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lundi 24 avril 2017

# 97/313 - Isidore l'autre loup

M. Filleul le regarda droit dans les yeux, et sèchement :
– Assez de plaisanteries ! Votre nom ?
– Isidore Beautrelet.
– Votre profession ?
– Élève de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly.
M. Filleul le regarda dans les yeux, et sèchement :
– Que me chantez-vous là ? Élève de rhétorique…
– Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro…
– Ah ça, mais, s’exclama M. Filleul, vous vous moquez de moi ! Il ne faudrait pas que ce petit jeu se prolongeât !
– Je vous avoue, Monsieur le juge d’instruction, que votre surprise m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je sois élève au lycée Janson ? Ma barbe peut-être ? Rassurez-vous, ma barbe est fausse.
Isidore Beautrelet arracha les quelques boucles qui ornaient son menton, et son visage imberbe parut plus juvénile encore et plus rose, un vrai visage de lycéen. 

Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, ch. I

Le véritable adversaire de Lupin dans L'Aiguille creuse n'est autre qu'un lycéen de 17 ans, Isidore Beautrelet. Son intelligence logique dépasse de loin celle des autres protagonistes de l'histoire, inspecteur Ganimard et autre juge Filleul. On sent bien aussi que le nom a été mûrement réfléchi par Maurice Leblanc. En quelque sorte l'alter ego de Lupin, Isidore Beautrelet ne serait-il pas aussi un genre de loup-garou ?

Examinons attentivement ce Beautrelet, et convenons qu'en son centre l'autre gît. Autre let, qu'il est tentant de déformer légèrement en autre leu. Leu pour loup, bien sûr, leu forme ancienne encore vivante dans l'expression à la queue leu leu.

Pourquoi un lycéen maintenant ? Leblanc eût pu choisir un jeune engagé dans la vie active, artiste ou artisan, journaliste ou militaire, plus libre de ses mouvements d'une certaine manière. Non, un lycéen.
Rappelons que le Lycée est à l'origine le «gymnase situé au nord-est d'Athènes où enseignait Aristote" (Cnrtl). Or le Dictionnaire historique de la Langue française précise que "ce nom est emprunté au latin Lyceum, lui-même emprunté au grec Lukeon qui correspond au français Louvre au sens étymologique d'"endroit où il y a des loups": il est dérivé de lukos, "loup"(...)"

Le loup du Louvre, album d'Anne Letuffe


Le prénom Isidore est lui aussi issu du grec, où il signifie "cadeau d'Isis". Le plus vieil Isidore canonisé († 250), martyr à Alexandrie, fut brûlé vif dans une fournaise avec les saints Héron et... Arsène.

Isidore Beautrelet est le jeune loup qui défie le loup alpha Arsène Lupin. Pas étonnant aussi de retrouver dans la salle du trésor de l'Aiguille d'Etretat la "merveille des merveilles" du musée du Louvre, La Joconde de Léonard de Vinci. Pourchassé par Ganimard, Lupin délivre un dernier message où le Louvre est encore une fois à l'honneur :
"Il prit un morceau de craie rouge, approcha du mur un escabeau, et il inscrivit en grosses lettres :
Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin »."
L'issue du roman est tragique. Raymonde de Saint-Véran, l'amour de Lupin, meurt en le protégeant du tir d'Herlock Sholmès :
"Lupin se dressa. Il écouta les voix monotones. Puis il considéra la ferme heureuse où il avait espéré vivre paisiblement auprès de Raymonde. Puis il la regarda, elle, la pauvre amoureuse, que l’amour avait tuée, et qui dormait, toute blanche, de l’éternel sommeil.
Les paysans approchaient cependant. Alors Lupin se pencha, saisit la morte dans ses bras puissants, la souleva d’un coup, et, ployé en deux, l’étendit sur son dos.
– Allons-nous-en, Victoire.
– Allons-nous-en, mon petit.
– Adieu, Beautrelet, dit-il.
Et, chargé du précieux et horrible fardeau, suivi de sa vieille servante, silencieux, farouche, il partit du côté de la mer, et s’enfonça dans l’ombre profonde..." [C'est moi qui souligne]
En cette ultime phrase, ne voyons-nous pas le loup qui disparaît dans la nuit ?

_________________________
* Ajout du 24 avril 

J'ouvre un lien que l'on me donne sur une carte de résultats des élections, et qu'est-ce que je vois : une tête de loup !

Le loup noir du Front National va-t-il dévorer la France macronienne ?
Notons qu'il n'a qu'un œil (rouge) comme le père Le Pen.
Et au sud, n'a-t-on pas quelque peu l'impression d'un loup renversé qu'on appelle passant en héraldique (avec ses deux oreilles sur la frontière italienne) ?

Blason de Saint-Loubès (Gironde)   


Il donne du pied dans la fourmilière mélenchonienne de Dordogne, et semble excréter la rouge Ariège. Fillon (en bleu) n'a plus que ses yeux pour pleurer.

vendredi 7 avril 2017

# 83/313 - L'Aiguille creuse

« Aussitôt Isidore regarda les timbres de la poste. Ils portaient Cuzion (Indre). L'Indre ! Ce département qu'il s'acharnait à fouiller depuis des semaines !
Il consulta un petit guide de poche qui ne le quittait pas. Cuzion, canton d'Eguzon... Là aussi il avait passé.
Par prudence, il rejeta sa personnalité d'Anglais, qui commençait à être connue dans le pays, se déguisa en ouvrier, et fila sur Cuzion, village peu important, où il lui fut facile de découvrir l'expéditeur de la lettre. »

Maurice Leblanc (L'Aiguille creuse, Le Livre de Poche, p. 146)

Rabelais n'est pas le seul écrivain à hanter le val de Creuse. Plusieurs siècles plus tard, voici Maurice Leblanc dans l'une des plus célèbres aventures d'Arsène Lupin : L'Aiguille creuse (1909). On sait que celle-ci se termine à Etretat, dans le roc de l'Aiguille sensé abriter les trésors des Rois de France, mais l'enquête, avant de gagner la Normandie, a été aiguillée dans l'Indre. Isidore Beautrelet, jeune lycéen surdoué de 17 ans, s'y rend à la recherche de son père, enlevé par Lupin, après avoir découvert un mystérieux message crypté dont les seuls mots déchiffrables étaient donc Aiguille creuse.


Après Cuzion, l'enquête le mène à Fresselines puis à Crozant, grâce à la filature d'un vieux rémouleur, le père Charel. Lui-même est suivi par un autre individu.


"Tous trois, les uns derrière les autres, ils montaient et descendaient les pentes raides du pays, et ils arrivèrent à Crozant. Là, le père Charel fit une halte d'une heure. Puis il descendit vers la rivière et traversa le pont. Mais il se passa alors un fait  qui surprit Beautrelet. L'individu ne franchit pas la rivière. " Beautrelet choisit alors de le suivre et découvre alors un rempart de hautes murailles, puis "un vieux toit Louis XIII que surmontaient des clochetons très fins disposés en corbeille autour d'une flèche plus aiguë et plus haute." Deux paysannes lui apprennent un peu plus tard qu'il s'agit là du château de l'Aiguille :
    "Le château de l'Aiguille... Ah !...Mais où sommes-nous, ici ? Dans le département de l'Indre ?
- Ma foi, non, l'Indre, c'est de l'autre côté de la rivière... Par ici, c'est la Creuse."
     Isidore eut un éblouissement. Le château de l'Aiguille ! le département de la Creuse ! L'Aiguille Creuse ! La clef même du document ! La victoire assurée, définitive, totale...
     Sans un mot de plus, il tourna le dos aux femmes et s'en alla en titubant, comme un homme ivre."
Remarquable enchevêtrement du réel et de la fiction. Leblanc est très bien documenté : la Creuse délimite effectivement la limite entre les deux départements, et il existe bien un château près du pont, entre Crozant et la rivière. Sauf qu'il ne s'agit pas du tout d'un castel Louis XIII mais des ruines du vieux château féodal des comtes de la Marche, lequel  ne s'est jamais nommé château de l'Aiguille.

Crozant (Wikipedia)
Comment le Normand Leblanc connaissait-il si bien la région ? Peut-être avait-il des amis dans le coin ? J'ai pensé alors au poète Maurice Rollinat, natif de Châteauroux, qui connut une gloire parisienne éphémère avant de se retirer à Fresselines. Et effectivement la notice Wikipedia sur l'école de peinture de Crozant mentionne (sans plus de précisions) que Maurice Leblanc vint visiter le poète, qu'il avait connu à Paris. Notons que Rollinat habita le hameau de Puy-Guillon, proche du château du même nom recelant une partie de l'Aiguille, tout comme le père Charel traversant le pont de Crozant s'origine dans le Pont Charreau sur la Sédelle, dont la légende dit qu'il fut construit par le diable, abusé par un maçon facétieux.

Si cette hypothèse est exacte, il faut tout de même souligner que Maurice Leblanc n'a aucunement fait un repérage pour son roman : Rollinat est mort en 1903 alors que la première histoire de Lupin date de 1905. L'écrivain a fait jouer ses souvenirs, et son imagination géographique a fait le reste.

Jacques Derouard, le biographe de Leblanc, affirme dans un entretien à L'Express que "son succès repose sur la résolution d'énigmes dont le dénominateur commun est qu'elles sont toutes très anciennes, remontant jusqu'à l'époque gallo-romaine. La plupart de ces énigmes sont devenues des mythes car leur résolution est liée à l'histoire et à la géographie. C'est le cas, notamment, de L'Aiguille creuse d'Etretat : l'action ne pouvait pas ne pas se passer là. Leblanc a eu un trait de génie en utilisant des éléments géographiques si puissants car, aujourd'hui, les lieux mêmes sont attachés à Arsène Lupin, de sorte que l'on peut arpenter la Normandie, par exemple, sur les traces d'Arsène jusqu'à Etretat..."


En plaçant le Château de l'Aiguille à Crozant, Maurice Leblanc n'avait, semble-t-il, pas tout à fait tort...