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lundi 4 décembre 2017

# 289/313 - Nigredo

"Les escarmouches avec les théologiens avaient eu leur charme, mais il savait fort bien qu'il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant"

Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au Noir, Gallimard, 1968.

Le 1er novembre, sur l'article # 248, Les lucioles, Rémi Schulz me laissait le commentaire suivant : "Peut-être connais-tu déjà L'allée aux lucioles de RAYMOND ROUSSEL, qui s'achève sur
Or, en 1769, l'été fut brûlant, et Frédéric le Grand, fuyant chaque soir l'air étouffant de ses salons, fréquenta l'allée aux Lucioles avec une assiduité particulière.(...)
". Je connaissais Raymond Roussel, j'avais vu cent fois citer son nom mais, curieusement, je n'avais encore jamais rien lu de lui. A fortiori, je ne connaissais pas L'allée aux lucioles, qui est un livre inachevé. Mais qu'à cela ne tienne, Rémi m'avait maintes fois ces derniers temps aiguillé vers des livres qui s'étaient avérés remarquables, je lui fis une nouvelle fois confiance et commandai illico l'ouvrage en question, aux presses du réel.


Je ne le lus pas tout de suite, je devais achever plusieurs livres en cours. Dont celui d'Hester Albach sur Léona Delcourt/Nadja.
Or Raymond Roussel apparaît dans ce livre à la page 111 (nombre qui, soit dit en passant, voici peu fut l'objet d'une coïncidence lors de l'évocation d'Angèle Laval, le corbeau de Tulle), dans une section intitulée La langue des oiseaux. La libraire d'Hester Albach lui apprend que cela désignait un langage codé dans les Cours d'Amour du Moyen Age : "On appelait ça "langue de la cour" ou "cabale phonétique" ou encore "langue des oiseaux". C'est une langue secrète, pour initiés. Lisez donc Raymond Roussel ou Rabelais. C'est, depuis la nuit des temps, un instrument secret pour de nombreux poètes."
La romancière néerlandaise se plonge alors dans un essai consacré à la langue des oiseaux, et Raymond Roussel est à nouveau cité page 117 : "Tout ce que Breton avait écrit avait été commenté dans le cadre de telle ou telle analyse littéraire. Breton, qui avait toujours affirmé vivre dans une "maison de verre", n'avait officiellement rien à voir avec Raymond Roussel, l'écrivain qui maîtrisait la langue des oiseaux, qui écrivait des livres dont il fallait chercher la signification au-delà de ce qu'une première lecture pouvait révéler."
Elle se lance ensuite dans l'étude de l'alchimie et tente une analyse de Nadja à la lumière de celle-ci : "J'appris à déchiffrer les symboles de l'alchimie. Corbeaux et colombes, chênes et fougères, saints et héros, vases et cornues, portes et fenêtres, échelles et chariots, épées et balances. Ces éléments symboliques et mythiques éclairaient la relation entre Nadja et Breton sous un nouvel angle. Lorsque Breton, à la fin de leur relation, évoque l'image d'un archange prenant la place d'un portrait qui vient de glisser de son cadre, il crée l'illusion d'un saint Michel exterminant, d'un seul coup d'épée, tous les êtres venus de ces mondes obscurs."
Je suis frappé, en recopiant ce passage, de voir le corbeau en tête des symboles cités de l'alchimie. Juste avant la référence à l'archange. Et, d'un seul coup, la mention d'Angèle Laval prend une autre dimension.

Mylius - Philosophia reformata - 1622 - "La tête du Corbeau - La putréfaction" 
Hester Albach note dans Nadja le nombre élevé de personnages soit portant épée (saint Michel, saint Georges), soit ayant fini leurs jours décapités (Solange, saint Denis, Marie-Antoinette). Décapitation qui se pratique aussi en alchimie, et elle cite à ce propos un passage du Dictionnaire Mytho-hermétique de Dom Antoine-Joseph Pernety :
"Lorsque la matière est comme de la poix noire fondue, ils l'appellent "le Noir plus noir que le noir même", leur Plomb, leur Saturne, leur Corbeau, etc. Et ils disent qu'il faut alors "couper la tête du Corbeau" avec le glaive ou l'épée, c'est-à-dire avec le feu, en continuant jusqu'à ce que le corbeau se blanchisse."
Le corbeau est donc associé à la phase alchimique de la putréfaction, Nigredo, en français l'Oeuvre au Noir. Je pense aussitôt au roman du même nom, que nous devons à Marguerite Yourcenar, qui m'est d'autant plus chère que j'habite la rue qui porte son nom. Retirant le livre dans son édition Folio de la bibliothèque, je lus sur la quatrième de couverture qu'il avait reçu en 1968, à l'unanimité, le prix Fémina. Encore un.

mardi 28 novembre 2017

# 284/313 - De l'encre qui fait couler du sang

20/11 - Le Corbeau, sur Arte. Je l'ai déjà vu, et il n'y a pas très longtemps, mais on a bien compris que Clouzot m'obsède en ce moment, on frôle l'addiction, et me voici donc à nouveau devant l'écran. Fort de ce que je sais maintenant sur les conditions de production du film, le contexte brutal d'où il émerge presque miraculeusement, je n'en admire que davantage le créateur de cette sombre histoire de lettres anonymes. Et d'emblée je suis saisi par le nom de la sous-préfecture où elle est censée se dérouler : Saint-Robin.


Pourquoi ce nom me frappe-t-il ? Tout simplement parce qu'il n'existe pas ! Beau constat, me direz-vous, c'est une fiction, bien sûr que cette ville n'existe pas. Oui, mais tant qu'à choisir une ville Saint machinchose, on prend en général un saint existant, qui se décline à moult exemplaires, Martin, Jean, Paul, Pierre ou Jacques... Il n'y a que l'embarras du choix. Sauf que Clouzot nous sort saint Robin, et que vous pourrez toujours chercher, il n'existe aucun saint Robin, ni d'ailleurs aucune commune à ce nom en France. Robin est au calendrier mais on le raccroche à Robert (il existe plusieurs saint Robert), dont il est à l'origine un diminutif.

C'est un détail, mais un grand cinéaste ne laisse pas un tel détail au hasard. Cette désinvolture vis-à-vis du martyrologe catholique est bien à l'avenant de son traitement de la religion, qui nous permet de mesurer en passant l'ampleur de la déchristianisation depuis le milieu du XXème siècle. En 1943, tout le monde ou presque se rend à l'église (seul le docteur Germain, joué par Pierre Fresnay - un des seuls personnages qui échappent à la bassesse générale - s'y refuse, affirmant n'être pas croyant). Et c'est au moment du sermon que tombe en feuille morte de la galerie supérieure  une énième lettre du corbeau, ridiculisant du même coup la péroraison emphatique du curé (celui que l'on nomme parfois corbeau, à cause de sa sombre soutane). Pas étonnant, le verdict sur le film de la Cote Morale de la Centrale Catholique : « À proscrire ».

Ils ne sont sans doute pas nombreux les films à avoir donné un nouveau sens à un mot de la langue française. Oui, le mot même de "corbeau" pour désigner l'auteur de lettres anonymes délatrices s'est imposé avec le film de Clouzot. Dans l'affaire de Tulle dont il s'est inspiré, Angèle Laval, employée à la préfecture, ne signait pas ses lettres sauf sur la fin, en 1921, où elle signa "L'Oeil de Tigre", s'inspirant d'une pierre-talisman qui aurait eu le pouvoir de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur. Lors de son procès, le 5 décembre 1922, un journaliste du Matin la décrivit ainsi : "Elle est là, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes". En 1943, l'oiseau funèbre (qui n'est plus une femme mais un homme, un psychiatre qui plus est) signe ses missives "Le corbeau" en les accompagnant d'un dessin du volatile.

Angèle Laval avait été confondue par une dictée imaginée par Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique à Lyon en 1910, épisode dont le film s'est aussi inspiré (avec perversité : c'est le corbeau lui-même qui a l'idée du dispositif puis qui mène les opérations, il ne risquait pas d'être démasqué)
Edmond Locard, au début des années trente, offrira à Louis Chavance, le co-scénariste du  Corbeau,  une brochure sur l'enquête et son ouvrage sur les anonymographes.
Angèle Laval, qui ne fut finalement condamnée en décembre 1922 qu'à un mois de prison et 200 francs d'amende (malgré une foule prête à la lyncher), mourra à Tulle, recluse à son domicile du 111, rue de la Barrière, le 16 novembre 1967.

Edmond Locard
NB : Par prudence, je copie-colle chaque article sur un Drive personnel. J'en suis au septième fichier enregistré. Au moment de refermer, je m'aperçois que je suis parvenu à la page 111 de ce septième fichier. Ce qui fait directement écho au 111 de la maison d'Angèle Laval (nom palindromique ainsi que le nombre lui-même).