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lundi 27 juillet 2026

Tirésias le Chamane

Dans un autre livre, le volume XII de sa série Dernier royaume, Les heures heureuses, Pascal Quignard évoque dans le bref chapitre XXIX, La tour de Hérô, le destin tragique des deux amants, mais c'est pour rendre hommage à son amie Emmanuèle Bernheim, excellente nageuse qui aimait à traverser le bras de mer à l'entrée de la baie de Saint-Florent, tandis qu'il l'attendait près d'une ruine de phare, enfin, un peu plus loin, précise-t-il, "tant il sentait la vieille urine, l'ordure, le vomi, le mur chaud, une sorte d'humanité affreuse."Et il achève son paragraphe par ce regret :

 Emmanuèle, tu aurais dû choisir de mourir en te noyant dans cette baie.

Elle était morte le 10 mai 2017, à l'âge de 61 ans, des suites d'un cancer du poumon.

Il écrit ensuite - et le chapitre se termine ainsi :

Comme Leander de Marlowe, comme Lord Byron quand il vint à Sestos, tu te dénuderais, tu lèverais les bras dans la nuit, tu plongerais. Tu mourrais au pied de la tour. (p. 127)

 

 

Le 23 décembre 2023, j'ai consacré un article à cette histoire, qui s'inscrivait dans le prolongement de ma lecture du maître-livre de Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne. 

Revisitant Les heures heureuses, flânant au hasard des pages, je tombe sur ce passage, page 39 :

Dans l'Odyssée, au chant XI, quand Ulysse est descendu dans la fosse aux lèvres de sang, quand il pénètre dans les Enfers, introduit dans la bouche des Enfers par Tirésias le Chamane, maître des ombres, seul mortel qui ait possédé les deux sexes, seul corps qui ait eu l'expérience des deux plaisirs, seul mort qui n'ait pas bu l'eau du Léthé et qui ait conservé le souvenir des jours, quand il s'approche de l'ombre d'Ajax, Ajax, toujours l'épée de son suicide dans la mai, se détourne farouchement devant le guerrier cauteleux, légendaire, il refuse de parler au parleur. Pur silence chez les ombres.
Ulysse et Tirésias, Johann Heinrich Füssli

samedi 25 juillet 2026

Ignis Noctis Rex Incarnatus

Trois jours plus tard, le 1er juillet, le thème de la nuit, qui était apparu avec la lecture de Rebecca Solnit, s'impose à nouveau à moi. Le 11 juin, j'avais acheté à Bourges, à la belle librairie Bifurcations, Douze constellations pour une année d'éveil, du frère François Cassingena-Trévedy. Je suis toujours avec attention les écrits de ce moine bénédictin érudit, poète et traducteur des Pères de l’Église syriaque, qui a choisi depuis plusieurs années de vivre sur le plateau du Cézallier, en accompagnant les paysans dans leur labeur quotidien.* Bien que je ne partage pas vraiment sa foi catholique, sa méditation et son esprit pénétrant ouvrent souvent des perspectives lumineuses. Dans ce dernier opus, il nous propose une sorte d'invitation à la vie spirituelle sous la forme d'un calendrier où chaque mois de l'année est associé à un thème bien précis. Une écriture fragmentaire, faite de ces étincelles** qui donnaient le titre de ce journal où j'ai découvert pour la première fois, en août 2010, ce religieux somme toute atypique.

 

Je traversais ces douze constellations avec lenteur : la densité et la profondeur de ces fragments me les faisaient déguster comme un alcool fort, une par jour suffisait à mon contentement. Ce n'est que le 1er juillet que j'abordai enfin le mois de septembre, précédé du titre De notre propre nuit, qui comportait le passage suivant :

La Nuit ne produit complètement son effet en nous et ne parvient à son but que lorsqu'elle éteint, non seulement les braises du monde*** qui nous entoure, mais celles qui rougeoient encore en nous. Car la Nuit est faite, non pas pour nous rendre superbes à l'endroit du monde, mais pour établir l'humilité tout au fond de nous-mêmes. (p. 131)

François Cassingena-Trévedy, loin d'associer la nuit à la débauche et à la noirceur diabolique, observe  qu'elle fond partout, "victime du même attentat, alors que tant de siècles obscurs ont suffi à prouver combien elle était indispensable à l'équilibre écologique le plus fondamental, au bien-être naturel et spirituel de l'homme."

 

C'est alors que me revint soudainement en mémoire le souvenir d'une lecture ancienne où la Nuit était primordiale. J'allai chercher le volume dans la bibliothèque. Il avait été acheté en avril 1986 (à quarante ans de là, bigre), à Paris, dans une librairie ésotérique nommée Ergonia (qui n'existe plus, apparemment). Le titre en était Le Livre de Conscience, du poète mauricien Malcolm de Chazal, qui avait été connu en France à partir de la publication en 1948, chez Gallimard, de Sens-plastique, préfacé par Jean Paulhan, un "recueil de plus de deux mille pensées, métaphores ou correspondances dans la filiation de Swedenborg"****. Dans Le temps dans l'horloge, André Breton avait salué "la parfaite originalité et l'incomparable réussite". Engouement de courte durée, comme souvent chez Breton, qui reprochera bientôt à Chazal de céder à "une ivresse divinatoire sans lendemain". Et l’œuvre de Chazal ne connut pas d'autre prolongement gallimardesque, continuant sa marche discrète à travers des éditions à petits tirages. Ainsi Le Livre de Conscience que je possède est un fac-similé des éditions Alma Artis, reprenant le numéro 23 de l'édition originale publiée à 100 exemplaires.

 

Dans l'avant-propos, on peut lire ceci :

L'homme ne peut tenir la vision longtemps sans vouloir la mettre dans des cadres. C'est sans doute le mal de ce livre comme de tous les livres : d'étouffer l'Oiseau divin. Mais pourvu qu'il jette le Cri - ô, une seule fois - et une Nouvelle Vérité est dans le monde ! Le Livre de Conscience a-t-il porté le Cri, venu de la Nuit ?...

Un peu plus loin, il est écrit que le livre fait suite à Aggenèse ou la Révélation de la Nuit, ouvrage édité à l’Ile Maurice à 100 exemplaires et épuisé. Tout ceci est assez énigmatique, d'ailleurs je dois avouer que je n'ai jamais lu Le Livre de Conscience dans son intégralité, rebuté par l'ésotérisme et l'aridité de nombre de passages. Cependant, malgré tout, il n'en avait pas moins produit sur moi une vive impression, assez vive en tout cas pour que, quarante ans plus tard, la méditation sur la nuit de FCT ne ravive celle de Malcolm de Chazal. Singulier personnage, diplômé de l'université de Bâton Rouge aux États-Unis, ingénieur agronome en technologie sucrière, puis fonctionnaire au Electricity and Telephone Department  à l'Ile Maurice, auteur de plusieurs livres d'économie politique, il est avant tout l'initiateur d'une expérience poétique radicale. Ceci dit, je n'ai pas relu méthodiquement Le Livre de Conscience, mais je l'ai feuilleté, sondé ici et là, tombant par exemple sur le chapitre XXV de la première partie, Einstein et la Nuit :

Il n'est pas possible qu'Einstein n'ait pas frôlé, en de courtes étincelles, cette manne de vérité, ce magnétisme, et n'ait connu de la nuit que le seul inerte apparent, le chaos, le rien, conception courante au XXe siècle. Alors, devant cet Abîme, devant l'abîme des chiffres, il a dû hésiter. Il n'était pas poète, il n'a sans dote pas osé se plonger dans cet infini, hélas ; il n'avait pas le Nombre, et le Nombre appartient aux initiés et aux poètes,  à l'esprit intuitif et non aux rationalistes.

L'esprit d'Einstein était inapte à cette plongée qu'avaient tentée Novalis, Baudelaire, Edgar Poë, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Nerval.

Einstein était Einstein : un sorcier de l'abstrait. La surréalité n'était pas son fort. Voici un expérimentateur froid, un calculateur, un logicien, un rationaliste génial, et la nuit s'est cadenassée.

La nuit est un invisible, mais une évidence : la réalité de l'ombre en est la meilleure preuve. Le chiffre n'est pas concret, sauf par les objets. Or, l'objet d'Einstein, bien qu'imprégné d'espace et de temps, donc mouvant, n'atteignait pas encore la quatrième dimension, que seule la nuit de l'objet donne : cette ombre qui contient la valeur secrète de l'objet, visible en plein jour tout autant que l'objet, mais que l’œil non visionnaire ne peut déchiffrer. (p. 100)

Malcolm de Chazal (1902 - 1981)

 

Le soir-même, je me plongeai dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard, un recueil de textes que je parcours à petites foulées, sans aucune presse, et je tombe cette nuit-là  sur le chapitre 13, Le plongeur nocturne, qui commence par la narration du mythe de Léandre et Herô, et juste avant, par ce paragraphe :

En Grèce ancienne, face aux dormeurs qui s'abandonnent au sommeil, on appelait "plongeurs nocturnes" les rêveurs. Allant au-delà du sommeil, ils plongent au plus profond de l'abîme de la nuit. Ils s'engloutissent dans le noir le plus pur. Ils pénètrent dans le silence sauvage du gouffre originaire. Pour peu qu'ils ne meurent pas, ils remontent à la surface de l'eau, au moment de l'aurore, munis d'images singulières.

Pascal Quignard conte ensuite, magnifiquement, l'histoire de Leandros amoureux de Herô, la prêtresse de la déesse Aphrodite Ourania, interdite aux hommes, recluse, quand elle n'est pas au temple, au haut d'une tour, sur la plage de Sestos. Pour la rejoindre, Leandros s'élancera la nuit des rochers d'Abydos, traversant à la nage ce détroit entre l'Europe et l'Asie, dont les courants puissants effraient les marins, seulement guidé par la lampe brandie par Herô dans la ténèbre :

Il attendit la nuit.

Toute la nuit il attendait la nuit. [...]

Leandros tenait ses yeux ouverts. Il voyait que le dieu Oneiros aux longues ailes désirait sans cesse voir. Il regardait Nyx, la Nuit, sa mère, la profondeur de sa mère, l'immense même, et il fixait la tour. Il était à attendre de voir une attente de voir. Tel est le désir. Tel est le rêve, fils du désir. [...]

Nageant à contre-courant, les yeux fixés sur la flamme tremblante au loin, il rejoignait Herô chaque nuit et ils s'aimaient. Jusqu'à ce qu'une nuit d'hiver une tempête se lève, et qu'une bourrasque éteigne la mèche de la lampe, et que soudain il n'y vît plus rien. : "Rien. Rien. La nuit noire. Le fond du ciel noir. Le chaos des nuages couleur d'encre et sa tristesse. Ses pieds tressautaient en vain dans la substance obscure. Ses bras se dressaient en vain dans l'air sans forme et sans frontière des ténèbres. Ses lèvres sans cesse immergées avalaient l'eau amère.. La mer roule, la mer enroula, renversa, engloutit son corps."

Quand Herô, folle d'angoisse, découvre à l'aube le corps de Leandros, au bas de la tour, déchiqueté par les écueils, elle déchire en deux sa robe sur sa poitrine et se jette, la tête la première, sur le corps de son amant gisant sur la grève.

 

Herô et Léandre, Louis Marie Baader, 1866, Musée de Grenoble.

 

 

_________________

* On peut lire en particulier Paysan de Dieu, que j'évoque dans cet article

**  François Cassingena-Trévedy, Étincelles III, Ad Solem, 2010.

*** Écrivant ces mots au matin du 25 juillet, je ne peux pas ne pas penser avec la plus grande tristesse au drame qui se déroule en ce moment dans le Sud-Ouest, avec ces incendies qui ravagent la Gironde et les Landes, un pays où j'ai passé plusieurs étés lumineux sur la splendide côte aquitaine.


 **** Michel Carassou, L'Originel, n°10, été 1979, p. 38.

vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

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* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

vendredi 22 mai 2026

Mourir de penser

LEUCOTHEA.- Et cet homme aimait un chien ?
CIRCE.- Un chien, une femme, son fils et un navire pour courir les mers. Et le retour innombrable des jours ne lui sembla jamais un destin, il courait à la mort sachant ce qu'elle était, et il enrichissait la terre de paroles et d'exploits.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, Les sorcières.

C'est d'Ulysse bien sûr que parlent Circé et Leucothea (dite Leucò) dans ce dialogue intitulé Les sorcières. Dialogue qui est l'un des derniers du livre alors qu'il fut le premier écrit par Pavese, daté qu'il est précisément du 13 au 15 décembre 1945, avant La bête (18-20) et La mère (26-28). Quelques mois auparavant, il est tombé amoureux de Bianca Garufi, secrétaire générale du siège romain des éditions Einaudi, où travaille Pavese. Il compose entre le 27 octobre et le 5 décembre neuf poèmes pour elle, qui seront publiés en 1947 sous le titre La terre et la mort. La notice biographique du Quarto consacré à Pavese précise que "d'origine sicilienne, elle appartient au Parti communiste et a entrepris une analyse avec Ernst Bernhard*, qui a introduit en Italie la doctrine de Jung (elle deviendra psychothérapeute). Elle est particulièrement sensible aux spéculations de Pavese sur le mythe. Entre eux naît une passion à la fois intellectuelle et sensuelle. Bianca devient elle-même une figure mythique dans les poèmes qu lui sont dédiés où elle s'identifie avec les éléments. "Terre rouge terre noire, / tu viens de la mer", mais aussi : "Toi aussi tu es colline et sentiers de rochers [...] tu es la terre et la vigne" et enfin "tu es la terre et la mort"."

Bianca Garufi
 

Bianca Garufi refusera pourtant la demande en mariage de Pavese, comme Tina Tizzardo et Fernanda Pivano avant elle, mais elle assurera avoir inspiré le poète dans la rédaction des Sorcières : Leucothéa (Λευκοθέη) signifie en effet « blanche déesse ». L'exemplaire envoyé à Bianca par Pavese est dédié à "Bianca-Circé-Leucò".

Dans Hotel Roma, Pierre Adrian évoque longuement Bianca Garufi dans le chapitre "Un beau couple discordant", et ce roman qu'il écrivirent à deux mains, Grand feu, qui demeura inachevé, mais fut publié à l'été 1959 à l'instigation d'Italo Calvino. Il écrit que Bianca s'en voulut à la mort de Pavese : "Elle avait épousé un musicien quand Pavese se suicida à la fin du mois d'août. Son mari devait jouer à Paris, cet été-là, et elle lui avait promis de s'arrêter à Turin au cours de leur voyage vers la France. Il y eut mille petites raisons qui l'en détournèrent. Elle rejoignit Paris directement et, quelques jours plus tard, elle apprit la mort de son ami en lisant le journal. Décidément, personne n'aurait pu secouer Pavese et le sortir de sa chambre d'hôtel sinistre. Dans son journal intime, à la fin de l'année 1950, elle note : "Ai-je écrit sur ces pages que Pavese s'était suicidé ? Oui, le 28 août (sic). Pavese, imbécile, tu ne pouvais donc pas te faire aider ? Moi, peut-être, j'aurais pu t'aider."

Mais revenons à cette réplique "Et cet homme aimait un chien ?", prononcée par Leucò. Elle vient en écho à une parole de Circé : "Une fois, je crus lui avoir expliqué pourquoi la bête est plus proche de nous, les immortels, que l'homme intelligent et courageux. La bête qui mange, qui monte, et n'a pas de mémoire. Il me répondit que dans sa patrie, un chien l’attendait, un pauvre chien qui était mort peut-être, et il me dit son nom. Tu comprends, Leucò, ce chien avait un nom."

Ce nom, que ne donne pas Pavese, c'est Argos. Je me souviens qu'il apparaît au chapitre III de Mourir de penser, neuvième essai de la série Dernier Royaume de Pascal Quignard (Grasset, 2014).

Ulysse en haillons est reconnu par son vieux chien Argos.

Homère a écrit, il y a 2800 ans, dans Odyssée XVII, 301 : Enoèsen Odyssea eggus eonta. Mot à mot : Il pensa "Ulysse" dans celui qui s'avançait devant lui.

La scène est bouleversante parce que aucun homme et aucune femme sur l'île d'Ithaque n'a encore reconnu Ulysse déguisé en mendiant : c'est son vieux chien, Argos, qui reconnaît cet homme tout à coup. Le premier être surpris à penser, dans l'histoire européenne, est un chien.

C'est un chien qui pense un homme. (p. 17)

 


On s'en doute, les traductions ne conservent pas le mot-à-mot signalé par Pascal Quignard. Ainsi Philippe Jaccottet nous donne ceci : Or, sitôt qu'il flaira l'approche de son maître, / il agita la queue et replia ses deux oreilles. Et il conclut cette séquence par ces deux vers : "Mais la mort noire s'est emparée d'Argos / aussitôt qu'il avait revu son maître après vingt ans."

Pascal Quignard écrit que "le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe "noein" (qui est le verbe grec qu'on traduit par penser) voulait d'abord dire "flairer".  Penser, c'est renifler la chose neuve qui surgit dans l'air qui entoure. C'est intuitionner, au-delà des haillons, au-delà du visage barbouillé de noir, au sein de l'apparence fausse, au fond de l'environnement qui ne cesse de se modifier, la proie, une vitesse, le temps lui-même, un bondissement, une mort possible."

Argos dément donc les dires de Circé, affirmant que la bête n'a pas de mémoire. Dans l'Odyssée, ce n'est pas la mémoire visuelle du chien qui lui permet de reconnaître Ulysse, mais bien sa mémoire olfactive prodigieuse : il "flaira". 

Dans la suite du chapitre, Quignard écrit :

Parménide a écrit que les signes (en grec les sèmata) sont d'abord les excréments des bêtes poursuivies, puis les traces qui indiquent leur chemin, enfin les astres (en latin les sidera) qui repèrent leurs parcours.

Les signes du passage des bêtes deviennent les signes de reconnaissance qui guident les chasseurs vers leurs proies - jusqu'à ce qu'ils se renversent soudain et deviennent les signes de piste qui permettent de retourner du lieu de la curée jusqu'au "foyer", jusqu'à son "feu", jusqu'à la coction des proies mortes et découpées, jusqu'à la possibilité du récit non seulement de chasse mais aussi de survie auprès des siens, assis en rond autour des flammes qui cuisent les proies mortes.

Le mouvement de revenir en arrière se dit en grec meta-phora.

Le mouvement de rebrousser le chemin se dit en chinois tao. (p.19)

Ulysse, qui essuie une larme en cachette d'Eumée, le porcher auquel il s'adresse, lui dit trouver étrange ce chien affalé sur le fumier de bœuf et de mulet, et lui demande s'il fut aussi rapide à la course que beau, ou s'il fut simplement un chien d'ornement. Et Eumée de répondre : Hélas ! c'est là le chien d'un homme mort à l'étranger... / Ah ! s'il était encore, pour l'allure et les exploits,/ ce qu'il fut quand Ulysse le laissa pour gagner Troie, / sa force et sa vitesse auraient tôt fait de t'étonner ! / Jamais les bêtes qu'il traquait dans la forêt profonde / ne lui ont échappé : il avait la science des pistes !"

Voilà donc un chien qui "pense" et qui a "la science des pistes"... 


 

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* C'est le même Ernst Bernhard, médecin pédiatre d'origine juive qui avait fui l'Allemagne avec sa femme Dora. Ils s'étaient réfugiés à Rome en 1936, et il devint l'analyste de Federico Fellini. C'est sur ses conseils que le cinéaste commença le 30 novembre 1960 - il est alors âgé de 40 ans - à rédiger et illustrer  Le Livre de mes rêves.


 

 

samedi 14 mars 2026

Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi

LEUCOTHEA. - Tu as trop de souvenirs de lui. Tu ne l'as pas fait pourceau, ni loup, mais tu l'as fait souvenir.
 CIRCÉ. - L'homme mortel, Leuco, n'a que cela d'immortel. Le souvenir qu'il porte et le souvenir qu'il laisse. Les noms et les mots ne sont que cela. Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi, résignés.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 717. 

Mercredi soir soir, avant de rédiger l'article Septante de la vie, j'ai regardé sur Arte le film de Bruno Podalydès, Comme un avion. Je l'avais vu au cinéma, en janvier 2016, j'en avais un excellent souvenir mais je n'étais pas sûr pour autant de le suivre à nouveau jusqu'au bout. Cependant le charme opéra et je restai scotché à l'écran. Il me revint que j'avais commis un article à l'époque, Sommeil que tu traverses comme une rivière, et je pourrais tout à fait reprendre les mots d'hier : 

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.

 

Je me plongeai ensuite dans le mythe de Tirésias, où il était question aussi de sexe, on l'a vu. Et je réalisai après coup que mon petit film aux allures de feel good movie n'était peut-être pas sans résonance avec la geste grecque. Vénus, la chanson de Gérard Manset reprise par Alain Bashung que l'on peut entendre à différents moments, ne nous plaçait-elle pas dans une tonalité mythologique ? 

 

Et puis je repensai à la fresque du Vatican, vantée par Pascal Quignard, représentant plusieurs épisodes de l'Odyssée. Or, Aurélien Ferenczi, dans sa critique du film sur Télérama, le décrit comme une mini-Odyssée qui prend le temps de vivre : et "puisqu’il s’agit d’une mini-Odyssée, notre Ulysse a sa Pénélope (Sandrine Kiberlain), épouse compréhensive qui accepte le caprice comme celui d’un grand malade ou d’un enfant. Et sur son chemin surgit Circé : elle a les traits plantureux d’une patronne de guinguette (Agnès Jaoui), et on ne peut lui échapper."


Deux panneaux de la fresque de la via Graziosa évoquent l'épisode de Circé. 

"Ulysse au royaume de Circé (à gauche) ; les compagnons d’Ulysse sont, semble-t-il, transformés de porcs en hommes (à droite)." (Texte du musée)
 

Cette Circé ne transforme pas les hommes en pourceaux, mais son royaume (une île sur la rivière languide), Michel, notre infographiste recyclé kayakiste, ne le quitte pas sans regrets. Il s'y attarde volontiers, repart sans grande conviction et, absinthe et hasard aidant, revient par deux fois dans ce havre troublant. C'est donc trois séjours successifs qu'il fait au royaume béni des dieux de la météo (un éternel été semble ici régner - la photographie est toujours lumineuse), une première nuit dans la tente Quechua rouge, une seconde dans le van de Mila (Vimala Pons, autre déesse juvénile qui pleure quand la pluie tombe), une troisième dans le lit où la veuve le conduit par un jeu de post-it comme cailloux blancs pour Petit Poucet quinquagénaire.

Il n'est pas anodin de souligner que toute l'aventure s'origine dans une demande du patron de Michel (Denis Podalydès, le frangin) parlant de palindrome. Ce mot que l'on peut lire dans les deux sens. C'est ainsi que Michel tombe sur le mot kayak, parfait palindrome, kayak, avion sans aile (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film).

 

En recherchant des critiques du film, je suis tombé sur une belle page du site Œdipe.org, portail de la psychanalyse francophone (que je connaissais pas du tout). Dominique Chancé écrit ceci :

L’avion sans aile, objet absurde, se réalise dans le Kayak, moyen de s’envoler sans décoller du sol, en rêvant, en buvant, en contemplant, au hasard de belles rencontres, femmes ou libellules. La chanson, à l’instar de quelques autres, n’illustre pas seulement le film, mais suggère plusieurs motifs et peut-être la présence récurrente de ces chansons indique-t-elle la nature du film, entre ritournelle et fluidité. Finalement, la répétition, les rives qui se resserrent, l’horizontalité, les limites de temps et d’espace, imposent au projet du personnage et du film, un schéma décevant. On ne va pas loin, on s’enfonce dans des impasses, on se retrouve sur le parking d’un supermarché, on est surveillé, on n’a plus qu’à revenir et si, enfin, on part, c’est pour peu de temps : les silhouettes familières de l’épouse et du patron viennent barrer la route qui, peut-être s’ouvrait enfin. Tout n’est que répétition, retour, du pêcheur, du départ, des mêmes figures imposées.  

Un peu plus loin, elle écrit encore :

In girum imus nocte et consumimur igni, est également un palindrome. C’est un vers de Virgile qui signifie :

Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

C’est également le titre d’un film de Guy Debord. Bruno Podalydès serait-il situationniste ?

Il est certain que ce vers, qu’il ne cite pas, s’accorde cependant à son film et aux incendies que provoque son héros, brûlé par le feu d’un rêve, tournant en rond dans son palindrome. Mais Bruno Podalydès nous propose une version moins tragique de la condition humaine, une manière ludique et humoristique de prendre la structure fermée du palindrome, comme dans une ronde enfantine et irrégulière où l’on pourrait s’arrêter quand on veut, et répondre à la sommation : « embrassez qui vous voulez ».

 


 

jeudi 12 mars 2026

Septante de la vie

Ce n'est pas parce que les dieux l'enviaient que Tirésias fut aveuglé. La version la plus connue de l'histoire est celle d'Hésiode dans sa Mélampodie. Il raconte une dispute entre Zeus et Héra au sujet de la jouissance sexuelle : qui de l'homme ou de la femme a le plus de plaisir dans l’étreinte ? Ne pouvant se mettre d'accord, on eut l'idée de faire appel à celui, un simple mortel, qui avait homme puis femme avant de redevenir homme, et connu donc les deux voluptés. Convoqué chez les dieux, le vieux devin gravit donc péniblement le mont Olympe, et sitôt la question posée donna sans hésiter sa réponse : "Pour une seule part sur les dix parts jouit le mâle. Mais les dix parts entièrement la femelle, étant entendu que la dixième est en pensée." Pascal Quignard, qui la rapporte ainsi, souligne à raison le caractère énigmatique de cette réponse. Claude Calame, dans Qu'est-ce que la mythologie grecque ? (Folio essais, 2015), explique que Tirésias prétend que la femme ressent un plaisir sexuel de neuf fois supérieur à celui de l'homme. Et c'est bien ainsi qu'il est de tradition de l'interpréter.

 

Tirésias a à peine fini de parler qu'il est aveuglé par Héra. "Pour compenser la peine infligée, écrit Calame, Zeus lui offrit le don de divination ; il y ajouta une vie qui, d'une durée de sept générations, rapprochait le nouveau devin de la condition divine."(p. 403)

On peut se demander quelle est la raison de la colère d'Héra. Si la jouissance de la femme est donnée par Tirésias comme bien supérieure à celle de l'homme, pourquoi s'en offusquer ? Pour Pascal Quignard, Tirésias ne répond pas à la question des dieux ; la clé de l'énigme ne réside pas dans le degré de volupté : "La femme jouit dans l'acte pour la plus grande part mais la femme jouit aussi in futuro. Elle jouit en pensée pour un dixième d'une joie de neuf (ennea) sur dix (deka)." Qu'est-ce à dire (cette reformulation n'est guère moins énigmatique) ? Eh bien que les "hommes ne comptent que pour un dixième dans le monde des femmes qui ne sont pas leur monde. 1 puis 9 alors que les femmes sont 1 + 9 (une étreinte suivie de neuf mois). Selon lui, c'est parce que Tirésias divulgue le secret des femmes ("qui font le lien entre coït, sang absent, fœtus, grossesse et naissance") que Héra l'aveugle.

Et c'est aussi pourquoi Zeus aussitôt en ferait un devin, lui offrant de voir dans ce que nul ne voit "ainsi que font toutes les femmes dans la dixième part de leur expérience. (...) Voir le sang absent et, à partir de ce "non-visible", en déduire la parturition neuf mois plus tard, voilà ce que les yeux ne voient pas. Voilà la vraie mantique."

 

A dire vrai, je ne suis pas absolument convaincu par cette interprétation. Mais passons. Il existe une autre version du mythe de Tirésias, attribuée sans certitude à un certain Sostratos, auteur au 1er siècle avant J.-C. d'un Recueil d'histoire mythique. Dans son récit, Tirésias aurait été tout d'abord une jeune fille, désirée par Apollon. En échange de ses faveurs, il lui enseigne la musique, mais devenue adulte elle se refuse à lui. Apollon la métamorphose alors en homme pour qu'elle éprouve à son tour le pouvoir d'Eros. Elle subira six passages d'un sexe à l'autre, "chacune de ces métamorphoses transsexuelles, explique Claude Calame, se révèle attachée à l'une des transitions d'une étape à l'autre de la vie de la jeune fille devenue devin, depuis son enfance jusqu'à l'âge de la vieillesse."

De même, Pascal Quignard assure que c'est de sept ans en sept ans qu'avance l'histoire des hommes : "Foetus, infans, puer, adulescens, adultus, anus, cadaver. Telle est la septante de la vie." Il évoque une petite fresque "merveilleuse" du Vatican montrant Tirésias "à la porte de la grotte des Enfers, pour accueillir Énée et son vaisseau." J'ai recherché l’œuvre sur le net, qui doit être celle-ci, découverte à Rome le 7 avril 1848 lors des fouilles d’une domus de la via Graziosa (l’actuelle via Cavour) et offerte à Pie IX le 2 janvier 1851.

 

Difficile à cette échelle (je n'ai pas trouvé mieux) de reconnaître Tirésias. Le musée assure qu'il s'agit d'épisodes tirés des livres 10-12 de l'Odyssée, ici le voyage d'Ulysse aux Enfers (il ne s'agit donc pas d’Énée, ici Quignard commet une petite erreur - il est bien rare de prendre en défaut son immense érudition). En tout cas, cette scène qu'il juge "sublime" lui inspire pour son dossier Tirésias un final de haute poésie, montrant donc à l'orée de la grotte infernale "le vieillard - la Mnèmosynè devenue vieillard - qui se souvient de toutes les étapes de la vie : mer, assèchement, rivage, salamandre sur le sable, congre au fond de la roche, têtard ou triton ou minuscule poisson amphibie, ortolan, sirène, protée des cavernes qui va des algues aux creux des écueils que la marée en revenant inonde, nageoires qui deviennent des mains, ou encore qui s'effacent entièrement sur la peau si lisse et si insaisissable des anguilles, petits lémuriens qui se mettent à garder leur coquille à l'intérieur de leur ventre pour ne plus les exposer à la violence torride du soleil, mammifères qui se font des terriers où ils s'abritent, nids de serpents sous les pierres sèches, cachés dans les buissons, sous les épines du mont Cyllène - garçon, fille, homme, aveugle, oracle, gardien des Enfers, mémoire..."

 

 

mardi 10 mars 2026

Le dossier Tirésias (ou l'histoire des serpents)

En mai dernier, dans La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung), j'évoquais le week-end de travail théâtral  à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Travail mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Presque un an plus tard, le projet n'est pas encore abouti (divers problèmes de santé et de disponibilité des comédiens ont retardé l'affaire), et une nouvelle résidence va avoir lieu le week-end prochain. Des 27 dialogues qui composent ce livre, Jean-Claude en a choisi cinq, et je joue dans l'un d'entre eux, Les Aveugles, le rôle de Tirésias face à Œdipe. 

 

Tirésias est ce vieux devin aveugle à qui Œdipe pose tout d'abord cette question : "Vieux Tirésias, dois-je croire ce qui se dit ici à Thèbes, que les dieux t'ont aveuglé parce qu'ils t'enviaient ?"  La réponse de Tirésias est ambiguë - "S'il est vrai que tout nous vient d'eux, tu dois le croire."- et ne satisfait pas Œdipe, qui rebondit : "Toi, que dis-tu ?" 

Et plus loin, il lui pose une autre question, cruciale : "As-tu toujours été ce que tu es, vieux Tirésias ? " Et le devin de dire alors : "Ah, je te saisis. L'histoire des serpents. Quand j'ai été femme, sept ans durant." Pascal Quignard, dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, intitulant son chapitre 6, Dossier Tirésias, raconte aussi cette histoire de serpents : 

Il était jeune. Il gravissait le mont Cyllène. Il n'avait pas besoin alors du secours d'une canne. Deux serpents s'accouplaient. Le jeune garçon les détacha d'un coup de pied. Il devint femme.
Sept ans passèrent jusqu'au jour où, arrivant de nouveau devant le mont Cyllène, la jeune femme remarqua deux serpents qui s'accouplaient  sur le versant parmi les ronces et les silex. La jeune femme souleva le bas de sa robe et lança son pied dans l'écheveau. C'est ainsi que celui qui avait été un garçon qui était devenu une fille redevint un homme subitement. (p.78)

 

Tirésias tuant deux serpents, Hendrick Goltzius, 1590, Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève

La légende de la gravure de Hendrick Goltzius dit que Tirésias tue les deux serpents, mais c'est inexact, il ne les tue pas, il les sépare, il les découple. Quignard écrit qu'en "shootant dans le tas informe Tirésias "sexue" ; il sectionne le nœud de la reproduction." Il rappelle qu'en latin, secare c'est couper en deux : "Sex est ce coup de pied qui disjoint." Et il évoque les baquets d'eau lancés sur les animaux intriqués dans leur coït, quand il était enfant au village de Chooz enserré dans les forêts des Ardennes.

Pavese fait dire à Tirésias que quand il vit les deux serpents jouir ensemble et se mordre sur la mousse, il ne put retenir son irritation et qu'il les toucha du bâton : "Peu après, j'étais femme - et pendant des années, mon orgueil fut contraint de subir. Les choses du monde sont un roc, Œdipe."

Cette image du roc est primordiale, et revient peu après, suite à la question d’Oedipe : "Mais le sexe de la femme est-il vraiment aussi vil ?" A laquelle répond Tirésias : "Nullement. Il n'y a pas de choses viles, sinon pour les dieux. Il y a des gênes, des dégoûts et des illusions qui, en touchant le roc, se dissipent. Ici le roc fut la force du sexe, son ubiquité, son omniprésence sous toutes les formes et les changements."(Je souligne)

Or, cette image du roc surgit aussi dans la réflexion de Pascal Quignard dans un chapitre antérieur du même livre, le chapitre 4, La Lorelei. Où il écrit : "La sexuation ex-communie la possibilité d'une expérience commune à l'espèce. C'est cela le roc. La Lorelei. L'homme naufrage devant la femme ruisselante, féconde, concevante, grosse - devant la reproduction uniquement féminine de l'espèce.

La Lorelei de Heinrich Heine : la barque brisée finalement échoue au bord du monde." (p. 59, je souligne)

 

La Lorelei est une nixe, une nymphe de la mythologie germanique. Assise sur le rocher du même nom dominant le fleuve, elle chante si magnifiquement que les marins, envoûtés, en oublient les courants et chavirent. Pascal Quignard reproduit les vers de Heinrich Heine :

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn (...)

Et en donne une traduction personnelle qui finit ainsi :

Écoutant ce chant de la Lorelei d'or qui peigne ses cheveux d'or en chantant avec son peigne d'or, et le pêcheur et la barque, et même le soleil naufragent. Ce qu'elle dit dans son chant c'est ce qu'elle fait en chantant, la Lorelei. Ils s'agrippent en vain aux écueils, aux reflets que la saillie plus sombre réverbère, au roc qui les déchire.

Et le roc encore une fois affleure dans la section 5 de ce chapitre, intitulée Qu'est-ce que la question ?, rappelant que la question (quaestio) désigne l'instrument de torture pour obtenir une réponse sur un crime ou de parricide ou d'infanticide : "Homo - qui devient en français On - met l'autre à la question - au-delà du sexe.
Met l'opposition au-delà de toute différence.
Mais le sexe est le roc. "(p. 64, je souligne)

La noyade provoquée par la Lorelei, on la retrouve aussi dans le dialogue pavésien, lorsque Tirésias évoque un jeune garçon qui se baigne dans l'Asope, un matin d'été : "Le garçon sort de l'eau, y retourne heureux, plonge et replonge. Il a un malaise et se noie. Quel rapport avec les dieux ? Devra-t-il attribuer aux dieux sa fin, ou ce plaisir vécu ? Ni l'un ni l'autre."

Pavese, en revanche, ne raconte pas dans son dialogue la raison de l'aveuglement de Tirésias. Nous verrons cela au prochain épisode.

 

samedi 27 décembre 2025

Mon lièvre dans le terrier du temps

L'année s'achève et cela sera sans doute le dernier article de 2025. Je voudrais revenir sur un billet, qui n'est certes point d'actualité, je dois le reconnaître, celui du jeudi 4 décembre, La mort de Pasolini. J'avais laissé une question en suspens, posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Ce pacte était le sujet du neuvième chapitre du Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Chapitre intitulé Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? et qui se présentait comme la version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch. 

Voilà bien des précisions, pensera-t-on, pour une affaire qui ne possède aucun caractère d'urgence, sinon celle, intime et largement incompréhensible à moi-même, que je peux lui soupçonner. Mais allons-y maintenant sans plus de précautions oratoires. Ce neuvième chapitre commence par l'évocation de Mécène, ministre d'Auguste, le premier, selon Quignard, à parler d'une pactio face à la mort. On le sait par Sénèque le Fils, qui écrit à Lucilius dans Epist. XVII, 101 : "Le vœu turpissime du ministre Mécène était celui-ci : Je préfère être empalé, être crucifié, être exposé à n'importe quel viol, à n'importe quelle violence, à n'importe quelle dégradation plutôt que perdre la vie." Autrement dit, la pire souffrance est préférable à la mort, il faut tout "éprouver de la vie jusque dans la torture fulgurante". Bon, il reste que Mécène est mort à Rome, en 8 av. J.-C, de vieillesse, semble-t-il, ou de maladie, mais sans avoir apparemment expérimenté son "vœu turpissime".

Le turpium auctoramentum, "l'engagement infâme", désignerait aussi, toujours selon Sénèque, celui que prennent les gladiateurs avant d'entrer dans l'arène. Pacte turpide qui se résumerait en trois mots : feu, fer, mort : les combats sont déclarés sine missione, mot à mot "sans mission", c'est-à-dire sans espoir de grâce. On s'affronte jusqu'à la mort. "Le combat sine missione, poursuit Pascal Quignard, est ce que les aristocrates sous Louis XIII, ont appelé le "duel" à partir d'un mot latin qui, à vrai dire, à Rome, ne possédait pas ce sens (duellum est un mot archaïque, qui date d'avant la République, pour dire bellum, la guerre, c'est-à-dire les sons des trompes et des cloches qui ouvrent le printemps, dont les chants excessifs et terribles font bondir l'âme et les poussent à l'affrontement.)

 

Après avoir évoqué l'affaire Édouard Stern ("L'auctoramentum des gladiateurs fut relayé d'une certaine manière, au mot près - pactum, contrat -, deux mille ans plus tard, par le contrat des masochistes : l'engagement total, sine missione (au risque de la mort)), Quignard en vient donc à Pasolini, la plage d'Ostie, et donc à la fameuse question : l’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Et voici ce qu'il répond :

Patibulum ? Oui
Furca ? Oui.
Crux ? Oui. C'est Dieu. 

Qu'est-ce à dire ? Patibulum est la partie transversale de la croix, dérivé de pateo étendre, exposer »). C'est pourquoi on parle aussi du gibet comme d'une fourche patibulaire. Furca est proprement la fourche en forme de croix (cruxutilisée par les légionnaires romains pour porter des charges durant ses déplacements. 

Légionnaires avec furca, Colonne Trajane.
 

Analogie de l'assassinat de Pasolini avec la crucifixion du Christ ? Peut-être (Quignard ne développe pas). J'en viens maintenant à la cinquième section de ce texte. Titre : Leopold von Sacher-Masoch. Ça commence ainsi :

Étrange pacte que celui de la relation analytique. Et étrange pacte que celui de la relation masochiste.
Le corps traumatisé ne peut être guéri que par la retraumatisation du corps sine medio. Sans langage. Sine missione. Pas d'autre accès que l'accès originaire.

L'Autrichien Leopold von Sacher-Masoch naquit à Lemberg en 1836.
L'Autrichien Sigmund Freud naquit à Freiberg en 1856. " (p. 127) 

Je ne m'intéressai pas plus avant à cette histoire de pacte turpide : ce sont ces deux dernières phrases qui m'ont saisi. Ce couple Lemberg/ Freiberg qui semble résonner pour Pascal Quignard (la mention de ces deux localités n'est pas essentielle pour la réflexion qui suit et sur laquelle je ne m'étends pas), résonne aussi pour moi. Parce que 1/le 26 octobre dernier j'ai acquis dans une brocante le Retour à Lemberg de l'avocat et écrivain Philippe Sands. Livre présenté ainsi par l'éditeur : 

Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront des secrets de sa famille à l'histoire universelle.

C'est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l'Holocauste qui décima sa famille ; c'est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l'humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l'entre-deux-guerres.

C'est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, alors Gouverneur général de Pologne, annonce en 1942 la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz.

Dans cet extraordinaire témoignage qui transcende les genres, s'entrecroisent une enquête palpitante et une réflexion profonde sur le pouvoir de la mémoire.

2/ Freiberg est au cœur du roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, dont j'ai déjà beaucoup parlé ici. Dans l'article en question, on trouve la première mention de Freiberg :

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées. 

La narratrice du roman écrit à la page 215, chapitre 66 (le livre en compte 70) : "Alors, comme Alice se jetant à la suite du Lapin Blanc vers le Pays des Merveilles, je décidai de rejoindre une dernière fois mon lièvre dans le terrier du temps.Je partirais pour Freiberg, à quelque deux cent trente kilomètres de Berlin. A Berlin, j'avais un ami qui me réclamait depuis des lustres. J'allais passer quelques jours chez Alain-de-Berlin et je louerais une voiture pour me rendre à Freiberg où je passerais deux nuits. Je comptais explorer les Monts Metallifères, cette région de Saxe où Edmond avait déambulé et prospecté durant ses études à la Bergakademie."

C'est au retour de ce voyage qu'elle fut surprise par le chant du rossignol philomèle.

Que cette fin d'année vous soit douce, ô patiente lectrice ou lecteur de ce blog, Alices ou Lapins Blancs que n'effraient pas les Merveilles du Hasard !

 

jeudi 4 décembre 2025

La mort de Pasolini

Il me faut revenir un peu en arrière. A cette constellation de signes qui s'était imposée autour de cette date de la Toussaint dernière, et que j'ai exposée dans La maison vide et Bon pour les filles. Un troisième élément s'y rattachait que je n'ai pas mentionné alors, et qui m'était apparu dans une des lectures du moment, le Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Il s'agit de la troisième section du neuvième chapitre, Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? (version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch). Section intitulée La plage d'Ostie, et qui commence ainsi :

L'assassinat commandité de Pier Paolo Pasolini, à l'âge de cinquante-trois ans, roué de coups par trois personnes, mis à mort la veille de la Toussaint, puis écrasé par sa propre voiture, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, dans un terrain vague situé près de la mer, à Ostie, renvoie-t-il à un pacte ? (p. 115-116)

J'avais évoqué récemment Pasolini dans mon article L'odore dell' l'India, livre découvert à la suite des Rencontres de Chaminadour *consacré à l'écrivain italien. 

Un mois plus tard, j'apprends la publication du livre du même nom, associant le texte de Pasolini et les images que le photographe Paolo Roversi a prises en Inde en 1989. Un soir de janvier de cette année-là, Paolo Roversi fit une halte à l’hôtel Malabar de Cochin, dans la région du Kerala. Entamant la lecture de L’Odeur de l’Inde de Pier Paolo Pasolini, il réalisa qu’il résidait exactement dans l’établissement où séjourna presque trente ans plus tôt son compatriote italien. Laurent Rigoulet, dans Télérama, écrit que "l’on vogue de l’un à l’autre, de l’écrit à la photo, de l’image au récit, comme en rêvait Paolo Roversi, qui souhaitait publier ce recueil depuis une trentaine d’années. Le photographe s’est coulé dans les pas de son aîné, il a cherché, parmi la multitude, des figures que celui-ci aurait pu croiser. Il s’est surtout frotté aux mêmes interrogations, celle d’un homme italien dont l’enfance fut dominée par le catholicisme et qui découvre une autre religion, une autre lumière, un autre rapport au monde : « L’hindouisme est une religion magnifique, professait l’athée Pasolini. Elle a rendu les hommes modestes, doux, raisonnables. C’est cet esprit de quiétude qui a rendu possible la remarquable action politique de Gandhi : la non-violence. »

Paolo Roversi (L'Odeur de l'Inde, Atelier EXB, Paris, 2025)
 

On peut bien sûr s'interroger sur la clairvoyance de Pasolini par rapport à l'hindouisme, quand on sait ce qui se passe aujourd'hui avec Narendra Modi (par exemple, le nombre de crimes de haine contre les minorités musulmanes et chrétiennes a augmenté de 300 % depuis l’arrivée de Modi au pouvoir selon une étude de 2023 de l’université américaine du Massachussets, et l'Inde a constamment reculé dans le classement sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières ; en 2023, elle pointe à la 161e place sur 180 pays). Mais en 1961, date du voyage de l'écrivain, les choses étaient bien différentes, et il n'a séjourné que quelques mois dans le pays.

Dans un entretien avec Philippe Séclier, Paolo Roversi confie le souvenir suivant : « Lorsque j’étais étudiant à Ravenne. Ma professeure de latin, chez qui j’allais souvent pour des cours privés, n’était autre que la tante de Pasolini. Un jour, on sonne à sa porte : c’était Pier Paolo. Elle lui demande ce qu’il fait là et il répond aussitôt qu’il a besoin de s’éloigner de Rome et de fuir la persécution dont il est victime : les procès, critiques et attaques de toutes sortes. Je l’ai vu s’appuyer sur la table, la tête dans ses bras, et il a commencé à pleurer. Voilà l’image qui me reste de Pier Paolo Pasolini. Celle d’un très grand poète en larmes, à qui l’on a fait beaucoup de mal. » 

 

Mais il faut revenir maintenant sur cette question posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? De quel pacte veut-il parler ? 

Suite au prochain épisode.

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* A Chaminadour, j'ai découvert aussi que Pasolini avait écrit des sonnets. J'avais alors commencé à en écrire de mon côté (j'en donne un exemple dans l'article sur La maison vide). Et cela m'a conforté dans mon élan.


 

mardi 4 juin 2024

A la fin tout devient poésie

 Le Métier de vivre, le second article où j'ai évoqué L'immense solitude de Frédéric Pajak, le 15 décembre 2022, s'articulait autour d'un petit livre de Sophie Nauleau, S'il en est encore temps (Actes Sud). En le relisant, je m'avise qu'il est directement en rapport avec Les Désarçonnés, de Pascal Quignard, qui avait lui-même resurgi avec le Matthieu de Denis Guénoun : "Sophie Nauleau raconte dès l'ouverture de l'ouvrage comment elle fut désarçonnée par une petite jument baie, et blessée sérieusement à la cheville gauche. Un accident qui raviva le souvenir d'anciens traumas qu'elle croyait oubliés : "Ainsi ma cheville esquintée avait-elle quelques révélations à me faire, après m'avoir tant supportée. Rendue au seul métier de vivre, que Pavese immortalisa dans son journal avant de se donner la mort dans une chambre d'hôtel du Piémont italien, à l'été 1950, à quarante-et-un ans seulement, je restais sur mes gardes." Pavese bien sûr au coeur du livre de Pajak, au même titre que Nietzsche.

J'écrivais un peu plus loin : "Je m'avise maintenant que l'âge de la mort de Nietzsche, 44 ans*, est au principe de l'essai de Sophie Nauleau. Il s'ouvre en effet sur cette citation de Jules Renard, tiré de son Journal à la date du 22 février 1908 : "Quarante-quatre ans, c'est l'âge où l'on commence à ne plus pouvoir espérer vivre le double." Et elle enfonce le clou au tout début de son premier chapitre : "Demain j'aurai quarante-quatre ans. Ce n'est pas un âge. A quarante-cinq ans seulement, il faut réfléchir ; quarante-quatre, c'est une année sur le velours. Aimant les chiffres en miroir, depuis ma discrète contribution de 1977 au sursaut de la natalité française, je jubilais à la lecture de cette réflexion de Jules Renard, notée en février 1908, à la veille de son anniversaire." (p. 9)

Et j'enchaînais ainsi : "1908 est l'année de naissance de Pavese (né un 9 septembre). Celle aussi de Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles (28 novembre), mais lui s'éteindra centenaire, en 2009. 44 ans, c'est encore un âge qui joue un rôle très important dans La neige, le livre que j'ai écrit autour de la mort de ma petite soeur Marie, qui avait eu 44 ans le 7 janvier 2015, le jour de l'attentat à Charlie-Hebdo."

Or, ressortant l'autre jour le livre de Pajak, je notai qu'il avait été acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. Marie avait alors exactement 29 ans. Le même jour je finissais la lecture du dernier opus de Christian Bobin, Le muguet rouge. L'un de ses derniers fragments évoque Novalis : "J'avançais dans l'air du parc comme une loutre** dans l'eau, les ailes du ciel, caressant mes tempes, me faisaient un casque gaulois comme celui jadis sur le paquet de Gauloises bleues. Et je pensais à lui, Novalis." Et un peu plus loin : "Novalis s'est occupé pendant sa vie brève des mathématiques, des cristaux, de la poésie. Il cherchait une pensée qui n'ait pas l'arrogance coutumière des pensées. La mort de sa jeune fiancée perça la source de cette pensée. [...] Il meurt à vingt-neuf ans, après avoir demandé qu'on lui joue un air de piano, on ne sait lequel." (p. 69)


J'avais bien évidemment noté cet écho, mais il en était comme de la catachrèse, une seule résonance n'eût pas suffi à déclencher l'écriture d'un billet. Il n'en fallait pas moins de deux autres. Et c'est ce qui se passa : hier, 3 juin 2024, sonnait le centenaire de la mort de Franz Kafka. Lisant la notice critique de Nathalie Crom sur Télérama, à propos de la parution du troisième tome de la biographie de Kafka par Reiner Stach, j'épinglai ces lignes :

"Bien qu’il en ait eu un temps le désir, Kafka (1883-1924) n’a pas écrit d’autobiographie. Quelques ébauches laconiques, des annotations éparses, son extraordinaire Journal et la Lettre au père (1919) en font office. À cette dernière, Reiner Stach puise notamment, pour reconstituer les années de jeunesse de l’écrivain, dans le troisième et ultime volume de cette époustouflante biographie – parue en Allemagne entre 2002 et 2014, dans un désordre chronologique tout sauf fortuit, le choix de commencer par les années 1910-1915 (Kafka, tome 1 : Le temps des décisions, qui vient de paraître en poche) se justifiant par le fait que ce sont les mieux documentées de sa vie, celles aussi où se produisit, écrit Stach, « l’éruption sans égale dans la littérature mondiale » que constitua l’écriture du Verdict. Ce fut au cours de la nuit du 22 au 23 septembre 1912 – cette nuit au seuil de l’automne où, à l’âge de 29 ans, Kafka devint Kafka." (C'est moi qui souligne)


 Enfin je lus ce matin ce post d'André Markowicz sur Facebook :

"Une pause avec Pouchkine,
pour son anniversaire

Aujourd’hui, – juste pour cette fois, – je ne voudrais pas ajouter de mots aux mots et rédiger une nouvelle chronique. Je fais une pause, ici (et ici seulement) de quarante-huit heures.
Pour mon Dictionnaire, je regarde souvent « Le Soleil d’Alexandre ». Relire les textes, comme ça, après bientôt quinze ans et plus, me rappelle le travail que ç’aura été, ce livre, – qui reprenait et les élargissant toutes les traductions des romantiques russes que j’avais faites dans ma vie. 

Et donc, voilà. Je reprends un poème très court, que Pouchkine a écrit pour son anniversaire de 1828 (29 ans). Cet anniversaire, c’est le 6 juin (oui, je suis en avance, mais, quoique ça ne se fasse pas du tout, de fêter un anniversaire en avance, ce n’est pas trop grave)..

Don aveugle, don stérile,
Vie, pourquoi m’es-tu donnée,
Toi qu’une puissance hostile
Au supplice a condamnée ? 
Quel dessein que je redoute
M’a fait naître du néant,
M’a rongé l’esprit de doute,
Brûlé de passion le sang ? 
J’erre ainsi sans but au monde,
Sans pensée et sans amour,
Dans l’ennui poignant où gronde
L’uniforme bruit des jours. " (C'est moi qui souligne)

Peut être une représentation artistique de La Sagrada Familia et gratte-ciel

Franz Kafka (3 juillet 1883 - 3 juin 1924) par François Schuiten (via Benoit Peeters)

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* Je m'avise aussi maintenant qu'il y a là une erreur grossière (qui ne m'avait jamais été signalée...). Nietzsche n'est bien entendu pas mort à 44 ans (ou alors il faut parler de mort psychique). Né en 1844, il décède en 1900, à 55 ans. 44 ans est l'âge où il perd la raison. De Nietzsche, il fut encore question cet après-midi,  où, continuant la lecture de Geoff Dyer, je tombai sur ce passage : "Le 15 octobre 1888, jour de son quarante-quatrième anniversaire, Nietzsche se lança avec fougue dans la rédaction de ce livre [Ecce Homo] retraçant "comment l'on devient ce que l'on est" et l'acheva en trois semaines ; il fut publié de manière posthume, par sa soeur, en 1908." (p. 324)

** Et lisant ces lignes le 27 mai, je ne pouvais pas ne pas penser au petit Matisse, tué tout près de chez moi. En hommage, les commerçants de la ville affichèrent des photos de loutre dans leurs vitrines, son père, Christophe Marchais, patron du restaurant Jeu 2 Goûts, ayant appelé sur Facebook à changer sa photo de profil pour y mettre une image de loutre ; un clin d'œil à son fils qu'il surnommait "ma grosse loutre".

Le 9 mai, j'avais écrit le post suivant sur Facebook :

"Saint-Denis, un nom, un quartier maintenant lié à un drame terrible, la mort d'un enfant. Un quartier qu'on n'a jamais qualifié à ma connaissance de zone sensible, et où l'horreur a surgi comme un orage dantesque au cœur d'un été.
Saint-Denis c'est aussi un cimetière, que je traverse régulièrement. Comme un exercice spirituel. Memento mori. A celui qui s'attarde un peu, des étrangetés apparaissent.
Il y a 99 ans très exactement mourait donc Michel Loesch, un jeune homme de 25 ans, dans le Pas-de-Calais. Le nom de la commune où il rencontre la mort résonne avec son propre nom : Loos-Liévin.
Au-dessus du texte en lettres dorées, qu'un presque siècle de pluie et de gel n'a pas ternies, un médaillon donnait figure au soldat.
A l'inverse du texte, il n'en reste presque rien. Piqueté, blanchi, l'émail ne laisse plus voir qu'un fantôme. Seul le cheveu, sagement divisé par une raie sommitale, a gardé le noir originel."

Peut être une image de texte qui dit ’ባዩርድሮያናት LNASAPER BECESET A LA MÉMOIRE DE NOTRE FRÈRE MICHEL LOESCH SERGENT AU ១០ D' D'INFE TUÉ A L' ENNEMI LE 9 MAI 1915 Loos OS-LIÉVIN P. DE AGÉ DE 25 ANS REGRETS A C.’

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