le désir fugitif, me paraît une tâche insurmontable, car ma masse organique s'est pétrifiée dans la chair de celui qui lui parlait un langage de splendeur et de vertiges."
Le dernier couple silence/vertige se situe dans le dernier chapitre, Écrire. "Écrire n'a pas été salvateur, écrit-elle. La grande souffrance s'est faite dans le silence." Et, un peu plus loin, elle s'interroge sur la "force qui nous pousse, au mépris le plus élémentaire de nous-même, dans des amours invivables, sur ce que cela suppose de défaillance - puisque l'on finit par tout abdiquer -, de masochisme et de désir de mort. Mais aussi sur la valeur intrinsèque de cette démence, celle qui nous porte hors de nous et nous permet de voir de près, au moins une fois, le grand vertige de la vie qui bascule."

Dans ce récit bref, tranchant, découpé comme au scalpel, d'autres échos étaient perceptibles, bien familiers pour moi aujourd'hui. Il y avait d'abord cette histoire de Noël solitaire, ces marches dans le centre de Paris, la mention du jardin des Plantes. C'était encore une fois, on l'aura deviné, la grande ombre de Sebald qui s'étendait sur ces lignes. D'autant plus qu'à la phrase suivante, elle raconte être allée voir le lendemain, avec un ami à peu près aussi mal en point qu'elle, une exposition sur les émigrés d'Ellis Island, "renouant avec ma fascination ancienne pour les gens sans lieu, leur regard si fixe, si grave, si poignant sur ces photographies où presque aucun d'eux ne sourit."*

Mais le plus troublant c'était encore un chapitre titré Bibliothèque nationale. Lorsqu'elle a commencé, dit-elle, à fréquenter le bâtiment Tolbiac, rebaptisé par la suite François Mitterrand, "le quartier était encore en chantier et l'avenue de France un morceau d'asphalte ouvrant sur du vide. Je crois que T. et moi étions ensemble quand j'ai pris ma première carte."

La bibliothèque est devenu pour Hélène Gestern un lieu de repli presque foetal, où là aussi le silence a tous ses droits :

"Il m'arrive aussi de plus en plus souvent, d'y aller pour rien, avec mes propres livres, et de passer simplement  quelques heures à écrire dans cet espace de silence, dont j'aime la géométrie et le calme, une fois franchi le sas utérin de l'entrée qui renvoie l'univers extérieur au loin." (pp. 59-60)

Mais cet espace n'est pas aussi pacifié que l'on pourrait croire. Six mois après la première rupture, où T. avait annoncé quitter l'Europe, elle le voit de dos, dans un couloir de la Bibliothèque, non seulement il n'avait pas quitté l'Europe mais, ajoute-t-elle ironiquement, "son chagrin avait trouvé une jolie et blonde compagnie." Sept ans plus tard, "au printemps de nos retrouvailles, nous sommes retournés à la Bibliothèque nationale ensemble. Il me disait qu'il n'avait jamais été aussi heureux dans ces lieux que ce jour-là." Un bonheur qui fut donc bref, et il a fallu revenir. Sans lui. "Remettre ses pas dans le vide du présent, refaire seul l'itinéraire enchanté que l'on fit à deux, sur une esplanade devenue chemin de croix. Le silence était surnaturel, je tournais dans un espace métamorphosé et inquiété par sa présence."

Une esplanade que Sebald évoque ainsi dans Austerlitz :

"Une fois gravies les quatre douzaines de marches aussi raides qu'étroites, opération qui même pour les visiteurs assez jeunes ne va pas sans danger, dit Austerlitz, vous voici sur une esplanade couverte des mêmes madriers striés, délimitée aux quatre coins par les tours de vingt-deux étages de la Bibliothèque et couvrant la surface approximative de neuf terrains de football, qui, littéralement parlant, vous en impose et vous écrase." (p. 375)
Après cette digression gesternienne, nous allons remettre nos pas dans la pérégrination sebaldienne.

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* Dans une étude pour la revue en ligne Textimage, intitulée Écrire avec et contre l’image,
dispositifs de l’enquête mémorielle dans Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir
de Georges Perec et Robert Bober et Les Emigrants de W. G. Sebald, Marie-Jeanne Zenetti ouvre par cette citation d'Austerlitz, p. 109 :

"Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar d’une épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement."

Perec, autre écrivain majeur pour Hélène Gestern

jeudi 30 janvier 2020

Loin de Paris, il était un oiseau

"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Entretien avec Pascal Bonitzer (pour son film Les Envoûtés

J'ai déjà cité cette partie d'un entretien avec Pascal Bonitzer dans un article précédent. J'y reviens aujourd'hui car il a suscité en moi une curiosité à propos de cet écrivain ami du cinéaste, Pierre Pachet. Je ne le connaissais pas, n'avais jamais rien lu de lui, mais il y eut comme une sorte d'appel. A la médiathèque, je recherchais son oeuvre, je ne trouvais que trois volumes (sur les quinze que compte une bibliographie arrêtée en 2005), parmi lesquels je choisis un recueil de chroniques, Loin de Paris, écrites entre 2001 et 2005 pour La Quinzaine littéraire. Comme on pouvait s'y attendre, il était exilé en magasin.


Pierre Michon s'était fendu d'une préface, intitulée Tôkaidô. C'est par là que je commençai. Tôkaidô, c'est le parcours de 500 kilomètres qui reliait Edo à Kyoto, les deux capitales, une sorte de pèlerinage que les lettrés japonais s'imposaient au moins une fois dans leur vie : cinquante-trois étapes le jalonnaient, où l'on se remémorait tel poème, l'on y voyait "tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionné". Pachet, suggère Michon, a accompli son Tôkaidô personnel, en cinquante étapes, trois de moins que chez les Japonais. L'une d'elles, narrée au fragment 7, était Tel Aviv. Pachet, rapporte Michon, regarde en juin 2001 une pelouse de campus et écrit : là, "des corneilles de couleur insolite, les ailes et la queue noires, le dos et le ventre beiges", s'ébattent. Quand ils se revoient, Michon fait observer à Pachet que ces corneilles n'ont rien d'insolite pourvu qu'on les appelle par leur nom de corneilles mantelées. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd :
"En décembre 2002, Pachet est à Louxor, dans le pays des morts et du temps. Il évoque des ombres chères qui le rabrouent. Les morts sont de puissants souverains. Des coqs chantent en pleine nuit, les canards vont par sept, la Grande Ourse et le croissant de lune sont sanglants, on est au pays de la magie noire. A deux pas , le désert attend. Au milieu de ces vicissitudes, il a la mince satisfaction d'appeler les choses vivantes par leur nom. Il sort un instant, par la pensée, d'Egypte. Il écrit : "Sur les fils des derniers poteaux électriques sont postées des corneilles mantelées."
Quinze jours plus tard dans La Quinzaine je lis ces lignes. Je suis content d'y découvrir mon influence sur Pachet. Nous sommes sur le Tôkaidô, nous nous citons les uns les autres, imperceptiblement." (p.10-11)
L'histoire des corneilles ne s'arrête pas là, poursuit Michon. Elles reviendront dans un texte sur Walter Benjamin qu'il devait donner dans un colloque au même moment et qui lui donnait du fil à retordre. Passons. 
Ce qui m'a sidéré à la lecture de ce texte, c'est que le même jour, le 9 janvier 2020, dans la matinée, alors que je manifestai avec des milliers d'autres dans les rues de Châteauroux contre la réforme des retraites, il avait été aussi question d'une corneille, au sein même de ce défilé animé par une batucada improvisée. Le musicien Michel Thouseau avait délaissé sa contrebasse pour une percussion plus modeste. Comme le prochain thème de notre chère revue Torticolis doit porter sur l'animal, je l'entretins des oiseaux car j'avais encore en mémoire l'inénarrable performance qu'il fit au Blanc pour une des dernières éditions du festival Chapitre Nature : Il était un oiseau, que l'on voit encore figurer sur la page d'accueil de son site :


Extrait :



(On peut se demander quel rapport peut bien avoir l'oiseau avec l'objet même de la manif, mais c'est ainsi, on parle de plein de choses dans les manifs et même si l'on a à coeur la défense des quelques valeurs essentielles qui nous ont amené à battre le bitume, on s'autorise aussi de quelques belles digressions.) Bref, c'est lors de cette discussion que Michel me parla de la corneille de Tristan Plot.

Tristan Plot est un spécialiste des méthodes douces d'éducation d'oiseaux. Milan noir, cygnes, geai et donc corneilles sont entraînés pour intervenir sur des plateaux de théâtre, au cinéma ou dans des performances artistiques.


Comme il vit dans la Vienne, non loin d'ici, Michel a entamé un travail musical avec l'une des corneilles de Tristan Plot. Travail fascinant, semble-t-il.
En tout cas, retrouver la corneille, fut-elle mantelée, le soir-même sous la plume de Michon, fut une belle résonance.

Une autre résonance s'imposa juste après. J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :
"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]
Loin de Paris... Le titre même du livre de Pierre Pachet.

dimanche 26 janvier 2020

Comme aux premiers jours

Il me faut revenir sur cette une de Ouest-France rapportant la mort d'Albert Camus, le 4 janvier 1960. Une que j'ai découverte en cherchant une illustration pour mon article. Me frappa immédiatement la photo un peu plus bas qui montrait  Gaston Rébuffat escaladant le "Gros-Rognon" dans la Vallée-Blanche (pour zoomer sur tous les détails, aller sur la page d'archives du journal), photo illustrant une chronique de l'alpiniste intitulé Le rêve himalayen.


Pourquoi un tel choc ? C'est que cette photo faisait directement écho à Ailefroide, l'album de Jean-Marc Rochette lu quelques jours plus tôt, et dont j'ai fait mention dans Fixer les vertiges. Écho avec le dessin de couverture, avec un même escaladeur sur la paroi verticale.



Mieux : Jean-Marc Rochette, très tôt passionné par la grimpe, lisait les récits des montagnards, parmi lesquels ceux de Gaston Rébuffat. Aussi, c'est précisément par une citation de celui-ci qu'il ouvre ce formidable roman graphique :


Il y a dans ce voisinage Camus-Rébuffat sur cette une de Ouest-France autre chose qu'un apparentement fortuit. C'est de mort dont il est question dans l'un et l'autre cas :
 

D'ailleurs, quand il commente quelques planches pour La bédéthèque idéale, Rochette l'affirme avec force : "La mort est omniprésente en montagne. Les gens le cachent, n’en parlent pas trop, mais  en discutant un peu plus sérieusement avec eux tu t’aperçois qu’ils ont perdu deux ou trois copains, un mari, un fils… Je connais quelqu’un qui, depuis quarante ans, garde la photo de son meilleur pote disparu dans son portefeuille ! Les gens du CAF (Le Club Alpin Français) auxquels nous avons montré l'album l’ont beaucoup aimé, mais n’ont pas voulu le parrainer parce qu’il y avait trop de morts."

Ailefroide, p. 241.

vendredi 24 janvier 2020

L'été

"Mon problème, avec les classements, c'est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l'ordre que cet ordre est déjà caduc.
Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement ; l'abondance des choses à ranger, la quasi- impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n'en viens jamais à bout, que je m'arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l'anarchie initiale."


Georges Perec, Penser/Classer, Seuil, 2003. 

Comme Perec, je suis parfois pris (parfois est le bon adverbe, cela ne m'arrive pas si souvent que ça) d'une frénésie de rangement. Tout dernièrement, une petite bibliothèque en a fait les frais. Elle ne renfermait pratiquement que des Folio/Gallimard (ce qui lui donne donc une tonalité blanche avec des nuances tirant jusqu'à l'ivoire et le jaunasse), en grand désordre. Je lui ai bêtement appliqué l'ordre alphabétique, rien de révolutionnaire. Ce genre d'exercice a surtout pour mérite de rediriger votre attention sur des livres jusque-là, pour une raison ou pour une autre, négligés. Je me suis ainsi penché sur une poignée d'Albert Camus. Il y avait là La Peste, que j'avais lu très tôt, au collège (sans jamais y déceler, soit dit en passant, l'analogie au nazisme que l'auteur y avait sciemment glissé), mais aussi des essais et des nouvelles que je n'avais jamais ouverts. Je savais qu'un jour prochain il me faudrait y revenir.

Le 8 janvier, au même rond-point de l'avenue Marcel Lemoine où j'avais déjà consigné une avalanche de plaques d'immatriculation portant des 6 (cf. Six parmi six millions), je vois un 4866 suivre un 066, ce qui en soi n'est pas extraordinaire, sauf que cela réactive en moi une rumination sur la valeur du 6, et que, empruntant, sitôt ces deux voitures passées, l'avenue Gédéon Duchâteau, je m'aperçois très vite que je roule cette fois derrière un 666.

J'ai vite fait d'interpréter ça comme un rappel : il me faut revenir à la lecture des Disparus, le récit de Daniel Mendelsohn vers qui m'avait orienté la première rafale de 6 du mois de septembre. Je l'avais interrompu le 7 octobre, et repris sporadiquement depuis janvier. Il ne fallait plus tergiverser, c'est du moins ce que je projetais d'y comprendre. Le soir même, je suis pleinement de retour dans le livre.

Or, je débouche vite sur le chapitre 1 de la quatrième partie, qui s'intitule La Terre promise (été). Mon sang ne fait qu'un tour : parmi les quatre Camus bien rangés maintenant dans la bibliothèque blanche, il y avait justement L'été, que je n'avais jamais lu, essai publié pour la première fois en 1954.

C'est un livre que je n'ai pas acheté : je l'ai sûrement trouvé à Aigurande. A l'intérieur je lis Breton Monique, avril 1977. Les Breton étaient nos voisins directs. Je ne sais pas du tout comment ce livre a atterri chez nous.

Ce n'est que le lendemain que je prends conscience de ce jeu numérique : Albert Camus est mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960, l'année de ma naissance (mais à cette date, je n'étais pas encore conçu), et l'on commémore donc les soixante ans de cette disparition. 1960, 60 ans, les voilà mes 6.



mardi 6 novembre 2018

Mes pas dans l'ombre sépulcrale

Quatre petits jours à Porto, et rien n'est plus pareil. Quand je voyage, j'aime être déconnecté. Mon smartphone est heureusement d'un modèle si incommode à consulter que la tentation est facile à surmonter. Donc pas de mail (mais des centaines bien évidemment à éplucher au retour, c'est le revers de la médaille), pas de Facebook, de Twitter, de blog. Être seulement présent à ce qui advient. Et Porto, deuxième ville du Portugal, que nous découvrions pour la première fois, avait beaucoup à donner. Mais que m'arrive-t-il ? J'avais en octobre lancé plusieurs fils, ouvert plusieurs pistes, et il me restait donc un bon nombre de chroniques à écrire. Porto a comme perturbé ce flux, comme un affluent aux eaux tourbeuses vient soudain troubler le cours tranquille d'un fleuve plus du tout impassible. Et voilà que je ne sais plus que faire : reprendre la marche d'hier ou suivre une impulsion nouvelle, bifurquer alors que tout n'est qu'ébauché.

Sé Cathédrale de Porto
Et si la solution c'était, plus que jamais, d'être alluvionnaire, d'échapper à la lame unitaire qui roulerait entre des rives de béton et de se fondre dans les boues et les limons de courants turbulents. Identification à l'inondation.

Alors allons-y, descendons dans les catacombes de l'église de São Francisco, crypte qui servit de cimetière privé au Tiers Ordre de St-François de 1749 à 1866. Des têtes de mort au-dessus des enfeux, une vitre au sol laissant voir l'ossuaire des pauvres quelques mètres plus bas. Des statues, dont l'une me rappelle les sculptures d'Ernest Nivet.


Ernest Nivet (tombeau)
Dans le panier d'un bouquiniste de la Rua das Flores, les Œuvres d'Edmond-Henri Crisinel, parues aux Éditions de l'Age d'Homme en 1979. Crisinel, poète suisse dont toute la production tient dans cet unique volume de cent-quatre-vingts pages. Crisinel jamais lu, mais dont le nom m'est familier grâce à la lecture de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet (livre lu en 2002 - à l'aide de l'index, j'en ai reparcouru les passages où il est question de Crisinel et je suis surpris d'avoir retenu ce nom car les deux poètes, s'ils estimaient tous deux cet homme durement marqué par la psychose, ne déploient aucune analyse précise dans leurs lettres).


Dans la calme nuit portuane de l'appartement Avenida de Fernão de Magalhães (autrement dit Magellan), j'ai lu le soir-même la moitié du livre.
O vous, corps oubliés dans vos humbles cercueils,
Le front bas, j'ai quitté les voûtes infernales,
Mais vos râles, vos cris, vos transes, comme un deuil,
Ont égaré mes pas dans l'ombre sépulcrale.

(in  Élégie de la maison des morts)

lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."