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dimanche 2 novembre 2025

Le Bel Obscur

Ville de Liège

COURAGE, DÉVOUEMENT, HUMANITÉ

Par délibération du Conseil Communal de Liège du 7 août 1863, une mention honorable a été décernée à Mr Edmond H. demeurant à Liège pour le fait suivant :

Le 21 mars 1862, il a sauvé deux jeunes gens qui se noyaient dans la Meuse. 

Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, p. 18 

Cette année encore, la maison centrale de Saint-Maur a été retenue pour participer au Goncourt des détenus (in extremis, un établissement de Belfort ayant, semble-t-il, renoncé au dernier moment). La première sélection de quinze livres est donc en cours de lecture par les détenus volontaires. Quant à nous, les bénévoles de Lire pour en sortir,  sommes invités à lire également et à assister aux séances de discussion préalables au choix de trois ouvrages, qu'il faudra défendre ensuite au niveau interrégional, puis national. Je suis bien loin d'avoir parcouru toute la sélection, mais parmi celle-ci j'ai pu lire, entre autres, Le Bel Obscur de Caroline Lamarche, autrice belge dont je n'avais pas lu une ligne depuis J'ai cent ans, recueil de nouvelles qu'elle écrivit entre 1991 et 1999, édité en 1999 par Le Serpent à Plumes, mais que je ne découvris sur l'étal d'un bouquiniste parisien qu'en février 2012. J'avais beaucoup aimé mais, curieusement (ou peut-être faudrait-il mieux dire absurdement), je n'étais pas allé plus loin sur le chemin de cette œuvre.

 

Or, je retrouvai d'emblée le plaisir de lecture dont j'avais le vague souvenir (c'est sans doute lui qui me fit choisir ce roman à la place de quelques autres). Et ce plaisir se retrouva sérieusement augmenté quand je réalisai que des liens se tissaient avec une sorte d'évidence troublante avec Feux sacrés, le récit de Cécile Guilbert, évoqué déjà ici à plusieurs reprises. Mais n'allons pas trop vite.

La notice biographique de J'ai cent ans, vieille d'un quart de siècle, n'en donne pas moins certains mots-clés du roman : "Caroline Lamarche est né en 1955 à Liège. Elle a passé son enfance dans le nord de l'Espagne et son adolescence dans la région parisienne, entre un père ingénieur des Mines, féru de généalogie, et une mère qui lisait Joseph Conrad et racontait la Bible aux enfants."

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées.

C'est au chapitre 7 que jaillit soudainement la référence à Jung commune aussi à Cécile Guilbert :

"[...] il m'a fallu moins d'un jour après ma conversation téléphonique avec Thomas pour réagir au diplôme d'honneur tiré de l'enveloppe Agfa-Gevaert. Ce document éveille en moi un faisceau d'émotions. C'est qu'il m'offre une formidable synchronicité comme dirait Carl Gustav Jung : à un siècle et demi de distance, le destin d'Edmond interpelle celui de Vincent."

La narratrice se souvient brusquement du récit que son mari Vincent lui a fait le jour où il l'a présentée pour la première fois à ses parents. Ils se trouvaient tous les deux sur le bord de la rivière "qui, ce matin-là, au fond du jardin familial, berçait un tapis de renoncules flottantes semblables à celles qui entourent, sur le tableau de Millais, l'infortunée Ophélie. Vincent m'avait montré un noyer qu'il avait planté sur la berge lorsqu'il avait seize ans. Il m'avait ensuite raconté qu'au moment où il en achevait la plantation une voiture roulant à grande vitesse sur la route en surplomb avait basculé à l'endroit le plus dangereux de la rivière, non loin des tourbillons qu'elle qu'elle dissimulait sous son air paisible." Le jeune homme plonge et parvient à extraire l'une après l'autre les deux personnes prisonnières de l'habitacle mais les pompiers ne pourront les réanimer : "Le résultat fut deux morts et un jeune homme désespéré."

Ophélie, John Everett Millais (1851-1852) Tate Britain, Londres.
 

Au-delà de ce double sauvetage dans l’histoire d'Edmond et de Vincent, il est une autre ressemblance encore plus significative. Vincent, que la narratrice aime passionnément, lui révèle plus tard son homosexualité. Le couple demeurera mais vivra de façon libre, ce qui sera plus difficile pour elle que pour lui. Quant à Edmond, l'enquête qu'elle va mener ne laissera guère de doute sur la raison du bannissement familial. L'homosexualité est là aussi présente, mais elle ne se vit pas de la même façon en 1863 qu'à la fin du vingtième siècle.

Adrienne et Alphonse, les parents d'Edmond, se marièrent en Allemagne, le 18 octobre 1831, à Werden-an-der-Ruhr. Ville située à une vingtaine de kilomètres seulement de Bochum où Vincent étudiait. "La même forêt nous a vus nous promener main dans la main, Alphonse et Adrienne, Vincent et moi. Cette proximité des lieux à presque deux siècles de distance fait partie des coïncidences qui m'accompagnent depuis que je m'intéresse à Edmond. Une obsession se nourrit par attraction de signes. Une constellation nomade se met à scintiller, petits fanaux visuels, surprises olfactives et sonores, ombres et lumières, rencontres fortuites (...)."(p. 112) 

On retrouve ici cette image de la coïncidence et de la constellation que j'ai déjà mis en évidence chez Cécile Guilbert, et dont elle donne la source chez Roberto Calasso : "la coïncidence c'est l'apparition d'une constellation dans la vie de chaque individu." Une constellation en astronomie est un groupe d'étoiles voisines sur la sphère céleste, présentant une figure conventionnelle déterminée. C'est une projection humaine qui permet de se donner des repères communs. Reconnaître une constellation dans se propre vie, ce serait en somme, pour reprendre les mots de Cécile Guilbert, "donner sens à la trame existentielle qui est la nôtre", "semblable à un air bien connu, à une mélodie dont nous avons appris à repérer les thèmes principaux et les leitmotivs, il ne sera pas alors dit que notre vie s'est déroulée n'importe comment." Un travail de retour sur soi s'impose alors : "S'élucider soi-même à travers les méandres de sa propre trajectoire implique nécessairement de remonter le cours du Temps comme on le ferait d'un fleuve."


 

D'où, chez Cécile Guilbert comme chez Caroline Lamarche, ce recours commun à ce qu'elles nomment archives personnelles : "Assise en tailleur sur le tapis de mon bureau, j'exhume vieux papiers et photos d'un gros carton d'archives familiales qui gît sous un meuble depuis plus de trente ans. J'ai besoin de reconstituer la chronologie des événements, de retrouver les dates. Je ne peux me contenter de l'imprécision des souvenirs ni des ruses mémorielles propres à légender tant de faits passés qui gauchiraient mon récit."(Feux sacrés, p. 82) Et Caroline Lamarche : "Les cartes comme les archives font partie de ma géographie mentale."(p. 29), "Au fil de mes diverses existences, j'ai semé des traces que je peux aborder en archiviste de moi-même, les années quatre-vingt dix constituant le paléolithique de mon existence."(p. 59)

Et au chapitre 35, on retrouve ensemble coïncidences et archives : "Lorsque l'image que j'organise recommence à se brouiller, je reviens vers les archives. Mon matériel est double : les documents concernant Edmond et mes propres cahiers. Les coïncidences tombent comme des dominos. Je m'aperçois que les cahiers dont je me suis emparée correspondent au moment où mon père rédigeait, sur la base du diplôme d'hommage de la ville de Liège, la brève réhabilitation d'Edmond qui apparaît dans son livre."(p. 113)

 

vendredi 16 mai 2025

La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung)

Le week-end dernier, eut lieu la seconde session de la résidence à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation théâtrale de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Le travail a été mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Armand et moi étant les deux seuls non-locaux nous avons été hébergés chez le Doc, au Moulin Barbaud, près de Lacs. C'est là qu'il me montra sa dernière acquisition bibliophilique, une édition dédicacée de La langue verte et la cuite, de Noël Arnaud et Asger Jorn, publié par Jean-Jacques Pauvert en 1968.

Le livre (sous-titré Étude gastrophonique sur la marmythologie musiculinaire) apparaît comme une parodie de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit (1964). L'iconographie est remarquable ; sur les images somptueuses en noir et blanc les langues des personnes et des animaux sont mises en couleur.




 

En feuilletant le volume, j'eus la surprise d'y découvrir une sculpture romane de la rotonde de Neuvy Saint-Sépulchre, un riche programme sur lequel j'avais travaillé avec Robin Plackert.

Le personnage est ainsi désigné comme "demeuré et accroupi en minijupe et à perruque glossopilaire".

On peut observer tout à loisir les merveilles de l'ouvrage grâce à Internet Archive, qui le reproduit intégralement.

Sur une table, je vis un peu plus tard, ou peut-être fut-ce le lendemain (cela n'a aucune importance), ce livre de Bruno Latour récemment publié :


 L'éditeur présente ainsi le livre : "Le thème de l'atterrissage a été forgé par Bruno Latour dans un livre publié en 2017, intitulé Où Atterrir ? Comment s'orienter en politique. Avec un collectif de chercheur.es et d'artistes réuni.es autour de lui, il s'est attaché à transformer les intuitions du livre en des pratiques de transformation ou de conversion vers une société de « terrestres ». Le présent ouvrage, Où Atterrir : Guides et pratiques, s'attache à proposer à tout à chacun.e les outils et la pensée déployés dans cette aventure unique." Une partie de cette aventure s'est jouée justement à La Châtre et ses environs, où Bruno Latour est venu à plusieurs reprises animer des ateliers. Le Doc n'a pas manqué cette occasion unique de dialoguer avec l'un des intellectuels les plus importants de notre temps. C'est tellement vrai que la photo de couverture représentant Bruno Latour a été prise lors d'une conversation avec le Doc. La photo d'icelui se trouve à l'intérieur de l'ouvrage. Latour écoute, le Doc parle (avec les mains aussi).


Enfin, il me reste à remercier le Doc, encore lui, pour le beau cadeau qu'il me fit : un exemplaire de Psychologie et Alchimie de Carl Gustav Jung, qu'il tenait de Jean-Pierre Valeix, l'ami prof de français qui était devenu bouquiniste à Argenton.

 

Ce pavé que je n'avais jamais croisé jusque-là enferme aussi des merveilles iconographiques.  

 

lundi 3 janvier 2022

Rivendell and Liverpool

Tolkien, Jung. Jung, Tolkien. Sur ces deux grands noms s'est achevée l'année 2021. Alors, pour commencer en douceur cette année nouvelle sous le signe du deux, amusons-nous au jeu du miroir : quand le Suisse Jung rêve de l'Angleterre et que le britannique Tolkien randonne en Suisse.

A l'été 1911, Tolkien, âgé de 19 ans, est en effet invité par sa tante Jane Neave à participer à une grande excursion dans les Alpes helvétiques. Jane était une des premières femmes diplômées de sciences du Royaume Uni. Cette année-là, elle occupait le premier poste de directrice (Lady Warden) au college University Hall de l’Université écossaise de St Andrews, où elle s’était liée avec James et Ellen Brookes-Smith, un couple aisé. Ce sont eux qui sont à l'origine du périple.

Tolkien pourrait être le 6ème en partant de la droite, tandis que Jane Neave semble être juste à côté de lui, au centre de la photo.
   Photo extraite de l’ouvrage d’Andrew H. Morton, Tolkien’s Gedling, 1914: The Birth Of A Legend (2008).

Après avoir débarqué à Ostende et traversé l'Empire allemand en train, la troupe riche d'une douzaine de personnes gagna Interlaken, d'où commença le trajet pédestre. "A cette époque, signale le site JRRVF, le type d’excursion touristique comme celui des Brookes-Smith était encore largement réservé aux voyageurs très privilégiés. La Suisse faisait partie des destinations prisées de ces classes supérieures, car sa situation géographique ne laissait pas d’alternative à un voyage lent, qui nécessitait de prendre le temps d’admirer la beauté des sites de montagnes." La première partie du voyage entraîna les randonneurs jusqu’à la vallée de Lauterbrunnen, une vallée glaciaire en forme de U, qui impressionnera si fortement Tolkien qu'il s’en inspirera pour créer Rivendell (Fondcombe, ou Fendeval dans les traductions françaises), comme en témoigne la grande similarité entre la vallée et l'aquarelle peinte par l'écrivain en 1937.


Cette même aquarelle a été reproduite récemment sur une tapisserie de la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson, en Creuse, tombée du métier (c'est comme cela que l'on dit) le vendredi 17 mai 2019, en présence de Baillie Tolkien et de l’Ambassadeur du Royaume-Uni Lord Llewellyn.



            Le Hobbit (Extrait - Chapitre 3 « Une brève halte »)
"Puis ils parvinrent au bord d’une dépression abrupte - si soudainement que la monture de Gandalf faillit glisser en bas.

"Nous y voilà enfin !", annonça-t-il, et les autres s’assemblèrent autour de lui pour contempler la vue. Loin en bas s’étendait une vallée. Ils pouvaient entendre la voix d’un torrent qui coulait, tout au fond, dans son lit de pierres ; le parfum des arbres flottait dans l’air, et il y avait une lueur sur le versant opposé, de l’autre côté d’un cours d’eau.

Bilbo n’oublia jamais comment, ce soir-là au crépuscule, ils dégringolèrent le chemin sinueux et escarpé qui menait dans la vallée secrète de Fendeval. L’air se réchauffait à mesure qu’ils descendaient, et l’odeur de pin lui donnait sommeil, si bien que, de temps à autre, il s’endormait et manquait de tomber, ou se cognait le nez sur l’encolure du poney. Plus ils s’enfonçaient dans la vallée, plus ils reprenaient courage. Les pins cédèrent le pas aux hêtres et aux chênes. Il y avait dans le soir une atmosphère réconfortante. Les dernières touches de vert avaient presque disparu dans l’herbe lorsqu’ils arrivèrent enfin à une clairière non loin au-dessus des rives du cours d’eau. " 

Rivendell/Fondcombe/Fendeval est située dans une gorge creusée par la Bruinen *(Sonoronne) dans les contreforts occidentaux des Monts Brumeux. Dans son article  The Lyfe and the Auncestrye, Marie Barnfield a fait remarquer que même le nom de la rivière qui coule à travers Fondcombe est une réminiscence de Lauterbrunnen (sens possible : « lauter »-bruyant et « Brunnen »-la fontaine, printemps) : L’eau bruyante.

Tolkien écrivit explicitement ( The Letters of J.R.R. Tolkien, #306) que "The hobbit's (Bilbo's) journey from Rivendell to the other side of the Misty Mountains... is based on my adventures in 1911..." 

Il parle d'aventures parce que cette randonnée ne fut pas sans anicroches, comme il est raconté sur le site Tolkiendrim : 
"Un jour, avec un petit groupe mené par des guides, il gravit le glacier d’Aletsch. C’est l’été, la neige fond et les rochers roulent dans sa direction.
Un gros bloc de pierre le rate de peu, passant entre lui et une maîtresse d’école. À trente centimètres près, Tolkien se voyait mort sur le glacier. « Nous avons manqué d’être anéantis par des blocs de pierre et j’ai failli mourir… » écrit John Ronald Reuel Tolkien en 1967. Pour ne rien arranger, le romancier trouve le moyen de s’égarer dans la montagne. Après une nuit d’enfer dans un chalet d’alpage, il risque de tomber dans la crevasse d’un glacier. Il est sauvé in extremis par un guide. L’avalanche de rochers va marquer profondément Tolkien."
Un sommet inspire particulièrement Tolkien : le Silberhorn, en forme de pyramide, entièrement recouvert de neige étincelante. Dans son livre, Tolkien appelle cette montagne « Pointe d’argent » ou Celebdil. En 1968, il écrit à son fils : « J’ai quitté la vue de la Jungfrau avec un profond regret : les neiges éternelles, semblaient gravées, contre soleil éternel et le Silberhorn, net face à l’obscurité : le Celebdil de mes rêves. » (Les lettres de J.R.R. Tolkien, N° 306).

Le Silberhorn

La totalité du voyage n’est malheureusement pas connue. Les rares informations s’achèvent sur la vision du Mont Cervin. "Il est juste certain que l’expédition des Brookes-Smith put finalement regagner l’Angleterre au complet, et à temps pour que Ronald puisse préparer sa rentrée universitaire à Oxford (octobre 1911)."

Ce n'est pas une expédition pédestre en Angleterre que l'on va relever pour Jung, mais un rêve particulièrement important dans son existence. Un rêve du 2 janvier 1927 qui se situe à Liverpool. Sonu Shamdasani le cite page 103 de son introduction, mais j'en en ai trouvé une recension un peu différente dans la forme sur internet :
"Je me trouvais dans une ville sale, noire de suie. Il pleuvait et il faisait sombre; c'était une nuit d'hiver. C'était Liverpool. Avec un certain nombre de Suisses, disons une demi-douzaine, nous allions dans les rues sombres. J'avais le sentiment que nous venions de la mer, du port, et que la vraie ville se situait en haut des falaises. C'est là que nous nous dirigeâmes. 

Cette ville me rappelait Bâle : la place du marché est en bas et il y a une ruelle avec des escaliers nommée Totengässchen (ruelle des morts) qui mène vers un plateau situé plus haut, la place Saint-Pierre, avec la grande église Saint-Pierre. En arrivant sur le plateau, nous trouvâmes une vaste place faiblement éclairée par des réverbères, sur laquelle débouchaient beaucoup de rues. 

Les quartiers de la ville étaient disposés radialement autour de la place. Au milieu se trouvait un petit étang au centre duquel il y avait une petite île. Alors que tout se trouvait plongé dans la pluie, dans le brouillard, la fumée et que régnait une nuit faiblement éclairée, l'îlot resplendissait dans la lumière du soleil. Un seul arbre y poussait, un magnolia, inondé de fleurs rougeâtres. C'était comme si l'arbre se fût tenu dans la lumière du soleil et comme s'il eût été en même temps lumière lui-même.

Mes compagnons faisaient des remarques sur le temps épouvantable et, manifestement, ils ne voyaient pas l'arbre. Ils parlaient d'un autre Suisse qui habitait Liverpool et ils s'étonnaient qu'il s'y fut justement établi. J'étais transporté par la beauté de l'arbre en fleur et de l'île baignant dans le soleil et je pensais : "Je sais pourquoi ce Suisse habite ici." Et je m'éveillai."
 

Jung établit ensuite un plan de la ville selon les données du rêve, plan à partir duquel il peindra le mandala ci-dessus. Plus tard, il commentera ainsi :

"Ce rêve illustrait ma situation d'alors. Je vois encore les manteaux de pluie**, les imperméables gris-jaune rendus luisants par l'humidité. Tout était on ne plus déplaisant, noir et impénétrable au regard... comme je me sentais à l'époque. Mais j'avais la vision de la beauté surnaturelle et c'était elle qui me donnait le courage même de vivre. Liverpool est the pool of life, "l'étang de la vie"; car "liver", le foie, est, selon une vieille conception, le siège de la vie. 

A l'expérience vivante de ce rêve s'associa en moi le sentiment de quelque chose de définitif. Je vis que le but y était exprimé. Ce but, c'est le centre : il faut en passer par là. Par ce rêve, je compris que le Soi est un principe, un archétype de l'orientation et du sens : c'est en cela que réside sa fonction salutaire. Cette connaissance me fit entrevoir pour la première fois ce que devait être mon mythe."
Et Jung d'ajouter que ce fameux Suisse, c'était lui. A partir de là, il cessa de peindre des mandalas. "Le rêve, écrit Shamdasani, a exprimé le processus de développement de l'inconscient et Jung trouve sa forme non linéaire tout à fait satisfaisante. Car il se sent très seul à l'époque, aux prises avec quelque chose d'énorme, que les autres ne peuvent comprendre. Dans le rêve, il était le seul à voir l'arbre. Ils se tenaient tous là dans l'obscurité, cependant l'arbre apparaissait dans une lumière radieuse. S'il n'avait pas reçu cette vision, sa vie aurait perdu son sens."

A ce croisement Suisse-Angleterre, qui passe, on le voit, non seulement par du texte mais aussi par des images créées par ces deux grands rêveurs, je vais maintenant rajouter ma petite obole. Qui passe aussi par un rêve, survenu dans la nuit du 30 décembre. J'avais rencontré un grand jeune homme, qui ne ressemblait à aucune personne connue de moi, et notre conversation se prolongea chez lui, une grande maison bourgeoise, mais un peu décatie, qu'il habitait avec un autre homme de haute stature, dont je ne savais s'il était son frère ou son père (il écrivait, semble-t-il, des livres publiés aux éditions Dangles, qui, donnent plutôt dans l'ésotérisme***). Il me montre une série d'images que je commente, et pour l'une d'entre elles, s'agit-il d'un tableau ? je ne sais plus, il m'en donne un titre que je rectifie en "Biographie d'un père ". Le rêve est plus riche encore, mais le lendemain matin, il m'en reste peu de choses à part ce titre. Comme je fais d'habitude, je rentre l'expression dans Google, et je tombe sur des lettres modèles pour éloge de père décédé, bref rien de notable avant la page 2, où je vois Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Un récit que j'ai lu voici quelques mois, qui fait partie de cet autre livre rouge rassemblant une anthologie de neuf textes autobiographiques de l'écrivain disparu en 2016.

Acheté le 22/02/2020 (c'est encore une fois la fête des 2)

Je décide, conforté par le rêve, de relire ce texte fort, où Pachet se substitue à son père pour écrire son autobiographie. Son père, Simkha Apatchevski, né en Bessarabie, dans le sud de la Russie, et qui choisit  l'exil en France pour suivre des études de chimie puis de médecine. Un père dont le nom signifie "joie" en hébreu. "Je ne peux m'empêcher, écrit Pachet prenant donc la voix de son père, de le rapprocher de celui d'un de mes illustres contemporains, auquel je pense avoir tant à se reprocher, Sigmund Freud : car tel est aussi, à peu près, le sens de son patronyme. Mon fils m'a suggéré un autre homonyme : le romancier irlandais James Joyce, dont le nom aurait la même signification. Je n'accorde d'autre valeur à cette trilogie, que de dérision : il suffit de voir nos photographies, ou ma figure, pour comprendre que ces noms ne nous ont pas porté chance, à moins de considérer que la joie est resté en nous bien secrète. Ironie du destin, à laquelle je suis très sensible."(p. 33)

Cette trilogie "de dérision", on la retrouve pourtant vingt pages plus loin : "Pour qui aime les symboles et la magie des noms, il faut noter que le commencement de la guerre vit la mort de deux exilés : Joyce en Suisse, Freud en Angleterre. Enfin, de deux exilés parmi tant d'autres. J'étais sans doute mieux armé qu'eux pour survivre." (p. 55)

Ces deux-là, Joyce et Freud, entre Suisse et Angleterre, dans cet autre chiasme biographique et géographique, rejoue le doublet Jung-Tolkien (et évidemment, on ne saurait oublier l'importance du doublet Jung-Freud dans l'histoire de la psychanalyse - mais Joyce et Tolkien, aussi dissemblables  soient-ils à bien des égards, n'en étaient pas moins tous les deux des inventeurs de langue, comme le souligne Simeon B. Mihaylov dans un article du 7 octobre 2019 : "In the end, Joyce and Tolkien were just two men enchanted by the power of something greater than themselves; a fate we all share, genius or not. What they produced, no matter how great, was but an offshoot of that great fire that blazed in their spirit: a passion for language, for its sound and meaning, for its power to create and destroy worlds.In their lives, these two creative geniuses embodied in the flesh the great myth of creation: ‘In the beginning was the Word…’****).

Joyce et Tolkien, collage de Simeon B. Mihaylov

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* "La Bruinen prend sa source dans les Montagnes Brumeuses, au nord de Fondcombe. Elle coule d'abord vers l'ouest, puis vers le sud-ouest, jusqu'à se jeter dans la Mitheithel (Fontgrise). Seul un gué permet de la franchir, un peu au sud de Fondcombe. Cette rivière est également appelée la Sonoronne ou Sonoreau, ou encore la Forte Eau, des appellations qui sont des traductions de "Bruinen". Son nom lui vient très probablement de ses eaux très bruyantes." (Wikipedia)

** Je retrouve donc une fois encore ce fameux motif de la pluie, qui hante ces pages depuis des jours.

*** "Depuis leur fondation en 1926, les éditions Dangles ont toujours eu à cœur de présenter des ouvrages en marge de la pensée unique. Des médecines douces à la psychologie en passant par le développement personnel, la parentalité bienveillante, les thérapies alternatives ou la spiritualité." (Présentation de l'éditeur)

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"It has been always with me: the sensibility to linguistic pattern which affects me emotionally like colour or music.’(J.R.R. Tolkien)

‘He wanted to cry quietly but not for himself: for the words, so beautiful and sad, like music.’
(James Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man)

vendredi 31 décembre 2021

111 et les Livres rouges

A Gaëlle qui m'a ouvert les routes de la Terre du Milieu

Jeudi 23 décembre dernier, je publiais le 108ème article de cette année 2021. Cinq jours plus tard, en discutant avec ma compagne, je lui dis que ce serait sympathique de parvenir à 111 (elle sourit, elle sait mon goût un peu maniaque pour les triplets numériques, de 111 à 999, en passant surtout par le 777). Mais c'est un peu matière à plaisanterie, il ne reste que quatre jours avant le passage à 2022. Elle a apporté le premier DVD de la trilogie du Seigneur des Anneaux, de Tolkien, et nous allons le visionner ensemble (encore une oeuvre que j'ai inexplicablement à peu près ignorée jusque-là). Nous voilà transportés dans la Comté, au pays des Hobbits. Un grand événement s'y prépare, le 111ème anniversaire de Bilbo. C'est le genre de signe qui me met au défi : il faut que je les écrive ces trois derniers articles. La matière ne manque pas, il faut juste trouver le temps. Et c'est ainsi qu'en cette matinée du 31 décembre, je m'apprête à boucler l'affaire.


Il se trouve que je viens juste de commencer la lecture du Livre rouge (Liber Novus) de Carl Gustav Jung*, offert à Noël par Pauline (merci infiniment à elle). Un livre qui ne fut pas publié du vivant de Jung, mais livre séminal, à l'origine manuscrit et illustré par l'auteur lui-même, qui a nourri toute sa production théorique ultérieure. Son "premier jet fut écrit en moins de deux cents jours, à partir de novembre 1913, puis médité pendant toute la Grande Guerre", nous dit la quatrième de couverture. Je n'ai pas encore abordé, à l'heure qu'il est, le texte proprement dit. Je viens seulement de terminer la longue introduction du chercheur qui a établi l'édition, Sonu Shamdasani.


En terminant le visionnage de La communauté de l'Anneau, ce premier tome de la trilogie de Tolkien, je me suis naturellement dit qu'il y avait bien des parallèles à établir entre cette geste incroyable et la théorie jungienne, ne serait-ce qu'en raison de l'importance donnée dans les deux oeuvres à la symbolique et à la mythologie. Je ne doutais pas un instant que beaucoup s'en étaient certainement emparés, et qu'il ne devait pas manquer d'interprétations jungiennes des aventures d'Aragorn et de Frodon. Cela ne m'intéressait pas outre mesure. J'eus l'idée de lancer une recherche à partir justement du Livre rouge, qui me servirait en quelque sorte de filtre.

Et il se trouve que Wikipedia recense, dans une page d'homonymie, six oeuvres portant le titre de Livre rouge. Le plus célèbre est bien sûr le Petit Livre rouge de Mao (dont j'ai trouvé à la fameuse Brocante des Marins un exemplaire). Et puis nous avons donc le Livre rouge de Jung et le Livre rouge de la Marche de l'Ouest, de Tolkien :

"Le Livre rouge de la Marche de l'Ouest (Red Book of Westmarch) est un livre imaginaire créé par J. R. R. Tolkien, et censé avoir été rédigé principalement par Bilbo et Frodo Bessac durant le Troisième Âge de la Terre du Milieu, à la suite de leurs aventures respectives. Également connu sous le nom de Livre rouge des Periannath (Red Book of the Periannath), La Chute du Seigneur des Anneaux (The Downfall of the Lord of the Rings), ou encore sous le nom de sa principale copie le Livre du Thain (Thain's Book), il doit son nom à sa couverture rouge et au fait qu'il est censé avoir été redécouvert dans la Marche-de-l'Ouest de la Comté.

Composé de quatre volumes principaux que Tolkien aurait découverts, traduits, et édités sous la forme des romans Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, ainsi que de ses légendes connues sous le nom de Silmarillion, le Livre rouge doit son inspiration principale au Livre rouge de Hergest, un manuscrit médiéval rédigé en gallois vers la fin du xiiie ou au début du xive siècle." (Wikipedia)

Dans le troisième volet, le Retour du Roi, Frodo remet à Sam le Livre rouge.

Et puis j'ai trouvé aussi, autour de ce Livre rouge, la contribution de Becca Tarnas, avec cette conférence donnée en mars 2014, "The Red Book and The Red Book: Jung, Tolkien, and the Convergence of Images". 


A dire vrai, je n'ai pas encore eu le temps de la visionner, mais j'ai lu un texte de cette jeune femme dont je ne parviens plus à retrouver la source exacte. On peut consulter son site, qui est riche en références.

Je n'irai pas plus loin pour l'instant dans cette direction, mais on devine qu'elle est immensément prometteuse. Puisse-t-elle nous donner un peu de lumière après cette année noire, où la pandémie n'a cessé de sévir, où les totalitarismes ont renforcé leur emprise sur le monde, où la crise climatique continue sa marche en avant sans réelle réaction des gouvernements. 

"Toute l'oeuvre de Tolkien, écrit l'historien William Blanc, est marquée par la volonté d'exorciser l'expérience traumatisante de la guerre des tranchées, non par la foi dans le progrès, mais par le désir de réenchanter le monde. Pour cela, il s'inspire nettement du concept cyclique du "Dieu qui meurt" auquel il croyait. Retrouver ce que la modernité a perdu passe pour l'auteur de fantasy par la création d'une nouvelle mythologie. Il esquisse ce projet dès le début du  premier conflit mondial, en expliquant que ses amis du TCBS [ Tea Club and Barrovian Society] et lui, avant d'être en partie fauchés par la guerre, avaient "reçu une étincelle [...] qui était destinée à faire jaillir une nouvelle lumière, ou, ce qui revient au même, à faire jaillir à nouveau une ancienne lumière en ce monde." (Le Roi Arthur, Un mythe contemporain, Libertalia, 2016, p. 315)

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* Jung est encore présent dans le dernier article, publié aussi ce jour, de l'ami Rémi Schulz, dans son Quaternité.

jeudi 9 décembre 2021

L'oeil du héron

"La peur, qui venait souvent la visiter depuis le début de l'expédition, envahissait soudain les recoins de son âme comme une légère brume grise, une étreinte glacée et aveugle. Elle était entièrement sienne, de par sa naissance et son éducation. C'était pour endiguer sa peur, leur peur, que les toits et les murs de la Cité s'élevaient si haut, c'était la peur qui avait inspiré des ruelles si droites et des portes si étroites. Elle avait ignoré le poids de cette menace, tant qu'elle vivait à la Casa Falco, où elle se sentait en parfaite sécurité. Même dans la Zone, elle avait réussi à l'oublier, tout étrangère qu'elle était, car, pour n'être pas visibles, les remparts édifiés étaient aussi efficaces : amitié, solidarité, amour, le cercle d'une grande famille. Mais renonçant librement à tous ces expédients, elle s'était engagée dans le désert pour se mesurer enfin de front avec la peur qui l'avait inconsciemment hantée sa vie durant.
Un tel affrontement impliquait qu'elle se défendit pied à pied dès que la peur commencerait à l'assaillir, sinon celle-ci oblitérerait tout le reste, et Luz perdrait complètement son libre arbitre. Elle devait se battre aveuglément, car la raison n'était pas de taille face à cette peur, qui était bien plus ancienne et puissante que le monde des idées."

Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron, Les moutons électriques, 2021, pp. 213-214

J'avais franchi le pas : cette écrivaine, Ursula K. Le Guin, que je ne cessais de croiser ces derniers mois, j'en lisais enfin un ouvrage. Pas le plus renommé, semble-t-il, La Main gauche de la nuit, les deux librairies que j'avais explorées ne le possédaient pas, pas non plus ce recueil d'essais déjà évoqué (Danser au bord du monde) - je l'avais repéré comme nouveauté à la médiathèque mais il n'était pas encore disponible et je me suis contenté de le réserver -, non, un court roman, sans doute considéré comme mineur, paru en 1978, The Eye of the Heron. Histoire de deux communautés exilées jadis sur la planète Victoria, si différentes dans leurs idéaux et leurs modes de vie que leur coexistence en est douloureuse et émaillée de violence. Avec cette histoire, la romancière semble interroger la pertinence et les limites du pacifisme tel qu'il fut prêché par Gandhi, dont l'ombre plane tout au long du livre. Mais je ne veux pas ici traiter de l'intrigue, ce qui m'intéresse avant tout c'est à travers le passage cité en exergue, revenir sur cette idée de peur panique dont j'ai commencé à débattre à l'article précédent.



Cette notion d'une peur "bien plus ancienne et puissante que le monde des idées", que la raison n'est pas de taille à affronter, se retrouve en effet chez Jean-Christophe Cavallin qui, dans son chapitre 5 de son Valet noir, intitulé "L'heure de Pan", écrit que nous avons "désappris la peur", citant Lévy-Bruhl qui soutient que "la profonde sécurité intellectuelle" des Occidentaux vient de leur "tranquille et parfaite confiance dans l'invariabilité des lois naturelles." "Nous dormons sur nos deux oreilles, poursuit Cavallin, parce que la saine raison, en le réduisant  à des lois et des enchaînements de cause, a changé le monde en une machine dont nous corrigeons l'entropie et remontons les ressorts."

Un paragraphe plus loin, il cite le psychologue américain James Hillman, dont la pensée s'inscrit dans le prolongement direct de celle de Carl Gustav Jung (ce que ne dit pas, à aucun moment, Cavallin, soucieux peut-être de se tenir à l'écart d'une référence par trop connue, et souvent contestée) :
"La panique, surtout la nuit quand la citadelle s'éteint et que dort l'ego héroïque, est une participation mystique à la nature, une expérience fondamentale, voire ontologique du monde comme épouvanté et vivant."

Il y revient à la page suivante, parlant de "la belle définition que Hillman donne de la panique". Et poursuivant ainsi : "L'"assicurisation de la vie" pratiquée par l'Etat moderne nous anesthésiait au monde. La panique qui revient est à tous les sens une apocalypse : destruction et révélation. Son choc nous accouche au monde. On se retrouve partie du Tout qui, en grec, se disait Pan. Partie à vif d'un Tout vivant. Alive and in dread, dit Hillman. "Vivant et épouvanté" - et l'un à cause de l'autre."


Il résume un peu plus loin la thèse de Hillman dans son livre Pan and the Nightmare (1972) : "les anciens dieux du paganisme, dieux de la nature et des champs, ne seraient morts qu'en apparence. Leurs énergies refoulées, ensevelies dans l'inconscient, font retour dans les symptômes, les phobies, les cauchemars, la frénésie masturbatoire, l'érotomanie et la délinquance. [...] L'hégémonie de la raison artificialisa la psyché, l'hégémonie de la technique artificialisa les sols. Pour l'un comme pour les autres, on ne voulut plus savoir ce qui se passait dessous. On vivait enfin chez soi, on pensait enfin en toute conscience. On était un peu à l'étroit, un peu étriqué aux coudes, mais on se disait qu'un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. Ce fut l'âge de raison de l'homme, l'âge de tous les contrôles. L'ordre ancien ne disparut pas, mais survécut comme infraction. A la place des autels où l'on sacrifiait jadis et des rituels oubliés, où dialoguaient les épouvantes, il y sur des transgressions, de la folie, des mauvais rêves, des épisodes délirants, des actes anti-sociaux."

La crise climatique, à laquelle on pourrait ajouter aujourd'hui la crise pandémique, a rebattu les cartes. Nous voici dans un monde désormais à peu près hors de contrôle, un monde qui nous échappe. Un autre philosophe, l'Anglais Timothy Morton, qui vit et enseigne à Houston, dans le Texas, ne dit pas autre chose. Dans un entretien récent pour Libération,  il affirme que «C’est le bon moment pour paniquer. La panique, c’est la conscience de tout ce qui se produit autour de nous. C’est aussi un soulagement : se dire que l’on a la permission d’avoir peur, que l’on ne devient pas fou ou folle, et que l’on peut agir.» Il ne faudrait donc pas que cette panique soit paralysante, nous accule à l'attentisme : «Attendre une bonne raison d’agir, un signe divin ou une personne providentielle, c’est le meilleur moyen de laisser la planète chavirer». Il faut se lancer, et là Morton, friand de pop culture, s'appuie sur Star Wars (mais il est aussi capable d'en appeler à Pink Floyd ou aux Simpson) : «C’est ce que conseille Han Solo dans le Réveil de la force. Quand on lui demande si l’action très risquée qu’il s’apprête à entreprendre est possible, il répond : “Je ne me pose jamais la question tant que je ne l’ai pas fait”».

Cavallin écrit que les vieux effrois sont de retour, mais qu'il faut les asseoir à notre table, en faire nos commensaux. Et puis soudain (car son essai est construit comme un enchevêtrement de journaux intimes et de réflexions théoriques), voici qu'il donne place à un animal, outre Valet noir, ce chien qui traverse tout le livre :

(...) Le héron passe à gué la digue. Ses pattes de tipule foulent la vase tendre. On dirait deux animaux. Tout ce qu'il fait avec les jambes, il le fait comme en hypnose. Tout ce qu'il fait avec le col, il le fait comme un ressort. Somnambule atteint de Tourette - moitié danseuse et moitié fou."

De la présence de ce héron, il s'explique dans l'entretien avec Christine Marcandier dans Diacritik : "Valet Noir a été pour moi l’image du travail du deuil, une image réfléchissante qui a guidé ma réflexion. Le héron, tous les matins, immobile et obnubilé par l’attente du poisson, était quant à lui l’image vivante du travail de la pensée, du hold-up des fonctions vitales qu’opère la concentration — il me rappelait l’anecdote (dans Xénophon, il me semble) de Socrate fantassin qu’une pensée saisit au vol et qui reste toute la nuit, les pieds dans la neige, insensible au froid, à la moudre intérieurement."

La planète Victoria d'Ursula Le Guin s'honore d'une faune et d'une flore étrange, qu'elle décrit avec grande précision, ainsi de l'arbre en quelque sorte emblématique de cette terre battue par des pluies incessantes, l'arbre-anneau, produit de l'explosion d'une énorme graine noire, productrice d'un anneau d'arbres-anneaux poussant en entrelacs serrés, laissant vide le rond intérieur devenant souvent mare à la surface lisse. Au centre du bâtiment appelé Maison du Peuple, dans la Zone, vit un couple de hérons (qui ne sont pas à proprement parler des hérons, ni même des oiseaux, mais les bannis ne disposent que des mots de l'ancien monde, alors ce sont donc des hérons). Les hérons vivent aussi vieux que les arbres, même si personne n'avait jamais vu d'oeuf ou de bébé héron. L'un des personnages principaux, le jeune Lev, vient méditer au bord de l'Etang du Peuple, au centre de l'anneau (et l'on pense au travail de la pensée de Cavallin) :
"Il pensait à beaucoup trop de choses à la fois. Si son corps restait immobile, son esprit vadrouillait en tous sens. Il était venu chercher ici la tranquillité, mais ses pensées mélangeaient allègrement le passé et le futur. Il connut pourtant un court répit. L'un des hérons pénétra silencieusement dans l'eau de l'autre côté de la mare. Dressant sa tête étroite, il fixa Lev, qui lui rendit son regard. Un bref instant, l'homme fut prisonnier de cet oeil rond et transparent, aussi limpide qu'un ciel sans nuage ; le temps lui-même devint une boule de cristal, un moment concentrant tous les autres, le présent éternel de l'animal silencieux." (p. 70)

La quatrième de couverture du roman affirme qu'Ursula Le Guin développe en fait le thème de l'Eternel Retour, "d'où la symbolique omniprésente de l'anneau et du cercle, dont l'oeil du héron constitue en quelque sorte le miroir muet." Si c'est l'Eternel retour du même qu'on veut signifier par-là, je ne pense pas, mais il y a bien considération d'un temps circulaire*, qui repasse par les mêmes stases et les mêmes rites périodiques. Cependant rien n'y est jamais parfaitement semblable, et chaque printemps est différent. Et c'est aussi au coeur de l'instant, comme en témoigne l'extrait, que gît l'éternité.

Le héron (photo prise à la médiathèque le 7 décembre, élément d'une exposition)

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* Le héron apparaît dans plusieurs articles d'Alluvions. Mais j'ai été saisi de le voir (je n'en avais aucun souvenir) dans Of Mice and Men, le véritable premier article, le 28 décembre 2006, voici presque 15 ans déjà (si l'on excepte le premier qui donnait la ligne directrice). Extrait :

Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte."
Lenny, la brute innocente, se met à boire goulûment, comme un animal assoiffé, à peine arrivé sur la plage, ce qui lui vaut une remontrance de George, la première parole du livre : "Lennie, dit-il sèchement, Lennie, nom de Dieu, ne bois pas tant que ça." Cette eau dormante ne lui dit rien qui vaille. Lui ne boira pas. Cette eau verte et profonde, comme dans la tradition irlandaise, agit comme un maléfice, elle est en tout cas annonciatrice du drame à venir. Un serpent d'eau se fait happer par un héron, juste avant le retour de Lennie sur les lieux.

lundi 8 juin 2020

Les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs

   Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.
   Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
   « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! » 

Charles Baudelaire, Anywhere out of the world, Petits Poëmes en prose, 28 septembre 1867.

C'est pendant l'été 2013 que se déclara la Peste écarlate, raconte soixante ans plus tard le narrateur du roman de Jack London, le professeur James Howard Smith, un des seuls survivants de cette pandémie qui engloutit toute la civilisation et réduisit l'humanité à une poignée de tribus errantes. Le grand recensement de 2010, écrit London, avait donné huit milliards d'hommes pour la population de l'univers, ce qui était (le roman ayant été publié en 1912) une assez bonne projection (en 2010, on comptait 6,9 milliards d'habitants, et le nombre de huit milliards est presque atteint en 2020).


J'ai lu - je l'ai déjà dit -, les 27 et 28 mai, ce livre en même temps que Sauf les fleurs de Nicolas Clément. Rien à voir en apparence entre ce drame de la violence conjugale et le récit post-apocalyptique de London, sauf que, précisément, à l'intérieur même de cette dystopie particulièrement sombre, la violence conjugale s'impose aussi comme forme implacable : Smith, après avoir passé trois ans dans une solitude absolue, repart à la recherche de survivants et rencontre au lac Temescal, près de l'ancienne ville d'Oakland, un homme qui se révèle une brute parfaite, l'être le plus antipathique qui se puisse imaginer. Un homme dont Smith, significativement, ne se souvient plus tout d'abord du nom, mais qu'il désigne comme le Chauffeur, du nom de son ancienne profession. Un homme fruste, "vil entre tous", qui a asservi une des plus belles femmes du monde d'avant, Vesta Van Warden, "née dans la pompe opulente du plus puissant baron de la finance que le monde eût jamais connu !"

Le père du roman de Nicolas Clément n'a pas plus de nom. Lui aussi cogne femme et enfants. Lui aussi finira par tuer la mère dans un accès d'ivresse.
Singulier pessimisme de Jack London : l'écrivain aux idées socialistes (sa notice wikipédienne désigne d'ailleurs La Peste écarlate comme un roman socialiste - ce qui est pour le moins hâtif) montre bien le renversement des classes sociales à l'oeuvre, mais fait de l'ancien domestique oppressé un tyran redoutable, que l'ancien universitaire pacifique et cultivé est bien incapable de concurrencer. Il ne saura porter secours à la femme qu'il aime, et continuera de se lamenter des décennies plus tard :
"Un après-midi, tandis que le Chauffeur était parti à la pêche et que j’étais demeuré seul avec elle, elle me conjura de le tuer. Elle m’en supplia, avec des larmes dans les yeux. Mais le bandit était robuste et redoutable, et j’avais peur. Je lui offris, quelques jours après, mon cheval, mon poney et mes chiens, s’il consentait à me céder Vesta. Il me rit au nez et refusa. Il était très arrogant. Il me répondit que, dans les temps anciens, il avait été un domestique, de la boue que foulaient aux pieds les hommes comme moi et les femmes comme elle. Maintenant la roue avait tourné. Il possédait la plus belle femme du monde, elle lui préparait sa nourriture et soignait les enfants qu’il lui avait faits.
— Tu as eu ton heure, me dit-il. J’ai la mienne, aujourd’hui. Et elle me va très bien ! Le passé est fini, bien fini, et je ne tiens pas à y revenir.
C’est ainsi qu’il me parla. Mais pas avec les mêmes mots. Car c’était un homme horriblement vulgaire et il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons.
« Il ajouta que, s’il me surprenait à cligner de l’œil vers sa femme, il me tordrait le cou et la battrait, jusqu’à ce qu’elle en reste sur le carreau. Que pouvais-je faire ? J’avais peur. Il était le plus fort."
Il ne pouvait rien dire sans proférer les plus épouvantables jurons... Parmi les déplorations de Smith, il y a aussi la perte de la langue, que relève Guillaume Vissac : "La langue elle-même n’est pas sortie indemne du cataclysme écarlate : elle s’est comme rétractée. Elle est plus courte, hachée, et si on y devine encore quelques anciennes constructions permettant de la rattacher à l’anglais civilisé d’avant la pandémie, il y a bien des tensions entre un anglais brut et sauvage pratiqué par les jeunes garçons accompagnant le narrateur, et un anglais plus académique, développé, élaboré lorsque celui-ci se plaît à se remémorer son époque perdue, un temps où un tel raffinement dans la parole était encore possible. C’est particulièrement remarquable dans ce passage, où l’extraction des dents de crânes trouvés à proximité devient prétexte à une réflexion sur la langue, que l’on est littéralement en train d’exhumer" :
"L’extraction des dents des trois squelettes était terminée et les trois jeunes garçons se mirent en devoir de se les partager équitablement. Ils étaient vifs et brusques, dans leurs gestes et dans leurs paroles, et la discussion fut chaude. Ils s’exprimaient par monosyllabes, en phrases courtes et hachées. Malgré tout, ce langage était irrigué de bribes de constructions grammaticales et l’on pouvait trouver des vestiges d’une conjugaison issue d’une culture supérieure. Même le parler du grand-père était corrompu à un point où, transcrit littéralement, il apparaîtrait incompréhensible au lecteur. C’est du moins ainsi qu’il parlait aux garçons."
 En écho, chez Nicolas Clément, c'est la langue du père qui s'avère langue de la perte :
"Depuis des lustres, Papa ne prononce plus nos prénoms, se jette sur le verbe, phrases courtes sans adjectif, sans complément, seulement des ordres et des martinets. Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n'existe qu'à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère." (p. 19)
Le salut, Marthe le trouvera aussi dans la langue, l'ancienne langue grecque, avec Eschyle tout d'abord, dont un livre est au sommet de l'étagère haut placée de l'institutrice, Eschyle qu'elle confond au début avec échelle, "qui sert à se hisser". Eschyle, qu'elle traduira avec obstination, pendant le séjour à Baltimore : "Chaque phrase que j'arrache au chiendent me récompense d'avoir essayé comme si l'esprit l'emportait sur la matière ; le salut sur la perte."


Une autre résonance mérite d'être relevée, non plus avec Sauf les fleurs, mais dans le droit fil de l'article du Masque de la Mort rouge, avec la métaphore du lion et du choléra, présente chez Asensio et Giono. Il faut se porter à la toute fin du roman, alors que Smith est resté avec son petit-fils Edwin, face à la mer, et contemplant tous les deux un troupeau de chevaux sauvages.
"- Qu'est cela ? demanda le vieillard, en sortant enfin de sa rêverie.
- Ce sont des chevaux, répondit Edwin. C'est la première fois que j'en vois venir jusqu'ici. Les lions des montagnes, qui y deviennent de plus en plus nombreux, les chassent vers la mer."
Les lions des montagnes, autrement dit les pumas ou cougars, sont suivis au paragraphe suivants des lions marins, autrement dit les otaries :
"Au-delà des dunes du rivage pâle et désolé, où piaffaient les chevaux  et venaient mourir les vagues, les lions marins se traînaient toujours sur les noirs récifs, où s'ébattaient dans les flots, avec des meuglements de bataille ou d'amour, le vieux chant des premiers âges du monde."
Tous ces lions, qu'ils soient de montagne ou de mer, m'intriguent, me chahutent, ne me laissent pas en repos ; je ne peux m'empêcher de songer aux lions qui affleurent si souvent dans les méditations labyrinthiques de l'ami Rémi Schulz. Tenez, prenez par exemple Ana Mor trouve lions, du 31 août 2017, où il revient sur "la découverte que la vie de Jung correspondait idéalement au concept central de son oeuvre, la quaternité : le 4/4/44 sa vie a été en quelque sorte échangée contre celle du médecin qui l'avait sauvé d'un infarctus, et cette date correspond exactement, au jour sinon à l'heure près, aux quatre cinquièmes de sa vie".
Et aussi : "Lorsque j'ai découvert le 8 septembre 2008 le motif 4-1 de la vie de Jung autour du 4/4/44, le nombre 4444 m'est devenu extrêmement significatif, et j'ai été ensuite attentif aux éventuelles occurrences de ce nombre, notamment sur les plaques minéralogiques."



Alors, que penser de la vidéo Youtube postée l'autre jour dans l'article sur La Mort rouge, mise en images de la chanson Out of this world du groupe Marillion, qui à l'origine s'appelait Silmarillion, en hommage au grand oeuvre de Tolkien jamais achevé ? A l'origine de la diffusion, un certain Edwoods4444.


Comment ne pas penser, au vu de ce pseudo, au chef d'oeuvre de Tim Burton, revu d'ailleurs récemment sans savoir qu'il allait resurgir un peu plus tard ? Mais j'avoue que la connexion  avec ce qui précède m'échappe, je ne mentionne ceci que par acquit de conscience (et parce que les liens symboliques n'apparaissent pas toujours au premier regard).



Je voudrais en finir pour aujourd'hui avec ce fragment du dernier billet de Rémi :
"Un peu de biotexte maintenant, et de tectonique des plaques, comme dit l'ami Patrick. Nous avons depuis 15 ans une 206 SW, toujours vaillante, mais l'absence de climatisation devient un problème, alors que l'état de santé d'Anne nécessite trois voyages à Manosque par semaine, et que la canicule devient endémique."
Cette mention de Manosque me touche alors que je viens d'achever avant-hier de bon matin Le Hussard sur le toit de Jean Giono, dont l'écriture fut terminée à Manosque le 25 avril 1951. Je fus  intrigué, là encore, par l'énigmatique chapitre XIII où Angelo et Pauline de Théus sont hébergés, dans un village en ruines, par un médecin philosophe , sans doute peu ou prou le porte-parole de Giono lui-même. J'y observai le retour de l'image du lion, qui avait désigné le choléra plus tôt dans le roman :

"Non, mademoiselle, je n’ai pas parlé de cœur : ouvrage de dame. C’est un lion
que nous portons brodé sur la chemise. […]
Vous caressez subrepticement le lion brodé sur votre chemise.
"
Pour Daniela Ćurko, de l'université de Zadar en Croatie, proposant une lecture nietzschéenne du roman, "il semble que le vieux médecin appelle indirectement à la révolte, ou au moins à un besoin de remise en question de notre civilisation et de la société occidentales, et à un besoin de réévaluation de toutes les valeurs (le terme de réévaluation est d’ailleurs un des termes clés de la pensée de Nietzsche). Car l’image du lion symbolise chez Nietzsche précisément la révolte contre les anciennes valeurs qui entravent l’Homme et dont il faut s’affranchir afin de réaliser une culture, une culture supérieure, saine par définition."

Faut-il adhérer à cette vision des choses ? Est-ce là vraiment ce que voulait suggérer Giono ? Je ne prise guère la dernière phrase : "une culture supérieure, saine par définition." Trop de dérives fascisantes sont passées par des expressions semblables. A tout prendre, je préfère la médiocrité et la ferveur d'Ed Wood, transfigurées par l'art de Tim Burton.