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mardi 10 septembre 2024

La Nuit des longs couteaux

Je ne connaissais guère Marie Balmary que de nom, pour l'avoir vue citée dans des essais aujourd'hui oubliés, lus il y a très longtemps. Et puis, parcourant, comme cela m'arrive occasionnellement, La Croix l'Hebdo le lundi 12 août, je découvre cet entretien lumineux qu'elle accorda au périodique, et dont le titre est tout à fait révélateur : Dieu n'attend que notre impertinence. Marie Balmary est née en 1939, comme ma mère, mais contrairement à ma pauvre maman qui se perd dans les marais de sa mémoire, elle dit d'elle-même qu'elle est une vieille dame en bonne santé. Psychanalyste, elle fréquente les écrits bibliques depuis plus d'un demi-siècle, et elle en a renouvelé l'interprétation de façon saisissante. Je ne comprends pas que je sois passé si longtemps à côté de son travail. Il faut dire aussi que personne ne m'en a jamais soufflé mot, et il a fallu le bienheureux hasard de cet entretien pour précipiter ma curiosité. J'ai très vite commandé les trois essais qui sont publiés au Livre de Poche. Le 27 août, ils entraient en ma possession, et je commençai dans la nuit la lecture de La Divine Origine, Dieu n'a pas créé l'homme, dont la première édition remonte à 1993.

La divine origine (Grand format - Autre 1993), de Marie Balmary | Grasset

Ce même soir, je visionne sur Arte La Nuit des longs couteaux, un documentaire de Marie-Pierre Camus et Gérard Puechmorel (2020) sur ces trois jours de l'été 1934 où Hitler dirige une purge sanglante contre la SA, l'organisation paramilitaire nazie dont le chef est son ami Ernst Röhm. "Ami" cueilli à la tombée du lit dans sa pension de vacances en Bavière et exécuté le lendemain comme de nombreux autres membres des SA, des leaders du parti conservateur ou des personnalités hostiles au pouvoir, comme l’ancien chancelier Kurt von Schleicher, ­assassiné avec son épouse. Avec cet épisode d'une violence inouïe, où la nature criminelle du nazisme s'expose pleinement, Hitler assoit définitivement son pouvoir.  A partir du 6 août 1934, les soldats de l'armée allemande prêteront serment à Hitler lui-même, jurant obéissance absolue, inconditionnelle au führer du Reich et du peuple allemand. Les soldats ne prêtent plus serment comme avant devant une Constitution ou un Etat mais devant une personne. "Conséquence absolument gravissime, selon l'historien Johann Chapoutot, parce qu'ils se sentent liés de manière personnelle, de manière sacrée, par le serment à la personne, c'est-à-dire aux idées, aux ordres d'Hitler. Ce qui va rendre toute rébellion au sein de l'armée allemande très difficile sinon impossible."

La nuit des longs couteaux | Educ'ARTE

Le lendemain, poursuivant la lecture de Marie Balmary, cette question de l'obéissance inconditionnelle se trouve abordée, car elle ne peut, selon elle,  qu'empêcher l'homme de dire "je", de parler en son nom propre :

"Lors des grands procès faits aux nazis après leur défaite, certains ont continué à dire sans regret : "J'ai obéi." Qui obéissait ? Il semble que la première personne véritable n'avait pas surgi en eux. Ils sont apparus jusqu'à la fin inféodés à la parole d'un Autre, un super-sujet, seul habilité à parler. Ils n'ont pas véritablement obéi, ils ont exécuté. Un Autre était pour eux la première personne, un Autre les parlait." (p. 48, c'est moi qui souligne)

Examinant le récit du serpent dans le jardin d'Eden, ainsi que la triple tentation de Jésus par Satan, Marie Balmary en vient à suspecter un usage diabolique de la parole : "Comment ne pas évoquer ce "Heil Hitler !" qui devait remplacer toute salutation de moi à toi, de l'un à l'autre ? Un nom à la place de tous les noms. Un seul JE au-dessus de tous." (p. 59)

Cette résonance entre les images terribles du documentaire et la réflexion de Marie Balmary m'a convaincu, s'il en était encore besoin, que je ne m'étais pas trompé en me plongeant sans retard dans cette pensée vivifiante.

mercredi 2 février 2022

Bond hors du rang des meurtriers

Etrange ce dialogue entamé avec ces écrits d'un cahier vieux de presque trente ans, en cette période de ma vie où je résidais à La Châtre, alors même que je me suis rendu à deux reprises au centre hospitalier de cette même ville pour rendre visite à ma mère, en convalescence après une opération pour une hernie inguinale étranglée. Les conditions sont drastiques : il faut prendre rendez-vous et l'on ne dispose en principe que d'une demi-heure pour se voir dans un petit salon, non dans la chambre (mais les infirmières m'ont généreusement attribué chaque fois une heure presque entière). La dernière fois, je fus rassuré, lentement la forme revient, et le moral est moins chancelant. C'est que ma mère conçoit mal que le cours des choses puisse changer, qu'une aspérité déchire la trame habituelle des jours. "Si je m'attendais à ça", m'a-t-elle dit plusieurs fois. Tout comme elle ne pouvait s'attendre à l'AVC qui a emporté mon père, à la maladie qui nous a ravi ma soeur. Ces événements, elle a les a vécus comme des agressions injustes et scandaleuses, comme les intrusions d'un tiers qui n'aurait pas eu au moins la décence de prévenir de sa venue.

Les proches des victimes des attentats terroristes qui constituent le fond de l'article de Yannick Haenel ont certainement éprouvé des sentiments un peu semblables. Quel cruel destin les a conduits au lieu de la mise à mort aveugle, transformant la fête en boucherie atroce ? "Toutes mes pensées pour les victimes de la nuit du 13 novembre, écrit Haenel, viennent buter ici, sur l'instant du supplice." Et il ajoute que "la littérature se destine à l’instant impossible que Kierkegaard interroge passionnément, et ça ne s’arrête jamais." Et dans le paragraphe qui suit, dans ce texte qui s'ouvrait avec Moïse, c'est le Joseph K. de Kafka qu'il convoque :

À la fin du Procès de Kafka, des «messieurs», dit le texte, mènent Joseph K. dans une carrière, ils l’inclinent contre une pierre et posent sa tête dessus. L’un des messieurs ouvre sa redingote et sort d’un fourreau accroché à une ceinture qu’il porte autour du gilet un long et mince couteau de boucher à deux tranchants, le tient en l’air et vérifie les deux fils dans la lumière. Joseph K. en regardant une dernière fois autour de lui aperçoit une lumière au dernier étage d’une maison qui donne sur la carrière, et les deux battants d’une fenêtre qui s’ouvre. Un homme se penche brusquement au dehors, en lançant les bras en avant. Qui est-ce? Joseph K. se demande si c’est quelqu’un qui prend part à son malheur, quelqu’un qui veut l’aider, peut- être y a-t-il encore un recours. Il lève désespérément la main, écarquille ses doigts, mais l’un des deux messieurs le saisit à la gorge, l’autre lui enfonce le couteau dans le cœur et l’y retourne par deux fois. «Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dut lui survivre.»

J'ai cité dans le billet précédent cette note du Journal de Kafka, datée du 28 janvier 2022, où il évoquait Chanaan. Or, le jour qui précédait, 27 janvier, il écrivait ceci : "Bien que j'aie écrit distinctement mon nom à l'hôtel, bien qu'ils m'aient déjà écrit en mettant le nom exact, c'est pourtant Joseph K qui est inscrit au tableau d'en bas. Dois-je les éclairer ou me laisser éclairer par eux ?" Que faut-il comprendre par ces lignes bien énigmatiques ?  Mais peut-être faudrait-il aussi citer le paragraphe auquel il succède, et que j'avais souligné d'une accolade lors de cette première lecture en 1992 :

"Etrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. (...)"


Je retourne au cahier de 1992, et continue d'y suivre le fil des jours qui sont consignés. Le 14 septembre, je note que dans l'une de ses chroniques (que l'on retrouve dans La Porte de Bath-Rabbim, p. 242), le premier traducteur de Kafka en français, Alexandre Vialatte, annonce fortement que l'écrivain ne voulait pas que les hommes tirent de son oeuvre une leçon de désespoir. "Le Procès, écrivait-il, c'est Voltaire et Pascal, c'est la philosophie de Candide avec le frisson des Pensées. Kafka voulait le brûler par scrupule religieux. Toute son oeuvre est un monument de l'angoisse métaphysique. Fixer une étape du débat sans tenir compte des conclusions serait trahir la consigne d'un mort. Et toute conclusion anti-spiritualiste trahirait la pensée de Kafka."

Je ne commente pas ce propos de Vialatte et passe sans transition à cette phrase : "Hier, j'achète Le Nouvel Obs. Rien moins que trois articles font écho à ces pages."

Tout d'abord un article de Didier Eribon consacré au dernier essai de Pierre Bourdieu, Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, publié au Seuil. Article titré : Quand un sociologue radiographie "l'Education sentimentale". Oui, cette fameuse Education sentimentale dont on a vu l'importance qu'elle revêtait aux yeux de Kafka. Eribon dit que Bourdieu veut confronter sa lecture à celle de Sartre : "Il montre comment Flaubert a su capter et retranscrire les structures du monde social de son temps, "d'une manière extraordinairement exacte", en retraçant les destins divergents d'un groupe de jeunes gens, en décrivant des trajectoires individuelles où chacun dispose d'un certain nombre de possibilités, plus ou moins probables en fonction de son point de départ personnel." Il poursuit en affirmant que Bourdieu n'en a pas pour autant voulu réduire le roman au statut de document sociologique, selon lui, c'est même le contraire qui l'intéresse : "Il veut comprendre comment l'écrivain s'efforce de masquer la structure sociale pour pouvoir la dévoiler, c'est-à-dire comment il procède par "évocation", au sens d'"incantation magique". Au fond, c'est une théorie de la "magie" littéraire, de la transmutation opérée par le travail de l'écriture, que nous donne Bourdieu dans ces pages éblouissantes où il explore les "structures mentales" de Flaubert et sa position d'écrivain dans le mode social qu'il saura si bien dépeindre." J'avais entouré d'un trait noir ce passage de l'article qui renvoyait clairement aux citations croisées de Kafka et de Buber, enregistrées le 4 septembre dernier.

L'article qui m'intéressait ensuite était signé de la plume de Dominique Fernandez, celui-là même dont j'ai parlé récemment, devenu depuis académicien, répondant à Andreï Makine pour son intronisation dans l'immortelle compagnie. Il chroniquait alors le dernier roman d'Ismaïl Kadaré, La Pyramide (Fayard), et commençait son article ainsi : "Les écrivains qui vivent sous une dictature ne peuvent éviter de prendre pour sujet le pouvoir même qui les écrase : d'où l'allure de fable, d'allégorie, de maints romans d'Europe centrale. Chez Kis comme chez Hrabal ou chez Kundera (sans compter le quatrième K, ancêtre et modèle de toutes les histoires de "châteaux" et de "procès") on observe cette tendance à l'abstraction." On aura bien sûr deviné qui est ce quatrième K.


Sur le cahier je n'ai semble-t-il pas collé l'entièreté de l'article, qui devait rapporter succinctement le propos du livre. Pour aller vite (je n'ai pas lu ce roman, et je m'appuie sur une notice de bibliothèque), l'édification de la pyramide de Chéops est l'héroïne de ce livre mais derrière elle, c'est surtout la dénonciation des totalitarismes et les rouages de la dictature qui sont exposés par Kadaré. "Très belle métaphore sur l’asservissement jusqu’à la mort, on devine derrière les barrières égyptiennes que Kadaré parle de lui, d’un peuple, d’un régime, qu’il dénonce l’insupportable en le glissant sous des airs de roman pseudo-historique." Fernandez écrit que "les sujets qui la contemplent ne savent s'ils doivent maudire cette forme sublime qui les broie sans pitié ou se prosterner devant sa perfection inhumaine. Haine et amour mêlés, qui forment le trône idéal du pouvoir. On pense à tous les stades, tours géantes et constructions cyclopéennes des régimes totalitaires, et au dernier de ces rêves fous, le palais de Ceaucescu à Bucarest." C'est ce passage surtout qui me faisait signe, car à l'intérieur de La conscience des mots, d'Elias Canetti, il y avait deux textes très forts, Puissance et survie et Hitler, d'après Speer. Et j'avais extrait du second le passage suivant, qui résonnait donc très directement avec la pyramide :

"Votre mari", dit solennellement Hitler à la femme de Speer, le premier soir où ils se rencontrent, "érigera pour moi des édifices tels qu'on n'en a plus constitué depuis quatre millénaires." Il songe à de l'égyptien, aux Pyramides en particulier, à cause de leur grandeur, mais aussi parce que, pendant ces quatre millénaires, elles ont toujours été là. Elles ne pouvaient être dissimulées d'aucune façon et n'ont été recouvertes par rien [...] que par la façon dont elles ont vu le jour, elles servent aussi de symbole de masse, il n'en était peut-être pas clairement conscient   mais, avec son instinct pour tout ce qui est en rapport avec la masse, il l'aura senti. Car ces créations, dont les matériaux ont été transportés et assemblés par le labeur d'innombrables êtres humains, sont le symbole d'une masse qui ne se désagrège plus." (pp. 206-207)

Recherchant une image pour illustrer mon propos, je tombe sur un article passionnant d'Eric Michaud, pour la revue Images Re-vues, Le nazisme, un régime de la citation (2008). On y retrouve Albert Speer, l'architecte de Hitler, dans ce premier passage :

"D’innombrables sentences s’étalant sur les murs des entreprises allemandes répondent ainsi aux exigences formulées en 1938 par le très remarquable guide intitulé Das Taschenbuch Schönheit der Arbeit. Ce « petit livre de la Beauté du Travail », rédigé par Anatol von Hübbenet, préfacé par Albert Speer, chef du Bureau de la Beauté du Travail depuis 1934, présente, autant à l’intention des dirigeants d’entreprise qu’à celle d’un plus vaste public, les réalisations de ce Bureau dont la mission est de rendre au travail la « noblesse » dont le christianisme et le « judéo-bolchévisme » l’avait privé en en faisant une « punition ». Consacré aux Wandsprüche ou « sentences murales », soit aux citations qui, renouvelées chaque semaine ou chaque mois, prennent place sur les murs des entreprises du Reich, l’un des chapitres de ce guide s’ouvre par un commentaire édifiant : « Les sentences des hommes exceptionnels de l’Histoire et du présent contraignent (zwingen) toujours et encore à la méditation et à faire retour sur soi-même (Selbstbesinnen). L’apposition de sentences sur les murs est devenue aujourd’hui une pratique générale. Ce n’est pas le fait du hasard, mais cela satisfait au goût qui s’est réveillé dans notre peuple pour la tradition et pour la vénération de nos grands hommes."
A ces Wandsprüche qui s’étalent dans toutes les entreprises répondent, plus nombreux encore, les Wochensprüche, les « sentences hebdomadaires » qui se répandent un peu partout par voie d’affiches. Or, l'une d'entre elles me frappe étonnamment, on comprendra bien pourquoi :

« Sentence hebdomadaire » ou Wochenspruch : « Aucun Allemand n’aura plus froid. 11, 5 millions de mètres cubes. C’est 4 fois la pyramide de Cheops. Voilà tout le charbon que vous donne le Secours d’hiver. C’est un acte du Führer. Donne-lui ta voix ! »


"Aussi étrange que cela paraisse, commente Eric Michaud, cette référence aux pyramides de l’Egypte ancienne n’a rien de fortuit : tout comme aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité, les nazis s’identifient aussi à ces autres « Aryens » qu’étaient, selon eux, les anciens Egyptiens dont ils revendiquent également l’héritage. Ainsi, lorsqu’au Congrès de Nuremberg de 1935 Hitler justifie les grands programmes architecturaux qu’il projette pour l’Allemagne nouvelle, il déclare avec l’emphase qui lui est habituelle :

  • 26  « Rede Hitlers auf der Kulturtagung des Reichsparteitages in Nürnberg 1935 », reproduit par B. Hin (...)
« Que seraient les Egyptiens sans leurs pyramides et leurs temples, (...) les Grecs sans Athènes et sans l’Acropole, Rome sans ses monuments, nos générations d’empereurs germains sans les cathédrales (...) ? Aucun peuple ne vit plus longtemps que les documents de sa culture ! (Kein Volk lebt länger als die Dokumente seiner Kultur) ».

Esquisse d’Adolf Hitler pour le Grand Dôme de la future Germania (Berlin), capitale du Grand Reich, 1925.

Il entre dans la perspective d'Hitler de surpasser les exempla du passé, un principe qui n’est nulle part mieux affirmé ni plus visible, affirme Eric Michaud, que dans le domaine de l’architecture sur lequel Hitler règne sans partage, avec la complicité de l’architecte Albert Speer :

"Lorsque ce dernier entreprend de réaliser le nouveau Berlin, la capitale de l’Empire éternel qui devra porter le nom de « Germania », il obéit d’abord au Führerprinzip en citant très fidèlement une esquisse de Hitler dessinée en 1925  pour le Grand Dôme, ou Volkshalle qui devrait abriter les représentants d’un empire de 140 millions d’hommes. A l’évidence, l’esquisse de Hitler était elle-même une citation du Panthéon que l’empereur Hadrien avait fait édifier à Rome, mais d’un Panthéon très largement surdimensionné. Or la maquette du Grand Dôme  que Speer offre à Hitler pour son anniversaire, le 20 avril 1937, se présente donc non seulement comme une citation de Hitler citant le Panthéon, mais elle cite encore d’autres éléments de l’architecture du Panthéon dont Hitler ne s’était pas préoccupé - et dont elle surpasse encore les dimensions. Ainsi en va-t-il par exemple de l’ouverture circulaire ménagée dans la coupole, elle-même structurée par des caissons identiques à ceux de l’édifice romain. De cette ouverture, Speer rappellera plus tard lui-même qu’avec ses 46 mètres de diamètre, elle dépassait non seulement le diamètre de « toute la coupole du Panthéon », qui n’est que de 43 mètres, mais aussi les 44 mètres du diamètre de la coupole de Saint-Pierre de Rome. Quant au volume intérieur, notera Speer avec une certaine émotion, il « faisait dix-sept fois celui de la basilique Saint-Pierre ». Enfin, la lanterne surmontant la coupole du Grand Dôme n’est elle non plus rien d’autre qu’une citation très amplifiée de la lanterne de Saint-Pierre de Rome - à ceci près que, sur l’ordre express donné par Hitler au début de l’été 1939, l’aigle du Reich tenant dans ses serres le globe terrestre s’y substitue à la croix du christianisme."
Maquette d’Albert Speer pour le Grand Dôme de la future Germania (1938)

Oh, il faudrait sur tous ces sujets s'attarder plus longtemps, mais je ne peux étendre démesurément mon propos. Je dois passer au troisième article du Nouvel Obs qui retint alors mon attention : je notai alors déjà qu'il constituait une sorte de surprise. On sortait en effet d'une forme de tragique car c'était un article de Daniel Rondeau sur Johnny Halliday. On pouvait y lire ceci :
"C'est Johnny qui menait la conversation. Il commença par parler d'alcool, forcément, en jurant ses grands dieux qu'il ne boirait plus jusqu'à Bercy, puis des intellectuels : "C'est curieux, ils me regardent d'un autre oeil depuis que Godard m'a fait tourner. C'est quand même marrant. Je leur parle du "Château" de Kafka. Tiens, à ce propos, est-ce que tu connais "Peau de chagrin" de Balzac, je trouve que ça ferait un scénario de film formidable."

Enfin je notai que la veille j'avais appris la mort d'Anthony Perkins, et que dans une brève rétrospective que j'avais lu, il était mentionné qu'il avait tourné Le Procès avec Orson Welles. J'avais d'ailleurs acheté le Libé du jour où Mathieu Lindon traçait un portrait de l'acteur où il indiquait que même l'explosion atomique qui conclut le Procès d'Orson Welles, en 1962, ne parvint pas "à le guérir, c'est-à-dire à changer durablement son image : monsieur K devait s'effacer devant madame Bates", le personnage de Psychose, qu'il interpréta pour Alfred Hitchcock en 1960.

C'est cette photo d'Anthony Perkins (dans Psychose 2) qui illustrait l'article de Mathieu Lindon, en 1992.

Enfin, j'écrivais que je notai tout ceci en regardant Le crime était presque parfait de Hitchcock, dont l'un des trois personnages principaux n'était rien moins qu'un certain Mark Halliday, auteur de romans policiers.

Chagall, ce sera encore pour une prochaine fois...

Le crime était presque parfait (dial M for Murder, titre original)


mardi 2 juillet 2019

Yod

Reprenons : le i se glisse au cœur du Rems hébraïque et fait advenir Reims. Ni vu ni connu, ainsi passe-t-on à travers les mailles du filet des milices. A l'origine de notre i se trouve le iota grec et le yod de l'alphabet hébreu.


Selon Marc-Alain Ouaknin (L'Alphabet expliqué aux enfants, Seuil 2012), "le yod représente, en protosinaïtique et plus nettement encore en cananéen/phénicien, l'image de la "main", et plus précisément l'image du bras, de l'avant-bras articulé à la main qui prend un objet. Le mot yad en cananéen/phénicien signifie la "main"." Yod est la première lettre du Nom sacré, du Tétragramme, qui s'écrit : Yod  Hé  Vav  Hé  (à lire de droite à gauche)

Le Tétragramme en phénicien, en araméen ancien et en hébreu carré (Wikipedia)
Sachant cela, je m'émerveillai alors de découvrir que la dernière photographie du catalogue consacré à Cécile Reims représentait ses mains, ses mains au travail, poussant le burin sur la plaque de cuivre.



Je voulus dès lors relire L'embouchure du temps, son dernier ouvrage. Mais je m'aperçus qu'il était absent des rayonnages, j'avais dû l'emprunter à la médiathèque ; qu'à cela ne tienne, je me rabattis sur le précédent, Tout ça n'a pas d'importance (Le Temps qu'il fait, 2014). Or, à la première page du premier chapitre, c'est justement à partir de sa main que Cécile développe sa méditation sur l'existence :
"En la quatre-vingt sixième année  de celle qui use, avec de plus en plus de retenue ou d'exigence, de la première personne du singulier "je" et du pronom possessif qui lui est accordé, la main droite, jusqu'alors docile et répondant aux injonctions du graveur - main qui prédomine, exécute les gestes les plus élémentaires - cette main s'insoumet, opposant à la demande une douleur telle que la demande se rétracte et se soumet au verdict d'abstinence." (p. 9)

*
L'ombre portante était le septième article du mois de juin, et le 707ème article d'Alluvions. Or, une recherche sur Quaternité, le blog de Rémi Schulz, avec ce nombre 707 nous conduit sur le billet du 11 mai 2009, Les pendus bizarres, où l'on retrouve non seulement le Livre d'Esther mais aussi le nombre 7, à travers un jeu numérologique décrit par Jean-Jacques Glassner :


"On retrouverait donc, poursuit-il, le même jeu dans le livre d'Esther, lequel est si imprégné de culture babylonienne que ses héros juifs se nomment Esther et Mardochée, où se reconnaissent Ishtar et Marduk, les principaux dieux babyloniens. A l'instar de la clémence de Marduk, c'est Mardochée qui est à l'origine de la lettre royale expédiée le 23 du 3e mois, 70 jours après la lettre du 13 du 1er mois, à l'initiative d'Haman, ordonnant l'extermination de tous les Juifs le 13 adar, 11 mois plus tard."

Rémi rappelle ensuite qu'il réagit particulièrement à l'idée d'un jeu palindrome sur le nombre 11 dans le livre d'Esther, parce qu'il a découvert "en 2002 que le jour de la naissance de Georges Perec, le 7 mars 1936 à 21 h, correspondait dans le calendrier hébraïque au début du 14 adar 5696, soit à la fête de Pourim, commémorant les réjouissances ayant suivi la victoire des Juifs sur leurs ennemis le 13 adar 3405, la réalité des faits et de leur datation n'étant pas mon problème." Il s'ensuit une cascade d'émerveillements que je me vois contraint de citer longuement, car c'est ainsi que l'on parvient à l'évocation finale de 707 :
"Je m'émerveillais donc ici de voir Perec lié au livre d'Esther, où apparaît cette disposition unique dans la Bible hébraïque, pour les versets 9,7-9:

J'ai fusionné ici le texte d'Esther donné pages 124 et 126 de l'édition Colbo de 1987, ISBN 2-85332-094-4
On y voit dans la colonne de droite le dernier mot du verset 6, ish, "homme", censé désigner Haman, pendu plus tôt sur le gibet qu'il avait préparé pour Mardochée, suivi des noms de ses 10 fils, tués le 13 adar; dans la colonne de gauche, 10 fois la conjonction we'eth, "et", et le premier mot du verset 10, assereth, "dix" (fils d'Haman...) La tradition voit Haman et ses 10 fils avoir été pendus l'un au-dessous de l'autre sur le gibet de 50 coudées de haut.
Je m'émerveillais parce que la disposition fait apparaître un carré avec un blanc central, de 11 lignes de hauteur, or le carré, le "manque" et le nombre 11 sont essentiels dans l'oeuvre de Perec, dont notamment le recueil Alphabets est constitué de 176 carrés de 11x11 lettres, l'immeuble de La vie mode d'emploi correspondant à un carré bi-latin est sis 11 rue Simon-Crubellier.
Je m'émerveille à nouveau en apprenant la possibilité d'un jeu palindrome dans le livre d'Esther, ou anadrome pour employer le terme exact, alors que c'est une autre spécialité de Perec, et le jeu original est de plus basé sur le nombre 11, le premier nombre palindrome non trivial en chiffres arabes.
Je m'émerveille encore plus en constatant que mes considérations sur la date de naissance de Perec étaient intégrées à une page nommée baruq, en référence au prétendu auteur Boris Baruq Nolt mentionné dans La vie mode d'emploi, nom obtenu par divers jeux palindromes sur les 3 premiers éléments du titre de la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius, de Borges. Perec a inversé l'ordre des deux syllabes uq-bar pour en faire bar-uq, de même que Marduk avait joué avec les deux signes cunéiformes écrivant 11 et 70.

J'achevais cette page ainsi :
Il est ahurissant de constater que le procès de Nuremberg s’est soldé par la condamnation au gibet de 11 chefs nazis, et que le schéma 1-10 du récit d’Esther s’est matérialisé dans l’Histoire avec son grand nœud coulant : l’accusé vedette Göring a réussi à se suicider la veille de la pendaison, les autres 10 sont montés sur le gibet le 16 octobre 46.
En 2002 je ne sais si les infos disponibles aujourd'hui en ligne ne l'étaient alors pas, ou si je n'ai pas été capable de les découvrir, toujours est-il que mon renouveau d'intérêt m'a mené à ceci :
- Lors de la pendaison des chefs nazis, celui qui s'est le plus exprimé est Julius Streicher, qui a notamment crié Purimfest 1946, “(Voici la) fête de Pourim 1946”
- Les noms des fils d'Haman présentent des anomalies typographiques, diverses selon les traditions. Selon l'une d'elles, 3 lettres seraient plus petites que la normale, et la valeur numérique de ces 3 lettres 707 correspond dans le calendrier hébreu à l'année de la pendaison des nazis, 16 octobre 1946 = 21 tishri (5)707 !"
On retrouve certains des éléments décrits ici dans Tout est accompli du trio HMR. Encore une fois, longue citation :

"L'une des principales sources d'aveuglement consiste à enfermer l'histoire profane dans ses propres cadres. Or l'histoire profane ne cesse elle-même de renvoyer à l'histoire sainte, comme le prouve ce qui s'est passé au XXè siècle. Ainsi la fin du IIIème Reich s'inscrit-elle directement dans le livre d'Esther. Au tribunal militaire de Nuremberg, on prononce d'abord douze condamnations capitales. Comme Martin Bormann était contumace, onze dignitaires nazis attendaient l'exécution de la sentence. Mais dans la nuit qui précède les pendaisons, un des dignitaires, Hermann Göring se suicide avec du cyanure. Aussi, Julius Streicher, l'un des futurs pendus, comparera-t-il les condamnés aux dix fils de Haman. Au moment où on lui passera la corde au cou, il s'exclamera même :"Pourim fest 1946." L'antisémite en lui, le fils d'Amaleq, venait de reconnaître le renversement du sort, ce moment où le dé se retourne en faveur d'Israël.
Il n'est pas anodin non plus que les droits d'auteur de Mein Kampf, déposés par Hitler sur un compte secret en Suisse, l'aient été au nom de Max Amann, homonyme du chef d'Amaleq dans le Livre d'Esther. Par ce subterfuge, Hitler se comparait implicitement à l'exterminateur d'Israël, avec l'idée de mener à fin ce que son prédécesseur n'avait fait qu'entrevoir." (pp. 242-243)
Amaleq revient souvent dans l'essai. "Amaleq, écrit David Banon dans la revue Pardès, c’est le peuple qui, sans raison aucune, a attaqué Israël dans le désert. Sans raison si ce n’est la haine ancestrale qu’Esaü vouait à Jacob. Car Amaleq est de la lignée d’Eliphaz, fils d’Esaü (Gn. 36, 12) et, comme son ancêtre, il voue aux descendants de Jacob une haine implacable.(...) La tradition juive fait d’Amaleq la figure de l’anti-Israël et ordonne de le combattre."

lundi 5 février 2018

Polska/Ikea

"Dans son Système de la Nature, en 1776, Linné déclarait :"Je sépare désormais les baleines des poissons." Mais je sais fort bien, d'après ce que j'ai pu apprendre moi-même, que jusque vers 1850, en contradiction formelle avec l'édit absolu de Linné, les requins et l'alose, la limande et le hareng partageaient toujours la possession des mêmes eaux que le léviathan.
Les raisons que pose Linné en expliquant pourquoi il lui a convenu de bannir les baleines du monde des eaux sont les suivantes : "Considérant leur cœur chaud et bivalve, leurs poumons, leurs paupières mobiles, leurs oreilles profondes, penem intrantem feminam mammis lactatem", et finalement : ex lege naturae jure meritoque. J'ai soumis le tout à mes amis Siméon Macey et Charles Coffin, de Nantucket, tous deux mes camarades de gamelle au cours d'une certaine croisière ; lesquels se sont accordés pour déclarer que les raisons ci-dessus avancées sont notoirement insuffisantes. Charley alla même jusqu'à insinuer, iconoclaste, que tout ça c'était de la blague."

Herman Melville, Moby Dick, p. 223 (Phébus, tr. Armel Guerne)

Le savant suédois Linné, apparu avec l'achat de la plaque émaillée 444 à la brocante des Marins de décembre, ayant donné son nom à la rue de Paris longtemps habitée par Georges Perec, repéré encore dans Le Conte du biographe de la romancière AS Byatt, Linné, donc, refaisait surface dans le chapitre 32 de Moby Dick, justement appelé "Cétologie". Le 29 janvier, j'écrivis dans le cahier bleu que la Suède était décidément omniprésente dans mon paysage intime. Outre Linné, il y avait cette auteure suédoise,  Elisabeth Åsbrink, avec son ouvrage 1947, L'année où tout commença, et le premier article du dossier de Philosophie magazine de février consacré à un sujet ô combien d'actualité - "Peut-on désirer sans dominer ?- qui commençait par le rappel d'une scène se déroulant au musée d'art moderne de Stockholm, tirée de The Square, le film du réalisateur suédois Ruben Östlund , Palme d'Or 2017 du festival de Cannes. A quoi il faut ajouter encore cette information glanée sur la biographie de Michel Foucault (mentionné en même temps que Linné dans le livre d'AS Byatt), dans un Hors-Série du même Philosophie Magazine : il fut nommé, en 1955, conseiller culturel à la Maison de France d'Uppsala (ville où décéda Linné). En 1957, il y accueillit Albert Camus qui venait de recevoir le prix Nobel.
Enfin, le clou de la série, la mort le 28 janvier du fondateur d'Ikea, Ingvar Kamprad, à l'âge de 91 ans, dans sa maison de la province du Smaland. Ce n'est pas le fait le moins important, on verra pourquoi.


Pourtant, en cette fin janvier, ce n'est pas la Suède qui est ma préoccupation principale, mais un pays proche, la Pologne, où je dois partir en avion pour un bref séjour, mon pied-à-terre étant réservé 12 rue Miodowa, près du centre historique de Varsovie. C'est la première fois que je vais découvrir un ancien pays du bloc de l'Est.

En attendant mon vol à l'aéroport de Roissy, je glane parmi les périodiques distribués gratuitement ce jour-là Le Monde et le New York Times (sérieux le gars, il y avait moins austère sur les présentoirs). Les deux journaux présentent un article bien documenté sur Ingvar Kamprad (ses initiales forment les deux premières lettres d'Ikea, créé en 1943, le E et le A rappelant Elmtaryd et Agunnaryd, la ferme familiale et le village où il a commencé son petit commerce, vendeur à vélo d'allumettes et de crayons  puis commerçant par correspondance).
Le gars Ingvar affectait un train de vie modeste, roulant dans une vieille Volvo, évitant les vols en classe business, dînant bon marché, faisant les soldes, affirmant qu'il n'avait pas de véritable fortune. "J'ai assez d'argent, disait-il, pour m'en sortir, mais le fait est que ce n'est pas moi qui possède l'argent, mais une fondation." Oubliant de préciser, note Olivier Truc dans Le Monde, qu'il contrôlait la fondation en question. Bref, un profil qui n'est pas sans rappeler ce pingre de Paul Getty dont je parlais l'autre jour.
En réalité, il avait une villa au-dessus du lac de Genève, un domaine en Suède et des vignes en Provence, et il conduisait une Porsche flambant neuve aussi bien que la vieille Volvo. C'était l'un des hommes les plus riches du monde qui a contribué par son œuvre, a affirmé le roi Carl XVI Gustaf, à faire connaître la Suède sur toute la planète. "Un Henry Ford suédois", a noté le journal Dagens Nyheter. Ce qui n'est pas mal vu quand on sait que Henry Ford  était un antisémite notoire, auteur de l'ouvrage Le Juif international (1921). «Ford a été un des mes principaux inspirateurs », déclara un jour Hitler, qui lui fit décerner, en 1938, la plus haute décoration civile du IIIe Reich. Ford, pas en reste, lui fit un cadeau de 35000 reichmarks en 1939 pour son anniversaire.

Henry Ford recevant la Grand Croix de l'Aigle des mains des officiels nazis (1938)
Si la comparaison avec Ford est justifiée, c'est que l'on sait depuis 1994, grâce au journal de Stockholm Expressen, que Kamprad avait rejoint le mouvement fasciste du suédois Per Engdahl en 1942. Il s'en était alors humblement excusé auprès de ses employés, regrettant "l'erreur la plus stupide de sa vie", expliquant qu'il avait été influencé par sa grand-mère allemande. Un profil bas qui masquait une implication plus grande qu'il ne voulait bien l'admettre. Il a été démontré qu'il avait gardé des contacts bien après 1945, organisé des réunions, recruté des membres et financé un parti néonazi avec les fonds d'Ikea. Dans une lettre de 1950 adressée à Per Engdahl, il affirme encore être fier de sa participation.
Il se trouve que Per Engdahl est un des personnages clés du livre d'Elisabeth Åsbrink. Il a aidé plusieurs milliers de nazis à quitter l'Europe, en particulier vers l'Argentine, où le président Perón les accueillait à bras ouverts, "non seulement en raison de sa sympathie idéologique, mais aussi par la vertu de juteuses compensations financières prises sur les fonds du Troisième Reich."
L'écrivaine est d'ailleurs citée dans un autre article connexe du Monde, signé par Anne-Françoise Hivert :
"Accusé de sympathies nazies pendant la seconde guerre mondiale, il s'était repenti auprès de ses employés, obtenant le pardon des Suédois. "De cette façon, note Elisabeth Arsbring [sic], à l'origine de certaines révélations, l'image de Kamprad et l'image de la suède continuent de se refléter l'une dans l'autre, sans ombre, sans honte et sans nécessité de s'expliquer sur son héritage."
C'est sur ces belles et réjouissantes considérations que je décolle vers Varsovie. Le plafond bas de nuages fait que je ne verrai rien des pays traversés. Au sortir de l'aéroport Frédéric Chopin, la bise me cueille à froid. Le bus 175 me conduit vers mes pénates. La suite au prochain numéro.


vendredi 19 janvier 2018

De Manhattan à Dachau

"Onze heures du soir ; l'air est moite ; entre la circulation dense et les enseignes au néon, on se croirait à Manhattan ; il tombe une fine pluie d'été et je ne sais pas au juste où j'ai pris gîte"

Edmund de Waal, La voie blanche, Autrement, 2017, p. 10.

Edmund de Waal n'est pas à New York, il est en Chine, et plus précisément à Jingdezhen, la capitale de la porcelaine située dans la province du Jiangxi. La première de ses trois explorations sur les sites originels de l'histoire de la porcelaine, les "trois collines blanches", Jingdezhen donc, avant Dresde et Plymouth.
Manhattan, c'est le port d'attache d'Herman Melville, citée dès le premier chapitre de Moby Dick, que j'ai lu aujourd'hui grâce à l'ami Nunki Bartt, qui m'a mis dans les mains voici deux jours le gros volume de plus de 800 pages de l'édition Phébus, dans la traduction pour lui insurpassée d'Armel Guerne. : "Voici par exemple, votre île citadine de Manhattan avec le collier de ses docks tout semblable à celui des récifs de corail ceignant les îles de l'Océan Indien - et c'est l'écume du trafic commercial qui bouillonne autour d'elle."


Moby Dick, présent, on l'a vu l'autre jour, dès l'exergue du livre, et qu'Edmund de Waal invoque à la page 35 :  "J'ai lu Moby Dick. Les périls du blanc, je connais. Je connais les dangers d'une obsession du blanc, de l'attirance irrésistible vers quelque chose d'aussi pur, d'aussi absolu dans son potentiel fusionnel qu'on en serait métamorphosé, transfiguré, qu'on pourrait repartir de zéro."
Moby Dick qui va réapparaître, au chapitre 44, au moment où de Waal s'est installé dans une ancienne usine où on apporte les caisses, les lourds paquets de carreaux achetés à Jingdezhen, et où on rebranche les fours. A l'étage des bureaux, il a dédié une pièce à l'écriture, y a rangé ses livres, pas mal de poésie, dit-il, Goethe et sa théorie de la couleur, et puis, oui, Moby Dick, avec son chapitre 42 intitulé "La blancheur de la baleine", où l'on peut lire : "Dans maints objets de la nature, la blancheur raffine et accroît la beauté, comme par une vertu spécifique, qu'on peut observer dans les marbres, les japonicas et les perles." (Josée Kamoun, la traductrice, n'use manifestement pas ici de la version d'Armel Guerne, lequel écrit : "Quoique le blanc, comme s'il les revêtait d'une vertu toute spéciale qui lui est propre, rehausse infiniment de sa délicatesse la beauté de bien des choses de la nature, telles que les perles, le marbre, les laques (...)").
Et cette "phrase extraordinaire", s'exalte de Waal : " La qualité fuyante, qui fait que les idées de blancheur, lorsqu'elles se détachent des associations bénignes et s'accolent à un objet terrible en lui-même, augmente la terreur au plus haut point."*

La terreur, elle est à la fin du livre, au chapitre 60, quand il évoque la PMA, qui ne désigne pas ici la Procréation Médicalement Assistée mais la Porzellan Manufaktur d'Allach, au nord-ouest de Munich, fondée grâce aux capitaux engagés par Himmler.
"Vingt millions de soldats de porcelaine en marche", tel est le slogan de la manufacture qui vend des figurines et des insignes, le tout au profit de citoyens nécessiteux mais loyaux au Reich. C'est la semaine de l'Anschluss, où les soldats allemands franchissent la frontière autrichienne et sont accueillis par des foules en délire." (p. 447)
Le succès ne se dément pas, au point que l'usine est devenue trop petite pour assurer la demande ; fin 1940, on la déplace au camp de concentration de Dachau.** La main d’œuvre y est bon marché.

Himmler inspectant la porcelaine d'Allach à  Dachau le 20 janvier 1941. Photo: Image Bank WW2 – NIOD/Amsterdam  
 La plupart de ces figurines étaient blanches, précise de Waal, à la demande expresse de Himmler : "La porcelaine blanche est l'incarnation de l'âme allemande", clame le premier catalogue d'Allach.

Edmund de Waal a fait le voyage à Dachau, est allé aux Archives où il a pu consulter le témoignage essentiel de Hans Landauer, un socialiste autrichien qui avait rejoint les Brigades internationales à seize ans avant d'être arrêté, déporté en France au camp de Gurs puis transféré à Dachau le 6 juin 1941. Son talent de dessinateur lui vaut d'être embauché à Allach, où il travaille d'abord sur les bougeoirs puis les figurines avant de devenir "irremplaçable" parce qu'il fabrique les chevaux dont raffolent Hitler et Himmler. Dans ses Mémoires, il se remémore, écrit de Waal, "l'étrange paradoxe de la situation : c'était à ce groupe d'ouvriers si cosmopolite qu'il revenait de façonner le symbole culte du parti, la lanterne de Julleucheter destinée aux fêtes du solstice, ce qui augmentait leurs chances de survie."

Bol de bivouac et sa boîte originale. Photo: Alamy
Le camp de concentration de Dachau fut libéré par les troupes américaines le 29 avril 1945. On y releva 3000 morts. La porcelaine d'Allach avait été déménagée : "Il restait bien quelques modèles, mais aucune figurine nazie, aucun commando blanc."
" Au début de l'année 1947, à Windischeschenbach, la fabrique de porcelaine s'est mise à produire toute une gamme d'animaux, oursons, chiots, chevaux, jeunes faons, Bambis. Quand on les retourne, on peut lire Eschenbach, Zone US. Avec au-dessus le nom du modeleur : Kärner.
Car le SS Hauptsturmfürher Kärner est devenu Herr Kärner. Il a enterré la porcelaine de la honte quelques jours avant la libération, emporté ses moules et recommencé à zéro. Plus de runes SS, mais les modèles sont les mêmes." (p. 473)
C'est cela aussi l'histoire de la porcelaine.

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* Traduction d'Armel Guerne : "Cette trompeuse idée de candeur virginale à laquelle le blanc reste pour nous indissolublement lié, quand elle se trouve détaché des objets tout aimables, et revêt quelque terrible objet de sa robe innocente, redouble en nous l'effroi et jette l'épouvante presque au-delà de l'inimaginable."
A comparer avec l'original :
Première citation : "Though in many natural objects, whiteness refiningly enhances beauty, as if imparting some special virtue of its own, as in marbles, japonicas, and pearls (...)."
Deuxième citation : "This elusive quality it is, which causes the thought of whiteness, when divorced from more kindly associations, and coupled with any object terrible in itself, to heighten that terror to the furthest bounds."

** On peut lire (en anglais) un article écrit par Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine nazie (sur le site de l'excellent journal anglais The Guardian).