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jeudi 24 février 2022

Le sombre printemps de l'ange gardien

A Christian D., ange des médiathèques

Après avoir bouclé l'article sur La nuit des généraux, et programmé sa publication à 20 h 22 (date palindromique oblige), je me suis rendu à la médiathèque pour emprunter le récit de Marina Vlady, C'était Catherine B. (Fayard, 2013), écrit en hommage à son amie Catherine Binet, la veuve de Georges Perec, la réalisatrice des Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz, sorti en 1981, peu de temps après la mort de l'écrivain. 


Dans son roman 24 fois la vérité*, Raphaël Meltz racontait la soirée au cinéma de son narrateur Adrien, soi-disant visionnant le dernier film de Georges Perec, Signe particulier : néant. Film où les visages auraient été absents, à l'instar de la lettre E dans La disparition. Or, ce film n'existe pas, il était resté à l'état de projet. En revanche, existait bel et bien Les Jeux de la comtesse Dolingen von Gratz, dont le financement avait été compliqué, Perec y ayant investi tout son argent. Film en quelque sorte maudit, puisque malgré un succès critique indéniable, il avait été un échec commercial tout aussi indéniable, et Catherine Binet ne tournera plus ensuite que quelques documentaires. Aucune édition DVD n'existe, et je ne dois qu'à Rémi Schulz d'avoir pu voir ce film sur un site russe de streaming. Le roman de Meltz ne fait en somme que prolonger cette invisibilité, en taisant son existence même. Pourtant la volonté de ne pas filmer les visages existe aussi bel et bien dans ce film, mais elle est limitée à un seul personnage, celui de Bertrand Haines-Pearson, incarné par Michael Lonsdale. Il sera le plus souvent filmé de dos et sa face n'apparaîtra qu'une fois qu'il aura obtenu de la plus cruelle des façons (en le faisant périr de faim et de soif) la mort du cambrioleur récidiviste (un Argentin, joué par Roberto Plate) de sa grande maison dans les bois.



Après avoir récupéré le récit, qui dormait bien sûr au fin fond des magasins, je croise le copain Christian, familier des lieux, bien occupé à chercher un titre pour son futur blog. Nous parlons de choses et d'autres jusqu'à ce que, je ne sais plus vraiment pourquoi, l'ancien animateur de radio qu'il est me montre le livre en présentation derrière lui, récit d'une animatrice de radio également, mais qui est maintenant beaucoup plus connue pour ses histoires médiumniques. Il s'agit de son dernier livre : Mes rendez-vous avec Walter Höffer.


Patricia Darré est berrichonne, née à La Châtre, et elle a fréquenté comme moi le lycée George Sand de cette petite ville : "En juin 1995, peu de temps après la naissance de son fils, elle affirme avoir, pendant son sommeil, « entendu une voix » qui lui aurait demandé de se lever et d’aller écrire." Elle en est à son septième livre et donne maintenant des conférences un peu partout en France. C'est un avatar contemporain du bon vieux spiritisme des tables tournantes : "elle assure avoir été mise en relation avec des personnages historiques, notamment Napoléon Bonaparte, Jeanne d'Arc, Gilles de Raiset Oscar Wilde qui seraient venus à elle « dans un souci de vérité ». Sur la réalité et la sincérité de son expérience, je ne me prononcerai pas mais j'avoue le plus grand scepticisme. Et encore plus sur ce dernier opus, puisqu'il est question d'ange gardien, et pas de n'importe quel ange gardien puisque celui-ci, Walter Höffer, ne serait autre qu'un ancien nazi. Je baignais dans les nazis depuis quelques articles, ça tombait bien, si je puis me permettre un peu d'humour noir.

Bon, je finis par prendre congé de Christian et une fois rentré chez moi, intrigué, je cherche sur le web à en savoir plus long sur ce Walter Höffer (je lirai un peu plus tard que Patricia Darré dit n'avoir pas réussi, malgré toutes ses recherches, à retrouver des traces de l'homme en question, de fait, aucune notation ne permet la moindre enquête biographique). Googlisons donc le Walter : pas de surprise, on tombe direct sur le livre de notre médium. Il faut aller en page 2 pour voir surgir un lien vers un autre Walter Hofer (avec un seul f et pas de tréma sur le o). Notice Wikipedia qui  évoque donc  Walter Andreas Hofer (1893 - vers 1971), marchand d'art allemand qui était le principal agent d' Hermann Göring , "directeur de la collection Göring et un acteur clé des marchés d'art pillés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Hofer est référencé 162 fois dans les rapports des unités d'enquête sur le pillage d'art de l'OSS de 1945-1946. Il n'était pas membre du parti nazi . Après la guerre, il continua à travailler comme marchand d'art à Munich.

Il ne s'agit donc pas du même Hofer, l'ange gardien est né en 1902 (comme Anatole Litvak) et mort en Argentine en 1982. Le marchand d'art, bien que condamné par contumace par un tribunal militaire français et condamné à dix ans de prison, ne purgea pas sa peine et continua d'exercer son négoce avant de mourir à Munich vers 1971.

Patricia Darré parle des synchronicités qui ont été déclenchées par sa rencontre avec Höffer, apparu dans son bureau le 20 mars, alors qu'elle écoutait (c'était lors du confinement) La Jeune fille et la Mort de Schubert. Ainsi accueillit-elle un jour son frère Claude-Olivier tenant à la main un livre "signé, écrit-elle, de l'ignoble Walther Darré, l'un des théoriciens nazis dont la seule vue me soulève le coeur." Né à Buenos-Aires, en Argentine, spécialiste des questions agraires, ministre de l'Agriculture de Hitler, Walther Darré fut condamné à sept ans de prison au procès de Nuremberg et mourut, lui aussi à Munich, en 1953. Claude-Olivier, ignorant au moment la présence de l'ange gardien Höffer, lui apprend que ce nazi appartenait "à la branche familiale huguenote  qui avait fui vers l'Allemagne il y a longtemps." A contrario, le grand-père  et le père de Patricia Darré avaient été résistants et maquisards. "J''étais néanmoins intriguée, précise-t-elle, par le fait que ce livre se soit trouvé là, bien malgré moi, vers le souvenir de cette horrible tragédie. J'y voyais une autre synchronicité qui m'invitait à me persuader que je devais à tout prix écouter ce que l'on avait à me dire."

Or, une synchronicité, j'en vivais justement une, à ce moment précis. Car ce Walter Hofer, marchand d'art au service de Göring, me renvoyait directement au film de Litvak que je venais de chroniquer. Rappelons-nous, le général Tanz (Peter O'Toole) demande à voir des tableaux d'art décadent, et où se rend-il ? Au musée du Jeu de paume. C'est là justement que Hermann Göring rassemblait les oeuvres qu'il avait spoliées. 


Hermann Göring (à gauche) & Walter Hofer (à droite), à Carinhall, la résidence de Göring, au nord-est de Berlin

Le site L'Histoire par l'image présente une photographie très intéressante de Göring au Jeu de Paume, en compagnie de l'historien de l'art Bruno Lohse (1912 - 2007). 


Le commentaire d'Emmanuelle Polack et Alain Drevet nous apprend qu'un "photographe du service Rosenberg (E.R.R.), peut-être Hans Simokat, a immortalisé au moins deux visites sur la vingtaine que Hermann Göring a faites au musée du Jeu de paume entre novembre 1940 et novembre 1942 (...) Confortablement installé dans un canapé d’un bureau du musée, réquisitionné au profit du service parisien de l’E.R.R., sous le regard satisfait de Bruno Lohse, Hermann Göring examine attentivement une monographie consacrée à Rembrandt, très probablement une des publications de l’historien de l’art allemand Wilhelm R. Valentiner, grand spécialiste du peintre depuis sa thèse soutenue en 1904."

Dans l'interprétation qui suit, le nom de Walter Hofer est cité :
"La mine réjouie de Bruno Lohse sur cette photographie laisse augurer une belle prise. Le chargé de mission, responsable des acquisitions personnelles du Reichsmarschall sur le marché parisien, semble accomplir avec zèle la mission qui lui a été confiée. Dès sa deuxième visite au Jeu de paume, le 5 novembre 1940, Göring avait sélectionné pour sa collection personnelle le Portrait d’un garçon avec une toque rouge, fraîchement saisi dans les collections Rothschild. Un mois plus tôt, le conservateur de la collection de Göring, Andreas Walter Hofer (1893-1971?), avait acquis pour lui un portrait de Saskia, également de 1633. Ce n’était toutefois qu’une production de l’atelier." [C'est moi qui souligne]

Rembrandt, portrait supposé de Saskia (1633)

Le 3 mars 1982, la même année que "l'ange gardien" Walter Höffer, Georges Perec, dont la mère avait disparu à Auschwitz, succombait au cancer du poumon. 

Le film Les Jeux, où les anges sont des figures omniprésentes, est inspiré du premier chapitre du Dracula de Bram Stoker, de Jules Verne (et en particulier, Vingt mille lieues sous les mers) et de Sombre printemps d'Unica Zürn, artiste dont il n'est sans doute pas sans importance de dire qu'elle fut fille d’un militaire impliqué dans le génocide des Herreros, et belle-fille d’un dignitaire nazi. Elle rencontre Hans Bellmer en 1953 et le suit à Paris, où le couple vit dans une grande pauvreté. A partir de 1960, elle enchaînera les crises de folie et sera internée à plusieurs reprises. Le 18 octobre 1970, elle est autorisée à sortir de la clinique quelques jours. Le soir-même, elle se rend chez Hans Bellmer, alors que celui-ci lui a envoyé une lettre de rupture le 7 avril. Le lendemain, elle met fin à ses jours en se jetant du balcon du sixième étage.

Une mort qu'elle avait pratiquement décrite dans Sombre printemps. L'extrait se trouve au tout début du catalogue que j'ai acheté il y a quelques années à la Halle Saint-Pierre. Il est donné aussi dans le film de Catherine Binet.

"Elle voudrait paraître belle quand elle sera morte. Elle voudrait qu’on l’admirât. Jamais on n’a vu un plus bel enfant dans la mort. Maintenant, il fait presque noir dans la chambre. Seule la lumière lointaine d’un réverbère brille faiblement dans la fenêtre. A présent, ça lui est bien égal de mourir « en terre étrangère » ou bien dans son jardin. Elle monte sur le rebord de la fenêtre, se tient au crochet du volet et regarde encore une fois dans le miroir son image pareille à une ombre. Elle se trouve ravissante et une pointe de regret se mêle à sa décision. « C’est fini », dit- elle à voix basse et elle se sent déjà morte avant que ses pieds ne quittent le rebord de la fenêtre. Elle tombe sur la tête et se brise le cou. Son petit corps gît, étrangement tordu, dans l’herbe. Le premier à la trouver est le chien. Il glisse la tête entre ses jambes et commence à la lécher. Et comme elle ne bouge même pas, il se met à gémir doucement et se couche dans l’herbe à côté d’elle."


Unica Zürn (1916 - 1970)

On retrouve un écho à cette photo dans une scène du film, où la jeune fille écoute la fille au pair lui lire un passage de Dracula :


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* Marina Vlady est par ailleurs l'auteur d'un autre récit nommé 24 images/seconde (Fayard, 2005).



mercredi 11 mars 2020

La grande maladie du vieux temps

Je ne sais par où commencer. Il y a une semaine maintenant que j'ai assisté à ce que j'ai plusieurs fois nommé une supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement."
Mais peut-être faut-il décrire tout d'abord ce qui m'apparaît maintenant comme des signes annonciateurs ? Et, en premier lieu, cette collision numérologique que j'ai narrée sur mon blog annexe, La tectonique des plaques : Au retour d'une promenade avec le chien Moon (dont j'avais la garde ce week-end là),  je remarquai, dans la rue Bertrand, à Déols, ce que j'ai appelé un tripôle de force 9, car la première voiture arborait une ancienne immatriculation  3933, la seconde un 339 et la troisième un 393.
S'ensuivit le 3 mars la parution d'un article de Rémi Schulz sur son blog Quaternité : quatre vingt-dix-neuf, sangs : "Un petit fait, écrivait-il, m'a conduit récemment à un nouveau dessillement, accroissant l'intrication entre divers thèmes qui m'obsèdent, Perec, Unica Zürn, Jung, Ricardou..." Fait nouveau qui a été la découverte le 30 janvier d'une BD à la médiathèque de Manosque, La trahison du réel, de Céline Wagner, parue le 3 avril 2019, et plus précisément, l'évocation dans ce roman graphique d'une anagramme d'Unica Zürn : "Unica était obsédée par le nombre 9, et son graphisme spiralé, à partir duquel elle commençait souvent ses dessins (ici sous les pinceaux de Céline Wagner). Fin 1958, elle a calculé que l'addition de son âge avec celui de Bellmer donnait 99 ans et elle en a déduit DIE NEUNUNDNEUNZIG IST UNSERE SCHICKSALSZAHL (le quatre-vingt-dix-neuf est notre nombre du destin)"


La trahison du réel Crédits : Céline Wagner
Rémi explore bien d'autres pistes, que je ne peux résumer ici. Je me contenterai de signaler sa référence constante à celui qui fut considéré comme le chef de file du Nouveau Roman, Jean Ricardou, dont l'une des innovations fut la symétricologie :  "Ainsi, explique Rémi, "centre" est le 99e mot d'une phrase de 197 mots, son centre donc, et il apparaît page 99 de Révolutions minuscules, dans sa première nouvelle, laquelle est présentée comme le milieu du double recueil. C'est page 100 que Ricardou le signale, en observant que "cent" est contenu dans "centre"."

J'en viens maintenant au 4 mars. Je circule alors sur le boulevard Saint-Denis et je m'arrête au feu pour tourner rue Ernest Nivet. Je m'aperçois que pas moins de trois voitures, garées ou roulant comme moi, portent dans leur numéro de plaque le nombre 99. Et il se trouve que la maison sur le trottoir de droite porte le numéro 100. Malgré une telle convergence, j'hésite à enregistrer le phénomène (c'est mon côté rationnel qui me fait douter, qui m'enjoint de laisser tomber : ce n'est que du hasard pur, mon gars). Tu as peut-être raison, me dis-je (on voit que je suis dédoublé, un peu schizo sur les bords). Et puis boum, en traversant le boulevard, je vois la première auto au stop, à ma droite : elle arbore un magnifique 999. J'écris ça dans le cahier vert, une fois à la maison, et j'ajoute Chapeau l'AE (l'Attracteur Etrange).

Le soir, parmi les mails de la journée, j'en vois un de Monique L., annonçant qu'il lui restait 99 tracts. Cela m'amuse (les a-t-elle comptés un par un pour être si sûre du nombre ?).
Et soudain, je repense à ce curieux livre du botaniste Benoît Vincent, découvert à Toulouse en 2017,  que j'ai ressorti sans trop savoir pourquoi il y a quelques jours, et qui demeure là à portée de main, dans ma chambre, GEnove, Villes épuisées (Othello, 2017). GEnove, pluriel inexistant de Genova (Gênes). GEnove, "texte comme un tissu : Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville."


Un site internet, Ge-nove.nethttp://www.ge-nove.net/par/mode_d_emploi.htm, rend compte du projet du livre, mais les textes n'y sont plus accessibles. Toutefois, on peut y lire ceci :
"L'aspect numérique (et symétrique, aussi), est beaucoup moins important qu'il n'y paraît. Il faut simplement se rappeler qu'au centre du livre, il y a le Palais Ducal, qui m'apparaît le cœur historique, symbolique, urbanistique, mythique, de la ville. C'est ce point qui attire et répulse tous les mots du texte GEnove.
Enfin, pour briser un peu ces ordonnancements raides, j'ai eu l'idée, tardivement, de mélanger tous les chapitres ainsi constitués, afin qu'aucun texte ne prenne une place prépondérante. J'ai trouvé un carré magique de 9 x 9 (le seul existant, je crois) et j'ai donc réparti les textes selon, dans le drapeau ou plus justement l'échiquier que le lecteur trouve à l'entrée du livre.
Voici ce tableau :



Comment lire ?
Le premier tableau de la page d'accueil (représentant le drapeau génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n'importe quel texte. [...] On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est lui-même double :
— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l'ordre des colonnes ;
— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l'ordre des lignes."
Or, nous retrouvons le cardo et le decumanus dans l'article de Rémi Shulz :

"Rappelant que je n'ai commencé à m'intéresser à Ricardou qu'en 2012, et n'ai vraiment lu ses oeuvres qu'à partir de 2017, j'ai composé le 11/11/11 un hétérogramme basé sur une croix UNIS LE CARDO, débutant par EROS D'UNICA.
  Le cardo était ici l'axe nord-sud d'une cité romaine, l'axe est-ouest étant le decumanus.
  Le billet était intitulé Dis un oracle, autre anagramme de UNIS LE CARDO, mais j'ignorais qu'un recueil d'anagrammes d'Unica avait pour titre Oracles et spectacles"

L'intrication entre Rémi Shulz et Benoît Vincent se développe rapidement sous mes yeux :  je relis le premier texte donné par le carré magique, le texte 37 qui expose la géographie générale de la ville de Gênes, et un coup d'oeil sur le texte suivant, 38, me fit tomber sur ces lignes : "En 1528, a lieu une très importante réforme de l'Etat, fruit de l'amiral Andrea Doria, maître de la Méditerranée, en accord avec les 250 familles principales et surtout au service de Charles Quint (on l'appelle Cinquième République). Or, Andréa Doria, c'était aussi le nom du paquebot qui fit naufrage le 26 juillet 1956, histoire avec laquelle Rémi commence son billet.


"La page Wikipédia m'avait appris que l'actrice Ruth Roman se trouvait à bord, et avait été séparée de son fils de 4 ans Richard lors du sauvetage. Elle avait dû attendre plusieurs heures pour savoir qu'il était sauf, vivant dans la réalité un rôle qu'elle avait interprété dans un film de 1950.
  Ceci m'avait conduit à m'intéresser à Ruth Roman, apprenant ainsi que son rôle principal était dans L'inconnu du Nord-express, la fameuse histoire d'échange de crimes, qu'elle était née Norma Roman, un nom anagrammatique, et qu'elle était morte le 9/9/99, une date qui m'avait aussitôt rappelé le 4/4/44, que Jung indique dans ses mémoires avoir été  le jour où il avait commencé à se rétablir après un infarctus, tandis que le médecin qui l'avait sauvé devait s'aliter pour ne plus se relever. Jung envisageait que son docteur était mort à sa place."
Il note plus loin que la date du naufrage a coïncidé avec le 81e anniversaire de Jung, 81 carré de 9 :

  "Alors ce 26 juillet 1956 au matin, lorsque le navire a sombré, Jung né le soir du 26 juillet 1875 avait vécu 29584 jours complets, soit le carré de 172, 172 étant deux fois 86, CARL JUNG.
    Il lui restait 1776 jours à vivre, 4 fois 444."

Soyons plus précis, ces résonances entre  Rémi Schuz et Benoît Vincent m'apparaissent alors que je rédige cet article. Le 4 mars, je n'avais encore noté que leur commune relation au nombre 9. Cela illustre bien le caractère proliférant de la supernova. Avant de me perdre dans ce nouveau lacis de correspondances, je reprends mon récit de ce qui émergea ce 4 mars, à savoir aussi un autre thème ô combien marquant en ces jours de pandémie : le thème de la peste.

Cela vint de la lecture d'un roman déjà ancien de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard*, paru en 2002. Lecture imposée par des circonstances que je ne détaillerai pas ici (mais qui n'ont rien de mystérieuses, je m'empresse de le dire). Par flemme, je reprends le début du résumé de Wikipedia :
"Alors qu'un ancien marin breton, Joss Le Guern, connaît quelque succès en reprenant le vieux métier de crieur public, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est alerté par une femme inquiète de la présence de grands « 4 » noirs inversés avec des barres et sous-titrés des trois lettres CLT (Cito Longe Tarde), qui veut dire « vite, loin et tard » (d'où le titre), sur toutes les portes de son immeuble, à l'exception d'une seule. De plus en plus intrigué lorsqu'un second immeuble subit le même sort, Adamsberg s'alarme véritablement lorsque le crieur, épaulé par le vieil érudit Decambrais, vient lui rapporter des messages énigmatiques laissés par un inconnu."
Page 91, le grand mot est prononcé :
"- Qu'est-ce qu'elles annoncent ?
A cet instant, Bertin déposa deux calvas sur la table et Decambrais attendit que le grand Normand se fût éloigné pour poursuivre :
- La peste, dit-il, en baissant la voix.
- Quelle peste ?
- La peste.
- La grande maladie du vieux temps ?
- Elle-même. En personne."
Et soudain, me revient en mémoire que Gênes est associée de près à la Grande Peste noire qui dévasta l'Europe  à partir de 1347. D'ailleurs Benoît Vincent l'évoque lui-même dans une section du texte 61, La ville est fragile :
"Gênes est en Crimée, dans le comptoir de Caffa (aujourd'hui Théodosie ou Féodosie). La ville, ou son comptoir, est assiégée par les Tartares en 1346.
C'est la première manifestation de ce qu'on appellera plus tard "guerre bactériologique". Les Tartares portaient avec eux des germes de la peste noire bubonique, qui avait dû trouver un bouillon de culture idéal dans la guerre contre les Chinois.
Lors du siège, les Mongols catapultèrent les cadavres infectés par-dessus les murailles de la ville. Lorsque la trêve fut signée, et que les navires génois purent reprendre leur commerce, c'est toute l'Europe  qui se retrouva contaminée.
La peste débarque à Messine en 1347, puis à Marseille et Venise ; les fidèles en Avignon la disséminent dès 1348. En un an, elle touche l'Italie et le pourtour méditerranéen français. A partir de Bordeaux, elle se répand en Angleterre, puis deux mois après à Paris. Toute l'Europe est infectée fin 1348. [...] On estime qu'elle a décimé de 30 à 40 % de la population."
Et puis je repense aussi à ce livre trouvé dans la Boîte à livres Cours Saint-Luc, au cours d'un tractage pour les municipales (mon intérêt pour cette boîte n'avait rien à y voir, j'ai l'âme médiocrement militante) : Bourges cité première, de Philippe Audoin, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède. En très bon état, un livre rare, dont je possède déjà un exemplaire mais que je n'avais jamais recroisé jusqu'à ce jour.
Il faut savoir que le-dit Philippe Audoin n'est autre que le père de Fred Vargas, pseudonyme de Frédérique Audoin-Rouzeau (j'ai déjà évoqué ce lien père-fille ici).
Mais quel rapport, me direz-vous, avec la peste ?
L'essai n'y fait aucune allusion. Et pourtant je sens, j'intuitionne que quelque chose cherche à se dire (je me sens l'âme adamsbergienne**, que voulez-vous).
Je tape sur Google, peste + Bourges + Berry, et je déniche ainsi sur la première page de résultats un article du Berry Républicain, qui commence comme ça : "Le premier épisode de notre série estivale consacrée à Jean de Berry évoque son enfance et la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait que neuf ans, emportée par la peste noire."

La peste, le neuf, les fils se recoupent, d'autant plus que Jean de Berry fait l'objet d'une grande attention dans le livre de Philippe Audoin, qui lui consacre tout son chapitre II.

Cet âge de neuf ans m'était apparu une ou deux heures plus tôt lors d'une lecture parallèle, celle du recueil d'entretiens de I.B. Siegumfeldt avec Paul Auster, Une vie dans les mots (Actes Sud, 2020). Inaugurant la conversation autour du roman Mr Vertigo, son incipit nous en livre en effet une autre mention :
"J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit  a commencé à envahir le monde pour toujours." (p. 198)
Et enfin - j'en  finirai là pour aujourd'hui - j'apprends par Vargas (page 201) que la peste fit son retour en France au cours de l’été 1920. Pour ne pas inquiéter la population on l’avait appelé "la maladie n°9". Le bacille fit des victimes à Marseille - une quarantaine- et à Paris où l'on parla de "la peste des chiffonniers" qui contamina 94 personnes dont 34 décédèrent. Fred Vargas s'y connaissait parfaitement, ayant également publié sous son vrai nom de scientifique un essai intitulé Les chemins de la peste.

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* Rémi Schulz évoque aussi ce roman de Fred Vargas dans ce billet du 1er mars 2009.