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samedi 8 juillet 2017

# 162/313 - Robert d'Arbrissel à Villesalem

Repartons encore une fois de Luzeret : le petit village, tel un astre irradiant, nous indique un autre azimut de lumière. Un alignement avec la ville de Lusignan, antre de Mélusine, se révèle semé d'indices remarquables.

Tangentiel à la Roue du Nemeton belâbrais et perpendiculaire à l'axe Nesmes-Château-Guillaume, cet axe est balisé par Nesmes, Villesalem, Haims, Chapelle-Viviers, Cubord (chapelle priorale), La Chapelle-Morthemer et La Villedieu-du-Clain. Il semble exprimer l'élan chevaleresque vers l'Orient lumineux, où le Christ avait souffert sa Passion. Car Villesalem, Morthemer, c'est évidemment faire référence à la Terre Sainte, à Jérusalem et à la Mer Morte. Guy de Lusignan n'avait-il pas été brièvement roi de Jérusalem ? A la mort de Baudoin V, il avait hérité du trône grâce à son mariage avec Sybille, la soeur du roi, avant que son incompétence politique provoque le désastre de Hattin face à Saladin en 1187 et la reprise de Jérusalem par ce dernier.

Villesalem mérite un éclairage particulier. Ce prieuré, magnifique témoin de l'art roman poitevin, fut en effet fondé par Robert d'Arbrissel (vers 1047 - vers 1117) à partir d'un mas qu'on lui avait cédé en 1089. C'est à Fontevraud - autre monastère fondé par d'Arbrissel, qui donna son nom à l'Ordre -, que mourut le 31 mars 1204,  à quatre-vingts passés, Aliénor d'Aquitaine. L'ordre accueillait à l'origine des communautés d'hommes et de femmes, placés sous l'autorité d'une abbesse. « Avec la recherche du symbolisme évangélique, commune à la plupart de ses contemporains, il [ Robert d'Arbrissel] vit surtout dans les femmes le sexe auquel appartenait la Vierge Marie. Voulant l'honorer en elles, il leur donna la supériorité sur les religieux ; la soumission des moines à l'abbesse devait rappeler celle que les apôtres témoignaient à Notre-Dame. »(Dom Beaunier, « Recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France », 1906).


C'est la propre tante de Henri Plantagenêt, Mathilde d'Anjou, qui succéda en 1149 à Pétronille de Chemillé, la première abbesse de Fontevraud. Le lieu n'a pas été choisi au hasard des pérégrinations inlassables du fantasque religieux, parce que brusquement le concile de Poitiers, en 1100, l'a sommé de fixer sa troupe errante où - péché majeur aux yeux des légats du pape - se mêlent les hommes et les femmes. Il est patent que le choix du site est mûrement réfléchi : ce « désert » où il s'est retiré, ce « lieu inculte et âpre, plein d'épines et de buissons », ce vallon isolé de Fontevraud n'est rien moins qu'à la croisée de trois provinces, à la limite de l'évêché d'Angers et de l'archevêché de Tours, à l'extrême pointe septentrionale du diocèse de Poitiers. Offert par le seigneur Gauthier de Monsoreau, dont la fille a rejoint la communauté, il est aussi à une lieue de Candes Saint-Martin, au confluent de la Loire et de la Vienne, où le célèbre saint, nous l'avons vu, a rendu l'âme à Dieu.


Le choix de Villesalem relève d'un même souci stratégique : il s'agit là aussi d'un vallon isolé, avec présence d'une source (à Villesalem, elle est même à l'intérieur de l'église), et sa localisation là encore dans le diocèse de Poitiers coïncide avec une grande proximité avec les diocèses de Bourges et de Limoges. De même, sur un plan autre que religieux, c'est sa situation au carrefour de trois provinces qui vaut au hameau des Hérolles, à quinze kilomètres à vol d'oiseau de Villesalem, d'accueillir une des plus grandes foires de la région. 

Villesalem (carte des diocèses du 18ème)
 Et qui fait la loi en ce temps-là sur le Poitou ? Une vieille connaissance, le redouté Guillaume d'Aquitaine, troubadour et baroudeur.  Guillaume qui s'était emparé à deux reprises de Toulouse, accompagné chaque fois par Robert d'Arbrissel. « Deux documents l’attestent, écrivait Marc Briand (site disparu), l’un en Juillet 1098 qui modifie les prérogatives de Saint-Sernin et le second, en 1114, concernant la fondation du prieuré de Lespinasse, au nord de Toulouse, tout de suite rattaché à Fontevrault. » Leurs signatures voisineraient sur plusieurs actes. « D’autres ont établi une corrélation entre Fontevrault et l’Amour courtois qui prend son essor à la même époque ; la place faite aux femmes par Robert d’Arbrissel qui voulait que l’abbesse ait aussi autorité sur les moines de l’ordre aurait eu une influence sur une littérature qui exalte la femme et son rôle dans la «fin’amor». Un lien de cause à effet est difficile à établir : que les différentes facettes d’une époque trouvent un style n’est pas extraordinaire. »

Cette alliance entre deux trublions de l'époque laisse rêveur : poésie et géographie symbolique, architecture et politique, mythes et réalité se mêlent de façon inextricable, comme dans un de ces buisson d'épines en ces déserts aimés du breton. Sur le site de la ville de Lespinasse, je vérifie qu'en effet Robert d’Arbrissel reçut la forêt dite d’Espèse - qui s’étendait avec ses garrigues entre l’Hers et la Garonne - de Philippa, fille de Guillaume IV, Comte de Toulouse, et épouse en seconde noces de Guillaume IX Duc d’Aquitaine. On ajoute qu' elle prit le voile à Fontevraud et devint abbesse. Il faut se souvenir qu'elle fut répudiée par Guillaume au profit de la « Maubergeonne ». Autre exemple de l'accord bien senti entre Guillaume et Robert.
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Coïncidence de dates (et je jure que je n'ai rien fait pour synchroniser cet événement avec cette étude - sans la déambulation à Lignac, je n'aurai pas abordé de sitôt la géographie symbolique de Luzeret), il se trouve que ce week-end a lieu pour la première fois dans le village même la fête des Cabérioles, qui tous les deux ans, met à l'honneur théâtre, cirque, danse et musiques.


mardi 4 juillet 2017

# 158/313 - Le Roman de Tristan

Le troubadour Marcabru avait aussi parfois évoqué dans ses chansons le roi Arthur et ses aventures, ce que l'on appelle la matière de Bretagne, à laquelle les Plantagenêt étaient particulièrement attentifs : "Il y avait là, explique Amaury Chauou, des arrière-pensées politiques, dans la mesure où la figure prestigieuse d'Arthur comme roi et chef de guerre breton pouvait fournir à la monarchie Plantagenêt la légitimité historique dont elle avait besoin, notamment vis-à-vis de la dynastie capétienne." Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'un moine de la cour d'Angleterre soit l'auteur de ce Roman de Brut où apparaît la Table ronde : il ne s'agit donc pas là d'un troubadour occitan mais de ce Robert Wace dont j'ai déjà parlé ici, qui en sera récompensé par un office de chanoine à Bayeux. A qui dédie-t-il l'ouvrage ? Rien moins qu'à Aliénor d'Aquitaine.

L'autre œuvre majeure de Wace est le  Roman de Rou, également dédié à Aliénor d'Aquitaine et Henri II. Celui-ci lui aurait commandé cette épopée nationale de la Normandie, qui raconte son histoire et celle des Vikings depuis Rou ou Roll, c’est-à-dire Rollon.

Wace présentant le Roman de Rou à Henri II (1824)
Toutefois, il semble que ce nouveau roman n'ait pas beaucoup plu à Henri II. Wace abandonne d'ailleurs son récit "avant la fin en informant le lecteur dans les dernières lignes de la IIIe partie que le roi avait confié la même tâche à un certain « Maistre Beneeit », dont on pense qu’il s’agit de Benoît de Sainte-Maure. " (Wikipedia).

Citons un dernier poète anglo-normand, Thomas d'Angleterre, clerc à la cour d'Aliénor et d'Henri II. Il compose vers 1170, c'est-à-dire à l'époque où Aliénor réside à Poitiers, un Roman de Tristan dont six fragments seulement nous sont parvenus. C'est une version différente de celle de Béroul rédigée à la même époque.
"Le conflit féodal entre Marc et Tristan est laissé de côté. Discours et monologues se multiplient afin d’expliciter les sentiments des personnages. Certes il redit la force de l’amour qui unit les jeunes gens, mais a surtout le désir d’adapter cette histoire aux exigences de la fin’amor : la passion n’est pas due à la magie d’un philtre, mais au choix de chacun des amants pour l’autre. La culpabilité n’existe pas car la conduite de Tristan et Iseut se justifie ici totalement par la morale courtoise qui exalte l’amour adultère."(Danielle Quéruel, BnF)

lundi 3 juillet 2017

# 157/313 - De Ventadour à Marcabru

Acheté à Domme, dans le Périgord le 5 août 2005, je n'avais pas encore vraiment lu Sur les pas d'Aliénor d'Aquitaine,  le livre richement illustré d'Amaury Chauou paru la même année aux éditions Ouest-France. L'entrée en ces pages de la double souveraine me donne occasion pour le faire, mais impossible d'être exhaustif, concentrons-nous sur les années 1170-1172, qu'Aliénor passe à Poitiers, avec la galerie de poètes présentée à ce stade par l'auteur.

Outre Guillaume IX d'Aquitaine, le grand-père dont j'ai déjà retracé brièvement le parcours, il cite en premier lieu Bernard de Ventadour, troubadour limousin qui suivit Aliénor en Angleterre au moment de son mariage avec Henri II. Il lui adressa des chansons, sans que rien ne permette de dire à coup sûr, contrairement à ce que certains affirment, qu'il en fut amoureux.



Le second nommé n'est autre que Bertran de Born, seigneur de Hautefort, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons croisé à la chronique 62 lors de l'examen du roman de Paul Auster, Invisible, où l'un des personnages, Rudolf Born, était un homonyme du poète. 

"Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, écrit Paul Auster, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

(Notons que cet article évoquait également le Paterson de Jim Jarmusch. Ce qui montre bien encore une fois l'intrication des thèmes dans cette investigation.)
Amaury Chauou signale que Bertran de Born, "ce grand spécialiste des sirventès, où étaient traités de manière parfois véhémente des thèmes satiriques et politiques ainsi que des thèmes guerriers contemporains, doit lui aussi beaucoup à Aliénor d'Aquitaine, dont il attendait des largesses matérielles." (p. 78)

Il cite ensuite le troubadour Jaufré Rudel, dont on sait qu'il a accompagné Louis VII et Aliénor à la deuxième croisade. Celle-ci avait été annoncée à Bourges, où le couple était venu fêter Noël en 1144. Décision surprenante car c'était la première fois qu'un roi d'Occident prenait le risque d'une expédition en Terre sainte. C'est Bernard de Clairvaux qui fut chargé de la prédication, ce dont il s'acquitta avec brio à la Pâques 1146, à Vézelay, où il enflamma l'assistance. L'année suivante, le 12 mai 1147, la troupe s'ébranla de Saint-Denis, en présence du pape Eugène III. Mais l'affaire tourna au fiasco, militaire et sentimental. Quant à Jaufré Rudel, qui se serait engagé par amour pour la comtesse Hodierne de Tripoli, qu'il n'avait pourtant jamais vue ( c'était un amour de loin, « amor de lonh »), il serait tombé malade et mort dans les bras de sa princesse. On n'est pas obligé d'y croire...


La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem
Le dernier poète occitan cité se nomme Marcabru, "autre figure de la lyrique courtoise du XIIe siècle, familier de Guillaume X d'Aquitaine et de la cour de Poitiers, il aurait chanté sa flamme pour Aliénor d'une façon telle que Louis VII en aurait conçu de l'irritation et l'aurait fait écarter." Ce nom est un pseudonyme dont la signification est controversée. Il se trouve aussi, à ma grande surprise, qu'il désigne l'un des personnages de ma fiction 1967, où il apparaît le 21 mai 1967 :

"Mais le passage dans la boue, ça laisse toujours des traces, et tu as fini par les retrouver, et c’est pourquoi tu es là, en faction devant cette putain de baraque sans beauté, aussi triste qu’un canal du Nord.
D’ailleurs c’est peut-être là qu’il achèvera de pourrir, Marcabru, lorsque tu lui auras troué la panse. Brémont a fini dans le Rhône, lui finira - l’idée te plaît bien - dans un de ces segments d’eau morte qui balafrent le plat pays."

Sans doute ai-je un jour croisé ce nom de Marcabru, enregistré inconsciemment puis resurgi lors de la recherche de noms pour mes assassins d'Indochine. Il est seulement certain que j'ignorais tout du troubadour Marcabru lorsque ce nom s'est comme imposé à moi.

Il est amusant, par ailleurs, de lire ceci dans la notice de Wikipédia : "Son style moralisateur, misogyne, voire misanthrope, lui a, semble-t-il, assuré autant de partisans que d'adversaires (qui ont alors peut-être décidé de le tuer). Ses poèmes, ou sirventès, dénoncent souvent la lascivité des femmes et critiquent l'amour courtois. Il aime par ailleurs donner la parole aux humbles gens." [c'est moi qui souligne]

Marcabru semblait donc voué à susciter des haines. Et fort logiquement, selon François Zufferey, "le surnom signifierait mâle caprin, donc bouc, surnom en accord avec sa position artistique, combattant le fin amor."

Marcabru
 Toujours est-il que Marcabru est l'auteur de la plus ancienne pastourelle connue : L’autrier jost’ una sebissa. (L'autre jour, près d'une haie)

 
                                          Titre :  « L’autrier jost’ una sebissa »
                                          Album : Bestiarium (1997)
                                          Interprète : La Reverdie

vendredi 30 juin 2017

# 155/313 - De Batman à Aliénor

"Kane Bob, Batman, 36, aout-sept. 1946. Batman, le « chevalier noir » est transposé à la cour du roi Arthur. Les super-héros de DC Comics montrent les nouveaux chevaliers américains, qui n’ont rien à envier aux chevaliers anglais du Moyen Âge. Les Etats-Unis construisent leur propre légende arthurienne…" (Source)
Je ne cesse d'arpenter avec bonheur les différentes rubriques du site Histoire § Images médiévales. Parmi toutes ces richesses, je voudrais seulement signaler quelques articles se rapportant directement à des thèmes et des motifs rencontrés ici, ne voyant aucun intérêt à paraphraser ce qui est excellemment rapporté ailleurs.
Et tout d'abord je veux attirer l'attention sur Fréquence médiévale, une émission enregistrée et réécoutable directement sur le site. L'une d'entre elles est consacrée à Ibn Battûta, apparu récemment avec Jim Jarmusch et Vincent Jacq.

Carte des voyages d'Ibn Battûta
Si l'Orient merveilleux vous laisse de marbre, optez alors pour un autre article de William Blanc, très récent  - il est daté du 6 juin 2017 - et à haute teneur arthurienne : Camelot (1960) ou la table ronde utopique. L'historien y évoque "une œuvre méconnue en France mais qui a eu une énorme influence sur le mythe arthurien contemporain, les romans de T.H. White rassemblées sous le titre The Once and Future King (« Le roi d’hier et de demain ») qui ont notamment inspirés J. K. Rowlings pour créer Harry Potter (si, si !)."

C'est le premier de la série qui a été adapté pour réaliser Merlin l'Enchanteur (1963).
"Mais trois ans avant, c’est Broadway, dans une vaste comédie musicale, qui livrait sa propre version de cette série de romans, avec, excusez du peu, Julie Andrews dans le rôle de Guenièvre et Richard Burton jouant lui Arthur. On y voit un jeune roi utopiste réunissant autour de sa Table ronde toutes les bonnes volontés pour tenter d’apporter un peu de progrès dans un Moyen âge bien sombre. Une idée qui a certainement influencé Alexandre Astier pour sa série Kaamelott.
Évidemment, tout le monde fera le parallèle, en 1963, avec le jeune président John F. Kennedy. Ce sera encore plus le cas après sa mort, notamment grâce à l’adaptation au cinéma, en 1967, de la comédie musicale avec cette fois Richard Harris (le futur Dumbledore des deux premiers films Harry Potter) dans le rôle du jeune souverain et Vanessa Redgrave incarnant la reine. Le film, et son affiche, pousse même le propos très loin en montrant Camelot très progressiste et « flower power »."
Camelot, Broadway. William Blanc : "On notera que Richard Burton porte les armes des rois d’Angleterre et pas celles traditionnellement attribuées au roi Arthur (trois couronnes d’or sur fond d’azur) mal connues du grand public."
Un dernier article, enfin, m'a particulièrement retenu : une recension de la biographie de Richard Coeur de Lion par George Minois, édité chez Perrin. Pourquoi Richard Coeur de Lion m'intéresse-t-il particulièrement ? Eh bien c'est d'abord à cause de ses parents : son père n'est autre que Henri II Plantagenêt, que j'ai maintes fois croisé ces derniers temps lors de mon enquête sur le Graal. Et sa mère est la célèbre Aliénor d'Aquitaine, reine de France puis reine d'Angleterre. Or, il se trouve que j'ai été sollicité par mes amis du 36 Manières pour participer à une déambulation théâtrale samedi qui vient, 1er juillet, dans le petit village de Lignac. Qui se situe à quelques encablures de Château-Guillaume, forteresse fondée par le grand-père d'Aliénor, Guillaume IX d'Aquitaine.


Et c'est ainsi que lundi j'ai retrouvé mes petits camarades comédiens sur la place du village, ignorant complètement dans quelle aventure je me jetais. La trame assez montypythonesque que ces lascars avaient imaginée incluait la quête d'une certaine Aliénor - ce qui sur l'instant ne m'étonna guère car c'est seulement au retour, lors de la rédaction des nouveaux articles, que je découvris la résonance avec ma propre enquête. Dans le souvenir de nos divagations, la rue Aliénor d'Aquitaine n'en prit que plus d'éclat.


vendredi 16 juin 2017

# 143/313 - Forêt et mule fauve

"De même, on aurait tort de s'imaginer la forêt médiévale anglaise comme un grand vase clos de silence, dense, impénétrable, désert, seulement peuplé de brigands et d'ermites. [...] Car dans les bois, il y avait du monde ; une société sédentaire, active, vivant des ressources du milieu ; une société robuste qui accomplissait ses travaux et ses dévotions, communiquait avec l'extérieur et goûtait ses propres plaisirs au rythme des saisons."

Simon Schama, Le paysage et la mémoire, Seuil, 1999, p. 165.

L'historien anglais dresse un tableau de la forêt médiévale bien éloigné de nos visions naïves alimentées par les films et les bandes dessinées : Sherwood et ses hautes futaies sont plus une exception que la norme. Le taillis est le type forestier le plus commun : "ces bois de jadis semblaient peu denses, presque dégarnis ; des bandelettes de prairies herbues, des fleurs sauvages poussaient entre des arbres feuillus, écimés et tronqués." Les animaux domestiques étaient aussi présents que le gibier sauvage : bœufs, chevaux, moutons, chèvres paissaient dans les clairières et les sous-bois. "Mais les vrais seigneurs des bois, souligne Schama, c'étaient les cochons, surtout à la saison du "pannage" entre la Saint-Michel et la Saint-Martin, parce qu'ils se gorgeaient de glands et de faînes."
Le cochon, clé de voûte de l'économie domestique, auquel le droit franc consacre dix-neuf de ses articles. N'est-il pas significatif d'en retrouver aussi la trace dans notre paysage français, avec cette fameuse Taille de l'Aillant qui nous conduisit à Fonteny et au Graal ?


Je rappelle qu'étymologiquement Taille de l'Aillant signifie "Taillis des glands". A noter que le lieu-dit proche, le Bourigeaud, doit sans doute être rattaché à "Bourrin", un terme qui a désigné l'âne dans plusieurs régions (à rapprocher du latin burrus, roux, brun fauve). Or, dans le Conte du Graal, arrive à la Cour, après plusieurs jours de festivités, une demoiselle montée sur une mule fauve, extraordinairement laide ("Elle avait le nez d'un singe ou d'un chat et les lèvres d'un âne ou d'un boeuf") :
Une dameisele qui vint
Sor une fauve mule et tint
An sa main destre une escorgiee.
La dameisele estoit treciee
A deus treces tortes et noires;
Et se les paroles sont voires
Teus con li livres les devise,
Onques riens si leide a devise
Ne fu neїs dedanz anfer:
       (v. 4611-4619)
La demoiselle salue roi et barons mais non Perceval, à qui elle s'adresse en termes plus que rudes. Pour l'essentiel, elle répète le message qu'avait déjà prononcé la cousine de Perceval rencontrée juste après la visite au Roi Pêcheur, à savoir qu'il eût fallu des questions sur le graal, mais elle est nettement moins compatissante et annonce les malheurs à venir par la faute du chevalier.

***

Le droit coutumier franc ne régit pas que les gorets, il s'applique aussi sur des territoires spécifiques qui échappent alors aux codes romains et au droit commun : "Le mot "forêt", explique Schama, qui se mit à remplacer les vieux termes latins saltus et silva, vient très probablement de foris, "en dehors". Elle ne renvoyait pas à un type de paysage, mais à un type d'administration. De sorte que le roi pouvait décréter "forêt" de larges portions de contrées, dont tout le comté d'Essex, qui n'étaient absolument pas boisées et où l'on trouvait des zones de pâturage, de prairie, des terres cultivées, voire des villes. Pendant le premier siècle de la règle normande, ces "forêts" constituaient près d'un quart de tout le royaume, et les rois, Henri II en particulier, semblaient avides d'en accaparer davantage par ce procédé." (Encore une fois, nous croisons ce personnage du roi Henri II Plantagenêt, décidément toujours de la partie dès qu'il s'agit d'étendre son pouvoir.) C'est bien entendu pour chasser selon son bon plaisir que ce régime forestier est imposé. Dans un État guerrier, la chasse royale, précise Schama, est beaucoup plus qu'un simple passe-temps : "Hors la guerre elle-même, c'était le rite de sang majeur, autour duquel s'articulait la hiérarchie des  rangs et des honneurs dans la sphère royale."


C'est bien dans ce contexte, marqué par l'injustice et l'arbitraire, que la geste de Robin des Bois s'est édifiée. Réaction d'une société vivant laborieusement de la forêt, confrontée à la brutalité d'un pouvoir créant lois et police pour protéger ses distractions.
 

jeudi 15 juin 2017

# 142/313 - The Domesday Book

Chrétien de Troyes a écrit cinq romans arthuriens majeurs, dont les deux derniers - Le Chevalier de la Charrette (1177-1181) et le Conte du Graal (1881-1991) - "marquent pour la première fois, note William Blanc, la relégation du Roi Arthur dans un rôle de second plan." Il reste confiné dans son château où il exerce surtout un rôle d'arbitre : "C'est aux chevaliers qu'échoit  l'aventure, qui se déroule à l'extérieur, dans les marges des terres royales, et notamment dans les zones les plus inquiétantes que sont les forêts, c'est-à-dire loin, très loin du centre que constitue, dans le récit, le château du souverain."

Il semblerait pourtant que la sauvagerie de ces forêts ait été largement idéalisée. Simon Schama, dans sa magistrale étude Le Paysage et la Mémoire (Seuil, 1999), a bien montré que "la forêt comme l'antithèse de la Cour, de la ville et du village, la forêt comme vestige de l'Arcadie, du "monde doré" de Shakespeare, qui devait s'imposer de manière durable dans l'imaginaire religieux et poétique" n'était au fond qu'un leurre : "en Angleterre comme en France, pour une bonne part, la réalité était tout autre."


Déjà, lorsque Guillaume le Conquérant débarque sur les côtes du Sussex en 1066, seuls 15 % du territoire est encore occupé par la forêt :
"Donc, au temps des rois anglo-saxons, la physionomie essentielle de la campagne anglaise avait déjà pris forme : larges bandes de champs cultivés et de pâturages, ponctuées de taillis et de bouquets d'arbres peu étendus. Il y avait encore des régions de forêts assez vastes dans des comtés comme le Middlesex et le Warwickshire, mais entre le cinquième et le onzième siècle, elles rétrécirent régulièrement à mesure que leur sols argileux était récupéré pour les fermes. Au temps où sortait le Domesday Book, en 1086, des endroits dont le nom même signifiait bois ou forêt, comme le Weald du Kent, avaient été convertis en pâturages, en vergers, en terres arables.(p. 165)"
Le Domesday Book, en français Livre du Jugement Dernier, est l’enregistrement du grand inventaire de l’Angleterre, réalisé à la demande de Guillaume le Conquérant, qui voulait savoir ce que chaque propriétaire foncier possédait en terre et en bétail, et combien il valait. Dans le but bien évidemment de lever l'impôt.
Richard Fitz Nigel, trésorier du roi Henri II (ce même souverain que nous avons vu favoriser l'essor de l'ordre de Grandmont) expliquait ainsi l'origine du nom : « Les Anglais indigènes appellent ce livre Domesdai, le Livre du Jugement Dernier, de manière métaphorique. Car, alors qu’il est impossible d’échapper à la sentence de cet ultime, strict et terrible jugement, par quelque subterfuge que ce soit, ce livre, de même, délivre un jugement qui ne peut être annulé ni écarté impunément, lorsque l’on fait appel à lui pour les sujets dont il traite ».

En août 2006, les Archives nationales anglaises ont mis en ligne une version du Domesday Book.

Une page du Domesday Book pour le Warwickshire

Peu après sa victoire, Guillaume avait donné aux barons normands les avoirs fonciers des nobles anglais. : "L’inventaire révèle que moins de 200 hommes, dont seulement deux Anglais, se partagent la moitié des biens du royaume. Sur les 6 000 sous-tenanciers anglais, beaucoup n’ont d’autre choix que de louer le terrain dont ils étaient les légitimes propriétaires avant 1066. Quant aux pauvres et aux expropriés, ils s’en sortent comme ils peuvent.
L’enquête légalise la mainmise normande. Elle réévalue aussi, à des fins fiscales, les propriétés et les tenures, ainsi que les bois et les prés. Veau, vache, cochon... : le moindre animal est recensé. Source. 
 " 


Nous voici soudain bien loin de la poésie chevaleresque de Perceval...

mercredi 14 juin 2017

# 141/313 - Le Graal et les Grandmontains

Il est important d'examiner le contexte historique, politique et culturel du Conte du Graal. Celui-ci ne sort pas tout benoîtement de l'imagination de Chrétien de Troyes. L’œuvre a un commanditaire, qui n'est autre qu'un des féodaux les plus influents du royaume, Philippe de Flandre, dit Philippe d'Alsace, parrain et précepteur de celui qui allait devenir Philippe Auguste. Il fournit en outre au poète champenois un argument sous la forme, dit Philippe Walter, d'un opuscule, dont malheureusement nous ne savons rien.

"Il se trouve, écrit William Blanc, qu'au moment où Chrétien de Troyes écrit le Conte du Graal, la situation en Terre sainte est catastrophique ; Jérusalem a été reprise par les Sarrasins sous le commandement de Saladin en 1187. Le dédicataire du roman n'est autre que Philippe de Flandre, qui part à la croisade en 1190 et y mourra l'année suivante. Le Conte du Graal rend compte de cette ambiance et tend à proposer une véritable révolution chevaleresque, pour reprendre l'idée de Simonetta Cerrini, qui vise ni plus ni moins à faire de l'aristocratie militaire un instrument de Dieu, au même titre que le clergé*." (Le roi Arthur, un mythe contemporain, Libertalia, 2016, p. 39)

Sceau de Philippe d'Alsace (Wikipedia)
Chrétien de Troyes travaillait toujours pour de grands féodaux, comme ce Philippe d'Alsace ou bien Marie, fille d'Aliénor d'Aquitaine.  William Blanc indique aussi qu'il entretenait des liens avec les Plantagenêt, qui lui auraient notamment permis d'accéder très tôt aux textes arthuriens antérieurs. Un fait qu'il faut peut-être mettre en rapport avec la présence dans les deux sites récemment investigués - la région d'Aigurande et celle de Saint-Benoît la Forêt en Touraine - de monastères de l'ordre de Grandmont. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'ordre s'est particulièrement vite développé sur les fiefs du roi d'Angleterre, la Normandie, l'Anjou, la Saintonge, le Poitou et la Gascogne : « Car le roi d'Angleterre, Henri II Plantagenêt, plein d'admiration pour leur ferveur, se fit très vite leur protecteur. » (L'art grandmontain, Zodiaque, 1984).

Rappelons que cet ordre de Grandmont fut fondé au XIème siècle par Etienne de Muret, près d'Ambazac, dans le Limousin. Les  Grandmontains  suivaient une règle austère qui stipulait le silence absolu en dehors des offices, des jeûnes fréquents et la quête d'aumônes auprès des paysans. Mais il semble qu'ils redistribuaient aussi beaucoup, car ils furent surnommés les Bonshommes (comme les Cathares méridionaux). Bien sûr, comme dans tous les ordres monastiques, il y eut des crises et la simplicité originelle de l'ermite Étienne fut battue en brèche avec la croissance rapide de l'Ordre. Il périclita tellement qu'il fut supprimé en 1772 par une bulle de Clément XIV, échappant ainsi de peu aux foudres de la Révolution.

C'est pendant l'une de ses crises, alors que les conflits entre clercs et convers étaient nombreux, qu'un nouveau prieur, Gérard Ithier, élu en 1188, envoya à Rome deux religieux, Robert et Guillaume, respectivement prêtre et convers, pour plaider la cause de la canonisation d’Étienne auprès du nouveau pape Clément III. "Ils furent, semble-t-il, écrit Gilles Bresson, aidés dans leur tâche par de nombreux prélats et même le roi d'Angleterre, Henri II Plantagenêt, qui était déjà intervenu en ce sens." (Gilles Bresson, Monastères de Grandmont, Guide d'histoire et de visite, éditions d'Orbestier, 2000, p. 10)

Une bulle pontificale datée du 21 mars 1189 scellera la réussite de l'entreprise et la cérémonie de canonisation aura lieu à Grandmont le 30 août 1189, en présence du légat du pape et d'une "foule immense de moines et de laïcs". "Hélas, poursuit Gilles Bresson, Henri II Plantagenêt qui avait eu dessein d'y assister était mort à Chinon le 6 juillet 1189."

Observons que ces faits se déroulent à la même époque que l'apparition du Conte du Graal (que William Blanc situe entre 1181 et 1191). Cette mort même d'Henri II à Chinon, à quelques toises de Saint-Benoit la Forêt, montre bien le rapport très étroit des souverains anglais avec ce territoire.


Prieuré grandmontain de Puychevrier, près du Blanc


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* En note de bas de page, William Blanc précise : "Simonetta Cerrini voit dans les Templiers un moyen pour l'aristocratie militaire de s'inscrire dans l'économie du salut chrétien en faisant la guerre, ce qui ne manqua pas de provoquer de vives résistances au sein du clergé. De plus, les Templiers sont le modèle même de chevaliers anticourtois, ou, comme l'auteure l'écrit, de chevalerie "anti-héroïque". Ils portent des habits simples, se laissent pousser la barbe en signe de pénitence, refusent de chasser - sauf le lion, symbole du diable -, rejettent l'exploit individuel que recherche le modèle de chevalier arthurien et combattent au contraire avec une discipline qui les rend redoutables. Voir Cerrini Simonetta, La Révolution des Templiers : une histoire perdue du XIIe siècle, Perrin, Paris, 2009 [2007], notamment p. 185-213."