mercredi 19 août 2026

We are all frail

"Un rapace crie quelque part. Le prêtre se lève brusquement, il recule vers le bord de la carrière comme s'il allait sauter dans le trou de sable, s'envoler peut-être, mais il reste debout, en équilibre, mince, infiniment troublé. Je le vois à travers mes paupières mi-closes, j'observe son retrait qui est avance hardie vers le précipice pour respirer et livrer à l'horizon son trouble immense, pour que s'envole cette émotion qui l'oppresse, qui le fait paraître terriblement fragile, et j'aime cette fragilité qui me laisse seule et tranquille au soleil, vouée tout entière au cri nu du rapace."

Caroline Lamarche, L'ours, Gallimard, 2000, p. 51-52. 

Le 29 octobre 2009, j'achetai rue Limogeanne, au centre de Périgueux, à la librairie La Mandragore, Pour reprendre et perdre haleine, de Jean-Louis Chrétien, sous-titré Dix brèves méditations. Ce philosophe porte bien son nom, car il est chrétien assumé. Sa foi chrétienne, je ne la partage pas vraiment et pourtant j'ai trouvé dans ce livre bien des bonheurs de lecture et des tremplins pour la réflexion, mieux, c'est un de ces livres qui vous aident à vivre. Aussi est-il toujours à portée de la main, près du lit, et je ne compte plus les nuits où je suis retourné puiser dans sa riche matière, dont la quatrième de couverture donne un juste aperçu :

 

J'ai lu plusieurs autres livres de Jean-Louis Chrétien, moins accessibles que celui-ci, mais toujours avec grand intérêt. Et puis j'ai acheté, à Bourges encore, Fragilité, une de ses dernières études, parue en 2017 (il est mort en juin 2019), et rééditée chez Minuit en 2026 dans la collection Double. Quatrième de couverture encore, pour donner une petite idée

Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines, de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l’histoire. Bien que nul ne l’ignore, chaque homme le découvre en acte avec une sorte de saisissement et d’effroi. [...]

J'ai commencé sa lecture (mais n'en suis encore qu'à la page 56). Alors, pourquoi en parler déjà ? C'est que ce thème de la fragilité me tient particulièrement à cœur. Et puis, dix ans avant le travail de J.L. Chrétien, il y eut cet essai de Jean-Claude Carrière, qui porte le même titre, Fragilité, et qui me fut offert pour mon anniversaire par ma fille Pauline en 2007. Un livre passionnant, que Jean-Louis Chrétien ne cite jamais (Carrière n'apparaît pas dans l'index des auteurs cités), mais leurs approches sont différentes, et en aucun cas il ne faudrait les opposer.

 

Il n'empêche que des références communes parcourent les deux ouvrages. A l'exemple de Shakespeare, dont J.L. Chrétien cite, dès son introduction, l'exclamation célèbre de Hamlet : "Frailty, thy name is woman", à propos de sa mère, ainsi que l'évocation de cette même frailty par Emilia dans Othello, "qui fait errer les hommes, et que les femmes ont tout comme eux (IV, 3)." Ce mot frailty  ayant été emprunté au français frainte, qui désignait le bruit de ce qu'on brise, dérivé du verbe fraindre, lui-même dérivé du latin frangere. Thématique de la brisure que l'on retrouve au chapitre 3, Du verre et de l'argile à la bulle de savon, qui commence donc ainsi : "Le verre forme le symbole le plus courant et le plus banal de la fragilité, étant cela qu'on peut aisément briser. Son caractère longtemps précieux, avant sa fabrication industrielle, renforçait la tristesse devant sa destruction, comme l'anxiété de la provoquer." (p. 45)

Et trois pages plus loin, on peut lire que "Quoi qu'il en soit, que la méditation sur la fragilité physique du verre ou d'autres matières n'ait de prix qu'à être le miroir de notre fragilité morale est exprimé avec grâce dans un dialogue de Mesure pour mesure de Shakespeare. Après qu'Angelo a proclamé : "We are all frail, "Nous sommes tous fragiles", dans un écho biblique signalé par l'éditeur anglais (Ecclésiastique, VIII, 5), où il s'agit de culpabilité, son interlocutrice, Isabella l'invite à reconnaître sa propre "faiblesse" (weakness), à en assumer l'héritage, à quoi il rétorque que "les femmes sont fragiles elles aussi", ce qu'Isabelle lui accorde et amplifie : "Oui, comme les miroirs de verre où elles se regardent / Qui se brisent  aussi aisément qu'ils produisent des formes. [...]"

Or, la même pièce de Shakespeare, Mesure pour mesure, est au cœur du second chapitre du livre de J.C. Carrière, "Notre essence de verre". Pièce qu'il connaît bien pour en avoir signé l’adaptation pour Peter Brook en 1978. Il commence par rappeler l'intrigue : Angelo, le Premier ministre, a pris le pouvoir, non par la force, mais par la volonté du suzerain en titre, le Duc, qui a décidé de se retirer pour observer les choses, caché sous la défroque d'un moine. Puritain forcené, Angelo exhume une vieille loi, et condamne à mort le jeune Claudio, coupable d'avoir engrossé sa fiancée en dehors des liens du mariage. Sa jeune sœur, Isabelle, qui doit entrer au couvent, vient plaider sa grâce. Profondément troublé par la beauté de la jeune femme, Angelo lui fait comprendre que Claudio échappera à la mort si elle se donne à lui. Mais Isabelle refuse avec horreur. Ce déshonneur la ferait, dit-elle, "mourir à jamais".

"Deux fanatiques s'affrontent, écrit Carrière, au plus haut sommet du sentiment - et de l'écriture." Il poursuit ainsi :

Nous pouvons en retenir deux aveux. En parlant de la nature humaine, Isabelle affirme que l'homme est most ignorant of what he's most assur'd, his glassy essence, "très ignorant  de ce qu'il croit connaître le plus, son essence de verre".

Plus loin, comme un écho, Angelo avoue : We are all frail. Frail est le même mot que "frêle", mais en plus large.  Il ne concerne pas seulement, comme en français, l'aspect physique. Il vaut mieux le traduire ici par "fragile". Angelo dit : "Nous sommes tous fragiles". Il est sur ce point en plein accord avec Isabelle. Notre nature exacte, notre essence, est faite de verre. Elle est perpétuellement menacée, elle se brise au moindre choc."(p. 24)

 

Mesure pour mesure, ms Peter Brook, Festival d'automne, 1978.

Cette essence de verre, glassy essence, est une expression saisissante, et je m'étonne un peu que J.L. Chrétien ne la reprenne pas dans son étude.

Sur cette fragilité, nous ne tarderons pas à revenir. 

 

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