Affichage des articles dont le libellé est Jean Luchaire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Luchaire. Afficher tous les articles

jeudi 26 mars 2026

Fernandel n'ira pas à Hollywood

Continuons l'inventaire des entrées du Journal de Maurice Garçon relatives à Jean Luchaire

Le 26 octobre 1941, il note que Jean Luchaire a été nommé président de la sacro-sainte corporation de la presse en pays occupé : "C'est un drôle que je connais depuis son enfance, et qui appartient à une famille d'aventuriers peu ordinaires." (p. 481)

On a vu dans l'article précédent qu'il n'était pas tendre avec le père de Jean, Julien Luchaire. Il en remet une couche ce jour-là : "Lorsque vint la belle époque de Genève, il se fit bombarder directement au service de la coopération intellectuelle près la Société des Nations. On y gagnait beaucoup d'argent à ne rien faire qui vaille. [...] Il y a quelques année, après avoir tripoté un peu partout, il se révéla tardivement auteur dramatique et fit jouer avec un certain succès une pièce au théâtre de l’Étoile.*"

Maurice Garçon tire ensuite le portrait du fils, où apparaît la figure de Corinne Luchaire

Jean Luchaire peut approcher aujourd'hui de la quarantaine. C'est un audacieux sans scrupule. Il y a vingt ans, il engrossa la fille de Lita Besnard, c'est-à-dire la petite fille d'Albert Besnard, le peintre illustre qui dirigea l’École de Rome et celle des Beaux-Arts. La gamine devait avoir seize ans. Il l'épousa et lui fit d'autres enfants. Il se jeta dans le journalisme mais, toujours en marge des combinaisons un peu louches, mena une vie dispendieuse et émit des chèques sans provision dans un moment de dèche. Il fut renfloué par sa fille Corinne. En matière d'amusement, on l'avait fait figurer dans la pièce du grand-père à l’Étoile. Un entrepreneur de spectacles la remarqua et  la transporta dans un studio de cinéma où l'on en fit une étoile. Elle a gagné des centaines de mille francs qu'elle n'a pu toucher elle-même, étant mineure, et que le père a dépensés allègrement. Lorsqu'il y a quelques mois, à propos d'un procès, j'ai du visiter l'immeuble où se tient l'immonde bordel de rue de Fourcy, le patron -un monsieur très bien - a voulu me faire voir la qualité de ses relations et m'a dit que parmi les visiteurs de marque qui venaient en curieux, il comptait Jean Luchaire, sa femme et sa fille."

Le 8 décembre 1942, il apprend par les journaux que les Américains auraient fusillé Marcel Sauvage, un écrivain et journaliste, membre du prix Renaudot, qu'il a connu lorsqu'il travaillait à L'Intransigeant, où il faisait, précise-t-il, "des reportages inoffensifs". Et puis, à minuit, Radio-Maroc annonce que Marcel Sauvage n'a pas été inquiété et qu'il est en bonne santé. "J'aime mieux ça pour lui, écrit Garçon. Mais la fausse nouvelle m'a permis de mettre la chose au point et de me cuirasser pour le jour où on me dira que Jean Luchaire et Abel Bonnard ont été exécutés. Pour ceux-là, il n'y aura pas erreur."

Il avait vu juste. Jean Luchaire fut fusillé et Abel Bonnard, écrivain célèbre alors et bien oublié aujourd'hui, académicien, condamné à mort par contumace pour « enrôlement pour l'Allemagne, intelligence avec l'ennemi, participation à une entreprise de démoralisation de l'armée et de la nation » et « atteinte à l'unité de la nation ». En tant que ministre de l’Éducation nationale, nommé par Laval en avril 1942, il appliqua à la lettre les lois antisémites de Vichy en procédant à la révocation de tous les juifs en poste dans l'Éducation nationale, et notamment de l'inspecteur général de l'instruction publique Jules Isaac, auteur des célèbres manuels scolaires d'histoire Malet et Isaac, en déclarant le  : « Il n'était pas admissible que l'histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac. »

Luchaire réapparait peu après dans le Journal à la date du 23 janvier 1943. Celui qu'il désigne comme "un aventurier qu'il avait perdu de vue et qui chasse de race" vient le voir chez lui. Il note qu'ils ont dû faire une course ensemble, et qu'il fut emmené dans une voiture conduite par un chauffeur à côté duquel était assis un garde du corps, les deux hommes ayant à portée deux mitraillettes : "Il est évident que le patron ne se fait beaucoup d'illusions sur ce qui peut l'attendre."

: "Sa voie était toute tracée avec la déroute de son pays. Il se jetait dans les bras du copain Abetz devenu ambassadeur des vainqueurs. On l'a bombardé directeur des Nouveaux Temps, président de la presse parisienne. Le pactole roule pour lui. Il est l'un des hommes les plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris. Quand je dis "homme", j'exagère. Il a à peine dépassé la quarantaine et il paraît trente-deux ans à peine. Comment peut-on prendre au sérieux cette espèce de grand gamin qui est venu me voir ce matin ? "

Il achève sa note en disant : "Si les Allemands sont vaincus, il se sait pendu." 


 

Le 19 décembre 1944, Maurice Garçon dîne chez Jean-Jacques Bernard, un homme "fin, distingué, subtil, mesuré, intelligent." Le coup de griffe ne manque pas de suivre : "Il réunit toutes les qualités qui manquent à l'ensemble de sa famille." Sa femme, dont il reconnaît tout de même qu'elle a "un certain esprit", dit à l'avocat : "Nous en avons assez d'être sollicités... Pendant l'occupation, nous étions intouchables et, depuis la libération, nous servons de mascotte." "Tous ceux qui sont compromis, note encore Garçon, sollicitent du mange des certificats de philosémitisme." Et puis Bernard lui rapporte un mot qu'il juge atroce :

Dernièrement, Julien Luchaire, écrivant à un ami à propos de la mort de son fils une lettre qu'il savit devoir être rendue publique, s'est exprimé à peu près ainsi :
- Il est atroce de perdre son enfant, mais il est encore plus atroce d'être le père de Jean Luchaire. 
Parole impie. Quelles que soient la douleur et la honte que lui cause son fils, il n'a pas le droit de l'exprimer ainsi. Je préfère cette femme qui est venue me voir récemment, que je savais avoir désapprouvé son mari pendant toute l'occupation et qui, aujourd'hui qu'il est en prison, me supplie de le sauver et lui cherche des excuses.
Le Julien Luchaire est bien responsable de ce qu'a fait son fils. Il l'a élevé dans des sentiments de déplorable moralité et ne l'a préparé qu'à être un aventurier. Je soupçonne que, dans son mot cruel, il y a une recherche d'excuse pour lui-même. En se faisant plaindre, il tente de faire oublier ses fautes." (p. 1010) 

De fait Jean Luchaire, à cette date, n'est pas encore mort. Il est à Sigmaringen, en fuite avec toute la clique collaborationniste. Et c'est de là-bas qu'il va parler deux jours plus tard, le 21 décembre, en ne faisant qu'aggraver son cas : "Ce soir, Luchaire a parlé d'Allemagne. Il est ignoble et triomphant. Il parle comme au nom de la France, menace de représailles les magistrats qui font des victimes, grince sa vengeance. Voilà le traître complet et indiscutable, à vomir."

La dernière entrée est datée du 1er mai 1945. Maurice Garçon y rapporte des histoires sur ce qui se passa à Sigmaringen, qu'il tient des détenus de Fresnes qu'il va visiter. Luchaire faisait partie d'un groupe avec Brinon, Déat, Darnand et Bridoux, qui avait crée le "Comité gouvernemental des intérêts français", auto-proclamé gouvernement de la France et avisant, de ce fait, les Allemands qu'ils étaient les maîtres des 180 milliards dont la France était créditrice au clearing institué sous le gouvernement de Vichy. Les Allemands, note Garçon, acceptèrent le principe et donnèrent un peu d'argent, dont le Comité vécut, créant aussi un journal, La France, quotidien qui parut du 26 octobre 1944 au 29 mars 1945. Le Comité obtint aussi que le château et le parc de Sigmaringen soient reconnus terre française. A ce titre, on ouvrit un registre d'état-civil où le premier acte fut de consigner la naissance de Florence Luchaire, autre fille de Luchaire. "On inscrivit aussi l'acte de décès de la mère d'Abel Bonnard. La pauvre vieille qui avait plus de quatre-vingts ans avait suivi là-bas son fils."

___________________________

* Altitude 3200,  représentée en 1937 au Théâtre de l’Étoile. Corinne Luchaire y jouait sous le pseudonyme de Rosie Davel. On trouvait aussi au générique Odette Joyeux et Bernard Blier.

mardi 24 mars 2026

Les Rayons et les Ombres

Restons dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Vendredi soir dernier, nous sommes allés voir Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Film ambitieux, long de 3 h 15, dont j'ai pu lire quelque part qu'il était le film définitif sur la Collaboration. Ce qui est évidemment stupide, mais certains aiment à se gargariser de tels jugements. Comme dans son film précédent, Les Illusions perdues, d'après Honoré de Balzac, Giannoli s'attache à retracer le parcours d'un homme, son ascension et sa descente aux enfers, là Lucien de Rubempré, ici Jean Luchaire. Dans un même milieu, celui de la presse parisienne. Mais le contexte politique et historique est autrement dramatique : nous sommes au moment de l'Occupation allemande, que l'immense majorité des Français subit dans une sorte de silence douloureux, mais où, aussi, une poignée choisit de résister, quand une autre minorité opte, elle, pour la collaboration avec l'ennemi, par idéologie ou intérêt, et parfois les deux. 

C'est le cas de Jean Luchaire, à l'origine homme de gauche, pacifiste, promoteur dès les années 1920 d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne.  En 1930, il rencontre le diplomate allemand Otto Abetz, dont il devient l'ami proche. Ambassadeur du Reich à Paris, Abetz (magnifiquement interprété par August Dielh) financera le journal de Luchaire, devenu arme de propagande. Le subtil glissement des idées généreuses d'avant-guerre à la collaboration active et à l'antisémitisme est l'un des axes du film. 

 

Le duo Abetz-Luchaire est complété par un troisième personnage : Corinne, la fille de Jean Luchaire, actrice révélée à dix-sept ans au grand public en 1938, pour  le rôle principal du film Prison sans barreaux, de Léonide Moguy. Nastya Golubeva, fille elle-même de Léos Carax, est particulièrement juste et émouvante dans ce rôle difficile, où elle accompagne son père dans la déchéance et la maladie (tous les deux sont atteints de tuberculose).

Le film reçoit une critique largement favorable, même si quelques voix critiques se sont aussi élevées (ainsi Luc Chessel dans Libération, qui parle de "biopic affligeant sur des vies d'ordures", et Emmanuel Burdeau, moins agressif mais évoque un film gris, "moralement gris et esthétiquement gris"). J'ai lu ces deux papiers, assez malins, il est vrai, mais pas moins discutables, car j'y repère une certaine mauvaise foi. Bref, la discussion est ouverte, dans laquelle je ne veux pas aujourd'hui m’engouffrer.

C'est aussi que j'ai songé à une autre approche. Je me suis souvenu du formidable Journal 1939-1945 (Perrin) du grand avocat Maurice Garçon, que j'ai lu à sa parution en 2017. Maurice Garçon, qui obtint l'acquittement de Georges Arnaud, alias Henri Girard, l'auteur du Salaire de la peur, soupçonné d'avoir assassiné son père et sa tante, le 24 octobre 1941, dans le château familial, à Escoire, en Dordogne. Il me semblait bien avoir croisé le nom de Luchaire dans ma lecture.


 

Je ne me trompais pas : Jean Luchaire n'a pas moins de dix entrées dans l'index des noms du Journal. Allons donc y faire un tour.

Première entrée, page 347, 29 janvier 1941 :  à vrai dire, une simple note de bas de page. Il est question de Sacha Guitry, traité de juif dans le journal La France au travail, et qui appelle donc Garçon pour intenter un procès en diffamation. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, Guitry apprend que la presse n'a pas le droit de rendre compte des procès en diffamation, et s'il n'y a pas de publicité, l'affaire ne l'intéresse plus. "Et voilà mon cabot désolé", écrit Maurice Garçon, de sa plume caustique dont il aime à user. Il poursuit ainsi : "Ensuite, on l'a appelé chez les Allemands. La femme de l'ambassadeur -"une Française délicieuse"- lui a révélé qu'on voyait en haut lieu le procès d'un mauvais œil parce que La France au travail appartient en réalité à l'ambassade. Mais il ne faut pas qu'on le sache et on ne désire pas d'histoires. /Alors, voilà mon héros qui a un peu peur."

Cette Française délicieuse (c'est là la note de bas de page), n'est autre que Suzanne Abetz, née de Bruyker, ancienne secrétaire de Jean Luchaire (jouée par Lucille Vignolles dans le film).

Il y a déjà presque toute la substance du film dans ce bref récit : la compromission de la presse, la veulerie d'une certaine élite artistique, le rôle central de l'ambassade allemande dans la propagande.

Allons un peu plus loin : au 11 mars 1941. Encore une histoire de journal, ce jour-là, Le Matin. Maurice Garçon reçoit Germaine Beaumont, rédactrice au Matin depuis 19 ans, mise à la porte sans indemnité. "Par elle, écrit-il, j'ai confirmation de la mainmise allemande sur l'affaire.(...) Cependant Jean Luchaire est intervenu."

La suite est édifiante : "Celui-là est un autre type de forban pas ordinaire. Fils du vieux Luchaire, ancien directeur de l'Institut français à Florence qui devint plus tard directeur de la coopération intellectuelle à Genève près la Société des Nations, il a de qui tenir." Il parle ici de Julien Luchaire, qui apparaît aussi dans le film sous les traits d'André Marcon. L'excellent comédien qu'il est donne au personnage une aura véritable : dans un train qui le conduit à fuir Paris avec sa femme, il exprime sa désapprobation à son fils Jean. Il ajoute qu'il va lui écrire. Sa lettre, publiée plus tard dans Le Figaro, dénonce avec virulence la voie qu'il a choisie. 

Or, Maurice Garçon est beaucoup moins élogieux que le film sur Julien Luchaire :

Le père était l'éminence grise de Briand à la belle époque de la SDN. Il avait loué un petit château aux environs de Genève et s'y livra à de singulières déprédations. Loué en meublé par un Suédois, l'immeuble contenait des objets d'art. Des armoires étaient fermées : on y avait garé ce qu'on ne louait pas. Luchaire força les armoires et bien des choses disparurent. Il en résulta un procès auquel j'ai été mêlé et qui fit beaucoup de bruit sur les bords du lac Léman. Briand et Stresemann se réunissaient là. Abetz accompagnait Stresemann. Il en a résulté de curieux chassés-croisés. Luchaire épousa la maîtresse de Stresemann et Abetz se maria avec la secrétaire de Luchaire, une Française pas bête, d'ailleurs que j'ai rencontrée à Berlin, et qui maintenant est ambassadrice à Paris. On aura tout vu !

En note de bas de page, les éditeurs indiquent tout de même que Maurice Garçon confond ici le père et le fils. "Si Julien Luchaire a effectivement épousé Antonina Vallentin, née Silberstein*, ancienne égérie de Gustav Stresemann, Otto Abetz, lui, s'est marié avec la secrétaire de Jean Luchaire."

Garçon poursuit ensuite sur Jean Luchaire : 

(...) aventurier et sans scrupules, il a fait son chemin comme il a pu, distribuant à l'occasion des chèques sans provision pour lesquels j'ai eu à le défendre.
Aujourd'hui élevé par les Allemands à la dignité de président des directeurs de la presse parisienne, il joue les traîtres avec contentement.
Il est intervenu  - et ceci est un bon point - en faveur des rédacteurs du Matin mis sur le pavé. Et comme la direction du journal ne voulait rien savoir, il a fait intervenir les autorités d'occupation. Le fait est certain, puisque lui-même vient de me le dire au téléphone. Les Allemands ont été fâchés. Que ce journal fasse tant de mécontents les gêne. Ils ont exigé de Bunau-Varilla le versment de cinq millions pour payer les indemnités. 
Et Luchaire fait en ce moment la distribution. Vraisemblablement, je vais faire verser à Germaine Beaumont une soixantaine de mille francs. C'est toujours ça de pris. Mais quelle boue ! 

 Oui, quelle boue. Nous verrons les autres entrées au prochain épisode.

 ______________________

*      Julien Luchaire ne peut admettre l'antisémitisme déclaré de son fils Jean, alors que sa propre femme est d'origine juive. Et que Jean lui-même dans sa jeunesse était l'ami de Bernard Lecache, fondateur de  la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Lecache et d'autres Juifs collaborèrent à son journal, Notre Temps au début des années 1930 et Luchaire apporta dès 1932 son soutien à Léon Blum. 

Bernard Lecache en 1921

 

  • Wikipedia : Antonina Silberstein, dite « Tosia », aussi connue comme Antonina Vallentin (1893-1957). Antonina, née à Lwow/Lemberg, alors dans l'Empire d'Autriche-Hongrie (aujourd'hui Lviv, en Ukraine), est une intellectuelle et artiste allemande, issue d’une famille juive polonaise. Artiste peintre, traductrice, écrivain et critique d'art, elle est aussi connue sous son nom de plume, Antonina Vallentin, du nom de son premier époux. Journaliste à Berlin dans les années 1920, elle a des relations amicales avec la plupart des intellectuels allemands de l’époque (Thomas Mann, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger) ou d’autres nationalités (H. G. Wells, André Malraux). En 1940, elle publie une brochure, Les atrocités allemandes en Pologne. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont des biographies de Heine, Einstein, Léonard de Vinci, Mirabeau, Goya.