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lundi 6 février 2017

# 31/313 - Double assassinat dans la rue Morgue

Continuons notre inventaire des coïncidences chez Edgar Poe. Troisième occurrence : Double assassinat dans la rue Morgue, nouvelle publiée en 1841 dans le Graham's Magazine, périodique de Philadelphie. On y retrouve une structure narrative semblable à celle du Scarabée d'or, qui lui est postérieure de deux ans (1843), avec un narrateur célibataire qui néglige de se présenter, et dont la fonction consiste surtout à mettre en valeur l'enquêteur hors-norme et hors-pair, lui aussi célibataire, jeune homme désargenté, fantasque (il n'aime sortir que la nuit) qui viendra à bout de toutes les énigmes grâce à sa puissance d'analyse. C'est la première apparition du célèbre chevalier Auguste Dupin, prototype de tous les détectives de roman policier, et "qui est sans doute, affirme Georges Walter, avec Von Jung le mystificateur, le portrait le plus fidèle d'Edgar Poe par lui-même". Toute l'histoire se déroule à Paris, où l'auteur, faut-il le rappeler, tel Napoléon à Châteauroux, n'a jamais mis les pieds.

Le passage qui nous intéresse directement s'insère dans l'explication de Dupin sur ce double crime effroyable où le mobile demeure indiscernable :

Bref, pourquoi aurait-il [le criminel] abandonné les quatre mille francs en or pour s’empêtrer d’un paquet de linge ? L’or a été abandonné. La presque totalité de la somme désignée par le banquier Mignaud a été trouvée sur le parquet, dans les sacs. Je tiens donc à écarter de votre pensée l’idée saugrenue d’un intérêt, idée engendrée dans le cerveau de la police par les dépositions qui parlent d’argent délivré à la porte même de la maison. Des coïncidences dix fois plus remarquables que celle-ci (la livraison de l’argent et le meurtre commis trois jours après sur le propriétaire) se présentent dans chaque heure de notre vie sans attirer notre attention, même une minute. En général, les coïncidences sont de grosses pierres d’achoppement dans la route de ces pauvres penseurs mal éduqués qui ne savent pas le premier mot de la théorie des probabilités, théorie à laquelle le savoir humain doit ses plus glorieuses conquêtes et ses plus belles découvertes. Dans le cas présent, si l’or avait disparu, le fait qu’il avait été délivré trois jours auparavant créerait quelque chose de plus qu’une coïncidence. Cela corroborerait l’idée d’intérêt. Mais, dans les circonstances réelles où nous sommes placés, si nous supposons que l’or a été le mobile de l’attaque, il nous faut supposer ce criminel assez indécis et assez idiot pour oublier à la fois son or et le mobile qui l’a fait agir. [C'est moi qui souligne]
Nous nous trouvons ici dans le cas d'une réflexion métacognitive sur les coïncidences. Poe-Dupin prend une pose scientifique en tournant en dérision les "pauvres penseurs mal éduqués qui ne savent pas le premier mot de la théorie des probabilités". Cette attaque lui permet d'écarter le mobile de l'intérêt financier. Voilà donc qui apporterait de l'eau au moulin rationaliste.

Mais les choses ne sont pas si simples. Il existe en effet une autre occurrence du terme "coïncidence" dans la nouvelle, elle se situe plus en amont:

Notre première connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture de la rue Montmartre, par ce fait fortuit que nous étions tous deux à la recherche d’un même livre, fort remarquable et fort rare ; cette coïncidence nous rapprocha. Nous nous vîmes toujours de plus en plus. Je fus profondément intéressé par sa petite histoire de famille, qu’il me raconta minutieusement avec cette candeur et cet abandon, — ce sans-façon du moi, — qui est le propre de tout Français quand il parle de ses propres affaires.

Ici pas de théorie des probabilités. Tout est précisément improbable : un obscur cabinet de lecture, la rue Montmartre, autrement dit pas le cœur intellectuel de la capitale, la recherche d'un même livre fort remarquable et fort rare (mais on ne saura pas lequel). Et cet aveu : cette coïncidence nous rapprocha. Ce qui signifie que la coïncidence avait pris sens pour les deux hommes, qu'ils la jugeaient significative. Poe aurait pu les faire se rencontrer à l'occasion d'un rendez-vous d'amis communs, dans une soirée, lors d'un spectacle, etc. Non, leur rencontre est le fruit d’une coïncidence, et celle-ci se produit avant tout à cause d'un livre : leur rencontre n'a été possible qu'à travers la littérature.


mercredi 1 février 2017

# 27/313 - Joyeulseté grande ès troquets de Paris

Il est des mots-séismes : apparaissant soudainement, ils ébranlent l'écorce de votre entendement puis ne cessent de déployer leurs répliques. Ainsi a surgi au billet précédent le terme de "mystification", dont nous avons vu qu'il était le titre d'une nouvelle méconnue de Poe, mais celle qui, selon Georges Walter, était la plus autobiographique de toutes.
Ce matin, je me replongeai dans un recueil de chroniques que mon ami Francis "Javert" Dusserrre m'avait gentiment apporté vendredi soir 20 janvier, lendemain de l'anniversaire de Poe. Il s'agissait de Troquets de Paris, sélection d'articles que Jacques Yonnet donna, à partir de 1961, chaque semaine pendant treize ans à L'Auvergnat de Paris. Jacques Yonnet n'est plus un inconnu pour moi depuis que le même Francis, parisien pur porc de la rue des Rosiers, m'avait prêté Rue des maléfices, chef d’œuvre paru en 1954. J'avais trouvé là un frère dans la quête des résonances, et à travers les légendes du vieux Paris colportées depuis Lutèce et le Moyen Age, un autre ouvrier de l'attracteur étrange : "J'ai découvert, écrivait-il, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."


Je reprends donc l'affaire où je l'avais laissée la veille, au beau milieu d'une chronique du 20 février 1971, intitulée somptueusement Nostalgies bistrotières et boyau de la rigolade, ce qui donne bien le ton car Yonnet s'émeut alors du "reconditionnement" des Halles centrales, affirmant qu'il ne "se passe pas de trimestre que ne soient jetés bas des pâtés d'immeubles encore parfaitement habitables, et qui possèdent leur "personnalité" aux yeux des êtres sensibles. Mais les impératifs du moment sont aux grands ensembles, à l'univers alvéolaire (voyez le complexe Montparnasse), inventé pour faire crever d'ennui, si nous n'y prenons garde, les gens que nous sommes."
Je reprends, oui, exactement à cet endroit, tournant la page 43, illustrée d'un dessin de Yonnet (car le lascar avait en outre un bon coup de crayon), et je lis ceci :

Heureusement, il y a l'humour, l'humour spécifiquement parisien... et bistrotier, propre à nous préserver de bien des maux. Et cela dure depuis le fond des âges : déjà, au temps des premières croisades, des cadets de famille, peu soucieux d'aller en Orient combattre les Infidèles et qui avaient loué de bons mercenaires pour y aller à leur place, avaient fondé dans les innombrables tavernes de l'île de la Cité, une véritable communauté de faussaires. On y fabriquait (tout simplement) des reliques, dont je me souviens avoir publié dans ces colonnes une liste extraordinaire [...]. Le caractère outrageusement faux de ces soi-disant "témoins" de la Passion force d'admettre de la part de leurs fabricateurs un sens de la mystification poussé au suprême degré de joyeulseté grande." [C'est moi qui souligne]
Baudelaire affirmait qu'Edgar Poe "fut toujours grand, non seulement dans ses conceptions nobles, mais encore comme farceur." A propos du baron Von Jung, double de Poe dans "Mystification", Georges Walter écrit : "Seigneur du canular, le baron est, en vérité, la figure suprême de l'artiste, ce lucide absolu. A l'instar de ce maître, le poète, homme clandestin et camouflé, ne sera pas la créature d'une inspiration, mais l'ingénieur d'une élaboration."

Jacques Yonnet a donné plus qu'à son tour dans le canular. Il raconte celui des tatouages bidons, mené avec l'écrivain Robert Giraud, où il abusa une équipe de télévision allemande. Ayant recruté dans plusieurs bistrots des "volontaires", il leur dessina lui-même sur la peau, au moyen d'un stylo à bille et d'eau de Cologne, "des motifs allant du classique à l'extravagant, de la chauve-souris au naufrage par grosse mer, de la panthère au dragon chinois, du portrait de Mistinguett à la fatma exécutant une danse du ventre." Selon lui, les opérateurs n'y virent que du bleu, et repartirent ravis mais puissamment intrigués par cette abondance de tatoués dans un si petit périmètre.

Un canular Tason - Le faux mariage en ville d'Aigurande
O bien-aimé lecteur, une terrible hypothèse me vient tout à coup : Et si toute cette histoire d'attracteur étrange n'était au fond qu'un canular, dont je serai tout à la fois le concepteur et la victime ?


mardi 31 janvier 2017

# 26/313 - The Gold Bug, de Poe à Von Jung

Wikipedia : "Le Scarabée d'or (The Gold Bug) est une nouvelle policière et d'aventures d'Edgar Allan Poe, parue en juin 1843 dans le journal de Philadelphie Dollar Newspaper.
Poe a gagné un concours organisé par le journal et reçu un prix de 100 dollars, ce qui représente le montant le plus élevé que l'écrivain ait touché pour une nouvelle publiée. C'est également le texte le plus largement lu du vivant de l'auteur."

Wikipedia encore :
« Le voilà, votre scarabée », dit Jung à sa patiente en lui tendant un insecte apparu alors qu'elle racontait son rêve d'un scarabée d'or. (Photo : Simon Eugster)
Ces deux scarabées d'or sont apparus indépendamment mais presque au même moment au cours de cette enquête. Je me suis alors demandé s'il y avait un lien quelconque entre eux. Puis j'ai pensé que si ce lien existait, quelqu'un l'aurait sûrement déjà établi. J'ai donc arpenté le web à sa recherche.

Et je n'ai rien trouvé. Quoi d'étonnant, pensera-t-on : entre la nouvelle de Poe et l'anecdote jungienne, plus d'un siècle s'est écoulé (je n'ai pu trouver la date exacte de l'épisode raconté par Jung, mais le livre où il la consigne date de 1952). Jung ne fait aucune allusion à Poe dans son récit, et personne n'y voit à redire, à juste titre semble-t-il.

La cétoine dorée qui se cogne à la vitre, analogue au scarabée d'or du rêve de la patiente, introduit chez Jung le concept de la synchronicité, qui se fonde sur l'idée que certaines coïncidences sont porteuses de sens pour le sujet. Marie-Laure Grivet rappelle que c'est une idée déjà ancienne chez Jung qui "confie que, dès les années 1920, son travail clinique l’a confronté à des expériences dont le sens ne lui semblait pas pouvoir être expliqué par des relations de causalité. Et d’évoquer alors des coïncidences troublantes entre la réalité intérieure de certains patients et la réalité extérieure, tout se passant comme s’il y avait communauté de sens entre l’une et l’autre."

Je décide alors de relire Le scarabée d'or dans ce vieil exemplaire Folio des Histoires extraordinaires, préfacé par Julio Cortázar, avec une couverture fendillée par les années (la signature intérieure me rappelle que c'est l'un de mes premiers achats de livre).

Brossons rapidement le décor : l'histoire se passe en Caroline du Sud, sur l'île de Sullivan, que Poe connaissait bien pour y avoir caserné en 1827 (il s'était engagé dans l'armée à 22 ans pour une période de 5 ans, épisode qu'il essaiera plusieurs fois de gommer de sa biographie en inventant des voyages en pays lointain). Le narrateur entre en amitié avec un certain William Legrand, ancien fils de famille riche tombé dans la gêne. Un soir où ils sont réunis, Legrand affirme avoir découvert un scarabée d'un type nouveau, mais l'ayant prêté à un lieutenant piqué d'histoire naturelle, il décide d'en tracer une esquisse. La montrant au narrateur, celui-ci y voit une tête de mort, et chambre donc Legrand sur ses médiocres aptitudes au dessin. Legrand en prend ombrage, ne comprend pas la moquerie, prend le morceau de papier et tombe en arrêt devant lui : "toute son attention y parut enchainée".
Un mois plus tard, le narrateur est invité  à le rejoindre. Devant l'exaltation de son ami, il pense qu'il est entré en démence. Mais à l'issue d'une expédition dans les collines, dans un endroit désolé et sinistre du continent, après quelques déboires et émotions fortes, un trésor de pirates de plus d'un million de dollars est finalement mis à jour. Dans la dernière partie, Legrand entre dans le détail complet de la solution de l’énigme.


Le morceau de bravoure qui a rendu l’œuvre célèbre c'est le déchiffrage de ce message codé :

53‡‡+305))6*;4826)4‡.)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8
+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:*‡(;4956*2(5*—
4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485
+528806*81(‡9;48;(88;4(‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;

Legrand, en appliquant les règles de la cryptographie, résout brillamment l'énigme, qui donne alors le chemin vers le trésor enfoui.
Il reste que cela a sans doute occulté d'autres passages pourtant fort dignes d'intérêt également. Au départ de son explication, Legrand revient sur la confusion tête de mort-scarabée, précisant tout d'abord que le morceau de papier était en fait un bout de parchemin, très mince et très sale :

Au moment même où j’allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand j’aperçus l’image positive d’une tête de mort à l’endroit même où j’avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop étourdi pour penser avec rectitude. Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses détails, bien qu’il y eût une certaine analogie dans le contour général. Je pris alors une chandelle, et, m’asseyant à l’autre bout de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin. En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme je l’avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise ; il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et c’était une coïncidence singulière que ce fait de l’image d’un crâne, inconnue à moi, occupant l’autre côté du parchemin immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée, — et d’un crâne qui ressemblait si exactement à mon dessin, non-seulement par le contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C’est l’effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L’esprit s’efforce d’établir un rapport, une liaison de cause à effet, — et, se trouvant impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée. [C'est moi qui souligne]
N'est-ce pas étrange que cette nouvelle s'interroge ainsi sur la nature des coïncidences, sur cet effort de l'esprit de rétablir une causalité, tout cela autour de cette figure du scarabée d'or qui resurgira au siècle suivant chez un psychologue qui y verra l'illustration d'une nouvelle façon d'appréhender les coïncidences ? Pourquoi personne, à ma connaissance, n'a-t-il fait le rapport entre les deux récits ?
L'hypothèse que je suggère est que personne n'a songé qu'il pouvait y avoir un lien, c'est le concept d'attracteur étrange qui permet d'imaginer que des connexions puissent s'établir entre des événements disjoints fortement dans le temps et l'espace, et sans rapport causal entre eux (à moins qu'on avance l'hypothèse "rationnelle" que Jung s'est inspiré de la nouvelle, consciemment ou inconsciemment, pour bâtir cette anecdote de coïncidence troublante, ce qui est bien sûr toujours possible, mais peu vraisemblable car cela impliquerait un Jung mystificateur, accusation que même ses adversaires freudiens n'ont pas proférée).

Ironie de l'histoire, il existe une nouvelle de Poe qui se nomme Mystification. Un spectacle inspiré de cette œuvre peu connue a d'ailleurs été donnée en janvier dernier par le Théâtre de l’Épée de Bois à la Cartoucherie : VON JUNG OU LE DOUBLE D’EDGAR POE, de Benoît Lepecq. "En 1825, peut-on lire dans la présentation de ce monologue, pour une dette d’honneur, Von Jung a été provoqué en duel. Plutôt que d’engager le fer, le jeune étudiant de l’université de Charlottesville (Virginie) emmène Hans Hermann, son adversaire, sur le terrain de la littérature. Ce combat spirituel vaut à Von Jung d’esquiver chaque passe d’arme. La faculté imaginative est, jusqu’à l’assaut final, mortelle."

Georges Walter évoque cette nouvelle intitulée aussi "Von Jung the Mystific", écrivant qu'on "peut s'étonner que personne n'ait vu dans ce texte, le plus autobiographique de tous ceux d'Edgar Poe, alors qu'on a qualifié tels un si grand nombre de ses récits en vertu d'une aberration qui a confondu l'écrivain et ses personnages, et parmi eux, plus électivement, celui du narrateur." Elle fait écho à sa douloureuse expérience d'étudiant fauché à l'université de Charlottesville, dans la petite chambre n°13: "Ici, déclassé parmi les fils de riches planteurs qui préféraient à Platon les beuveries et les bagarres, Edgar Poe eut beau être studieux, il n’obtint jamais que le strict nécessaire.
On sait qu’il joua pour gagner le superflu et que John Allan
[ son père adoptif] refusa de payer ses dettes ; que, ses études confisquées, Edgar quitta la maison de Richmond pour entrer sans ressources dans son écriture et son enfer constellé. Dans cette chambre no 13, il avait déjà compris à quoi son destin l’exposait : elle fut, plus tard, le décor du plus transparent de ses contes : Mystification, qui nous dit que seul le mystificateur est grand, que le poète avance masqué, que la volonté de puissance est un secret."(article de George Walter dans Le Monde du 23.02.90).

Poe-Von Jung imagine un scarabée d'or qui va plus tard cogner à la vitre de Jung. Canular ? Mystification ? Bug ? A votre guise, mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

jeudi 19 janvier 2017

# 16/313 - Le Titanic fera naufrage

"L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility*, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard."

Pierre Bayard, Le Titanic fera naufrage, Minuit, 2016.

Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel  ou Eugène Zamiatine, par exemple -  nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle  à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence.


En fait, le problème n'est pas tellement de porter les écrivains sous les lustres des ministères : ils n'y prétendent pas et n'ont, pour la plupart, aucun goût pour ça. Il importerait seulement que leur parole soit entendue, que leurs visions soient prises au sérieux. Il y faudrait seulement des lecteurs, mais est-ce que nos hommes politiques lisent encore, à part des fiches préparées par leurs équipes de com ?

De Bayard, j'avais déjà lu Qui a tué Roger Acroyd et surtout Demain est écrit, où il montrait cette fois comment nombre d'écrivains, au rang desquels Oscar Wilde, Virginia Woolf, Proust ou Kafka, encore lui, semblent décrire des événements cruciaux encore à venir de leur propre existence, "et ne semblent pas seulement marqués par ce qui s'est produit hier, mais par ce qui leur arrivera demain."



La lecture de ce livre avait ravivé chez moi la forte impression que m'avait procurée l'analyse de Pierre Desgraupes dans le Rainer Maria Rilke de la collection "Poètes d'aujourd'hui" chez Seghers (1977). "Pour Rilke, écrivait-il, la chose qui survient n'a pas sa source dans le passé qui est le nôtre, le vecteur de l'événement est dirigé dans le sens contraire du nôtre, il vient littéralement à notre rencontre du fond d'un avenir qui l'engendre, un peu à la manière d'une voiture qui surgirait devant nous du fond de la nuit." Et, un peu plus loin, il précisait que bien qu'il soit "du domaine de l'inconnu et de l'inévitable, l'événement rilkéen n'est pas absolument imprévisible et par-là, il ajoute encore à l'angoisse dont il est porteur. Ayant ses racines dans l'avenir, on ne peut évidemment le déceler à la manière d'un événement ordinaire par la conjoncture ; il lui arrive pourtant de s'annoncer à l'avance par un certain nombre de signes avant-coureurs qui s'imposent soudain à nous mieux qu'une évidence. Il en appelle non à notre logique, à notre pressentiment."

Comment dire encore aujourd'hui l'évidence justement qui me frappa à la lecture de ces lignes ? Une sorte de jubilation curieuse à reconnaître la justesse de ce qui ne fut jamais nommé mais s'impose à vous soudainement comme une vérité indiscutable, alors même que toute la rationalité dont vous êtes capable vous assigne à la réalité et réfute toute apparence de pertinence à un tel discours. On garde ceci pour soi, car il eût été bien imprudent, nous semblait-il, de le partager, et il m'aura fallu plus de trente ans pour en oser revendiquer l'impact.


Mais revenons à Pierre Bayard, dont je n'avais eu de cesse, sitôt appris la sortie de ce nouveau livre, d'en connaître la teneur. Le 24 décembre je l'avais en main, mon cadeau de Noël en quelque sorte, et je n'allais pas tarder à éprouver à nouveau le vertige des résonances.

Page 41, il ne dit pas autre chose que Pierre Desgraupes, quarante ans plus tôt : "La prémonition est pré- ou inconsciente, n'est pas énoncée comme l'annonce de faits à venir et ne se fonde pas sur une analyse tangible de données disponibles. Elle semble paradoxalement prendre son point de départ dans l'avenir, comme si celui-ci émettait des signes discrets que certains privilégiés seraient aptes à capter avant terme. Plus qu'à la raison, elle fait appel à des formes diverses de sensibilité."

Tournons la page. Chapitre III, DES CATASTROPHES HUMAINES. Il commence ainsi :

    Tous les marins vous le diront : il faudrait être fou pour s'embarquer sur la mer quand on se nomme Richard Parker. Aux Etats-Unis, les familles Parker se feraient pendre plutôt que de donner à leurs fils le prénom de Richard et celles qui transgressent cet interdit le font en toute connaissance de cause, parce qu'elles ont décidé de détourner leur enfant de la carrière maritime et savent que jamais celui-ci, doté d'un semblable prénom, ne prendra le risque de s'aventurer un jour sur les eaux.
D'où vient cet interdit ? Bayard en donne aussitôt le responsable, et ce n'est autre que notre cher Edgar Allan Poe, avec le roman publié en 1838, déjà nommé ici plusieurs fois, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym. Passager clandestin à bord du brick Le Grampus, Pym, narrateur de l'histoire, est le seul rescapé d'une mutinerie sanglante, avec son ami Auguste, le marin Indien Dirk Peters et un matelot nommé Richard Parker. Les jours passent, et la nourriture fait affreusement défaut. C'est Parker lui-même qui propose à ses trois compagnons de tirer à la courte paille celui qui sera exécuté et mangé. Après une séance de tirage à l'horrible suspense, Parker tire la plus courte paille et est aussitôt abattu par Peters, puis dévoré par les trois autres :

Je n’insisterai pas sur le terrible festin qui s’ensuivit immédiatement : ces choses-là, on peut se les figurer, mais les mots n’ont pas une vertu suffisante pour frapper l’esprit de la parfaite horreur de la réalité. Qu’il me suffise de dire qu’après avoir, jusqu’à un certain point, apaisé dans le sang de la victime la soif enragée qui nous dévorait, et détaché d’un commun accord les mains, les pieds et la tête, que nous jetâmes à la mer avec les entrailles, nous dévorâmes le reste du corps, morceau par morceau, durant les quatre jours à jamais mémorables qui suivirent, 17, 18, 19 et 20 juillet.
Ce passage, quel que soit le talent narratif de Poe, n'aurait sans doute suffi à dissuader les familles Parker de nommer leurs rejetons Richard, mais il y eut, près de cinquante ans plus tard, la tragédie de la Mignonette. Le 19 mai 1884, ce petit yacht part de Southampton à destination de Sydney avec un équipage de quatre personnes : Tom Dudley, capitaine, Edwin Stephens, Edmund Brooks, et le mousse Richard Parker, 17 ans. Le 5 Juillet, le bateau fait naufrage à environ 1.600 milles au nord-ouest du Cap de Bonne Espérance, et les quatre hommes partent à la dérive dans un canot de sauvetage, sans eau et sans vivres, très loin de toute côte.
Fin juillet, un tirage au sort est décidé pour sacrifier l'un d'entre eux. Selon Pierre Bayard, il fut truqué pour désigner Parker, déjà très affaibli et dépourvu, lui, de femme et d'enfants. Un coup de canif dans la jugulaire et l'affaire est entendue. Le cannibalisme sauvera les trois autres qui seront   finalement recueillis le 6 septembre par un trois-mâts allemand, le Montezuma.

Canot de la Mignonette
Une enquête établit ensuite la vérité des faits et deux d'entre eux, Dudley et Stephens, sont condamnés à la peine de mort "avec recommandation de miséricorde". Peine commuée par la suite en six mois d'emprisonnement...

Pierre Bayard conclut ce chapitre en signalant qu'il faut ajouter à la liste, "sans prétendre être exhaustifs, qu'au nombre des victimes du Francis Spaight - un autre navire qui fit naufrage en 1846 et où eurent lieu des actes de cannibalisme - figurait un certain Richard Parker, on comprendra que les familles de marins américains portant ce nom y regardent à deux fois avant de baptiser leur enfant et préfèrent prudemment, quand elles souhaitent lui voir embrasser la même profession qu'elles, lui attribuer les prénoms plus raisonnables de James, de John ou de William."

Concluons nous aussi avec cette allusion discrète de Georges Walter à l'histoire de Richard Parker dans son récit de la beuverie finistérienne du printemps 1960 :

"C'est ainsi que, sans avoir eu le temps de comprendre comment, je me suis vu à une heure du matin par un sale temps, au milieu d'un équipage ivre sur le pont de l'Alcyon, un bateau de dix mètres à chalut latéral, et cela uniquement parce que Jo Madec et un certain Lucien Caro prétendaient franchir en se riant la passe de l'est par laquelle on quitte le port d'Audierne et en profiter pour faire une petite promenade. Les deux hommes avaient tiré à pile ou face pour désigner le barreur. Jo Madec l'ayant emporté, ce tirage au sort m'avait fait l'effet de la courte paille condamnant un marin à être mangé."
(Souvenirs curieux d'un drôle de hongrois, p. 142)
___________________
* Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan (Futility) [1898], Corsaire Éditions, 2012.

jeudi 12 janvier 2017

# 10/313 - Malice posthume d'Edgar Poe

4 janvier. Reçu une autre carte postale, de Bretagne encore, de Concarneau pour être exact. Non pas de Anne, mais d'Yvan, mon comparse de Torticolis. L'océan est encore à la fête.

Au moment où je suis sur le point de partir, après avoir déposé le pli sur le siège de gauche de la voiture, il m'appelle. Je lui signale la coïncidence, mais je ne lui dis pas qu'il y en a une autre, plus singulière encore : c'est que juste avant de quitter l'appartement je viens de télécharger, sur le site de la bibliothèque électronique du Québec, Arthur Gordon Pym, d'Edgar Allan Poe.


C'est que je viens de terminer l'écriture de la neuvième chronique, Niagara et Edgar Allan Poe, où j'évoque précisément Arthur Gordon Pym (que je n'ai encore pas lu). Et j'ai commandé à l'issue de celle-ci la biographie de Georges Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, Libretto, 2009.

Il s'agit en fait d'une réédition, l'original ayant paru en 1991. Je m'en souviens très bien, j'habitais à La Châtre à l'époque, et j'avais dû lire une recension de l'ouvrage dans Le Monde des livres, dont je ne loupais alors aucun numéro. Je croyais naïvement que la bibliothèque municipale en ferait rapidement l'acquisition, il n'en a rien été, et je n'ai jamais songé à le commander à la librairie (où bien sûr il n'était pas en rayon).

En revanche, plus récemment, j'ai trouvé dans mon éternelle caverne d'Ali Baba, je veux parler de Noz, le livre de souvenirs de Georges Walter, que Jérôme Garcin qualifie à juste titre de foutraques, Souvenirs curieux d'une espèce de Hongrois, Tallandier, 2008.

Encore un livre pas lu, mais qui attendait tranquillement son heure dans quelque rayonnage. Je l'ai ressorti pour l'occasion, songeant qu'il était bien extraordinaire si, dans ce recueil, je ne trouvais pas trace de Poe. C'était bien le cas, d'ailleurs la note de l'éditeur mentionne bien que dans la belle anthologie de ses rencontres et de ses admirations, il ne fallait pas oublier Edgar A. Poe, "le plus familier de ses fantômes".
J'ouvre donc le gros volume et je trouve sans peine mention de Poe à la date du Printemps 1960, au chapitre 15, Edgar Poe m'attendait à Audierne.

Faut-il maintenant préciser que je suis né en 1960, et qu'Audierne est en Bretagne, dans ce Finistère que deux cartes postales (les seules reçues ce mois-ci) m'ont comme expressément désigné ?
Et de quoi parle donc Georges Walter en Bretagne ? Eh bien d'une équipée maritime un peu sauvage, avec une bande de copains pêcheurs bretons très fort portés sur la bouteille :

 "[...] tout s'est passé pour moi comme si quelque très plausible malice posthume d'Edgar Poe m'avait entraîné dans une aventure bretonne à la fois sinistre et stupide. Et si je n'ai pas revécu mot à mot le cauchemar d'Arthur Gordon Pym  au large de Nantucket, j'ai bu jusqu'à la lie la coupe de son épouvante : son camarade Auguste qui l'a entraîné sur l'Ariel était pris de boisson, mais moi, si je suis sorti en mer sur l'Alcyon, ce fut "avec tout un équipage aviné". Et le récit du poète américain relate parfaitement la progression de ma terreur quand je m'aperçus, à mesure que forcissait le vent, que j'étais à bord le seul individu sobre... et le seul incapable de tenir la barre." (p. 140-141)
 Voilà. En postant la chronique sur le phare d'Ar-Men, je n'entrevoyais encore rapport avec le reste, mon intuition seule me réclamait de l'inscrire là. La confirmation de cette intuition n'a pas donc tardé à tomber. Peut-être une série significative de cartes postales est-elle en train d'émerger ? J'aime en tout cas que des fils se nouent par les moyens plus traditionnels, par l'écriture manuelle commanditée par la seule amitié.