Un livre que j'aurais dû lire depuis longtemps. Je suis intimement persuadé d'avoir lu l'article que lui consacra Roger Chartier dans Le Monde des livres, le 27 novembre 1992. Son existence m'était donc connue mais, pour une raison que j'ignore, je n'ai pas sauté le pas avant le 28 mai dernier, où j'ai enfin acquis Le sabbat des sorcières, de Carlo Ginzburg, dans sa réédition en Folio-Histoire de 2022.
Un livre fondamental, qui m'a en outre conduit à reprendre l'écriture interrompue (depuis octobre 2022) de Cristal noir, suite de La neige ne guérit pas de sa blancheur, l'ouvrage que j'ai consacré à ma petite sœur Marie, disparue en décembre 2019. Je n'entre pas pour l'instant dans les détails.
Ce même jour - 12 juin 2026 - où je remplis à nouveau quelques pages dans le cahier noir qui me sert de réceptacle au premier jet, je constate qu'en troisième position sur la liste des articles les plus consultés s'affiche La sorcellerie des Marins, article publié le 7 avril 2019, il y a donc sept ans passés. Article auquel je n'ai fait aucune publicité ni allusion dans les posts récents.
Or, que l'on aille y faire un petit tour, on aura la surprise d'y retrouver la même gravure de Hans Baldung Grien, dont un détail forme l'illustration de couverture de l'essai de Carlo Ginzburg. L'article, lui, commençait ainsi :
Les sorcières s'abattent sur Arte. Dans le dernier billet, je faisais
état d'une synchronicité entre une lecture d'André Hardellet, en une
page citant les sorcières de Hans Baldung Grien, l'inspirateur d'Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7,
et un documentaire-fiction de la chaîne franco-allemande sur les
sorcières de Salem. Or le lendemain, je surpris dans l'émission 28 minutes,
lors de la chronique de Xavier Mauduit, la représentation de la même
gravure de Hans Baldung que j'avais reproduite dans l'article. La seule
différence étant qu'elle était cette fois en couleur :
On retrouve donc la gravure de Hans Baldung dans le billet, déjà évoqué en 2019, du 30 septembre 2017, #234/313, Le vent change, en synchronicité avec cette page 144 de La promenade imaginaire d'André Hardellet :
"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change
; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup
de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie
tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est
rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami
pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément
entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez
envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Pour moi aussi, avec Carlo Ginzburg, le vent a changé et mon sabbat personnel peut recommencer...
J'ai poursuivi avec grand plaisir la lecture des Epopées minuscules, et me suis arrêté sur le texte intitulé Métamorphoses de la carte postale. Sandrine Tolotti retrace sa jeunesse (celle de la carte postale), "qu'elle a passée, dit-elle, à s'affranchir des circonstances désolantes de sa naissance, à l'ombre de la guerre." Le 1er juillet 1870, Bismarck signe le décret autorisant l'impression et la diffusion des Correspondenz karten, feuillet cartonné devant circuler à découvert, et qui fut vendu à 45 000 exemplaires dès le premier jour. "Bienpratique, souligne Tolotti, à l'aube de la guerre franco-prussienne de pouvoir espionner les lettres des soldats sans avoir à ouvrir l'enveloppe." La carte postale officielle (CPO) sera mise en vente par la Poste française le 15 janvier 1873, et là aussi ce sera le succès immédiat avec sept millions d'exemplaires vendus en une semaine. Deux ans plus tard, l'industrie privée est autorisée à fabriquer des cartes postales. Quatre à cinq milliards de cartes s'échangeront en France pendant la Grande Guerre. La Poste connaît alors son âge d'or, on relève le courrier jusqu'à huit fois par jour.
Ceci est bien beau et fort intéressant, mais c'est avant tout le final du texte qui m'a retenu, lequel évoque la carte postale qu'Agnès Varda envoya à Jacques Demy depuis Londres (et que j'ai retrouvée sur le site ciné.tamaris.fr) :
Le mot est charmant et plein d'humour, mais regardez l'adresse :
Jacques Demy Allée Raffet Cimetière Montparnasse
Et Sandrine Tolotti conclut par ces lignes :
"Ton Agnès" a écrit jusque dans la tombe des mots d'amour à son Jacquot de Nantes, qui lui seront scrupuleusement retournées par le gardien. Elle envoie le message le plus déchirant, sous enveloppe pour ne pas effrayer le postier, en juin 2010 : "Je suis hyper active, mais je m'impatiente. Hier, au musée, j'ai revu cette peinture de Baldung Grien qui est toujours dans ma tête. Ah quel couple ! Elle est en chair il est en os. J'attends que tu viennes me tirer par les cheveux.
Le message, c'était fatal, a sans doute mis près de neuf ans pour parvenir au destinataire. Car Agnès Varda est morte en mars 2019. Il n'y a pas de plus bel exemple de la vertu que possède la lenteur des cartes postales." (p. 137)
La peinture de Baldung Grien n'est autre que celle-ci :
Il se trouve que j'en ai parlé le lundi 18 mars 2019 dans l'article justement nommé La jeune fille et la Mort. J'y écrivais ceci : "Hans Baldung Grien, élève de Dürer à Nuremberg entre 1503 et 1507, fit l'essentiel de sa carrière à Strasbourg où il mourut en septembre 1545. C'est en 1517 qu'il peignit ce tableau dans lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à descendre dans la tombe, qu'elle désigne de sa main droite. La jeune fille, dont le corps blanc et nu contraste violemment avec le bronzage du squelette, se tord les mains sans opposer vraiment de résistance."
Le 20 mars, je poursuivais dans Sans toi(t), où je montrais l'importance de ce tableau pour Cléo de 5 et 7, le chef d'oeuvre d'Agnès Varda, avec Corinne Marchand dans le rôle-titre.
Une photo de tournage montrait bien la peinture de Baldung Grien présente sur le lieu-même des prises de vue (l'ovale qui l'encadre est de Varda).
Neuf jours plus tard, le 29 mars 2019, Agnès Varda rejoignait donc Jacques Demy dans la tombe.
Au fil de différentes chroniques de ces derniers mois, une singulière galerie de femmes, le plus souvent dénudées, s'est progressivement constituée, sur laquelle il ne me semble pas inutile de revenir. Commençons donc par Die Nacht, gravure d'Heinrich Aldegrever (1502 - 1555 ou 1561), dont je dois la découverte à Dimitri Karadimas dans son étude, La part de l'Ange. L'influence de Dürer est dite manifeste dans ses premières œuvres : son monogramme,
AG, évoque d'ailleurs sans ambiguïté celui de Dürer, AD.
Die Nacht - Heinrich Aldegrever (d'après Hans Sebald Beham), 1553
De Dürer justement, nous avons croisé plus récemment Les Quatre Femmes nues, dit aussi Les Quatre Sorcières (1497).
On ne sait si Aldegrever rencontra Dürer, en revanche il est certain que Hans Baldung Grien (1484 - 1545), après avoir fait son apprentissage auprès d'un maître inconnu, vint se perfectionner dans l'atelier du grand maître, à Nuremberg, entre 1503 et 1507.
Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Ajoutons encore cette gravure de 1517 attribuée à Niklaus Manuel (1484 -1530), où la Mort lutine gaillardement une jeune femme.
Aldegrever, Dürer, Baldung, Manuel, quatre artistes allemands de la Renaissance qui s'engouffrent avec passion dans la représentation de ces femmes à la sensualité ostentatoire. Le message manifeste est bien sûr de la condamner, certains d'entre eux en adoptant les vues de la Réforme prôneront même une morale rigoureuse proche du puritanisme (ainsi Niklaus Manuel, qui fut aussi mercenaire en son jeune temps, devint en 1529 membre du "petit conseil" de Berne, "qui fit promulguer, nous dit la notice de Wikipedia, des lois sévères contre les soudards, le port d'arme, l'adultère et la danse"). On peut tout de même avoir des doutes sur la sincérité ultime de ces positions : n'était-il pas bien commode d'oeuvrer sous le prétexte de dénoncer les turpitudes féminines ? C'était l'époque où l'on brûlait beaucoup de sorcières, beaucoup plus qu'au Moyen Age. Les imaginations s'enflammaient autour de ces femmes entre elles ou dans la solitude d'un lit. Une dernière gravure, datée de 1548, découverte sur le site de La mort dans l'art, illustre à merveille l'obsession pour le sexe de la femme. Elle est de Hans Sebald Beham (1500 - 1550), qui inspira, on l'a vu, Aldegrever.
Né à Nuremberg, dans la ville donc de Dürer, Hans Sebald Beham était le frère aîné de deux ans du peintre et graveur Barthel Beham. Wikipedia : "À l'issue d'un procès organisé par le Conseil de la ville de Nuremberg sous obédience luthérienne en 1525, il fut chassé de cette ville avec son frère et Georg Pencz pour hérésie.
Les trois artistes furent qualifiés de « peintres impies ». En 1528,
Sebald est de nouveau banni de la ville mais cette fois pour plagiat d'un travail inédit d'Albrecht Dürer intitulé Les proportions du cheval.
Bien qu'il n'ait pas été officiellement l'élève du maître de Nuremberg,
il est probable que Sebald le côtoya durant ses dernières années
(1521-1528)." Sebald, ce nom m'évoque bien sûr l'écrivain allemand, la personne la plus citée ici sur Alluvions, sans pourtant que je puisse y voir beaucoup de résonance et de proximité. C'est que l'écrivain du XXème siècle fait montre d'une pudeur qui n'est pas à l'évidence la qualité première du graveur renaissant. Voyons donc de plus près cette image.
Dans Die Nacht, Dimitri Karadimas avait montré comment un jeu de lignes concourait à la description de l'accès nocturne à des plaisirs solitaires, ce que rappelait aussi la citation d'Ovide gravée au fronton du lit, Nox et amor virumque nihil moderabile suadent ("Ni la nuit, ni l'amour, ni le vin n'engagent à la modération").
Dans l'oeuvre de Sebald, la vulve est encore plus apparente que dans celle d'Aldegrever, mieux, elle se situe à la croisée des diagonales, mise en valeur par la position de sommeil hautement improbable de la jeune femme. Le squelette ailé pose son sablier sur l'épaule gauche, à la verticale du genou droit, tandis que l'autre genou surplombe le pot de chambre, objet que l'on retrouve aussi sur la gravure d'Aldegrever, près de la fenêtre. Notons également la coiffure torsadée commune aux deux femmes ainsi qu'à la "sorcière"de dos dans la gravure de Dürer. Ce n'est certainement pas un hasard.
Je m'avise ce soir que ce schéma divisant l'image en neuf rectangles, auquel j'ai abouti par tâtonnement, se retrouve dans une autre œuvre de Sebald :
Hans Sebald Beham, Livre des proportions du cheval, pp. 17-18, British Museum, London, inv. 1918,0309.3
Ou encore dans celle-ci :
Page tirée de l'ouvrage Das
Kunst vnd Lere Büchlin, Sebalden Behems. Malen vnd reissen zulernen,
nach rechter Proportion, Mass vnd aussteylung des Circkels, 1557, Houghton Library, Harvard University, Typ 520.57.201.
Le sorcières s'abattent sur Arte. Dans le dernier billet, je faisais état d'une synchronicité entre une lecture d'André Hardellet, en une page citant les sorcières de Hans Baldung Grien, l'inspirateur d'Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, et un documentaire-fiction de la chaîne franco-allemande sur les sorcières de Salem. Or le lendemain, je surpris dans l'émission 28 minutes, lors de la chronique de Xavier Mauduit, la représentation de la même gravure de Hans Baldung que j'avais reproduite dans l'article. La seule différence étant qu'elle était cette fois en couleur :
Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Aujourd'hui était un grand jour, pensez-donc, nous étions le premier dimanche d'avril, autrement dit jour de brocante sur l'avenue des Marins, lieu et moment magiques maintes fois évoqués ici. J'avais raté, à chaque fois pour des raisons extérieures à ma volonté, les derniers rendez-vous de l'hiver, mais là, libre comme l'air, je me fis donc un plaisir d'en arpenter à nouveau les stands, dans l'attente un rien fébrile de la merveille inattendue. Rien de bien extraordinaire ne retint pourtant mon attention, et je n'avais guère qu'un vieux Charlie-Hebdo de 1976 avec une couverture jubilatoire de Reiser ainsi qu'une étude de Malraux sur Goya, lorsque je tombai sur des cartons de livres d'art entassés en désordre, dont beaucoup écrits en allemand. Pour dix euros, le vendeur, bien content semble-t-il de lâcher cette camelote teutonne, me fit un lot de deux volumes sur Dürer. Une biographie illustrée de Peter Strieder (Nathan, 1978) et le catalogue de l'exposition de 1971 à Nuremberg qui célébrait le 500ème anniversaire de la naissance de l'artiste (un livre de 414 pages entièrement en allemand mais présentant apparemment une grande partie de l’œuvre gravée et peinte).
Ce soir, je repensai à un autre livre acheté l'an dernier sur cette même brocante : le Dictionnaire du Diable, de Roland Villeneuve (Pierre Bordas et fils, 1989). Je ne m'en étais guère servi jusque-là, et je me suis demandé si une entrée, sur les deux mille que compte l'ouvrage, n'avait pas été réservée à Hans Baldung. Eh bien pas du tout, Baldung qu'on convoque donc sur Arte quand on parle de sorcellerie en Pologne (des prêtres polonais ont brulé récemment des livres des sagas Harry Potter et Twilight pour « lutter contre la sorcellerie »), Baldung donc n'apparaît pas dans cette encyclopédie du diable.
En revanche, à l'entrée "sorcières", je retrouvai Albrecht Dürer, avec une gravure de 1497 (ou 1491), Les quatre sorcières.
Où l'on voit que la nudité, que ce soit chez Baldung ou chez Dürer (les deux œuvres ne sont d'ailleurs distantes que de quelques années), semble aller de pair avec la sorcellerie.
Sur la même page 358 de l'ouvrage de Roland Villeneuve, on trouve une photo des Sorcières de Salem, dans une mise en scène de Raymond Rouleau (1954), d'après la célèbre pièce d'Arthur Miller (The Crucible, 1952) qui s’inspirait d’une histoire vraie – un procès en
sorcellerie dans la ville de Salem, Massachusetts, en 1692 – pour
proposer une métaphore du maccarthysme. "A trois siècles d’intervalle,
écrit Olivier Père,les Etats-Unis étaient de nouveau en proie au fanatisme, à la délation, à
l’hystérie collectives et à des peurs irrationnelles qui déchiraient
les Américains entre eux, avec des victimes dont la vie fut brisée,
accusées sans preuve par l’opinion publique et des représentants
impartiaux de la justice. La petite communauté de Salem, sous l’égide du
clergé protestant ultra puritain, est le théâtre d’un drame où les
différents politiques et religieux entre habitants et les tensions
sexuelles inavouables se règlent hypocritement en convoquant le diable
et la sorcellerie." Simone Signoret et
Yves Montand, qui avaient interprété la pièce à 280 reprises à Paris dès 1955 (dans une
traduction de Marcel Aymé), furent à l'origine de son passage au cinéma. Le film, dont ils étaient coproducteurs, fut tourné en RDA en 1957, dans une adaptation de Jean-Paul Sartre.
Yves Montand et Mylène Demongeot dans Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau
Dernière petite facétie synchronistique (où la partie du clergé polonais brûleur d'Harry Potter verrait sans doute la patte du Malin) : cette recension des films vus dans la Notule Dominicale de Culture Domestique du 7 avril (ce jour donc) de l'excellent Philippe Didion (publication à laquelle je suis abonné depuis longtemps et que je vous conseille vivement), recension où figure notre film en question (notez qu'il ne passait pas à la télévision cette semaine, sauf erreur de ma part) :
On voit aussi dans la liste le premier film d'Agnès Varda, La Pointe-Courte. La boucle en somme est bouclée.
Ce fut d'abord l'incrédulité qui domina, non, ce ne pouvait pas être possible, puis je fus traversé par une onde de tristesse qui me fit littéralement reculer dans le canapé où j'étais installé. Agnès Varda était morte. J'avais tellement tourné autour de son oeuvre ces derniers temps, tellement affronté justement ce que cette oeuvre portait comme méditation sur la mort, que ce soit avec Cléo de 5 à 7 ou Sans toi ni loi, que la nouvelle soudaine de sa disparition résonnait presque de manière trop cohérente, trop logique. Et en même temps, malgré ses 90 ans, on n'imaginait pas un instant que cet être vif et fantasque, éternellement curieux de la vie et des autres, était si proche de la mort.
Sur le programme que je m'étais fixé à La Bourboule, sur un petit carnet orange, il me restait un article à écrire, et qui devait traiter précisément, encore une fois, d'Agnès Varda. Le temps est donc venu de s'y mettre, et puisse cela tenir lieu d'hommage à la grande petite dame.
Signaler tout d'abord qu'elle apparaît dans Alluvions le 7 août 2014, dans le billet Dernières nouvelles du martin-pêcheur. C'est le titre d'un récit de Bernard Chambaz, relatant sa traversée à vélo des Etats-Unis, de la Côte est à la Côte ouest, du cap Cod à Los Angeles, voyage effectué deux décennies plus tôt, avec leurs trois fils. Le cadet, Martin, en avait gardé un « souvenir éclatant » : c’est ce qu’il avait dit à son père lors de leur dernière conversation avant sa mort, à 16 ans, dans un accident de voiture. Chambaz reprend la même route le 11 juillet, pour le dix-neuvième anniversaire de son décès, traquant les coïncidences, se
mettant aux aguets de signes que son fils pourrait lui envoyer, "tel ce
martin-pêcheur, animal totem de l'adolescent, "cet être léger que la nature semble avoir produit dans sa gaieté", qui se manifeste à l'heure exacte de la mort du garçon, au moment du départ, le 11 juillet."
Le périple de Bernard Chambaz et de sa femme s'achevait donc dans la Cité des Anges, Los Angeles, le 21 août 2011, sur une plage venteuse où s'étaient échoués une dizaine de phoques.
"Or, écrivais-je alors, voici que le film, que j'ai téléchargé aujourd'hui sur Mubi avant
qu'il ne disparaisse, se déroule aussi à Los Angeles. Il s'agit du Documenteur, d'Agnès Varda, réalisé en 1981. En voici le synopsis :
"Documenteur raconte l’histoire d’une Française à Los Angeles, Émilie, séparée de l’homme qu’elle aime, qui cherche un logement pour elle et son fils de 8 ans, Martin. Elle en trouve un, y installe des meubles récupérés dans les déchets jetés à la rue. Son désarroi est plus exprimé par les autres qu’elle observe que par elle-même, vivant silencieusement un exil démultiplié. Elle tape à la machine face à l’océan. Quelques flashes de sa passion passée la troublent et elle consacre à son fils toute son affection."
Le fils qui s'appelle Martin, joué par le propre fils d'Agnès Varda,
Mathieu Demy, voilà qui est troublant. D'autant plus que le film montre,
dès son entame, précisément la plage, et Martin qui demande à sa mère
une canne à pêche. Celle-ci étonnée : "Je croyais que ça te dégoûtait,
la pêche ?", et lui de répondre : "Je voudrais être un pêcheur qui ne
prend pas de poissons." Martin pêcheur, donc. Sans poissons.
En novembre 2011, l'année donc du voyage de Bernard Chambaz, Mathieu Demy sort son premier film, Americano, qui est en quelque sorte la suite du Documenteur. Il y joue Martin, qui revient trente ans plus tard à Los Angeles, après la mort de sa mère. Dans ce film, il inclut de nombreux extraits du Documenteur.
Cette apparition de Varda sur Alluvions en 2014 coïncide donc avec cette thématique de la jeunesse adossée à la mort, si prégnante, on l'a vu, dans Cléo de 5 à 7. S'il faut maintenant attendre 2019 pour revoir Varda sur le site, c'est le 30 septembre 2017 qu'apparaît le peintre inspirateur de Cléo, Hans Baldung Grien, avec # 234/313 - Le vent change.J'y faisais état d'une synchronicité tout à fait exemplaire entre un documentaire d'Arte sur les Sorcières de Salem et une page de La promenade imaginaire d'André Hardellet que je lisais au même moment :
"(...) parvenu à la page 144 du livre d'Hardellet,
et, alors qu'il n'a nullement été question de sorcellerie dans les pages
antérieures, voici soudain que surgissent les sorcières, comme par
enchantement, si j'ose dire...
"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change
; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup
de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie
tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est
rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami
pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément
entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez
envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Moments magiques que l'on ne saurait provoquer ni prévoir, qu'il faut
juste vivre pleinement car leur nature est d'être éphémères. Ces
synchronicités tiennent de la féerie - je reprends le mot employé par le
poète -, le monde est à nouveau enchanté. Saut soudain d'une carpe dans
l'étang endormi."
Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Notons en passant que l'on retrouve dans cette gravure de Baldung Grien, cette nudité féminine si prisée chez Agnès Varda (encore présente dans l'affiche du Documenteur).
Enfin, dernier élément important de l'univers vardien déjà cité dans Alluvions plus récemment, le Parc Montsouris.
Il est fait mention du parc dans l'article du 3 avril 2018, L'embouchure du temps. Titre d'un ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque, écrivais-je, avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux,
son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans
l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition.
Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu
créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le
violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois
bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa
guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y
parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos
sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais
"prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une
portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)
Ceci fut le premier élément d'une constellation symbolique qu se construisit autour du parc Montsouris, réunissant Yannick Haenel, Nicolas de Staël, le film Dernier domicile connu de José Giovanni et Hélène Cixous. Puis le 6 avril tomba la nouvelle de la mort de Jacques Higelin. Deux jours plus tard, j'écrivis un nouvel article :
"Jacques Higelin est mort. Cette nouvelle, hier 6 avril, avait
quelque chose de sidérant. Parce qu'il était si formidablement vivant,
parce que même s'il avait vieilli et si sa crinière folle avait blanchi,
personne ne pensait à dire de lui qu'il était vieux, il était
difficile d'imaginer que la mort ait pu le rattraper. Et pourtant, bien
sûr, elle l'avait fait, la camarde avait pris rendez-vous en ce début de
printemps.
Et j'avais envie de réentendre sa voix, de le mieux connaître encore car
je savais bien que je ne l'avais pas suivi très régulièrement, j'avais
acheté quelques albums mais pas tous, je l'avais vu en concert, mais
deux fois seulement, la dernière c'était au festival Darc à Châteauroux,
où il était en solo ou presque. Et puis, allant donc sur la notice Wikipédia, égrenant la liste des albums, je découvre qu'en 1988, dans l'album Tombé du ciel, la quatrième chanson, dédiée à son père, est Parc Montsouris. Le même parc Montsouris dont je parlais ici le 3 avril, dans L'embouchure du temps. Comment deviner alors qu'il était lui aussi dans l'embouchure du temps ?
Et, à vrai dire, je me suis souvenu d'avoir croisé cette référence dans
la notice Wikipédia consacrée au parc, mais je n'y avais prêté plus
d'attention que ça. Et cela montre bien que j'étais loin d'être un fan
absolu car la chanson je ne la connaissais pas.
Et pourtant, en l'écoutant, je compris vite que ce n'était pas une
chanson quelconque, non, c'était même l'un des joyaux de son répertoire."
Ça commence ainsi : "Le Parc Montsouris c'est le domaine
Où je promène mes anomalies
Où j'me décrasse les antennes
Des mesquineries de la vie"
Et ça finit comme ça :
Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil fait la grève et moi aussi
C'est comme une maladie
Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?
Je vis pas ma vie, je la rêve, c'est le titre qu'il donnera au récit autobiographique écrit avec Valérie Lehoux (Fayard, 2015).
Et je poursuivais ainsi :
Est-elle fortuite cette coïncidence de la disparition du chanteur avec
l'émergence du motif du Parc Montsouris ? Faut-il encore une fois se
contenter de lui accoler l'adjectif "troublante" et passer son
chemin ? Mais l'inverse n'est-il pas péché d'orgueil ? N'est-il pas
extravagant de relier l'obscure méditation d'un provincial à la destinée
d'un grand de la chanson française ? D'un grand qui écrivait pourtant :
"Les artistes sont des plaques sensibles mettant en relation des
choses qui n’en ont aucune. Je me sers de tout ce qui traîne sur la
planète, de tout ce qui me tombe sous la main. Il faut vivre les choses
pour les comprendre, et quand on les vit, on ne se les explique pas. Ce
qui est fait est fait, ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait
était écrit. (…)" Prétention encore de revendiquer si peu que ce
soit ce terme d'artiste ? Pensée magique ? Mais comment passer sous
silence (j'avais écrit d'abord "penser", beau lapsus : penser sous silence)
que c'est la mort aussi qui forme le terreau du thème du parc
Montsouris ? De Cécile Reims relatant les derniers temps de la vie avec
Fred Deux, celui qui dessinait pour faire reculer la mort, à
Hélène Cixous narrant les derniers mois de l'agonie de sa mère, le
passage n'est-il pas aisé avec ce fou furieux de la vie qui déclarait : "La camarde, j’y pense tout le temps, depuis toujours.
Après tout, la première chanson que j’ai écrite et composée, à la fin
des années soixante, s’intitulait : « Je suis mort, qui dit mieux ? » " ?
La mort qui est aussi inscrite fortement dans l'histoire même du parc : "Le site choisi se situe sur les anciennes carrières
désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de
multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [C'est moi qui souligne]
Il est une heure du matin, mais j'ai commencé à écrire cet article le 7 avril.
C'est le 7 avril 1786 que le transfert des ossements a eu lieu. C'est sur cet événement qui ne dit rien à personne que Philippe Muray commence son énorme et hirsute Histoire du XIXème siècle à travers les âges. Il y voit pourtant la scène primitive, "l'acte inaugural d'où va sortir une civilisation tout armée."
Ceci dit, il ne faudrait surtout pas rester sur une vision macabre de ce parc Montsouris, car c'est aussi tout aussi bien le lieu de la vie, avec ses pelouses inondées de la lumière de ce premier jour d'été : c'est là que Cléo rencontre Antoine, le soldat en permission qui va retourner en Algérie, un jeune homme plein d'humour qui va lui apporter un réconfort inespéré. "Cet homme
curieux de tout, écrit François Giraud, aime partager sa culture avec sa charmante
interlocutrice sur telle variété d’arbre ou sur les résonances
sémantiques de ses deux prénoms, Cléo et Flore : « Florence, l’Italie, la Renaissance, Botticelli, une rose. Cléopâtre : l’Egypte, le Sphinx, et l’aspic, une tigresse..."
Et aucune autre image ne saurait mieux exprimer la complicité narquoise de l'artiste Varda avec la peinture de la Renaissance que cet autoportrait de 1960 qui la représente devant un tableau de Bellini :
Lundi soir, j'étais donc devant le poste pour la soirée d'Arte consacrée à Agnès Varda. J'ai revu Sans toit ni loi, avec Sandrine Bonnaire dans le rôle de Mona, la routarde qui finit tragiquement, morte de froid dans un fossé du Midi (et j'ai songé que le titre de ce film - détournement d'une expression bien connue - faisait aussi écho à la chanson de Michel Legrand interprétée par Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7 : Sans toi). Impossible de trouver un extrait vidéo du film sur You Tube, mais voici au moins la version chantée* :
Et si tu viens trop tard
On m'aura mise en terre
Seule, laide et livide
Sans toi, sans toi, sans toi
Dures paroles qui semblent annoncer le destin de Monala vagabonde, la solitaire.
La chanson se situe exactement au mitan du film, où va s'opérer dès lors un renversement : Cléo va quitter sa posture égocentrique de chanteuse yé-yé capricieuse et commencer à regarder les autres, le spectacle de la rue, les petits et grands manèges du monde comme il va.
Cela, Agnès Varda le dit elle-même dans la double causerie qui a suivi le film. Passionnante rétrospective personnelle de sa filmographie, qu'elle n'égrène pas de façon strictement chronologique. Elle parle par exemple très tôt de Cléo, qui lui a donné dès 1962 une stature et une reconnaissance internationale. Et je fus ravi de retrouver les images que je mis ici en ligne quelques heures auparavant, la carte XIII du tarot, la Mort en grande faucheuse, et surtout les sources précises de Hans Baldung Grien qui ont inspiré la cinéaste (que je subodorais mais dont je n'avais pas la confirmation indubitable).
Une autre photo de tournage montre bien la peinture de Baldung Grien présente sur le lieu-même des prises de vue (l'ovale qui l'encadre est de Varda).
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* Une autre vidéo propose un montage photographique de Dimitris Tsaganos sur les paroles de la chanson. Elle met l'accent sur la dimension sensuelle en éludant la noirceur du propos.
L'avant-dernière image m'a tout de même intrigué : elle montre une sorte de tumulus surmonté d'un arbre, s'élevant au-dessus d'une vaste étendue plane
Et cela m'a furieusement rappelé l'ouverture de Sans toit ni loi, avec le premier des treize travellings qui structurent le film. Cette séquence précède immédiatement la découverte du corps de Mona, seule, laide et livide.
On pourrait d'ailleurs pousser plus loin la réflexion : pourquoi Agnès Varda choisit-elle d'ouvrir sur ce paysage, ces vignobles et ce tertre sur la ligne d'horizon ? Les tumuli recouvraient souvent au néolithique des tombes de personnages importants. N'est-ce pas la mort déjà qui s'annonce de concert avec la musique mélancolique de Joanna Bruzdowicz (qui accompagne chacun des travellings) ?
Le 10 mars, j'écoute en replay Mauvais genres l'émission de François Angelier diffusée la veille sur France-Culture, consacrée pour l'essentiel au dernier film de Lars von Trier, The House that Jack built. Émission présentée comme "une méditation sur le mal". Qui m'intéresse à triple titre, tout d'abord parce que j'ai moi-même rencontré en décembre le thème du mal (voir Le Mal est le problème le plus important), ensuite parce que la comptine qui donne son titre au film de Trier m'est apparue dans un livre important dont je reparlerai bientôt (par ailleurs tout ce qui a dorénavant trait au Jack, autrement dit au valet de carreau anglais, attise ma curiosité). Enfin, parmi les participants, il y a Pacôme Thiellement, dont on sait que je suis les travaux avec le plus grand intérêt.
Pourtant ce n'est pas le débat autour du film qui m'amène à parler ici de l'émission, mais bien la chronique de Céline du Chéné qui l'a précédé, où elle recevait Fany Eggers, historienne de l'art à l'occasion de la tenue du 18e congrès international de l’association Danses macabres d'Europe qui se tient à Paris du 19 au 23 mars 2019 (qui ouvre donc demain, à l'heure où je rédige cet article).
En parallèle au congrès, doivent se tenir deux expositions alléchantes :
"Le Livre et la Mort (14e - 18e siècle)" à
la bibliothèque Mazarine à Paris, du 21 mars au 21 juin 2019
et "Memento mori, vanités et art macabre contemporain" à la galerie Jour
et nuit du 18 au 24 mars.
A l'issue de la chronique, avant d'en venir à Trier, les invités évoquent quelques films associant comme dans les danses macabres la beauté de la jeunesse et la présence de la mort, devenue un personnage le plus souvent figurée sous la forme d'un squelette libidineux. Et c'est ainsi que j'entends évoquer (et cela ne manque pas de me causer une certaine émotion) Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda (c'est à 12'50 dans l'émission) : "La jeune fille à la mort, c'est Agnès Varda, c'est Cléo de 5 à 7, avec cette obsession des cartes, des peintures, et puis c'est le thème de Cléo, qui attend le verdict de la science, si la mort va l'emporter, si le cancer, le crabe va l'emporter."
Dans Cléo, la cartomancienne retourne précisément la lame XIII, celle dite de la Mort (le nom n'est pas donné, il n'y a que le numéro de la carte) qui la représente d'une manière très similaire à celle des danses macabres.
Dans son analyse pour DVDClassik, François Giraud précise que "Agnès Vardaa tourné Cléo de 5 à 7
avec les peintures et les gravures d’Hans Baldung Grien à l’esprit. La
chair blonde de ces jeunes femmes, enlacées par de sinistres squelettes,
rappelle inévitablement celle de la superbe et sculpturale Corinne
Marchand."
Hans Baldung Grien, élève de Dürer à Nuremberg entre 1503 et 1507, fit l'essentiel de sa carrière à Strasbourg où il mourut en septembre 1545. C'est en 1517 qu'il peignit ce tableau dans
lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à
descendre dans la tombe, qu'elle désigne de sa main
droite. La jeune fille, dont le corps blanc et nu contraste violemment avec le bronzage du squelette, se tord les mains sans opposer vraiment de résistance.
La même année 1517,Niklaus Manuel Deutsch (1484-1530) érotise complètement le thème : "Ici, la Mort , écrit Patrick Pollefeys, est un cadavre putride qui ne se contente pas de
toucher légèrement la jeune fille ou de la prendre gentiment par la
main; il l'empoigne par le cou, l'embrasse et caresse son sexe.
L'affreux amant semble ne rencontrer aucune résistance de la part de la
jeune fille."
Or, c'est précisément Niklaus Manuel Deutsch que Fanny Eggers évoque dans l'entretien avec Cécile du Chéné, à travers une danse macabre de Berne, quatre-vingts mètres de fresque sur le mur d'enceinte du cimetière du monastère des Dominicains, fresque aujourd'hui presque disparue, mais parvenue jusqu'à nous sous forme d'aquarelles. L'historienne se penche plus particulièrement sur la figure d'une jeune fille enlacée par un squelette qui plonge ses mains dans son corsage. Elle souligne, elle aussi, qu'elle ne se débat pas vraiment, ne faisant qu'esquisser un geste avec ses mains jointes.
Un texte accompagne la fresque où la Mort s'adresse à celle qu'il enveloppe de sa nudité osseuse : "Jeune fille, ton heure est déjà venue, tes lèvres rouges vont blêmir, ton corps, ton visage, tes cheveux, tes seins, tout ne sera plus qu'engrais pourri". Et la jeune fille lui répond : "O Mort ! tu me violentes horriblement ! Mon cœur va se briser dans mon corps. Je m'étais promise à un jeune homme et c'est la mort qui vient m'enlever." Singulier personnage que ce Niklaus Manuel, que je ne connaissais pas jusque-là, car il fut non seulement peintre mais poète, dramaturge, mercenaire et homme d'état. Et, chose rare, selon Hans-Jürgen Greif, il se représente lui-même à la fin de la fresque de Berne :
Avec tout ça, j'ai à peine rédigé le tiers de ce que je voulais exposer primitivement dans cet article, j'en termine là néanmoins pour aujourd'hui (n'oubliez pas ce soir la projection de Cléo sur Arte, toute la soirée est d'ailleurs consacrée à Agnès Varda), mais je n'en ai pas fini avec la mort, loin de là...
En présentant naguère le principe de sérialité de Paul Kammerer, j'argumentais en affirmant que les véritables synchronicités étaient plutôt rares. Comme pour me faire mentir, j'en observai une samedi 16 septembre avec l'écrivain Daniel Rondeau, présent en même temps sur mon Ipad et sur l'écran de télévision. Or ce jeu de miroirs s'est reproduit une semaine plus tard, samedi 23. Les enfants regardaient une émission ( pour être précis, elle portait sur l'homme augmenté, Scientastik, France 4) tandis que je terminais la lecture de La promenade imaginaire, d'André Hardellet, son dernier essai. L'émission terminée, je bascule sur Arte et les dernières minutes d'un documentaire-fiction sur les sorcières de Salem :
On sait que la sorcellerie est un thème récurrent dans ces pages. Or, au même moment, je suis parvenu à la page 144 du livre d'Hardellet, et, alors qu'il n'a nullement été question de sorcellerie dans les pages antérieures, voici soudain que surgissent les sorcières, comme par enchantement, si j'ose dire...
"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change ; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Moments magiques que l'on ne saurait provoquer ni prévoir, qu'il faut juste vivre pleinement car leur nature est d'être éphémères. Ces synchronicités tiennent de la féerie - je reprends le mot employé par le poète -, le monde est à nouveau enchanté. Saut soudain d'une carpe dans l'étang endormi.
Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.