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lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


vendredi 16 mai 2025

La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung)

Le week-end dernier, eut lieu la seconde session de la résidence à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation théâtrale de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Le travail a été mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Armand et moi étant les deux seuls non-locaux nous avons été hébergés chez le Doc, au Moulin Barbaud, près de Lacs. C'est là qu'il me montra sa dernière acquisition bibliophilique, une édition dédicacée de La langue verte et la cuite, de Noël Arnaud et Asger Jorn, publié par Jean-Jacques Pauvert en 1968.

Le livre (sous-titré Étude gastrophonique sur la marmythologie musiculinaire) apparaît comme une parodie de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit (1964). L'iconographie est remarquable ; sur les images somptueuses en noir et blanc les langues des personnes et des animaux sont mises en couleur.




 

En feuilletant le volume, j'eus la surprise d'y découvrir une sculpture romane de la rotonde de Neuvy Saint-Sépulchre, un riche programme sur lequel j'avais travaillé avec Robin Plackert.

Le personnage est ainsi désigné comme "demeuré et accroupi en minijupe et à perruque glossopilaire".

On peut observer tout à loisir les merveilles de l'ouvrage grâce à Internet Archive, qui le reproduit intégralement.

Sur une table, je vis un peu plus tard, ou peut-être fut-ce le lendemain (cela n'a aucune importance), ce livre de Bruno Latour récemment publié :


 L'éditeur présente ainsi le livre : "Le thème de l'atterrissage a été forgé par Bruno Latour dans un livre publié en 2017, intitulé Où Atterrir ? Comment s'orienter en politique. Avec un collectif de chercheur.es et d'artistes réuni.es autour de lui, il s'est attaché à transformer les intuitions du livre en des pratiques de transformation ou de conversion vers une société de « terrestres ». Le présent ouvrage, Où Atterrir : Guides et pratiques, s'attache à proposer à tout à chacun.e les outils et la pensée déployés dans cette aventure unique." Une partie de cette aventure s'est jouée justement à La Châtre et ses environs, où Bruno Latour est venu à plusieurs reprises animer des ateliers. Le Doc n'a pas manqué cette occasion unique de dialoguer avec l'un des intellectuels les plus importants de notre temps. C'est tellement vrai que la photo de couverture représentant Bruno Latour a été prise lors d'une conversation avec le Doc. La photo d'icelui se trouve à l'intérieur de l'ouvrage. Latour écoute, le Doc parle (avec les mains aussi).


Enfin, il me reste à remercier le Doc, encore lui, pour le beau cadeau qu'il me fit : un exemplaire de Psychologie et Alchimie de Carl Gustav Jung, qu'il tenait de Jean-Pierre Valeix, l'ami prof de français qui était devenu bouquiniste à Argenton.

 

Ce pavé que je n'avais jamais croisé jusque-là enferme aussi des merveilles iconographiques.  

 

mardi 24 octobre 2023

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une

Dans son décret de dissolution des Soulèvements de la terre, Gérald Darmanin avait pointé du doigt le géographe suédois Andreas Malm, le considérant comme la principale inspiration du mouvement « prônant l’action directe et justifiant les actions extrêmes allant jusqu’à la confrontation avec les forces de l’ordre ». Il faut dire que Malm avait écrit un essai « Comment saboter un pipeline », sorti en 2020, où il prônait la lutte contre les gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le hic c'est que l'ouvrage, publié par l'éditeur La fabrique, n'a jusque-là connu aucune procédure judiciaire. Dans une tribune de protestation donnée au Monde, Andreas Malm souligne que l'ouvrage "a été traduit en dix langues et a récemment inspiré un thriller hollywoodien (Sabotage, par Daniel Goldhaber). Je suis venu à plusieurs reprises discuter du livre en France autour d’événements de lancement, d’interviews, etc. Dans cette période, ni moi ni mon éditeur n’avons été soupçonnés ou accusés de quoi que ce soit d’illégal. (...) Mon propos est simplement d’ouvrir un débat exigeant sur la légitimité d’actions de désobéissance, notamment sur des sites clés de l’infrastructure et de la logistique du capitalisme fossile ». Il s'agissait selon lui de réfléchir à la légitimité d'un sabotage au vu de l'inaction gouvernementale dans un contexte de crise climatique, action visant toujours des biens matériels et jamais des personnes, excluant donc de facto toute confrontation voulue avec les forces de l'ordre. Mais quand on veut criminaliser un groupe, il  est important de désigner une tête pensante, aussi Andreas Malm était-il tout désigné pour incarner le cerveau d'un écoterrorisme fantasmé.

Pourtant, loin d'être le gourou des Soulèvements de la terre, Andreas Malm a mis en avant ses divergences d'analyse avec le mouvement, qu'il admire et respecte par ailleurs. Bref, j'étais plus ou moins informé de son existence et de ses positions mais je n'avais encore tout récemment rien lu de lui. Et puis j'ai vu en librairie son dernier essai, Avis de tempête, Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, publié sous le titre The Progress of this Storm, en 2017. La quatrième de couverture évoquait une "polémique cinglante avec les philosophies néomatérialistes et celles du "tournant culturel" - dont Bruno Latour est la figure centrale". Or, il se trouve que Bruno Latour est un penseur que j'ai beaucoup suivi ces dernières années, et je l'ai souvent cité sur ce blog. Loin de me détourner de l'essai de Malm, j'y ai vu au contraire une raison supplémentaire de m'y plonger, car je considère qu'il faut le plus souvent possible penser contre soi.

Et je ne l'ai pas regretté, car le livre est très stimulant, écrit avec une plume acérée. Mais il me semble prématuré d'en parler sur le fond, les questions que je me pose n'ayant pas encore trouvées de réponses véritables. Non, je veux juste pour le moment en faire jaillir ce qui va apparaître comme un détail peut-être insignifiant. Avis de tempête commence par trois citations liminaires, l'une de Karl Marx, une autre de la poétesse, dramaturge et rappeuse anglaise Kae Tempest, mais la première est de Dante. Eh oui Dante encore, je suis désolé, enfin non, c'est hypocrite, je ne le suis pas du tout, je suis ravi en fait. Alors que le monde actuel pousse sans cesse à la nouveauté, à la ronde infernale des événements, à l'accélération tous azimuts, je choisis au contraire de m'appesantir, de travailler la plaie, de revenir sans cesse sur le thème dantesque parce que je sens que quelque chose frémit à cet endroit précis. Et il se trouve aussi que je n'ai rien cherché, c'est Dante lui-même qui s'impose à moi. Je suis intrigué par Andreas Malm et voici qu'il ouvre sur Dante, un extrait de L'Enfer, chant XXV, dans le huitième cercle :

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une,
quand deux figures mêlées y apparurent 
en une face où toutes deux étaient perdues.
[...]
Tout aspect primitif y était aboli :
l'image perverse semblait deux et aucune,
et s'éloignait, ainsi faite, à pas lents.
Ce n'est pas tout. Ces lignes, j'étais certain de les avoir déjà lues. Je replongeai dans l'essai de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l'intelleto d'amore, que je n'étais pas loin d'avoir terminé, et retrouvai la citation d'Andreas Malm aux pages 132 et 133. 

Virgile montre à Dante le centaure Cacus, Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana.

Au huitième cercle de l'enfer, dans la septième bolge*, Dante et Virgile assistent au châtiment des voleurs, châtiment terrible en ce que leur figure humaine est métamorphosée en serpents. "Les voleurs, explique Jacqueline Risset, sont ceux qui n'ont pas respecté le bien, l'"avoir" d'autres hommes : or, dans l'optique médiévale, l'avoir était lié à l'être de façon tout à fait substantielle, les biens rattachés à la personne selon une relation de ressemblance et d'harmonie interne que l'acte du vol venait briser, rendant du même coup la personne (avec tous ses rapports) défigurée, indéchiffrable." Et c'est pourquoi, selon elle, les voleurs sont punis par un châtiment qui ressemble à leur acte : "ils perdent la figure humaine et s'assimilent, de façon hideuse, de façon bouleversante, à la forme la plus entièrement, la plus disharmoniquement étrangère à l'humain : celle du reptile." C'est la formule du contrapasso (du latin contra et patior : souffrir le contraire), principe proche du talion et consistant à infliger une peine  contraire de la faute ou analogue avec celle-ci. Le terme lui-même est présent dans le chant XXVIII de L'Enfer où le troubadour Bertran de Born explique lui-même son propre contrapasso : parce qu'il sema la discorde entre un père et son fils, son corps et sa tête sont désormais séparés : 

Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Bertran de Born est évoqué par Paul Auster dans son roman Invisible : "Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Revenons à nos voleurs : "La métamorphose, écrit Jacqueline Risset, a lieu sous les yeux de Dante : un serpent à six pattes s'élance sur l'homme nu épouvanté, s'agrippe à lui, entourant son ventre, faisant passer sa queue entre ses cuisses :"collés comme cire chaude", homme et serpent, "mêlant leurs couleurs" . un être mixte, affreux, se développe dans cette fusion : "l'image perverse semblait deux et aucun", "et elle s'avançait d'un pas lent".

La question se pose maintenant de savoir pourquoi Andreas Malm convoque cet extrait précis de la Divine Comédie. Le beau site italien dédié au poème sacré, divinalingua,  nous apporte le terme de la  réponse dans sa description de la bolge : "Une multitude de serpents se lancent sur les damnés, entourent les corps et bloquent les mains, tandis qu'ils cherchent inutilement à échapper aux morsures et aux prises. Les serpents se mélangent aux voleurs et se fondent continuellement en eux, donnant vie à des hybrides répugnants, entre humains et reptiles. les voleurs sont ainsi privés de leur nature humaine."

Dante et Virgile regardent les voleurs attaqués par les serpents, gravure en bois (détail) de Jacques Beltrand, d'après un dessin de Sandro Botticelli.

Le mot important ici est hybrides. Que lisons-nous sur la quatrième de couverture d'Avis de tempête ? "Dans un monde qui se dirige vers le chaos climatique, la nature est morte. Elle ne peut plus être séparée de la société. Tout n’est plus qu’un amalgame d’hybrides, où l’homme ne possède aucune puissance d’agir particulière qui le différencie de la matière morte. Mais est-ce vraiment le cas ? " (C'est moi qui souligne) Et celui qui est particulièrement visé par cette question, c'est Bruno Latour. "Où qu'il porte son regard, écrit Malm un peu plus loin, Latour voit des hybrides. Il est impossible de distinguer où s'arrête la société d'où commence la nature, et inversement." Malm nomme ce courant de pensée l'hybridisme, dont il souligne la thèse fondamentale : "puisque les phénomènes naturels et sociaux forment aujourd'hui un tout composite, on ne peut différencier autrement que par la violence. Etre mélangé signifie être uni."

C'est contre cette pensée que s'inscrit Andreas Malm : "dans un monde qui se réchauffe, la nature revient en force, et il est plus important que jamais de distinguer le naturel du social. C’est en attribuant aux humains une capacité d’action spécifique que la résistance devient concevable." On comprend bien comment la vision horrifique du huitième cercle avec cette métamorphose reptilo-humaine ne pouvait que lui taper dans l'oeil.


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* Une bolge est l'une des dix fosses concentriques encerclées de murs et surplombées de ponts rocheux semblables aux fortifications externes d'un château et qui constituent le malebolge, le huitième cercle de l'Enfer décrit aux chants XVIII à XXX (Wikipedia).

vendredi 14 octobre 2022

Blanc 88

Dans son dernier billet, du 10 octobre, l'ami Rémi Schulz raconte que deux jours plus tôt, se rendant en matinée à Manosque, il a mis la radio, France-Culture, avec l'émission Concordance des temps, qu'il dit n'écouter "que lorsque le hasard s'y prête (en voiture)". Jean-Noël Jeanneney y recevait Michel Pastoureau, pour son livre, Blanc, histoire d'une couleur. Il se trouve que j'étais moi aussi à ce moment-là en voiture, de retour du Marais poitevin, où j'avais passé quelques jours chez un couple d'amis, et j'écoutais également  Michel Pastoureau (passionnant), qui était en direct des Rendez-vous de l'histoire à Blois, une manifestation où je vais en principe tous les ans, mais là l'amitié avait pris le pas, et je ne l'avais pas regretté.


Pour Rémi, il s'agissait d'une coïncidence : "C'est le dernier volet d'une hexalogie consacrée aux couleurs, et Pastoureau avait publié Noir en octobre 2008. BLANC NOIR = 32+56 = 88 fait partie des couples d'opposés de somme des valeurs 88, dont la recherche m'a conduit aux 88 chapitres de Loevenbruck."

Or, avant même de lire son article, j'avais noté ce même 8 octobre la récurrence du blanc sur les derniers jours. Ayant eu le plaisir et l'honneur d'être invité à trois reprises, j'avais chaque fois apporté à la maîtresse de maison (chaque fois différente) un bouquet de fleurs blanches (pas toujours les mêmes). Cela n'avait d'ailleurs rien eu d'une décision a priori. J'avais hésité chaque fois, et chaque fois j'avais opté pour le blanc, parce que c'était ce que je trouvais le plus beau sur le moment. Je songeai aussi que ce retour à Châteauroux m'avait fait passer par Le Blanc, et je m'étais arrêté à Argenton, pour donner la main sur un déménagement (l'argent, bien sûr, renvoie au blanc), 3 rue Gambetta (il semble que le 3 soit important dans cette affaire).*

J'avais aussi noté sur le trajet une invraisemblable quantité de plaques pour moi significatives, à savoir 3 777, 3 666, et un 8888 (qui entre donc directement en résonance avec les 88 de Rémi). Mais surtout, alors que je repartais d'Argenton, besogne accomplie, je photographiai un binôme 450-750. Je me suis aperçu ces derniers temps que ce sont les écarts numériques entre deux plaques qui deviennent de plus en plus prégnants. Ici, l'écart était de 300. Je n'en aurais toutefois pas parlé si, revenu à Châteauroux, je n'avais repéré dans la rue des Etats-Unis un autre binôme 127-427, lui aussi porteur d'un écart de 300** (et enfin, je notai dans ma propre rue un 827 et un 888, ceci encore une fois, je le répète, avant d'avoir eu connaissance du billet de Rémi).



Encore un détail : au moment où je photographiai les deux voitures à Argenton, un coup de klaxon me fit me retourner : c'était l'ami musicien Michel Thouseau qui m'avait reconnu, et nous discutâmes un bon moment sur le parking (je ne manquai pas de me dire en moi-même que son nom n'était pas sans quelque rapport euphonique avec Michel Pastoureau).

Rémi évoque ensuite sans transition la mort de Bruno Latour le 9 octobre : " C'était un ami de Tobie Nathan, lequel l'a introduit dans un de ses romans, Dieu-Dope, sous la forme Bruno Lareine, en référence évidente au jeu d'échecs. C'est La diagonale des reines qui m'a conduit au présent billet, et le mot "reine" a joué un rôle crucial dans mes découvertes sur Alphabets."
Bruno Latour, que j'ai évoqué également ce même 10 octobre, dans le dernier épisode de Cristal noir. Avec une prolongation, par l'ami Incrédule Doc.

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* Le 11 octobre, je reçus le livre de l'auteur que nous allons recevoir bientôt à la centrale de Saint-Maur, Matthieu Tordeur, récit de sa traversée solitaire dans l'Antarctique. Son titre : Le continent blanc.


Par ailleurs, je vis que le dernier opus de Sylvain Tesson donnait aussi dans le blanc, et on ne peut faire plus simple : le livre s'appelle Blanc.


Au moment exact où je publie cet article, le billet de blog en tête sur le bandeau latéral Autre sentes est Indian Horse de Richard Wagamese: le chef des Zhaunagush au pays des peuples premiers, de Christiane Chaulet Achour, de Diacritik. Or, le livre chroniqué se nomme Jeu blanc (Indian Horse en anglais). Extrait : "Les huit chapitres suivants (de 2 à 10) sont le récit de la vie indienne de Saul dans le contexte d’une domination par les Blancs. Il s’attarde sur son nom et le nom de sa famille en évoquant l’histoire de la venue du cheval chez les Indiens de son clan. Comme à chaque fois que la vie indienne sera évoquée, on a des pages magnifiques sur la vie d’avant. Ce sont les Zhaunagush (les Blancs) qui les ont nommés « Indian Horse » et c’est devenu le nom de leur famille. Saul date de ses 8 ans la disparition de son « indianité » lorsque la famille a dû fuir les Blancs."



** Sur le sens à donner à cet écart de 300, je n'ai pour l'instant aucune piste.

mardi 11 octobre 2022

Bruno Latour : Un philosophe en Indre

Mon ami le Doc, suite à ma notule de l'autre jour, m'a fait parvenir le texte suivant qui précise dans quelles circonstances Bruno Latour fut amené à venir dans l'Indre, et plus précisément dans la belle région de La Châtre, pour y développer un de ces groupes d'enquête qu'il estimait nécessaires dans les temps difficiles que nous traversons. PB

"En 2017, un peu de hasard a amené le fait de rencontrer d’abord Chantal Latour, épouse de Bruno. Contactée par des habitants de Montgivrray qui avaient assisté à une création à la maison Casarès (Alloue en Charente) elle accompagne au nom de S-Composition un projet de création artistique rappelant l’activité de l’usine Teppaz. Par une concordance imprévisible mais heureuse, le musicien compositeur à S-Composition, Jean-Pierre Seyvos, se trouve être petit fils du fondateur, Marcel Teppaz. L’usine ayant fermé ses portes en 1971, les propriétaires récents acceptent de mettre à disposition le lieu. Chantal Latour se construit un important carnet local d’adresses. Et on se teste. Et on construit une composition complexe, étonnante, humoristique, riche et pauvre. La création s’appellera « A chacun son Teppaz ». Elle combinera sur le temps de la journée du 1er juin 2019 une quarantaine de petits spectacles, improvisations musicales, concerts, manifestations artistiques de tous ordres. 

Cela a été l’occasion de mieux comprendre ce type de démarche artistique dont Bruno Latour intègre l’intérêt à ses propres modes de recherches. On discute avec ce philosophe « émérite » qui a continuellement fait bouger les frontières de ce qui l’intéresse. Il se définit lui-même plutôt comme un « descriptif » et au moment où semblent se conjuguer des faits sociaux (gilets jaunes) des faits écologiques (dérèglement climatique) des faits de santé publique (Covid) il veut observer, et construit un mode d’enquête. Selon Bruno Latour, « il s’agirait plutôt d’une crise des conditions de subsistance des habitants. Ce qui était considéré encore comme une nature extérieure à nous est devenue ce qui compose notre sol même et assure la durabilité de nos conditions de vie. Il devient donc urgent d’avoir une description précise de notre territoire réel. » 

Par ailleurs, s’il s’intéresse à l’Adar-civam et à ses fonctionnements, il veut d’abord enquêter. Cela séduit des individus et on en est entrainé par une certaine curiosité. Un groupe d’enquêtes est constitué à La Châtre. Cela s’opérera principalement sur 2020 et 2021. En dehors de moments communs avec le groupe de Saint Junien en Haute Vienne , on « travaillera » à la MJCS de La Châtre et à la ferme de La Lande à Crozon-sur-Vauvre. 

Atelier "Où atterrir ?" à La Lande, Crozon-sur-Vauvre (photo : Nicolas Laureau)

« Où atterrir ? » comme mode d’enquête s’attache à créer les moments de présentation d’un mode d’existence : le sien avec son ou ses « cailloux dans la chaussure ». Ce qui fait caillou dans la chaussure est unique et peut être fort loin de posséder une solution « politique » ou « sociale »unique. La création, l’écoute, les improvisations de plaidoyers, « les cartographies de controverses » sont plutôt une manière vivante d’arriver à compléter ou déformer son « caillou ». Consortium de ressources, « Où atterrir ? » a bénéficié de la coopération de jeunes doctorants, paysagistes, architectes, collectif toujours mouvant. Et à l’Adar-civam a été induite dans cette ligne d’intérêt un projet commun avec S-Composition et MJCS concernant la « transition » sur le territoire. 

"Guide-boussole" pour l'enquête (Conception de Soheil HAJMIRBABA, architecte – urbaniste)

Et maintenant ?  Comme l’a dit Nicolas Truong, (Le Monde, 11/10/20220), « Bruno Latour a donc atterri. Mais il demeure, tout comme son œuvre, irréductible ». A chacun de trouver sa capacité irréductible. Loin d’être totalitaire cette capacité irréductible est de l’ordre de la poésie, de la politique, de la création, de la vie, cette vie limitée à la quasi simple enveloppe de Gaïa." 

lundi 10 octobre 2022

Cristal noir #9 : Les Hauteurs tourmentées

Après avoir arpenté de long en large  les galeries et les escaliers de l'Hélice terrestre, nous avons pique-niqué au centre du village, avec l'assentiment des membres présents de l'Artrodytespace, l'association qui gère le lieu depuis la disparition de Jacques Warminski. Le géant est mort le 4 novembre 1996 d'une crise cardiaque ou d'une rupture d'anévrisme (les sources divergent), dans les bras de sa compagne. C'était peu après la mort de son père, à la suite d'une opération du coeur. Comme si, à ce père qui lui avait donné le goût de l'art, il ne devait pas survivre. Enfant qu'il était redevenu en s'éteignant entre les bras de sa douce, Bernadette, que Jacques B. et le Doc ont bien connue, infatigable ordonnatrice des festivités régulièrement données à l'Hélice, figure tutélaire de l'association créée en 1992, et que nos deux compagnons de route croyaient bien retrouver mais dont ils eurent la mauvais surprise d'apprendre qu'elle était rongée par la maladie d'Alzheimer, et que, résidente d'un Ephad, elle ne venait plus que de loin en loin à l'Orbière.


Avant de repartir, Jacques B. a voulu faire un tour dans la campagne proche, appareil photo en main, et nous le suivîmes, Nunki Bartt, Chamina et moi. Chaque chemin qu'il nous désignait, il en connaissait l'issue, il savait aussi quelle maison se dissimulait derrière cette ligne d'arbres qui n'était pas si épaisse à sa dernière visite. C'était l'adolescent qui parlait dans un corps qui approchait les quatre-vingts ans, au beau visage encore, au doux regard. A chaque tournant, une cave troglodytique, une entrée barrée, la tourelle d'un manoir. Ici, la maison des Warminski, l'été, très rénovée, ce n'était pas du tout comme ça, ici le père peignait le cap Fréhel. Là, la lisière de la "grande" forêt de Grézillé qui fut ravagée par un immense incendie le 3 septembre 1959, après une sécheresse exceptionnelle. Mille hectares partirent en fumée, et cinq pompiers de Beaufort, pris au piège autour de leur GMC porteur d'eau qui s'était couché dans un fossé, y laissèrent la vie.

Ces détails, je les ai trouvés par la suite sur le net, Jacques B. n'était pas si précis. Il reste qu'à l'écouter, j'avais l'impression que nous étions à l'orée d'une immense forêt de conte de fées, c'était Tronçais ou Rambouillet, pas moins. Or, sur la carte Michelin, les dimensions étaient bien moindres et le nom n'était même pas indiqué. C'était comme si, encore une fois, il revoyait tout avec les sensations d'un enfant, avec ce schéma corporel qui teinte nos souvenirs si fortement que nous sommes tout surpris de redécouvrir la cour d'école de notre enfance bien plus petite que dans notre mémoire.

Entrée de l'Orbière

La dernière exploration fut celle de la maison qui se tenait derrière l'Hélice et qui était invisible même de la petite route où nous cheminions. L'allée qui y menait était envahie par la friche et les acacias épineux. La grille entrouverte donnait sur une cour dépotoir : la maison encore en bon état était entourée d'un amoncellement de bidons verts, sans doute bidons de pétrole pour le chauffage. Rien ne laissait croire qu'au-delà de ces murailles de végétation désordonnée se trouvait un logis seigneurial troglodytique que Warminski eût souhaité acquérir (mais il ne parvint jamais à emporter l'affaire). Chamina se fraie un chemin  dans la brousse, monte un escalier de pierre au pignon de la maison, accède à un grenier dont la porte n'est pas fermée à clé. La petite curieuse nous hèle : il y a là un trésor de livres. Que le malheureux propriétaire des lieux nous pardonne ce larcin : elle tint absolument à emporter Les hauteurs tourmentées, d'Emily Brontë. Une traduction belge. Comment résister ?


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NB : Le grand philosophe Bruno Latour vient de mourir, dans la nuit du 8 au 9 octobre. Il est quelque peu présent dans ces pages, sans que cela rende justice à la profondeur et l'étendue de sa pensée. Je pense au Doc, l'"incrédule" Doc, qui eut l'honneur et l'avantage de converser avec lui lors de ses venues à La Châtre, dont l'article nécrologique du Monde fait mention : "Sa méthode ? L’enquête, dont il n’a cessé d’affirmer et d’éprouver la puissance. En homme pragmatique et en philosophe empiriste, il a mené, après la crise des « gilets jaunes », avec le consortium Où atterrir ?, une série d’ateliers d’autodescription à La Châtre (Indre), à Saint-Junien (Haute-Vienne), à Ris-Orangis (Essonne) ou à Sevran (Seine-Saint-Denis). « De qui dépendez-vous pour exister ? »s’avère la question centrale, afin de « passer de la plainte inarticulée à la doléance », l’interrogation nécessaire afin de nouer de nouvelles alliances."


jeudi 18 février 2021

Albertine a disparu

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, le philosophe Bruno Latour est interrogé en ces termes par Alexandre Lacroix : "La pensée humaine est capable de parcourir de grandes distances, de passer du local à l’universel, de généraliser. Or vous semblez refuser ces sauts, vous vous efforcez de progresser « de proche en proche ». Ce à quoi il répond : "J’ai toujours eu la volonté de ralentir, de payer le prix des déplacements. L’expression « de proche en proche » apparaît beaucoup dans mon dernier essai Où suis-je ?, et elle était déjà là dans mon premier livre La Vie de laboratoire [1979]. Mon travail consiste en effet en une espèce d’atterrissage de la pensée aussi bien que des actions. Toutes les affirmations demandent à être resituées dans leur contexte, dont dépend leur validité."

Toutes proportions gardées, il m'a semblé que cette expression "de proche en proche" - reprise aussi comme titre d'une émission de Sylvain Bourmeau sur France-Culture -, s'appliquait assez bien à ce qui s'écrit ici, pour qualifier ce tâtonnement incessant, cet itinéraire digressif qui s'invente au fil des jours. J'en veux donner un autre exemple.

Mubi, en me proposant le film de Louis Séguin, Saint Jacques Gay Lussac, avait fait résonner une harmonique au film de Coline Serreau, Saint Jacques La Mecque, avant que Pierre Michon transforme l'essai avec sa rue Royer-Collard, "tronçon sinistre" qu'il quitta à la cloche de bois. Or, le matin même où je publiai cette note, la même plateforme Mubi (qui affiche chaque jour un nouveau film) présentait cette fois Albertine a disparu, un court métrage de Véronique Aubouy


Texte de présentation : "Transposer le 6e volume de la saga de Marcel Proust dans une caserne de pompiers : voilà ce que propose Véronique Aubouy avec cette adaptation audacieuse. Un vrai pompier (et lecteur assidu de Proust !) sert de narrateur dans ce court spirituel qui greffe des éléments documentaires à l’intrigue."

Il se trouve tout simplement que j'avais entamé deux jours plus tôt la lecture d'Albertine disparue, œuvre que je n'avais encore jamais abordée (Proust étant pour moi un continent encore presque inexploré). Et si j'avais franchi ce pas, c'était grâce à Hélène Cixous, dont j'ai acheté le 20 janvier l'énorme Lettres de fuite, qui regroupe trois ans de séminaire donné de la rentrée 2001 (juste après le 11 septembre) à juin 2004 (date du dernier dialogue public avec Jacques Derrida). C'est le passage suivant qui m'a convaincu de lire Albertine disparue avant de poursuivre plus avant l'analyse déployée par l'écrivaine :

"Tout ce que j'avais oublié, qui a le statut de l'oublié, sort de l'oubli, et c'est du cadavre qui se met à parler ; c'est une expérience tout à fait exceptionnelle, d'une grande violence intérieure, et qui m'oblige, alors même que je n'arrive pas à le faire, à entrevoir ces immenses travaux d'Hercule-le-Temps, cette espèce de travail incessant que nous faisons dans le temps, alors même que nous avons tout simplifié en parlant en termes de conjugaison, et ensuite en pensant qu'il y a le passé, le présent, le futur, qui en sont que des conventions. Ces expériences arrivent exceptionnellement, Proust en étant le plus grand témoin ; ce qu'on croyait oublié revient, convoqué de manière tout à fait accidentelle, cela étant presque toujours en rapport avec la traversée de la mort ; nous ferons des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu'est Albertine disparue." (p. 25)
Ce que dit Hélène Cixous de Proust, comme le plus grand témoin de ces expériences de sortie de l'oubli, pourrait être aussi bien dit de Sebald, avec une intensité peut-être plus grande encore, car la violence intérieure y est  encore plus forte, la Seconde Guerre mondiale, l'extermination génocidaire, sont passées par là, et c'est plus que jamais du cadavre qui se met à parler.

Je suis retourné à tout hasard sur le site Norwich, où Sébastien Chevalier a longtemps posté d'intéressants articles sur l'écrivain, en particulier sur les lieux qu'il évoque. Il ne le tient plus guère, ainsi n'a-t-il rien publié en 2020, mais le 2 février 2021, il a tout de même posté un billet sur ses lectures de 2020. 

"Avec un retard considérable (mais le temps passe-t-il en ce moment?), je note ici la liste des textes qui ont compté pour moi en 2020. Des découvertes, mais aussi pas mal de relectures (et il y en aura d’autres) de livres dont je ne m’éloigne jamais trop comme des oasis dans les toujours possibles traversées du désert.

Janvier : Clyde Fans, de Seth, Le détail de D. Arasse (lecture exhaustive cette fois), Un paradigme, de J.-F. Billeter.

[...]

Septembre: Affranchissements de Muriel Pic, et je termine Sac d’os de Stephen King.

Octobre: Albertine disparue, de Proust, A History of solitude de D. Vincent, et Trois anneaux de D. Mendelsohn"

Affranchissements de Muriel Pic et Trois anneaux de D. Mendelsohn sont deux livres que j'ai chroniqués ici récemment. Les deux sont peu ou prou en rapport avec Sebald. C'est bien sûr la mention d'Albertine disparue, qui me transporte comme une coïncidence pétrifiante.

Dernier détail. De proche en proche, continuons d'avancer. D'un film de Mubi à l'autre, se tissent aussi des liens renversants. Au terme du périple nocturne de Jimmy, le jeune homme triste de Louis Séguin, une allusion proustienne vient s'inscrire dans le fond du plan.

 

mercredi 30 mai 2018

Devenir du feu pour te plaire davantage

Le 8 octobre 2014, la Cinémathèque française inaugurait une grande exposition consacrée à François Truffaut, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984. Le 18 avril dernier, ayant rapporté de la médiathèque le catalogue édité à cette occasion, je suis particulièrement retenu par un texte du critique  Bernard Benoliel intitulé La peau et les os, et qui commence par cette affirmation : "Volontairement et visiblement, François Truffaut a placé son oeuvre sous le signe de l'embrasement (...)" Suit une liste d'exemples que je ne reproduirais pas ici, liste qu'on pourrait allonger, dit-il, ou "tout résumer par la déclaration d'Anne à Claude" (dans Les Deux Anglaises et le Continent) :" Je voudrais devenir du feu pour te plaire davantage." "L'embrasement, précise Benoliel, comme figuration évidente, irrésistible, spectaculaire de l'amour, vu comme un feu de prairie ou le feu aux poudres." J'avoue n'avoir jamais vu Les deux Anglaises, ni au cinéma ni à la télé, et je veux alors combler cette lacune à l'occasion de la rédaction de cet article, mais hier je ne le trouve pas dans les rayonnages de la médiathèque (et après vérification, par malchance, il semblerait bien que ce soit l'un des rares Truffaut qui ne soient pas au catalogue).
Mais rien n'est tout à fait perdu, car la réplique que je cherche se trouve par bonheur dans une bande-annonce du film (à 1 : 24).


Selon Benoliel, il existe un autre embrasement, plus intime et en quelque sorte invisible, parce qu'il "figure moins le désir qu'une perception à jamais traumatisée de soi." Un indice en serait donné par un plan bref sur la table de nuit de Bertrand Morane (L'homme qui aimait les femmes) où l'on peut deviner le titre d'un roman de Stig Dagerman, L'enfant brûlé.
A la question : qu'est-ce qu'un enfant brûlé ? Benoliel propose l'exemple de Plato dans La Fureur de vivre, un orphelin qui dort avec un revolver sous son oreiller. "Pour Truffaut aussi, si épris des films de Nicholas Ray, c'est un enfant un peu ou beaucoup abandonné, ignoré, qui n'y paraît pas, mais presque cramé au fond de n'avoir pas été chauffé par un premier regard qui manquera toujours à l'appel : Antoine Doinel, en mal de "foyer" dans Les Quatre Cents Coups, Adèle Hugo, "née de père complètement inconnu" (L'Histoire d'Adèle H.) C'est un enfant qui grandit avec ses blessures, solitaire et séduisant, voleur et vengeur, suicidaire et révolté, qui a "la peau dure" et cicatrice à force : "Toutes ces marques sur son corps sont comme des récits de bataille" (le professeur Pinel à propos de Victor, l'"enfant sauvage" de l'Aveyron."

Ce 16 avril, je suis dans la saison 5 de Lost. Et il se trouve que l'épisode de ce jour, épisode 10, Le prisonnier, tourne beaucoup autour de la figure d'un autre enfant brûlé, Benjamin Linus. Emily, sa mère, a accouché de Ben à seulement sept mois de grossesse dans une forêt près de Portland en Oregon*, alors qu'elle faisait une randonnée avec Roger, son mari. Elle meurt ensuite dans ses bras. Roger ne cessera plus de tenir Ben comme responsable de la mort de sa mère. De ce malheur, et de la faute imputée injustement à l'enfant, découleront de terribles événements. Dans cet épisode 10, Ben fera intervenir le feu de manière très concrète en précipitant un van incendié sur une des maisons du village de l'Initiative Dharma.


Enfin, comment ne pas mentionner cette animation autour du feu auquel j'assistais ce même 16 avril à Saint-Marcel, au musée d'Argentomagus  ? Olivier Bruère, du service éducatif, nous montra comment les hommes de la préhistoire avaient inventé le briquet à percussion en frappant un morceau de marcassite avec un éclat de silex au-dessus d'un petit tas d'amadou (chair d'un champignon, l'amadouvier,  Fomes fomentarius, poussant sur les arbres - on a d'ailleurs découvert un morceau d'amadou dans le matériel d'Ötzi, cet homme de l'âge du cuivre, retrouvé en 1991 parfaitement conservé dans un glacier à la frontière austro-italienne). Après quelques essais infructueux, Olivier avait réussi à  enflammer sa coupelle. Un instant - le jaillissement du feu - qui a toujours la saveur du miracle.

Par trois fois, le feu m'avait été désigné.
Ce n'était pourtant qu'un début.
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* En recherchant l'histoire de Ben Linus, et en particulier ce détail capital de la naissance prématurée dans une forêt de l'Oregon, je ne pus que m'étonner d'une coïncidence avec le seul livre que j'avais acheté la veille à la librairie La Poterne, à Bourges : Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, d'Anna Lowenhaupt Tsing, (trad. Philippe Pignarre), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Dans ce livre, qualifié de très important par Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, Anna Tsing développe toute une réflexion sur le monde d'aujourd'hui à partir de la cueillette d'un mystérieux champignon, le matsutake, qui pousse dans les forêts détruites de l'Oregon, où il est cueilli par des travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines ou immigrés sans papiers, pour être revendu comme produit de luxe dans les épiceries fines japonaises.


Ce livre, je le dois en fait à Nunki Bartt qui eut l'idée de cette petite escapade berruyère (lui-même acheta les Mythologies de Roland Barthes, histoire peut-être de rendre hommage à son homonyme). Et c'est le même Bartt qui m'appela vers midi  pour me signaler qu'Anna Tsing passait au même moment à la Grande Table sur France Culture. Une belle synchronicité pour le coup !



lundi 6 novembre 2017

# 265/313 - Sa prière avait été exaucée

Avec Pacôme Thiellement, j'avais donc renoué avec le fil dickien. Il se trouve qu'il y avait, dans un recoin de ma bibliothèque, un roman de Dick jamais lu, dont je ne sais même pas si c'est moi qui l'ai acheté, on bien si je l'ai emprunté, et à qui. En tout cas, cela fait des lustres. Bien sûr, il ne fait pas partie des œuvres majeures de Dick, mais je me suis dit qu'il était peut-être temps de mettre fin à cette incuriosité. Donc j'ai empoigné Au bout du labyrinthe, qui a été publié aux éditions J'ai lu en 1972, deux ans après la parution aux États-Unis (je suis sûr, soit dit en passant, que c'est en partie à cause de cet éditeur que je suis resté loin du livre : je déteste cette stupide appellation J'ai lu et son logo en broche de rombière).

Un Dick mineur est toujours un Dick supérieur à la grande majorité des romans de SF qui existent sur le marché. Cette étiquette de science-fiction convient d'ailleurs fort peu à Dick, qui s'intéresse plus à la théologie qu'à la science, ou du moins ne s'intéresse à la science que dans la mesure où elle ouvre des perspectives nouvelles, souvent effrayantes, à l'homme et à la société dont il fait partie souvent à son corps défendant. Là, il est question de transfert sur une planète, Delmak-O, où le héros principal de l'histoire, Seth Morley, se retrouve en compagnie d'une poignée de scientifiques aussi ignorants que lui de la mission pour laquelle ils ont été recrutés. La dite planète étant en outre affectée d'une sorte d'impermanence de ses paysages, la paranoïa, registre dans lequel Dick excelle, ne tarde guère à s'emparer du groupe.

J'ai lu avec un vif intérêt, sous le coup, je dois l'avouer, d'une attente légèrement fébrile. On a beau accumuler les coïncidences, enregistrer chaque semaine de nouvelles synchronicités, on espère toujours the Big One. La correspondance si improbable qu'elle emporterait même l'adhésion des plus rationalistes de nos amis.
Ce qui est très certainement une illusion.
Alors oui, j'ai lu A maze of death (son titre anglais, plus explicite), mais rien ne s'est imposé ou plutôt si, une seule chose, qui peut sembler accessoire, et qui l'est peut-être, mais qu'il faut tout de même consigner, même si je sais bien qu'elle ne convaincra personne qui n'a pas envie d'être convaincu.  Il n'y avait pas à aller loin, tout était dans la première page :
”Son boulot, comme toujours, le barbait. Aussi, la semaine d'avant, il était allé au transmetteur du vaisseau et avait branché des circuits sur les électrodes reliées en permanence à sa glande pinéale. Les circuits avaient communiqué sa prière au transmetteur, et de là elle avait été véhiculée jusqu'au plus proche relais ; elle s’était ensuite répercutée pendant des jours à travers la galaxie, pour aboutir, il l’espérait, à l’un des mondes divins. Cette prière avait été simple et formulée en ces termes : ”Cette saleté de boulot de contrôle de stocks me barbe. C'est trop routinier … et puis ce vaisseau est trop grand et il y a trop de monde dessus. Je ne suis qu’une unité de réserve sans utilité. Pourriez-vous m'aider à trouver quelque chose de plus créatif et de plus stimulant ?” Il avait adressé la prière, comme de juste, à l’Intercesseur. Si elle n’était pas exaucée, il la re-adresserait cette fois au Psycho-façonneur. Mais sa prière avait été exaucée”       (Philip K. Dick : Au bout du labyrinthe, Collection Ailleurs et Demain, R. Laffont)
Vous devez savoir que je ne trouve pas grand plaisir à recopier une citation un peu longue, et souvent je lance une recherche Google avec une partie du texte, histoire de vérifier si ce texte n'existe pas déjà quelque part, de façon à ce qu'un simple copier-coller me dispense du fastidieux recopiage. Et là, bingo, j'ai trouvé. Et pas n'importe où, sur le site coursdaction.fr, de Jacques Theureau, un ingénieur, chercheur au CNRS, qui réalise et dirige depuis plus de trente ans des recherches en analyse du travail et conception ergonomique.

Ce qui est étrange, c'est que la citation de Dick est au début d'un texte de Theureau  intitulé  L’intervention ergonomique : question de méthodes, texte proposé à la discussion au Laboratoire de Physiologie du travail et d’Ergonomie du CNAM, en février 1974. Or, c'est juste avant l'histoire du poisson d'or de mars 1974 qui bouleversa la vie de Philip K. Dick.

Dans le préambule de 2012, Jacques Theureau revient sur la genèse de son texte en évoquant la citation de Dick :
"Ce curieux texte écrit en Janvier-Février 1974 — c’est-à-dire fort de mon expérience passée de travail d’ouvrier en usine d’automobiles et comme justification de mon travail d’ouvrier qui commençait en usine chimique — pour le Laboratoire de Physiologie du Travail et d’Ergonomie du CNAM, les chercheurs et enseignants de ce Laboratoire, comme un seul homme, son directeur, avaient refusé ne serait-ce que de le critiquer. Son titre est inspiré de la longue introduction que J.-P. Sartre a donné à la Critique de la Raison Dialectique (Sartre, 1960). Son contenu présente ce que la littérature marxiste peut apporter de plus précis en matière d’intervention sur les conditions de travail. Ce texte commençait par une citation de Philip K. Dick, un auteur nord-américain de science-fiction, que je concluais ainsi : « Eh bien, ce texte n’est finalement qu’un appel à supprimer tous les intermédiaires entre la prière simple et l’intervention ergonomique (…). Deux moyens y sont présentés pour ceux qui voudraient répondre à cet appel : aller voir les travailleurs en lutte ; acquérir une nouvelle conception de la connaissance, [ou encore] remplacer le taylorisme en profondeur, dans sa théorie et sa pratique ». Bel optimisme ! (...)" [C'est moi qui souligne]
Je ne sais trop que penser de cette correspondance inattendue avec l'un des chercheurs les plus en pointe dans l'anthropologie du travail,  créateur de ce concept de cours d'action que j'avais rencontré dans la lecture d'un ouvrage de Bruno Latour (Cogitamus, La Découverte, 2010) sans que ce dernier l'explicite vraiment.

Bon. En tout cas, le même 11 octobre où je commençais la lecture du livre de Philip K. Dick, je tombai sur ce dessin de François Matton (site en lien sur Alluvions) :

Si je voulais une coïncidence, ma prière était exaucée.

vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.


Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.


Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
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PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza