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lundi 25 septembre 2017

# 229/313 - Le Marteau des sorcières

"- Je m'appelle Violetta.
Il sursaute :
- Quoi ? Comment dis-tu ?
- Je m'appelle Violetta. Vio-let-ta. Je suis née ici. Mon père est mort il y a longtemps, il était apothicaire, on l'a brûlé pour sorcellerie. Sur cette place que tu connais bien.
  Ces noms, ces paroles, ces formules, il lui semble les connaître déjà. Tout se répète. Et cet écho maléfique, ce n'est pas la vie, c'est l’œil de la peste."
 Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, Grasset, 2008, p. 155

Toutes les dernières chroniques s'originent, je le rappelle, dans le prêt du livre de Marcelle Bouteiller sur les sorciers et jeteurs de sort. Cela nous a conduits jusqu'à Louis Althusser et Machiavel, en apparence bien loin donc de notre point de départ. Mais voici que l'affaire se boucle sur elle-même, et que soudain je retrouve ce thème initial de la sorcellerie. Trois faits au moins en attestent.

Tout d'abord, le roman de Bataille, qui est hanté par la présence des bûchers. Sorcières prétendues qu'on martyrise et qu'on brûle sur les places des villes. Jeunes femmes livrées au bourreau pour la délectation morbide des foules hystérisées par l'épidémie. Sorcières, oui, et non sorciers, et l'on retrouve là le constat sans appel de Michelet : "Pour un sorcier, dix mille sorcières". Et Jean Palou, dans son Que sais-je ? sur la sorcellerie, confirme : "Le fait est exact".


Michelet - voici mon second exemple - Michelet qui rêve autour du dernier  Machiavel aux prises avec la peste, Michelet qui a écrit en 1862 ce livre étrange et flamboyant, La Sorcière, où il réhabilite dans un grand élan lyrique et fiévreux celle qu'il nomme une "réalité chaude et féconde". "La fécondité, étonnamment, écrivait Jacques Le Goff, Michelet la voit surtout dans l'enfantement des sciences modernes par la sorcière. Tandis que les clercs, les scolastiques, s'enlisaient dans ce monde de l'imitation, de l'enflure, de la stérilité, de l'antinature, la sorcière redécouvrait la nature, le corps, l'esprit, la médecine, les sciences naturelles : "Voyez encore le Moyen Age", a déjà dit Michelet dans La Femme (1859), "époque fermée s'il en fut. C'est la Femme, sous le nom de Sorcière, qu a maintenu le grand courant des sciences bénéfiques de la nature..." "(Les Moyen Age de Michelet, in Un autre Moyen Age, Quarto Gallimard, 1999, p. 40)

Au moment où je m'avise de ces collisions, je m'en vais chercher le Journal de Michelet resté à mon chevet. Et je suis saisi d'une sorcellerie du hasard : le marque-pages que j'ai inséré, pas un vrai marque-pages, mais une carte des éditions de Minuit, montre au-dessus du nom de Michelet, La Sorcière de Marie Ndiaye. Je n'y avais jamais fait attention jusque-là, j'en suis resté interdit quelques instants.


Troisième occurrence de la sorcellerie : au bout de l'article de l'historien Étienne Anheim, Le nom Machiavel, qui étudiait le parallèle Boucheron-Bataille, étaient cités les articles du même auteur dans les précédents numéros de cette revue Médiévales. Or, in fine, était mentionné Le diable en procès, Médiévales 44, printemps 2003. Ce numéro thématique est tout entier consacré à la démonologie et à la sorcellerie, et Etienne Anheim en était, avec Martine Ostorero, le maître d’œuvre. Il y a là un ensemble d'études savantes que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir avec soin. Je ne citerai ici que la fin de cet article, qui se conclut lui-même sur un extrait d'Archives du Nord de Marguerite Yourcenar :
"Reste à ne pas oublier que derrière les discours érudits, la sorcellerie est avant tout « une histoire qui tue », selon la formule de Georg Modestin. Notre activité d'entomologistes du devenir occidental et notre focalisation sur les sources savantes ne doit pas effacer la réalité sociale de la répression judiciaire, connue par les très nombreuses sources de la pratique concernant la mise en accusation et l'exécution des victimes. Sabbat, sorcellerie, diable et démons sont le fruit de discours savants dont la répétition par les juges et les prédicateurs, à la manière des prophéties auto-réalisatrices, a fini par créer du réel, provoquant la mort d'hommes et de femmes sur les bûchers de l'Occident, et suscitant peut-être d'étranges pratiques dans les campagnes du xve et xvie siècles : 
une bonne partie des victimes du Marteau des sorciers [sic] et autres traités rédigés par des démonologues surexcités et lus assidûment par les juges étaient à coup sûr de pauvres hères inoffensifs qui s'étaient attiré l'antipathie des voisins par un air ou des façons bizarres, des quintes d'humeur, le goût de la solitude ou quelque autre caractéristique peu goûtée des gens (...). Mais il faut aussi compter avec ceux qu'une malignité véritable, une vague rancune contre les misères et les brimades subies, un goût décrié ou un besoin inassouvi menaient au sabbat en fait ou en songe. Après les journées passées à biner les champs de navets ou à piocher dans des tourbières, des gueux trouvaient dans le petit groupe dépenaillé, accroupi dans un hallier autour d'un tas de braises, l'équivalent de nos danses redevenues primitives, de nos musiques de grincements et de cris, peut-être de nos fumées et de nos potions hallucinatoires. Ils y satisfont l'instinct de s'agglomérer comme des larves ; ils goûtent la chaleur et la promiscuité des corps, la nudité, interdite ailleurs, le petit frisson ou le petit ricanement de l'ignoble ou de l'illicite. Le reflet des flammes qui joue sur ces misérables ne présage pas seulement la mort patibulaire, toujours préparée pour eux ; ces lueurs viennent du fond d'eux-mêmes, sinon d'un autre monde*."

Ce Marteau des sorcières (Malleus Malificarum) est l'un de ces ouvrages écrits par des clercs, ici les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, visant à stigmatiser la sorcellerie et indiquer des moyens de l'exterminer. Michelet, dans La sorcière, parle "d'âneries" et en fait une critique cinglante, pleine d'ironie :
"Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l’adresse, une grande présence d’esprit"
Ce Marteau des sorcières, on en retrouve enfin la trace dans le roman de Bataille, au tout début :
 "Comme la nuit vient, Machiavel écarte les roseaux et voit qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin. Ne pas réfléchir, marcher jusqu'au matin puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive, la peste libère. Soudain il tombe sur une forme pâle : une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable."
____________________________
* M. Yourcenar, Archives du Nord, Paris, 1991, p. 990.

jeudi 21 septembre 2017

# 226/313 - M'encanaille jusqu'à la fin du jour

Theodora, mosaïque de la basilique San Vitale (Ravenne)


La piste de Ravenne a donc abouti, à travers de multiples figures féminines, sur Machiavel.
Ravenne s'est imposé comme un véritable noeud de significations corrélées, un pôle de condensation qui a ravivé les feux d'une rencontre faite voici vingt-cinq ans, en 1992. Et je suis loin d'avoir encore inventorié toutes les résonances autour de la ville.
Tout cela découle, je le rappelle, du prêt d'un livre sur la sorcellerie (Marcelle Bouteiller), qui déclencha la reviviscence de Jean Palou.
Je dois aussi mentionner que la piste du Carpe diem, qui nous occupa aussi grandement, sous l'égide, principalement, de Ronsard, Baudelaire et Starobinski, devait originellement comporter une entrée machiavélienne. En effet, dans les jours mêmes où ce thème de la journée était apparu, la lecture d'un entretien avec le philosophe Pierre Magnard*, m'avait conduit à la journée de Machiavel :
"J'aime beaucoup Machiavel quand celui-ci nous dit ce que furent ses journées à partir du moment où, interdit de politique, il quitte définitivement la chose publique. Machiavel nous rapporte que le matin sera consacré à ses bois, à ses taillis, à ses champs, à ses oliviers, à ses vignes. Pratiquant la taille en la saison voulue, le labour quand il le faut, toujours au service de sa terre. A midi, il rentre pour se restaurer, puis, dans la même salle d'auberge va rencontrer un boulanger qui a terminé sa journée, un chaufournier qui cherche refuge contre la chaleur du four à chaux, un boucher, et à eux quatre ils jouent inlassablement jusqu'à la tombée du jour. Ceci pour s'assurer qu'il reste un homme dans le commerce des hommes les plus simples et les plus près de la réalité. Ce n'est que le soir venu qu'il se met en habit et revêt des manches de dentelle, pour aborder l'écritoire avec le plus de respect et de dignité possible. Respect du papier blanc, respect de l'écriture, respect de la belle langue toscane, mais  respect aussi, d'abord et surtout, du lecteur que ce texte un jour pourra toucher. Je pense que là j'ai des modèles sans pouvoir me prévaloir d'une quelconque émulation de moi-même à Montaigne, à Pascal, à Machiavel, j'aime tout de même à considérer cette religiosité de l'écriture qui fait en sorte qu'on ne la met en œuvre que selon les strictes principes d'une rigoureuse liturgie."
Le jour suivant, je lis Un été avec Machiavel, de l'historien Patrick Boucheron**. Et j'y retrouve la même évocation de la journée machiavélienne, à travers la lettre d'exil qu'il écrivit à son ami Francesco Vettori, le 10 décembre 1513. Plus quelques détails oubliés par Pierre Magnard, comme celui-ci, tout de même pas négligeable :
"Quand je quitte le bois, je m'en vais à une source et de là à un de mes postes de chasse. J'ai un livre avec moi, soit Dante, soit Pétrarque."
Machiavel lisant de la poésie, difficile à faire coïncider avec la réputation de penseur cynique et froid qui lui colle aux basques, réputation que Boucheron ne manque d'ailleurs pas de redresser.
Quelques différences aussi dans le quatuor de joueurs à l'auberge : "un boucher, un meunier, deux chaufourniers. Avec eux, je m'encanaille jusqu'à la fin du jour, en jouant au brelan, au tric-trac, et de là naissent mille occasions de disputes, d'innombrables agacements qui finissent en injures."
Et au soir, ce n'est pas seulement une affaire de respect qui conduit Machiavel à troquer ses habits crottés contre des vêtements "dignes de la cour d'un roi ou d'un pape", c'est le plaisir de la conversation avec les antiques :
"(...) j'entre dans les antiques cours des Anciens, où, reçu par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et là je n'ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux, par humanité, ils me répondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j'oublie tout tracas, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m'effraie pas."
"Je ne sais, poursuit Patrick Boucheron, s'il existe un plus bel éloge de la transmission - cette manière respectueuse et joyeuse de fendre la foule sans jamais chérir sa solitude, d'élargir le cercle de la commune humanité aux vivants et aux morts. Ainsi parlait Machiavel en 1513, dans une lettre adressée à un ami, pour lui dire comment il parvenait à échapper à la "moisissure qui gagnait son cerveau" depuis qu'on l'avait éloigné du métier de l’État. Ah ! j'oubliais : il lui annonce aussi qu'il vient d'achever un petit livre. Son titre ? Mais vous le connaissez : Le Prince."



J'avais donc décidé d'inscrire cette double citation de la journée de Machiavel dans la continuité de ma petite étude de la journée, et puis j'y avais renoncé, estimant que les articles étaient déjà bien assez denses avec la nouvelle piste sorcière qui s'affirmait. Mais Machiavel laissé à la porte s'est introduit par la fenêtre.

Le Miroir (Andreï Tarkovski)
_________________________
* Pierre Magnard, La couleur du matin profond, entretien avec Eric Fiat, Les Dialogues des petits Platons, 2013 (encore un livre trouvé à Noz, soit dit en passant).
** Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Equateurs/France Inter, 2017.

lundi 18 septembre 2017

# 223/313 - Franca, Galla, Anita

L'histoire de Louis Althusser et  Franca Madonia m'a d'une certaine façon beaucoup touché, et j'ai cherché à en savoir un peu plus. Mais il m'a été impossible de trouver par exemple une seule photo de Franca sur le web. Seul un article de Martine Rabaudy, publié le 19 novembre 1998 dans l'Express, m'a apporté quelques renseignements précieux. Titré "Le fou de Franca", il fait référence bien sûr au Fou d'Elsa d'Aragon. Oui, encore Aragon... On y apprend donc que quelques jours après le meurtre, Franca accourt à Paris et se présente à l'hôpital Saint-Anne. Mais les visites sont formellement interdites et elle est prise d'un malaise provoqué par une perforation de l'estomac. "Opérée en urgence, victime d'une complication hépatique, elle succombait à Villejuif, deux mois et demi après la mort d'Hélène, sans qu'Althusser, englouti dans son brouillard dépressif, l'apprenne." 
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.

Galla Placidia (388-450)

Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.

En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :


"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."


Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
"Là, il se trompe ou veut se tromper. Ironie classique de l'histoire, ce sont la 8e armée britannique et canadienne ainsi que la 28e Brigade Garibaldi qui bombardèrent Ravenne fin août 1944. La griffe de la catastrophe européenne se surimprime sur l'histoire romaine et sur la double fondation de l'Empire et de l’Église. Cette catastrophe c'est la guerre et c'est aussi l'Allemagne. Louis Althusser apprit l'allemand et donc la possibilité de lire Marx dans le texte en camp de prisonniers de 1940 à 1945. Reçu à l’École normale en 1939, mobilisé, il ne ressortit du stalag qu'à vingt-cinq ans. Quant au bombardement "allemand", il s'était effectivement penché sur le berceau familial vingt ans plus tôt. Son oncle Louis avait été tué au-dessus de Verdun dans son avion. Plus haut dans le temps, quarante-trois auparavant, comme beaucoup d'Alsaciens refusant l'annexion au Reich, la famille Althusser de Colmar avait émigré en Algérie."
De notre strict point de vue se rapportant aux coïncidences, trois échos sont ici à relever. Notons tout d'abord la brigade Garibaldi,  renvoyant à la phrase de Palou : "Je pensais à Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée". Anita, qui meurt précisément de la fièvre typhoïde à Ravenne le 4 août 1849.

Anita Garibaldi (1821-1849) N'y a-t-il pas un air de famille avec Galla Placidia ?
Août, justement, en second lieu. Mois de la présence à Ravenne, mois du bombardement de Ravenne, mois funeste chez Soljenitsyne.
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."

samedi 16 septembre 2017

# 222/313 - Le blason de Ravenne

Revenons donc à Ravenne. Le 4 novembre 1992, ayant recopié la dédicace d'André Breton dans Nadja, destinée à Jean Palou, je m'avise d'une singulière coïncidence avec un article publié précisément dans le Magazine Littéraire de ce mois-là, dont le dossier central était consacré au philosophe marxiste  Louis Althusser. 


En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.

Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.

Or, rappelez-vous le rêve de Breton : il  parle "d'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes(...)." [c'est moi qui souligne]
Je relis maintenant l'article, dont je n'ai pas consigné plus de détails dans mon cahier de 1992, et je trouve le récit passionnant. Il s'avère qu'Althusser n'a jamais livré la clé complète de l'énigme. "Chacun a eu dans les années soixante, raconte Boutang, une bribe de vérité, une bribe seulement. Qui savait qu'il s'agissait d'une frise romaine, qui, d'une oie, qui d'un fragment d'une basilique à Ravenne, qui enfin d'un oiseau "copte" très rare. A vingt ans de distance, la collection finie, le nom même de sa maison d'édition appartenant désormais au passé, j'obtins une réponse plus complète lorsque je lui posai la question : l'oiseau provient d'un fragment de mosaïque d'une basilique à Ravenne, détruite par un bombardement allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. Tous mes efforts ultérieurs pour en savoir plus se heurtèrent à un refus gentil doublé d'un sourire. Comme une invitation à chercher. "Je ne t'en dirais pas plus !" Cela fait partie du jeu ! La force d'un emblème est due à la liberté d'interprétation."

Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."

Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.


En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité  d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant  alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."

Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?


jeudi 14 septembre 2017

# 220/313 - Comme roule dans les airs une roue de feu

Entre les deux extraits d'Août 14, de Soljenitsyne, que j'avais consignés dans mon cahier, il y avait cette notule : "Chemise de nuit rose d'Aline".
Qui était Aline ? La femme du rêve ? Sans doute pas, car dans les passages cités, elle n'était désignée que par le pronom elle. Femme inconnue, mais tout de suite reconnue. Le fait est que je ne me souvenais pas de cette Aline.
Je suis donc allé emprunter le roman à la médiathèque, car je ne l'avais lu que dans l'exemplaire de la Bibliothèque de La Châtre. Sur les rayonnages, un seul Soljenitsyne. Il est déjà loin le temps des dissidents, de l'Archipel du Goulag, de l'interview de Pivot en Amérique. Soljenitsyne n'est plus guère lu, et c'est dans le magasin, derrière les guichets, qu'une bibliothécaire alla chercher Août 14.


Je retrouve le passage que j'ai cité, mais que j'ai coupé en plusieurs endroits. Il me semble intéressant aujourd'hui de le reproduire entièrement : la proximité avec l'histoire de Jean Palou à Ravenne n'en est que plus saisissante :
"Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes. Il y avait de la lumière, il avait des yeux pour regarder, mais tout cela était insuffisant pour voir complètement son visage, son expression, et malgré tout, transpercé par l'évidence. Il l'avait aussitôt reconnue : c'était elle, très exactement elle ! la plus indispensable, la plus indiciblement intime, celle qui remplaçait toutes les jolies femmes, tout le monde des femmes.
Ils s'étaient élancés l'un vers l'autre et parlaient, sans parler, sans prononcer un seul mot distinctement à voix haute, et pourtant ils comprenaient tout, vite et bien. Les yeux ne disposaient que d'un quart de lumière, la perception, elle, était totale. Ses mains, maintenant, glissaient des coudes sur son dos étroit, cambré, et il la serrait contre lui. Et ils sentaient tellement qu'ils étaient bien, qu'ils étaient proches, qu'ils s'étaient trouvés.
Il n'y avait nul devoir qui l'appelât, nul souci qui lui pesât. Il y avait la sensation de légèreté et le bonheur de l'enlacer. Et aussi, on n'eût dit que ce n'était pas la première fois qu'ils se voyaient, tant il y avait déjà, entre eux, de passé, d'admis, de convenu, et, avec assurance, il la menait vers le lit, qui était là, et la lumière se déplaçait vers le lit.
Soudain, elle eut comme un mouvement de recul et s'arrêta. Ce n'était pas de l'embarras, leurs sentiments étaient déjà entièrement ouverts, non, elle s'était arrêtée parce qu'elle ne pouvait pas, il avait bien compris que, pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas préparer ce lit.
Alors, perplexe et pressé, il se pencha pour le préparer, lui. Et aussitôt qu'il tira le couvre-lit, la couverture, il vit, sur le drap, à moitié cachée par l'oreiller, bien pliée, la chemise de nuit d'Aline, rose avec des dentelles. Il n'y avait eu aucune autre sensation de couleur, pas même la couleur de la robe qu'elle portait, pas même la couleur de ses yeux, mais la chemise de nuit rose, il la reconnut tout de suite.
Et c'est là seulement que, soudain, il lui revint, que, soudain, il se souvint : il y avait Aline ! Il y avait Aline, et c’était un obstacle. Mais l'obstacle, il ne le sentait pas : sans la moindre tendresse pour cette chemisette rose d'un tissu très fin, sans pitié, ni hésitation, il la prit et voilà qu'il n'y avait plus rien dans ses mains, - elle avait fondu. Et le lit fut aussitôt prêt. Et plus rien ne faisait obstacle à présent.
 En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher....
Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." [c'est moi qui souligne]
Aline* est la femme de Vorotyntsev, dont le souvenir fait donc ici obstacle à la réunion physique des amants, par le biais de cette chemise de nuit rose. La couleur est capitale, l'auteur insiste bien là-dessus : "aucune autre sensation de couleur" n'a été éprouvée, ni la couleur de sa robe, ni la couleur de ses yeux - les italiques renvoyant à cette apparition féminine inouïe. Comment ne pas y voir l'écho assourdi du rouge porté par Francesca de Rimini, ce rouge comme annoncé par le sang qui coule du doigt blessé de Palou, comme emblème du sang répandu lors de son assassinat ?**

Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, Ingres, 1819

Un autre passage du texte de Palou porte le rouge à son plus haut niveau de tension  : "Au paroxysme du plaisir, il y eut devant moi, à côté de moi, autour de moi, partout dans la pièce, une espèce d'éclatement rouge, de symphonie pourpre. Ceci ressembla - et je ne puis pour décrire cela qu'user d'une comparaison curieuse qui s'imposa à moi dès cet instant - à ces éclatements rouges qui se produisaient sur l'écran des cinémas, au temps du muet, lorsque le raccord ne s'opérait pas entre deux bandes." [c'est moi qui souligne]

Ce passage me semble trouver une résonance dans Août 14, une dizaine de pages plus loin. La prose y laisse soudain place à une manière de poème : 
"Soudain Blagodariov fut stupéfait. Regardant vers le haut, par-delà Vorotyntsev, il fut stupéfait, comme si, dans ses gros sabots, il s'était approché et qu'au lieu d'un hangar il avait trouvé un palais. Vorotyntsev tourna lui aussi la tête de ce côté-là.

                                                                       écran
                  
                   Le moulin à vent est en flammes !
                   Le moulin a pris feu !
                   (...)
                   Le moulin tout entier : En flammes !!! Tout entier !
                   (...)
                   Et voilà que les ailes - est-ce au souffle de l'air chaud ? - avant
                      de s'écrouler, commencent lentement,
                   lentement,
                   lentement à tourner ! Sans vent ! Quel miracle !
                   En une étrange rotation se meuvent  des rayons pourpres - dorés
                   qui ne sont que des arêtes -

                  COMME ROULE DANS LES AIRS UNE ROUE DE FEU

                  Et puis s'écroule,
                  s'écroule en morceaux,
                  en débris de feu.

                                                              l'écran s'éteint " (pp. 198-199)

C'est très certainement cette vision de la roue de moulin en feu qui donne son titre à l'ensemble de l’œuvre : La Roue rouge. Vision pourpre encadrée par l'écran qui s'allume et s'éteint : Palou et Soljenitsyne semblent se répondre. D'ailleurs ne sont-ils pas presque contemporains ? l'écrivain russe est né en effet le , tandis que l'historien français est né le 4 septembre 1917.

____________________________
* "A dire vrai, son allégresse avait encore une autre cause.
S'il se sentait si léger et si libre en première ligne, c'est qu'il avait quitté sa femme.
Au début, il ne pouvait même pas croire à ce qu'il éprouvait : jamais auparavant il n'avait ressenti de joie ou de soulagement à être séparé d'elle. Mais trois semaines plus tôt, à Moscou, quand l'état-major de district avait reçu l'ordre de mobilisation générale, Vorotyntsev, dont la tête et le coeur étaient pourtant uniquement remplis des problèmes nationaux, avait remarqué au passage cette pensée qui, entre le blocs de la guerre, se faufilait comme un petit lézard irisé : bientôt il aurait quitté sa femme de façon naturelle, bientôt, de façon naturelle, il se reposerait d'elle.
De sa femme bien-aimée ? Ah, il ne l'aurait jamais cru, huit ans plus tôt, quand il conduisait à l'autel cette merveille blanche éthérée et qu'il n'avait qu'une seule crainte, qu'elle ne se ravise à la dernière minute - non, il ne l'aurait jamais cru !" (p. 99)
**     A cet endroit précis, j'interrompis mon écriture pour aller chercher mon fils dans un gymnase de la ville. Il était dix-huit heures quinze environ. Dans la voiture, la radio positionnée sur Inter me fait entendre une voix, que j'écoute d'abord distraitement car je suis encore tout pénétré par ce que je viens d'écrire, avant de réaliser que ce qui est raconté lui est un nouvel et incroyable écho :
"Aurélien, déconcerté au possible, timide comme un collégien, se disait : "C'est elle", et ce "C'est elle" là signifiait mille choses incroyables, que c'était elle qu'il avait toujours attendue sans le savoir, celle à qui, pour la première fois de sa vie, il dirait "je vous aime."
Je découvrirai ensuite qu'il s'agit de l'émission de Guillaume Galienne, Ça peut pas faire de mal, une heure de lecture sous la forme cette fois-là d'une carte blanche à Judith Magre. Le passage lu est extrait d'Aurélien, un roman d'Aragon. Roman d'amour où Aurélien, un jeune homme meurtri par la guerre séduit Bérénice, une jeune provinciale éprise d'absolu.


Coïncidence encore, il se trouve que Daniel Bougnoux, que nous avons récemment rencontré avec Baudelaire et François Jullien, est un spécialiste d'Aragon, auquel il a consacré plusieurs essais. D'ailleurs sur son blog Le Randonneur, un article du 7 décembre 2016 aborde précisément ce roman, qui venait d'entrer au programme des concours des ENS. Au départ de son billet (fort riche au demeurant), Bougnoux relève lui-même une autre coïncidence (et nous ne serons guère surpris de voir surgir en passant André Breton) :
"Aurélien, le roman-phare d’Aragon, se trouve donc par la grâce de l’Inspection générale inscrit cette année au programme des concours des ENS, à côté des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, de Bérénice de Racine et des Complaintes de Jules Laforgue. Coïncidence, il se trouve qu’Aragon entretient un lien particulier avec ces trois œuvres : dans Les Communistes, il prête au personnage qui le représente, le lieutenant Armand Barbentane, un goût si fort pour d’Aubigné qu’il en emporte le volume dans sa musette de combattant en 1940 ; la préface (1966) du roman Aurélien s’ouvre en Folio par l’exergue d’une citation de Bérénice, « Voici le temps, enfin, qu’il faut que je m’explique » (khâgneux, faites gaffe, Aragon ne s’explique jamais ! Ou plutôt ses soi-disants éclaircissements sont des embrouilles, son discours préfaciel ne surplombe pas l’histoire qu’il feint d’introduire, mais constitue un roman de plus…) ; concernant Bérénice d’ailleurs, prénom de son héroïne, le chapitre 1 (interpolé sur le manuscrit) constitue une superbe ré-écriture, carnavalesque, du texte de Racine qu’Aragon se plaît à travestir, à dégrader en prose triviale… Quant à Laforgue, nous apprenons par Adrienne Monnier que sa librairie de la rue de l’Odéon, qui abrita la première rencontre (non suivie d’effets) d’Aragon et de Breton aux débuts de 1917, montrait dans le futur auteur d’Aurélien un grand jeune homme sage, à la lèvre ornée d’une ombre de moustache (comme son personnage à venir), et qui gardait toujours dans la poche, pour tout signe de révolte, un volume de Laforgue…"

mercredi 13 septembre 2017

# 219/313 - Dans les nuits d'août

"Pourquoi un "roman" ne serait-il pas le journal d'une journée de quelqu'un ?
Ce serait cet enchaînement incohérent  et pourtant enchaînement de substitutions de moments et phases bien différents qui constitue - mais pour un certain regard - de temps à autre - une journée de nous - qu'il faudrait d'abord étudier abstraitement."

Paul Valéry, Cahiers (1943)

Au terme de son étude sur le jour, Jean Starobinski élargit sa perspective en montrant des exemples  de la persistance en littérature de l'attention à ce cadre temporel, "donnée structurante à laquelle les romanciers du XXe siècle ont recouru avec insistance. Parmi les oeuvres marquantes, il suffira de mentionner : Ulysse de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Mort de Virgile de Hermann Broch, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Il faudrait y ajouter une quantité considérables de films. L'important n'est pas d'en dresser la liste exhaustive, mais de constater que la forme du jour, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à la mémoire culturelle, se prête, et souvent de manière inattendue, à un retour du sacré." Il cite ensuite W.H. Auden, Paul Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy, Jaccottet, en somme rien que des poètes. De fait, c'est sur une fonction possible de la poésie qu'il conclut :
"On l'a souvent remarqué : le surgissement, l'illumination soudaine sont la manifestation première du sacré (lequel demande aussitôt à être fixé dans l'inscription, la statue, la règle, etc.). Le fil du temps quotidien tisse largement la trame de lumière et d'ombre qui attend d'être découpée en heures (lesquelles, dans les personnifications tardives de l'Antiquité, sont autant d'apparitions féminines successives). De surcroît cette trame est aussi le fond sur lequel peut s'enlever, dans sa fulgurance ou dans sa pointe angoissée, un instant de plus haute vérité. Accueillir cet instant de vérité, lui prêter une voix : si telle était aujourd'hui la tâche que s'assigne la poésie, elle aurait fonction, dans un monde profane, d'être la gardienne du sacré." (La Beauté du monde, p.475)
Jean Starobinski
  *
Dans Présence de Ravenne, l'étrange histoire de Jean Palou, il est bel et bien question "d'apparition féminine". Ce ne sont pas les Heures de l'Antiquité, mais ce sont bien en un sens des divinités qui se manifestent ou se dérobent à l'écrivain. Car ce n'est pas seulement Francesca de Rimini qui surgit dans la nuit de Ravenne, même si cet épisode est le plus saillant du récit. Relisons attentivement : tout commence à Venise où, "perdu dans le dédale de cette ville multiple", Palou voit, "derrière une grille de fer forgé, une femme de pierre debout près d'une vasque". Le lendemain, il ne parvient pas à retrouver cet "être marmoréen" qui lui est "plus sensible que les chairs bronzées du Lido".
Deuxième apparition, à Ravenne : "Nous eûmes juste le temps, avant le dîner, d'aller regarder, très vite, dans une pénombre poussiéreuse, la Theodora de mon enfance qui me déçut dans sa robe étroite et dans on corps trop droit."
Après le repas, il pense à "Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée".
Et enfin, au cœur de la nuit, voici, entièrement drapé de rouge, la tête disparaissant sous le capuchon rouge lui aussi, Francesca de Rimini, assassinée avec son amant, par son mari, avec qui il a une "brève étreinte, assez ardente, mais incomplète."
Femmes plurielles, comme dans la dédicace d'André Breton : "C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à cœur et que je crois être en train de perdre ? Ou toutes les trois à la fois."

Je retourne à mon cahier de 1992, où j'avais en quelque sorte résumé les principaux éléments de l'histoire et noté en regard que juste avant d'aller à la Bibliothèque Municipale de La Châtre pour photocopier le texte, je lisais Août 14, de Soljenitsyne, premier noeud (tome) du roman La Roue rouge.

Or, outre que les deux récits tournent autour du mois d'août, ce qui n'est pas une coïncidence bien convaincante, il y a surtout que l'un des personnages principaux de ce roman monumental (où Soljenitsyne rend compte de la bataille de Tanneberg, si funeste pour le camp russe), le colonel Georges Vorotyntsev est plongé dans un rêve qui fait écho de manière troublante à l'histoire de Ravenne :
"(...) Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes.''
(...) En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher.
... Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." (pp. 189-190, c'est moi qui souligne)
De même, Jean Palou assure qu'il fut "tout de suite absolument certain que c'était Francesca de Rimini qui se trouvait dans ma chambre". D'autres coïncidences ont été notées ce même jour autour de Ravenne, que nous allons déplier au fil des jours qui viennent. Coïncidences que je consigne donc ici vingt-cinq ans plus tard. Curieux bouclage temporel.

lundi 11 septembre 2017

# 217/313 - Présence à Ravenne

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité. (...)
Baudelaire, Paysage 

J'aimerais tout citer de l'étude si précise et si pertinente du grand critique Jean Starobinski, mais il me faut presser le pas et conclure au moins momentanément avec Baudelaire. Paysage, écrit-il, est le poème liminaire et programmatique des Tableaux parisiens : "Dans la ville moderne, telle qu'elle s'étend devant lui, clochers et tuyaux, images emblématiques de l'ancien ordre du religieux et de l'activité industrielle récente, se juxtaposent de manière délibérée et significative. (...) Or, dans ce monde conflictuel, où la réalité du travail profane concurrence, jusqu'à l'évincer, la régulation sacrée de l'existence, le poète n'a pas congédié la mémoire du sacré. Il se compare aux astrologues, c'est-à-dire à ces savants d'un autre âge, qui entretenaient un commerce suspect avec les signes d'en haut [rappellons-nous l'astronome du psautier de Blanche de Castille] Son projet proclamé est celui d'une anachorèse ; son désir est de construire, pour lui seul, la cellule de l'existence recluse :
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
La règle de cette vie érémitique est celle du rêve créateur, et le sacré qui la justifie n'est plus celui de la religion, mais celui de l'art, où le poète fait prévaloir  sa "volonté" ; celle-ci, dans la dimension de l'imaginaire, ne craint pas de rivaliser avec la volonté divine, telle que la Genèse en décrit l'ouvrage. L'artiste qui tire "un soleil" de son "cœur" renouvelle le fiat cosmogonique." [C'est moi qui souligne]
L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 *
 Nul n'a plus exalté au XXe siècle le rêve créateur qu'André Breton. Dans un livre stimulant paru en 2014, 24/7, Le capitalisme à l'assaut du sommeil, l'historien de l'art américain Jonathan Crary, l'oppose à Freud, qui cantonne les rêves à la sphère privée, participant ainsi à sa dévalorisation, à un effacement toujours plus grand de la possibilité d'une signification transindividuelle. "Rares furent au XXe siècle, écrit-il, les voix à s'élever pour défendre l'importance sociale du rêve - parmi elles, l'une des plus célèbres fut celle de Breton, avec ses pairs du groupe surréaliste, dont Desnos. Stimulé par le travail de Freud mais conscient de ses limites, Breton insistait sur un rapport de réciprocité créatrice ou de circulation entre les rêves et les événements de la vie quotidienne. Son intention était de détruire toute opposition entre le rêve et l'action pour affirmer au contraire que l'un nourrissait l'autre." (p. 121)





On a vu que le texte de Jean Palou, Présence à Ravenne, a suscité un rêve chez André Breton, dont celui-ci a rendu compte dans sa dédicace. Voici donc le récit en question, étonnant en ce que Palou le revendique “vrai de point en point”, récit à ma connaissance indisponible sur le web (je l'ai en tout cas vainement cherché), photocopié donc en 1992 et scanné ce matin pour vous le présenter.



samedi 9 septembre 2017

# 216/313 - Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer

Haec hora cunctis utilis,
Qua quisque, quod studet, gerat :
Miles, togatus, navita,
Opifex, arator, institor.

Illum forensis gloria,
Hunc triste raptat classicum :
Mercator hinc ac rusticus       
Avara suspirant lucra.
 Prudence ( Aurelius Prudentius Clemens), Liber Cathemerinon (Livre d'heures), Hymne II

Traduction : C'est maintenant l'heure utile à tous, où chacun remplit les devoirs de son état : soldat ou civil, matelot, ouvrier, laboureur ou marchand.
L'un est entraîné par la gloire du barreau ; l'autre par la trompette sinistre ; le négociant et le paysan soupirent après des gains avides.

Prudence en prière
Enluminures, Bibliothèque municipale de Lyon, Auteur: Prudence, Livre: Psychomachia, Cote:Ms P.A. 22, f. 5v.

Les six premiers poèmes du Livre d'heures de Prudence, - poète latin chrétien du IVe siècle, très renommé et étudié au Moyen Age (seule la Bible a été plus copiée, nous dit la notice de Wikipedia) - scandaient la journée. Les deux premiers hymnes consacraient les heures du matin, triomphales, annonciatrices de la victoire du Christ que symbolise la montée de la lumière. Jean Starobinski montre que Baudelaire, bien qu'il n'ait jamais cité Prudence, semble avoir repris ses images, mais bien souvent pour en modifier le sens, voire l'inverser. Ainsi la trompette de Prudence se retrouve dans Le Crépuscule du matin, qui commence ainsi  :
La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
La diane désignait la sonnerie de clairon qui devait réveiller les soldats. "Baudelaire, signale Starobinski, recourt à un imparfait qui colore son poème tout entier, et lui donne les allures de la narration d'un moment révolu, ce qui rend plus impressionnante la brusque émergence, aux vers 9-11, d'une atmosphère perçue avec acuité, derrière lesquels nous ne décelons aucun antécédent classique ou religieux ; un sacré radicalement neuf s'y annonce :
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,
Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer."
L'aube, loin de balayer les miasmes et les fatigues, les accuse et les accentue. La victoire n'est pas d'actualité. "Le sacré des âges antérieurs, poursuit Starobinski, semble s'être perpétué dans le sens du mal et du péché, qui hante le poète. Plus évidentes sont les figures de la défaite, de la douleur, de la mort :
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C'était l'heure où parmi le froid et la lésine
S'aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux."
*

Gustave Moreau, "Fée aux griffons (Grisaille)", huile sur toile, Paris, musée Gustave Moreau
Palou (suite). Le 4 novembre 1992, je notais ceci :

"Retour de Dijon.
Messe de Toussaint à la cathédrale Saint-Bénigne, dont j'ai visité l'impressionnante crypte préromane. ( Dans un petit panneau sur les rotondes - la crypte était l'étage souterrain d'une rotonde détruite à la Révolution - était citée, parmi d'autres, notre rotonde de Neuvy Saint-Sépulchre.)
Pu aujourd'hui faire photocopier le texte de Jean Palou, Présence à Ravenne, exposé à l'hôtel de Villaines.

(J'avais aussi recopié la dédicace dans Nadja) :
Cher Jean Palou,

J'étais resté hier soir très troublé du récit de votre aventure de Ravenne. Du rêve qui s'en est suivi, je retiens, d'une part, que, tandis que des camarades médecins procédaient à leur toilette matinale autour de moi, médecin moi-même, et bien que je ne fusse pas moins pressé qu'eux, par souci de propreté je commençais par laver le mur sur lequel s'alignaient les miroirs (Lancelot ?) d'autre part - me manque la liaison entre ces deux faits - qu'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à coeur et que je crois être en train de perdre ? Où toutes les trois à la fois.
André Breton (7/7/57)"
Il est temps d’aller voir ce texte mystérieux de Présence à Ravenne, qui a le pouvoir de provoquer en écho chez Breton ce curieux rêve où s’affirme la présence plurielle de la Femme.

vendredi 8 septembre 2017

# 215/313 - Lui jeter un bénitier à la tête

"L'homme qui fait sa prière le soir est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir."
Baudelaire

Avec cette note de carnet, le poète retrouve, selon Starobinski, "la métaphore obsidionale et l'image du combat défensif contre le démon qui avaient suscité, au Moyen Age, et notamment dans la pratique cistercienne, le rassemblement presque militaire de la communauté monastique à chacune des heures canoniales. La figure de la sentinelle est précisément celle que nous trouvons dans l'hymne Te lucis des complies du dimanche :
Te lucis ante terminum,
rerum Creator, poscimus
ut pro tua clementia
sis praesul et custodia.

C'est vous, Créateur du monde
Qu'avant la nuit, nous prions :
En votre bonté accoutumée,
Veillez sur nous pour nous garder.

Procul recedant somnia
et noctium phantasmata ;
hostemque nostrum comprime,
ne polluantur corpora.

Qu'au loin s'enfuient les songes
Et les fantômes de la nuit ;
Et réprimez notre ennemi,
Que nos corps ne soient pas souillés.
Les pathétiques résolutions que Baudelaire note dans ses carnets et ne sera pas capable de suivre, montre combien le souvenir de la "journée du chrétien" est resté vivant dans l'esprit du poète, et quel attrait l'idée d'une règle imposée aux activités quotidiennes a pu exercer sur un homme qui sentait son temps se dissiper dans l'acedia et la perpétuelle procrastination."

*
J'ai retrouvé dans mes archives ma brochure des Paroles dorées, de François Raoul-Duval, que nous avions lu avec Théatralacs. Baudelaire, agonisant, y dialoguait avec le Diable, déguisé en infirmier, qui se proposait de passer sa vie en revue, et de commencer, tiens donc, par "l'expédition de Châteauroux": 


Ironie du sort : cela se passait donc au théâtre Maurice Sand, fils de George (c'était la première fois que nous faisions une lecture en ce lieu délicieux - il y en eut bien d'autres par la suite). Or, George Sand, on le sait, était honnie de Baudelaire. Dans ses carnets, au-dessus de la note citée en épigraphe, on trouve ce passage où il l'associe, eh oui, au Diable :
"Le Diable et George Sand.
Il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.
Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que toute autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C’est le diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son bon sens, afin qu’elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens.
Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête."
*
Le nez toujours dans les archives, je retrouve trace, dans un de mes anciens cahiers Clairefontaine 192 pages, de la découverte de Jean Palou le 17 octobre 1992 :
"Hier soir, hôtel de Villaines, conférence sur Jean et Christiane Palou, par Nicole Patureau et Jean Perrichon. Un couple d'intellectuels qui a fini sa vie aux Mollets, dans la commune de Sazeray. Lui, historien de la Révolution, écrivain, auteur de livres et de films sur la sorcellerie, franc-maçon à partir de 1960, et ami d'André Breton. C'est surtout ce dernier aspect de la personne qui m'a passionné. Une petite exposition dans la première salle tentait de montrer les différentes facettes de l’œuvre (entièrement léguée aux Archives de l'Indre), une vitrine m'a émerveillé qui présentait plusieurs lettres d'André Breton, des cartes postales, des livres dédicacés dont Nadja, L'Amour fou et Arcane 17. La dédicace de Nadja est étonnante : Breton raconte carrément sur toute la page un rêve qu'il fit à la suite d'une histoire à lui racontée par Jean Palou, histoire que Breton lui demanda de coucher sur le papier pour sa revue Le surréalisme même. Et dans la vitrine il y avait à la fois le manuscrit  de ce texte intitulé Présence à Ravenne et l'exemplaire de la revue en question. J'aurais voulu voler l'ensemble. Il faudrait que je puisse en prendre connaissance. (...)"


jeudi 7 septembre 2017

# 214/313 - Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Je reviens à Jean Starobinski, et à son étude sur Jour sacré et jour profane. Il note que le paradigme de "l'ordre du jour" religieux "a connu une longue survie dans la littérature européenne. (...) Au XIXe siècle, et jusqu'à nos jours, les textes ne manquent pas où se manifeste un écho persistant, et parfois une nostalgie avouée de l'ancienne scansion religieuse de la journée." Et il prend Baudelaire comme exemple même de poète de la ville n'hésitant pas à y faire appel dans "les situations de désarroi." C'est bien parce qu'il était parfaitement familier avec cette tradition (son père n'avait-il pas été prêtre ?), ainsi qu'avec le latin du bréviaire, comme en témoigne Franciscae meae laudes (Les Fleurs du mal), "qu'il a pu pratiquer, en tant d'occasions, le renversement satanique et proclamer sa sympathie pour les renégats et les blasphémateurs."


La chanteuse Juliette , dans une belle interprétation de Franciscae meae laudes (2005).

Dans ce poème, Baudelaire fait un usage profane et sensuel du latin pour tisser un éloge vibrant à la femme. Regardons juste les deux premiers tercets :

Franciscae meae laudes
Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Esto sertis implicata,
O femina delicata,
Per quam solvuntur peccata!


Louanges en l’honneur de ma Françoise


Sur un mode nouveau je te chanterai,
O mignonne qui t’ébats
Dans la solitude de mon cœur.

Sois couverte de guirlandes;
O femme exquise
Grâce à qui sont absous les péchés!


Le lexique religieux est subverti : les péchés sont absous grâce à la femme, considérée habituellement sinon comme pécheresse, au moins comme source et cause des péchés...

Et pourtant, le même Baudelaire, pour lutter contre ses angoisses et ses rêves terrifiants, se prescrit parfois les mêmes rituels qui gouvernaient l'existence monastique, prière et travail, Ora et labora. 
Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice.
*
(...) L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge
Les martyrs d'un chemin mauvais !
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
Dis, connais-tu l'irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
A qui notre coeur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ? (...)

Baudelaire, L'Irréparable 

Baudelaire n'est venu qu'une fois en Berry, à Châteauroux, pour y prendre, s'il m'en souvient bien, la rédaction en chef d'un journal, Le Représentant de l'Indre. Accompagné d'une demoiselle qu'il tenta de faire passer pour sa femme, il fit scandale et repartit très vite (l'anecdote fut l'objet d'une pièce écrite par François Raoul-Duval, Les Paroles dorées, que nous lûmes au théâtre Maurice Sand de La Châtre, avec la compagnie Théatralacs, emmenée par mon ami Jean-Claude Moreau.)

Il n'est donc pas resté assez longtemps pour enquêter sur les sorciers du Berry... 
J'en arrive à mon sujet principal : le livre de Marcelle Bouteiller, qui m'a quelque peu déçu. Elle reprend par exemple la chronique des procès en sorcellerie de Marlou dans le Sancerrois, en 1582. La description est très complète mais l'analyse est succincte.
Je me suis alors souvenu que je détenais les livres de quelqu'un qui avait beaucoup étudié la sorcellerie, au point d'écrire sur la question un Que sais-je ? (première édition en 1957). Cet historien, sociologue, écrivain s'appelait Jean Palou.


Il se trouve que ce Jean Palou (1917-1967) avait une résidence secondaire aux Mollets, commune de Sazeray. Après sa mort, une fondation fut créée par sa femme Christiane et quelques amis, la plupart universitaires, qui publia plusieurs œuvres encore inédites, dont celle-ci :


En reparcourant rapidement le livre, je suis tombé page 102 sur cette appréciation peu flatteuse du travail de M. Bouteiller :
"Madame Marcelle Bouteiller, avec le confusionnisme mental et le constant souci d'inexactitude qui la caractérisent, peut ainsi écrire : "Ce châtiment (la transformation de l'homme en loup) s'appelle en Poitou, "courir la galipote"(44) ou "avoir le brut", et en Berry, "courir el brou"(45)"
Les deux appels de notes sont ceux-ci :
(44) Gulipote ou plutôt ganipote (cani pedes, pieds de chien, selon l'abbé Nogues, op. cit.). Il ne semble pas que cette croyance de l'Aunis, de la Saintonge et même du Poitou, ait un rapport quelconque avec la lycanthropie. Il s'agirait bien plutôt d'un de ces animaux fantastiques qui, la nuit, se font porter sur les épaules des gens attardés ou égarés. Mais Madame Bouteiller n'en est pas à une approximation près !
(45) Marcelle BOUTEILLER : Sorciers et jeteurs de sorts, Paris, 1958, pp. 139-140. Voir sur ce très mauvais livre dont le titre est faux, puisque l'auteur ne traite exclusivement que de la Sorcellerie en Berry, notre compte rendu in "Initiation et Science", 1960.
Une exécution en règle...