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vendredi 23 août 2019

Jurassic Bartt

- Vous qui aimez Yves Robert, vous vous souvenez du Grand Blond avec une chaussure noire ?
-  Le film avec Pierre Richard, alias François Perrin ?
-  Oui. Eh bien, je l'ai revu tout récemment, Nunki Bartt m'ayant passé le dvd. Vous vous rappelez de l'argument : Toulouse (Jean Rochefort), un chef du Renseignement cherche à confondre son adjoint Milan (Bernard Blier) qui complote contre lui, en lui faisant croire qu'un espion redoutable débarque à Paris pour le percer à jour. En fait, c'est un homme choisi au hasard dans la foule à la descente d'un avion à Orly.
- Pas tout à fait au hasard. Je me souviens bien maintenant que vous le dites, Perrache (Paul Le Person) choisit Perrin, qui est violoniste, parce qu'il porte deux chaussures de couleur différente, dont une noire.


- Il y voit un signe : c'est lui qu'il faut choisir. La lecture des signes, c'est tout le propos et le comique du film. L'aéroport est truffé d'hommes de la bande à Milan, Perrin est photographié, suivi, écouté, pisté sans relâche. Son comportement étrange, dû uniquement à sa distraction et son étourderie suprême, pose une énigme aux barbouzes. "Qu'est-ce que c'est que ce gugusse ?" répète l'un d'eux. Pourtant, à aucun moment, la croyance en son identité d'agent secret n'est remise en question.
- Exact, mais je sens que vous faites là un détour pour mieux me confondre moi aussi.
- Bien vu l'ami. Oui, vous me faites l'effet, avec vos propres histoires, d'être un autre Blier, empêtré dans la croyance que les agissements de ce quidam ont du sens en tant qu'espion. Comme lui, vous cherchez du sens là où il n'y en a pas. Mais tout a l'air de confirmer la croyance : Perrin trouve le micro caché en renversant le pot de fleurs, il élimine deux tueurs à sa poursuite sans même s'en apercevoir. "Il est très fort", dit Blier plusieurs fois. De même, vous ne cessez de trouver des indices qui semblent corroborer votre hypothèse d'un hasard créateur.
- Bien vu vous aussi, mais vous oubliez que Blier ne parvient pas en définitive à savoir ce que le gars "a dans le ventre", et il veut le faire supprimer. Intéressante cette métaphore du ventre. Blier est une sorte d'haruspice moderne. L'haruspice, vous savez, c'était celui qui lisait dans les entrailles des bêtes sacrifiées pour livrer des présages. Sauf que lui en est incapable, "on tourne en rond" ne cesse-t-il de répéter, et il finit par se contenter d'une simple mise à mort. Heureusement Perrin est protégé à son insu par deux anges gardiens, Poucet et Chaperon (on est en plein conte), deux agents de Toulouse, et c'est Milan qui va mourir (ce qui embêtera bien Blier qui ne pourra pas tourner de ce fait Le Retour du Grand Blond).
- Hum, je crois bien que vous noyez le poisson, et que vous tenez ferme à votre propre croyance. Bref, que vouliez-vous me dire hier au sujet des 7 : 07 du film ?
- Oui, revenons-en aux 7 : 07 (mais vous avouerez que ce n'est pas moi qui, ici, a digressé). 7 : 07, qui, si j'enlève les deux points, me donne 707, en système décimal donc.
- Vous allez me resservir l'hypothèse de Meillassoux sur Le coup de dés de Mallarmé. 707 serait le nombre clé du Poème.
- 707 serait aussi un nombre important pour l’exégèse biblique, comme en témoigne par exemple l' article de Rémi Schulz, Les pendus bizarres.
- Permettez-moi à mon tour une petite digression : je fais très attention depuis quelques mois  aux plaques d'immatriculation, essentiellement aux trois chiffres du milieu. Une attention qui a peut-être son origine dans l'épisode d'août 2017, avec l'immatriculation 777 (épisode lié ici encore à un billet de Rémi Schulz). J'ai ainsi relevé dans la très proche rue Fontaine Saint-Germain, que j'emprunte chaque jour, un 222, un 444, un 888 et un 333. Ces voitures sont souvent stationnées dans cette rue, une telle abondance de triplets de même chiffre me semble défier les probabilités.
- L'administration a peut-être un faible pour ces triplets nnn, et les attribue-t-elle plus souvent que les autres nombres ?
- Votre conjecture est douteuse, mais admettons. Toujours est-il que lorsque 707 est apparu dans toute sa munificence, je me suis dit aussitôt que le nombre allait un beau jour se signaler avec une plaque d'immatriculation idoine.
- Et alors ?
- Alors, j'ai attendu longtemps. 707 s'impose le 4 juillet, et je ne verrai mon premier 707 que le 26 juillet, à Saint-Germain de Confolens, où habite ma petite soeur Marie et sa famille. Et c'était juste devant leur maison.
- Et entre temps, vous avez traqué les 707 ?
- Pas du tout. Ce n'est pas comme ça que ça marche. Il ne sert à rien de traquer méthodiquement. Bien sûr, il est difficile parfois de ne pas céder à l'obsession. Mais ça n'aboutit à rien de toute façon, alors on lâche prise. Non, le signe s'impose de lui-même, il faut en revenir à Picasso : "Je ne cherche pas, je trouve." Le nombre surgit devant vos yeux. Il vient quand il veut. Ceci est d'ailleurs vrai de manière générale, une coïncidence n'a pas à être cherchée, elle doit émerger d'elle-même, dans son évidence première.
- Vous vous rendez compte que nous sommes en pleine pensée magique ?
- Bien sûr. Et je le revendique. Et en même temps, je revendique le rationnel, il ne faut jamais oublier le rationnel. C'est ce que disait Jacques Ravatin: "Quand on quitte le rationnel, il faut emporter le rationnel avec soi." Et garder l'humour aussi. Garde-fou indispensable.
- Garde-fou, le mot est juste. A prendre au sens littéral. Là-dessus, je suis bien d'accord avec vous.
- Donc un 707 fin juillet, et depuis plus rien. Nouvelle période vide. Et puis mercredi, je me rends avec Nunki Bartt au causse de Pouligny Saint-Pierre.
- Le causse de Pouligny ? Dans l'Indre, il y a un causse ?
- Eh oui, c'est peut-être le causse le plus septentrional de France, et le plus petit, quelques hectares dans la vallée du Suin, un ruisseau qui disparaît complètement en été. Un paysage extraordinaire, invisible de la route la plus proche, et qui vous transporte dans un autre univers, c'est le Larzac en miniature. Tenez, en voici la description dans ce livre retrouvé chez mes parents, le guide des Merveilles naturelles de la France, édité en 1973 par la Sélection du Reader's digest. On pourrait presque croire à une blague, mais non, c'est très sérieux, d'ailleurs toutes les notices sont rédigées par de grands professeurs de Muséum d'histoire naturelle, des agrégés de géographie, des ingénieurs de l'ONF, rien que des pointures scientifiques. Jugez-en vous-même.


- Hola ! jurassique, rauracien , séquanien, entre 180 et 135 millions d'années, époque des calcaires jaunâtres récifaux riches en polypiers et solénopores...
- Arrêtez de consulter Wikipedia en douce pour jouer au savant, ça ne prend pas.
- Ok, mais cela a-t-il un rapport avec le 707 ?
- Je n'en sais rien, je place le contexte. Je vous signale aussi que ce n'est pas la première fois que je parle du causse sur ce site. Il est au cœur d'un article qui remonte au 19 février 2007: En vallée du Suin. Il m'avait inspiré un petit poème :


- Vous n'y étiez pas retourné depuis 2007 ?
- Je crois bien que non. Ou bien une fois, je ne sais plus très bien. Mais le souvenir en était intact. J'ai tout retrouvé, avec la même exaltation. Nunki Bartt était pareillement ravi, et il ne pense plus qu'à y retourner pour l'arpenter encore plus profondément.
- Assez digressé. Venez-en au fait.
- J'y arrive. Donc au retour, en fin d'après-midi, je traverse Châteauroux pour gagner Déols où habite Nunki. A l'entrée de Déols, je suis comme mis en alerte par les voitures devant moi, qui exhibent des 44 sur leurs plaques. Mais je ne devrais peut-être entrer dans tous ces détails...
- Trop tard. Mais pourquoi focaliser sur 44 ?
- C'est la faute de la plaque 444 trouvée à la brocante des Marins. J'en ai donné chronique le 9 décembre 2017, avec Panicum plicatum.


Une découverte qui avait confirmé la relation au Quaternité de Rémi Schulz, encore lui, et m'avait conduit vers la Melancolia de Dürer. Mais je ne développe pas, ce serait trop long. En tout cas, 444 reste bien inscrit au top four des nombres pour moi magiques. Alors, revenant du causse, voir ces plaques bâtardes juste devant moi, 440 ou le 44 de Loire-Atlantique, leur succession rapide dans le temps de cette circulation, me met oui en alerte, et soudain, merveille, un 707. J'aurais dû photographier, mais bon, je n'en fais rien. Je ne dis rien à Nunki, je ne veux pas lui imposer cette nouvelle élucubration...
- Le pauvre, j'ai l'impression que vous l'avez un peu contaminé...
- C'est un grand sensitif, un artiste, je n'ai rien touché en lui qui n'était déjà présent. Il me prête ce jour-là, après m'avoir montré sa superbe dernière toile, La Grande Berce et les petites caucasiennes, le fac-similé de la collection du Grand Jeu, que Jean-Michel Place avait édité en 1977. Ainsi que le volume 1 de Prospectus et tous écrits suivants, de Dubuffet, publié en 67. Des livres qu'il a chez lui depuis belle lurette. Vous imaginez bien que tout cela résonne fort avec mes derniers articles.
- 77, 67, on est revenu dans les 7...
-  Je repars vers dix-huit heures. Et voilà que juste en sortant de la rue Bertrand, je me retrouve derrière une caisse qui porte la plaque 707. Et que je suis jusqu'au rond-point de l'avenue de Paris. Là, je photographie, j'ai des preuves :


- Deux 707, à l'entrée et à la sortie de Déols, c'est du bonheur...
- N'exagérons pas, mais c'est une drôle de sensation, c'est comme si le monde, la plupart du temps muet, se mettait à parler, envoyant des signes pour une fois clairs. Je vous passe les plaques 044 et 440 aperçues dans le même temps sur le côté, comme s'il y avait eu une symétrie en miroir avec mon arrivée à Déols.
- Déols me fait penser à Sogol, le Père Sogol, professeur d'alpinisme en plein Paris, qui contacte le narrateur au début du Mont Analogue de René Daumal. Sogol qu'il faut lire comme l'envers de Logos, bien sûr.
- Attention, c'est vous qui êtes contaminé... Nunki m'avait aussi sorti son volume du Mont Analogue.
- Daumal qui meurt le 21 mai 44...
- Alors que trois jours avant, le 18 mai 44, naît W.G. Sebald.
- De retour chez moi, l'affaire continue, justement avec Sebald, mais pas seulement. Mais là, c'est moi qui crie grâce, on reprendra demain cette petite conversation. Vous avez où est la sortie ?
- Oui, par la petite fenêtre, avec la corde de rappel...



mercredi 14 août 2019

Un homme de joie et encore une autre George

"Qu'il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne ne le conteste. Mais selon mon jugement, la joie prédomine, bien que cela serait très difficile à prouver..."

Charles Darwin, cité par Jean-Claude Ameisen (Dans la lumière et les ombres, Points/Seuil, p. 257)

J'ai souvent - et encore tout récemment - parlé de la mélancolie. Mais c'est bien de la joie dont je veux parler aujourd'hui. La joie qui seule, peut-être, parvient, à sa manière éphémère et fulgurante, à dépasser, à refouler, à faire oublier la mélancolie. Ce n'est pas la première fois (une recherche sur le mot joie dans le blog fait apparaître de nombreux articles dont certains lui sont directement consacrés) mais si j'y reviens c'est que le thème m'est apparu plusieurs fois ces derniers temps, et tout particulièrement en relation avec ce haut-lieu de Angles-sur-l'Anglin (où débutera demain le 28ème festival du livre, trois jours dans les ruelles et sur les places du village). Nous avons vu qu'Yves Robert avait là une maison, héritée d'une longue histoire.
Yves Robert, qu'un livre d'entretiens avec Jérôme Tonnerre publié chez Flammarion en 1996, désigne comme Un homme de joie.


Un titre qui devait si bien lui correspondre qu'il est repris sur sa tombe même, au cimetière du Montparnasse :


On m'objectera avec raison qu'Yves Robert ne devait pas son aptitude à la joie à la connaissance d'Angles, qu'il ne découvrit que tardivement. Et je ne veux certes pas dire que le village est tout uniment le foyer de la félicité : on y trouvera autant de témoignages de malheur et de souffrances. Le malheur est partout, la mort omniprésente : les cimetières, qu'on a eu beau jeu de repousser aux périphéries des bourgs, en attestent obstinément. Il est rare, en revanche, que la joie se soit inscrite dans la pierre, elle n'a vécu que dans l'immatériel souvenir des survivants. Les rires se sont éteints avec leurs mémoires.
A moins qu'ils n'aient écrit.
Jean-Michel Tardif, dans sa chronique historique sur Angles, évoque (juste avant les conférences houleuses de Jacques Sadoul) l'écrivain et académicien André Theuriet (1833 – 1907), dont le journal Cosmopolis fit paraître en 1896 une nouvelle  intitulée Dorine, "qui prenait largement pour cadre notre ville d’Angles. L’histoire était convenue, écrite simplement, mais elle avait l’intérêt de recéler une description intéressante de l’incomparable paysage qui s’offre au regard du voyageur lorsqu’il arrive chez nous par les Droux. André Theuriet entra pour la première fois à Angles vers 1860, découverte qui l’emplit de la sensation rapide d’une plénitude de joie." 
André Theuriet avait visité Angles alors qu’il était fonctionnaire en Touraine (de 1859 à 1863).


(Souvenirs des vertes saisons : années de printemps - jours d'été / André Theuriet. 1904, Gallica, p175).
A ce stade, je voulais poursuivre sur la joie associée à Pâques/la Pâque/Sébastien Lapaque, mais j'y renonce provisoirement car, étant allé chercher sur Gallica la trace numérisée du passage de Theuriet mentionné par Tardif, et poussant par curiosité un peu plus loin la lecture, je rencontre un surprenant  écho à mon article précédent sur l'autre George.
Immédiatement après l'extrait cité, Theuriet écrit donc ceci :


Theuriet raconte avoir été invité à une noce de campagne à Pressigny par son ami Tristan. En chemin, il convie Berruyer, un autre ami, musicien, à l'accompagner, et ils débarquent tous les deux à la nuit tombée, éméchés par une bouteille de Vouvray vidée au dessert. Tristan les conduit jusqu'à la maison du notaire qui mariait sa fille. De fait, ils ne sont pas invités et chacun se demande ce que fichent là ces deux intrus. Tristan, pour excuser son indiscrétion, se faufile entre les groupes, vantant "l'immense talent de Berruyer, un artiste de première force pour le violon". Sur ce, Theuriet, qui "lorgnait" les danseuses, arrête son regard sur une jeune fille assise non loin de l'orchestre :


Le jeune homme se prend alors à rêver de mariage, se disant, tout en valsant : "Qui sait ? Peut-être le bonheur passe peut-être en ce moment près de moi ; on ne le rencontre guère plus d'une fois à portée et si ce soir je le laisse fuir, je risque fort de ne plus me croiser avec lui." Et au petit matin, le petit jour les surprend accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin. La jeune fille lui décrit la maison paternelle, une modeste gentilhommière enfouie parmi les châtaigniers, à cent pas au-dessus de la Creuse. Et il lui promet de l'y aller voir.


Et à la fin de ce souvenir (peut-être largement réinventé, comment savoir ?), il y a comme des accents du Grand Meaulnes. Theuriet, mort en 1907*, ne connaîtra pas la Grande Guerre, et son oeuvre prolixe est aujourd'hui tombée dans l'oubli, tandis qu'Alain-Fournier, l'auteur presque d'un seul livre, s'est hissé à l'empyrée des classiques. Ce que Theuriet a laissé fuir en Touraine, ce n'est peut-être pas seulement un amour de jeunesse, mais l'occasion de la véritable littérature.
"O jours dorés de la jeunesse où tout semble facile, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes nous invitant à cheminer d'un pas allègre vers le pays de Fantaisie !... Berruyer et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain et, depuis je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la châtaigneraie qui se mire dans la Creuse, ni la maison aux tourelles vêtues de glycine. Peu de temps après, je quittai la Touraine, et mon joli roman d'amour finit là. Le souvenir seul est resté, le souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a l'impalpable délicatesse des arbres reflétés dans le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle constamment ; seul, le reflet demeure, toujours insaisissable et délicieusement tendre."
___________________________
* C'est en 1907 qu' Alain-Fournier apprend le mariage d'Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait rencontré le 1er juin 1905, le jour de l'Ascension, sortant d'une exposition au Grand-Palais. Frappé par la beauté de la jeune fille, "dont la grâce, nous dit la notice de l'E.U., répond à son idée romantique de l'amour, forgée à la lecture de la poésie de Jules Laforgue (1860-1887) et du roman de Francis Jammes, Clara d'Ellebeuse (1899)", il en fera le modèle d'Yvonne de Galais dans Le grand Meaulnes.

jeudi 25 juillet 2019

La trilogie des prénoms : III - Claude

On n'a pas choisi son nom. On n'a pas choisi son prénom. Résultat  : parfois, on se sent mal servi. Longtemps j'ai détesté mon nom, qui rimait trop bien avec mon identité mal assurée de berrichon. Parlez-moi d'un basque, d'un catalan, voire d'un cantalou, mais un berrichon... Pas de quoi être fier (ni honteux d'ailleurs), pas de quoi surtout porter à la rêverie. Non, c'est plutôt la moquerie que je redoutais, et je n'avais pas toujours tort. Récemment encore, donnant mon nom à une inconnue, à la terrasse d'un estaminet castelroussin, je me suis entendu dire que je n'avais pas de "chance". Une délicatesse qui m'eût blessé en d'autres temps. Mais cette pauvre gourde ne pouvait savoir que je suis fier maintenant de l'animal dont mon nom porte étymologiquement la mémoire.

L'écrivain qui se sent enfermé par son patronyme a toujours la liberté du pseudo. Gérard Labrunie aimait son prénom (il en fit même son nom pour ses deux anthologies de poésie allemande et française) mais beaucoup moins son nom : il devint Gérard de Nerval, en souvenir d'un lieu-dit, le clos de Nerval près de Loisy, un champ cultivé par son grand-père maternel, à cheval sur la commune de Mortefontaine. Louis Poirier adopte Julien Gracq dès son premier roman, Le Château d'Argol, histoire, semble-t-il, de « séparer nettement son activité de professeur de son activité d'écrivain ». A ce compte-là, n'importe quel nom eût fait l'affaire, mais Poirier ne choisit pas Jean-Pierre Durand ou Albert Dupont, mais bien Julien Gracq (Julien en référence à Julien Sorel et Gracq en hommage aux Gracques, puis-je lire sur un site). On ne peut pas exclure non plus un choix de sonorités qui claquent. En tout cas, c'est patent, le mystère est plus présent que pour Louis Poirier.
J'ai pris ces deux exemples parce que ce sont les premiers qui m'ont traversé l'esprit. J'aurais pu citer Marguerite Yourcenar (anagramme de Crayencour), Paul Eluard (Eugène Grindel), le comte de Lautréamont  (Isidore Ducasse), etc. La liste des pseudonymes dans les arts et la littérature est immense, et riche d'enseignements sociologiques quand on s'y penche quelque peu (combien de noms juifs travestis en noms bien français, de noms bien français passés au moule anglo-saxon).

L'écrivain Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, le 3 décembre 1951 à Paris après avoir reçu le prix Goncourt pour son roman "Le rivage des Syrtes".
Nunki Bartt peut s'ajouter à la liste. Mon compagnon de voyage baxtérien s'est donné ce nom d'artiste pour donner du lest à son imaginaire. Fuir la banalité ressentie de son vrai prénom : Jean-Claude. Attribué en une année où il commençait à se faire rare. Prénom de fidélité au père, prénommé Claude, aujourd'hui disparu. Nunki Bartt a rusé, signé parfois Jean-Clod, ou (j'invente peut-être) Janclod - comme Deligny renommant Jean-Marie en Janmari.

Pourtant, en repensant au gué du Yabboq, à ce gué du Yabboq que nous avons traversé à Remerle, au-dessous de la maison d'Yves Robert, sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, je ne puis que redonner ses lettres de gloire au prénom délaissé. Je m'explique.

L'ange a frappé Jacob à l'emboîture de la hanche : "Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.
Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit de combat, Jacob est boiteux. 
Or, que signifie Jean-Claude ?
Le prénom Jean-Claude est composé de Jean, Yohanân en hébreu qui veut dire "Dieu a fait grâce", et de Claude, claudius en latin qui signifie "boiteux".
Jacob claudique. 
Jean-Claude traversant le gué de Remerle, près de ce moulin et de cette ferme dont une partie, je le rappelle, appartenait à une famille Jacob, rejoue dans notre réalité profane la geste sacrée du patriarche biblique.



Le 10 juillet, deux jours avant cette virée anglinesque, je surfais sur le site de Lionel André, Fleuves et montagnes sans fin, et me rendais sur les articles du libellé Aleph (la première lettre de l'alphabet cananéen/phénicien qui, dans mon esprit, n'était pas sans rapport avec le choix d'Alexandre pour le film d'Yves Robert - mais j'aurai l'occasion de revenir là-dessus). Et puis ne voilà-t-il pas que je rencontre mon thème de la lutte avec l'ange avec un chapiteau de la basilique Sainte Marie Madeleine de Vézelay (Vézelay dont le Doc - autre Jean-Claude, soit dit en passant -, m'entretiendra par courriel quelques jours plus tard) :


portail nord du narthex

la lutte de Jacob avec l'Ange

Photographie suivie de ce texte-ci :
Quelle est donc cette expérience qui nous fait avancer
sans passer?
Qui nous fait progresser sans franchir nos
limites?
Qui nous fait nous transmuter sans que nous soyons
sortis du cercle de notre existence?
Quel est donc ce dépassement intérieur qui nous rejette
en nous même
et en même temps qui nous transforme de fond
en comble
quel est donc ce dépassement
et pourquoi
son prix en est-il
une lutte?
La récompense est pour celui qui sait dompter
le temps
de la lutte avec l'ange Vigée les belles lettres

Qui est Vigée, l'auteur de ces vers ? Et bien c'est un autre Claude, Claude André Strauss,
issu d’une famille juive alsacienne, né le 3 janvier 1921 à Bischwiller. Chassé par la guerre, il séjourne à Toulouse en 1940, où il adhère à l'A.J. (Action Juive), et choisit de changer de nom pour agir plus librement au sein de cette résistance. Il s'appellera donc Claude Vigée :
"Devenu agent de liaison, il a fallu que je trouve un nom différent du mien et de faux papiers pour voyager dans les trains fouillés par la police de Vichy. Lisant la Bible sérieusement pour la première fois, je suis tombé sur ces deux mots hébreux que m'a traduits un copain de l'A.J., et je me suis dit  : voilà le nom qu'il me faut pour accomplir la tâche, car "'Haÿ Ani"! signifie littéralement : Vivant moi ! qui se trouve dans Jérémie (33, 34, 35), et surtout dans le prophète Isaïe au chapitre 49, verset 18, selon l'original hébreu. Ce texte stupéfiant annonce la restauration imminente d'Israël détruit.
On peut imaginer mon bouleversement, quand j'ai lu ces versets de près, en ces mois tragiques, à la veille du génocide des Juifs d'Europe par les bourreaux nazis déjà victorieux : "Une femme oublie-t-elle le nourrisson qu'elle allaite ? N'a-t-elle pas pitié du fruit de sa matrice ? Quand elle l'oublierait, Moi, je ne t'oublierai pas. ... 'Haÿ-Ani, vivant, moi ! dit YHWH." Un peu plus loin, le prophète écrit : "Le Nom m'a donné une langue exercée"... (chap. 50, v. 4). Ces mots ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd - à Toulouse en 1940 - quand j'avais dix-neuf ans. Ainsi se décide une destinée, quand il ne reste d'autre issue qu'un impossible lendemain : 'Haÿ-Ani ! Comme mon aïeul Jacob sortant du gué du Yabbok vainqueur, mais blessé, après le combat avec l'ange, "Je boite, mais vie j'ai - moi aussi !" Désormais Claude Vigée sera mon nom : celui d'un poète juif. Mais aussi, plus profondément, à travers ce nom-là, je pouvais enfin exprimer ce qui me poussait à écrire les poèmes de La lutte avec l'Ange, en chantier depuis 1940." 'Haÿ-Ani ! ", ce n'est pas tant "Je suis vivant", assez banal en somme, que l'affirmation et le défi : "En moi a été déposée la vie pour la vivre, en dépit de nos meurtriers triomphants." Dans le nouveau nom d'Abraham, on entend encore l'écho d'Abram, et dans Sarah demeure la mémoire de Saraï. Mais ces changements de noms décisifs les ont lancés dans leur grande aventure prophétique : "Quitte ta maison, le pays de ton père, va-t-en vers toi-même, dans la pays que je te montrerai !" Pour ma petite histoire personnelle, c'st sous la signature de Claude Vigée que j'ai (illégalement) publié les premiers poèmes de La lutte avec l'Ange dans la revue de la résistance Poésie 42 (n°2), éditée par Pierre Seghers, à Villeneuve-lès-Avignon, pendant la Seconde Guerre mondiale." [C'est moi qui souligne]


Le fin murmure de la lumière, cinq entretiens avec J. Lequime, Parole et silence, 2009, p.86-87.


Claude Vigée
J'ai retrouvé cette page dans ce livre acheté à Noz en janvier 2015, je ne pensais pas alors que je reverrais de sitôt le thème du gué du Yabboq.
Sur le site Esprits nomades, on trouve encore ces phrases sans ambiguïté :
«« Jacob et poésie ont le même destin
............................................. ..............être juif
ou poète
.................c’est tout un. »
"Homme de cinq langues, l’allemand, le français, l’anglais, l’hébreu, l’alsacien, et même du judéo-alsacien et de l’espagnol, il sait le danger de la langue de la Tour de Babel, le danger du chaos, mais aussi le pont jeté entre les mondes, ouverture vers l’universel.
Mais lui ne lutte pas contre le verbe, il lutte comme Jacob contre l’ange.
Déjà fier de son prénom claudiquant, - "« On avance dans la vie en boitant » -, Claude, il change son nom de Claude Strauss en Claude Vigée « vie j’ai »! Et ce pacte passé avec la vie, il le portera toujours : Vigée a la vie.
Et à partir de cette acception du vivre, il pourra entreprendre sa quête du sens, poète et témoin.
Je boite mais je vis… et ça m’aide à comprendre que la création n’est pas finie, qu’elle est imparfaite." [C'est moi qui souligne]
Et on lira avec grand profit un texte magnifique de Claude Vigée, que je viens juste de trouver en cherchant une photographie du poète, texte datant de septembre 1959,  mais encore parfaitement actuel : La ‘coïncidence avec les sources’. Il y explique qu'il ne s’agit pas de connaître des sources ; "on ne peut pas remonter à des sources, car une source n’est pas quelque chose de figé ; les sources surgissent ; c’est l’étymologie même ; une source, c’est quelque chose qui sourd, et elle doit sourdre devant vous ou en vous ; c’est cela coïncider avec des sources, et c’est là une expérience cruciale."

On peut y lire aussi ceci :
"Ce que les livres saints peuvent vous donner, c’est la réminiscence de quelque chose qui nous arrive à nous-mêmes, mais si ce quelque chose ne nous arrive pas, cela n’a aucune importance. C’est l’histoire du Buisson ardent et l’histoire de Jacob avec l’Ange, et d’Abraham appelé dans le désert. Alors, remonter aux sources dans ce sens ne sert à rien, mais remonter aux sources comme réminiscence de ce qui vous est arrivé à vous-mêmes et de ce à quoi il faut s’attendre, de ce à quoi n’importe quel homme maintenant doit s’attendre, alors toutes les formes de connaissances deviennent utiles."
 Et encore ceci :
"(...) tout est à réinventer constamment, parce que cette expérience centrale, que j’appellerai confrontation, corps à corps, la lutte avec l’ange dans l’image biblique, doit être refait constamment. Si elle n’est pas refaite, et si dans la façon dont nous élevons nos enfants ou nous-mêmes, ceci n’est pas cherché, n’est pas explicité et célébré, alors le judaïsme ne continue pas, il n’y a pas de tradition. Il faut cette recréation constante par reconfrontation. C’est une expérience spirituelle, celle-là, mais pas du tout au sens sirupeux, trop souvent donné à ce mot, c’est une expérience directe du surgissement ontologique et c’est la seule chose importante dans le judaïsme, ce par quoi nous nous distinguons de toutes les autres formes de culture, de civilisation et de religion, surtout de la forme chrétienne."
On voit combien cette lutte avec l'Ange a continué d'inspirer sa pensée.


Cher Nunki Bartt, sois fier, toi aussi , de ton prénom claudiquant !

mardi 23 juillet 2019

La trilogie des prénoms : II - Yves

Dans une excellente chronique du cinéma de Fernand Deligny, parue en 2008 sur le site de DVDClassik, Olivier Bitoun, après avoir longuement parlé du Moindre geste, évoque Ce gamin-là, l'autre film important que le pédagogue-poète a réalisé avec un certain Renaud Victor. Documentaire sur les enfants autistes du réseau de Deligny, et en particulier Jean-Marie J., dit Janmari, que nous avons déjà rencontré. Le tournage démarre en 1973 et durera dix-huit mois. Les Films du Carrosse, la société de François Truffaut, co-produit le film avec les soutiens financiers de Véra Belmont, Claude Berri, Jacques Perrin et... Yves Robert. Oui, Yves Robert lui-même.
Est-ce cette information qui a influencé Olivier Bitoun ? En tout cas, celui-ci commet au début de son article une erreur, il est vrai sans grande importance, mais qui, dans le cadre de mon enquête, sonne étrangement. Exposant l'intrigue sommaire du Moindre geste, il parle de deux enfants, Yves et Robert, qui s'échappent de l'asile où il sont enfermés.


Il récidive un peu plus tard :
"Le Moindre geste se fait, mais avec les moyens du bord. Le tournage dure neuf mois, avec une équipe minuscule. Du côté des acteurs il y a Robert, Any et Yves Guignard, vingt ans, le héros du film, adolescent autiste que Deligny a recueilli quatre ans auparavant. Le générique précise « Yves est Yves dans le film, Robert est Robert, Any est Any (Any Durand, également scripte), les Cévennes sont les Cévennes... »
Or, il n'y a pas de Robert dans le film, mais un Richard, joué par un jeune acteur qui se nomme Richard Brougère. Deligny garde les vrais prénoms, donc Richard sera Richard.
Richard, Robert, deux prénoms commençant par R et finissant par le son [r].
La confusion dure depuis 2008 et n'a donc jamais été rectifiée (on se demande si les lecteurs de la chronique ont vu le film).

Tout se passe comme si l'intrication Angles-Deligny était si forte qu'elle détermine même des erreurs factuelles chez ceux qui s'emparent du sujet.

Yves Guignard (Le Moindre Geste)


Il y a donc ce prénom : Yves, que partagent Yves Guignard et Yves Robert.

Mais puisqu'il est question de cinéma, il y a une actualité de ce prénom Yves. Et c'est le film de Benoît Forgeard, sorti le 26 juin dernier.


Voici le résumé qu'on trouve sur tous les sites : "Jérem s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…"

Je suis donc allé voir ce film, que j'ai bien aimé, même si tout n'y fonctionne pas (l'intrigue sentimentale, par exemple, me semble ratée et superflue). Mais, plutôt que de distribuer bons et mauvais points, il m'intéresse plus de me demander pourquoi ce prénom, Yves, pour désigner un fleuron de la technologie moderne hyperconnectée. Yves, prénom classique qui n'est quasiment plus donné aujourd'hui (38 naissances en 2009, environ 6 500 en 1947). Yves, comme un archaïsme revendiqué, un oxymore high-tech-low-culture.

Dans Alexandre le bienheureux, la technologie intervenait déjà avec les talkie-walkie qui permettaient à Françoise Brion de traquer un mari qui ne rêvait que de billard et d'observation des oiseaux. Jérem (William Lebghil) marche sur les traces de Noiret : celui-ci se faisait livrer ses courses par son chien, là c'est le frigo qui se charge de la besogne. Par ailleurs, notons qu'il y a aussi un clebs dans le film, Scritch, seul compagnon du rapper loser au début du film. Un Scritch qui ne respire pas l'intelligence, à l'image de son maître, et qui est donc aux antipodes de l'extraordinaire Kaly d'Alexandre.

Yves (Jerem et Scritch)
Alexandre le Bienheureux avec Kaly
Pour boucler sur les prénoms, lisons ce passage de la critique (plutôt louangeuse) de Clarisse Fabre dans Le Monde du 26 juin 2019 :
"Yves prolonge cette critique du capitalisme comptable, où le succès d’une œuvre musicale se mesure au nombre de « vues » sur Internet – et celui d’un film au nombre d’entrées en salle ? Le concepteur du « fribot », pétri de philanthropie marchande, Roger Philéa (Darius), est persuadé que le réfrigérateur a permis le « décollage » du rappeur. L’artiste ne peut plus rien tout seul ; en face, So, la manageuse qui lui a livré l’engin, a le blues de celle qui, n’ayant aucune vocation, a échoué dans l’entreprise. Chacun porte un prénom inachevé (Jérem et So), signe d’une existence inaccomplie."
Contracter les prénoms est une coutume si répandue qu'il me semble réducteur et un peu facile d'y voir l'indice d'un appauvrissement d'existence. Cependant, il faut bien voir que Jérem et So cachent deux prénoms superbes, Jérémie et Sophie, qui allient, par l'étymologie et l'histoire, sagesse et prophétie. L'ironie de Forgeard les fait se retrouver in fine in front of the fridge. Ils font l'amour et Yves éjacule des glaçons.

mercredi 17 juillet 2019

Le gué du Yabboq

Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. 
Il dit : "Lâche-moi, car l’aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni."Il lui demanda : "Quel est ton nom" — "Jacob", répondit-il. Il reprit : "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." Jacob fit cette demande : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et, là même, il le bénit. 
Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauvé."  Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Genèse 32,23-33 (Bible de Jérusalem)

Cet épisode de la vie du patriarche Jacob, assurément l'un des plus mystérieux  de la Bible - et qui a suscité nombre d'interprétations, aussi bien de la part de théologiens (ainsi Benoît XVI) que d'anthropologues (Henri-Jacques Stiker, par exemple) -, Jean-Paul Kauffmann le place à l'orée de son livre, La Lutte avec l'Ange, car tout ce qui va venir, l'église Saint-Sulpice et sa méridienne, Delacroix et ses fresques - que l'artiste considérait comme son "testament spirituel"-, n'existerait pas sans cette quinzaine de lignes que Stiker voit comme un condensé mythologique. Quand le livre est réapparu dans mon viseur à l'occasion de cette exégèse d'Alexandre le Bienheureux à laquelle je ne songeai aucunement voici un mois, sa redécouverte entra soudain en résonance avec certains éléments rassemblés grâce à cette information en apparence banale et anecdotique : la présence sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin d'une maison ayant appartenu à Yves Robert. Info que je n'avais pas trouvée sur le net, mais que j'obtins grâce à Nunki Bartt, qui s'était étonné à sa découverte de l'article que je n'en fasse pas mention, car lors d'une première balade dans les alentours du village, il m'avait déjà signalé le fait. Mais à ce moment-là, sans doute parce que Yves Robert n'entrait pas alors dans mon champ de recherche, ma mémoire ne l'avait pas retenu.

Remerle (vue de la rive droite de l'Anglin)
Il faut dire que nous avions exploré les rives de l'Anglin en amont d'Angles, et la maison de Remerle se situait en aval. Ce pourquoi une autre expédition s'imposait, qui fut promptement décidée la semaine dernière.
Mais déjà, à la lecture de l'analyse de Daniel Cahen, plusieurs indices de la vie des propriétaires de Remerle à partir de 1879, Luc Desages et Pauline Leroux, la fille du penseur socialiste Pierre Leroux, m'avaient intrigué. Et tout d'abord ceci : "La famille "démarre" vraiment avec la naissance de Paul en 1855, même si l'on enregistre encore deux ans après une mort infantile. Au total, sur onze naissances, sept survécurent."
Onze enfants, comme Jacob.
Les familles nombreuses ne sont pas rares à l'époque. Ne nous emballons pas.
Cependant, un peu plus loin, je lis ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles GUERINEAU, PIRONNET, AUDRU et SAINTON, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest SAINTON et son épouse Cécile Pauline Augustine CARRÉ, et celle, non résidente, de Jérémie JACOB et son épouse Louise Florence CAMUZARD, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs (33), Paul DESAGES, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "
Un certain Jérémie Jacob ancien propriétaire de Remerle. Le nom est-il si courant en ce pays placé à la jonction du Berry, de la Touraine et du Poitou ?
Et ce n'est pas le seul Jacob auquel Luc Desages aura affaire :
"Peu après son arrivée, il participa, souvent frontalement et parfois naïvement, à certains débats écrits dans la région et au plan national, notamment par une défense peu argumentée des idées de LEROUX face aux analyses pertinentes d'Henri FOUQUIER (1838-1901), journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, et par ailleurs sur le mysticisme, notamment contre Alexandre ERDAN (1826-1878), natif d'Angles sous le seul nom d'André, plus tard prénommé Alexandre André JACOB dit ERDAN, décédé en Italie où il avait été envoyé par Auguste NEFFTZER (1820-1876), journaliste et fondateur du "Temps" en 1861 - une "connaissance religieuse" de Pierre Henri LEROUX, rencontré à Londres en 1852... " [C'est moi qui souligne]
Remerle (rive gauche de l'Anglin) : le ballon abandonné à la croisée des allées me fit penser à la partie de football dans la cour de la ferme d'Alexandre.
Tiens, Alexandre Erdan, voilà un autre personnage tout à fait passionnant, sur lequel on trouve des renseignements plus complets sur la page perso de Jean-Michel Tardif, actuellement maire d'Angles-sur-l'Anglin.
"André, c’est avec ce seul prénom que l’état civil d’Angles enregistra, le 8 février 1826, la naissance d’un enfant de sexe masculin. Pourquoi ceci? Parce qu’il était de père inconnu. Sa mère, Rose Jacob, était couturière. Au recensement de 1836, il habitait avec sa mère et l’une de ses tantes, Place de la Paix, à l’embranchement des actuelles routes du Blanc et de Tournon. Vers l’âge de 12 ans, il partit étudier chez les jésuites, à Poitiers. Il se crut une vocation de prêtre, intégra le petit séminaire de Montmorillon, fit le séminaire de Poitiers, puis celui de Saint-Sulpice, à Paris. La révolution de 1848 l’aida à rompre des chaînes qui lui étaient devenues insupportables : Jetant son froc aux orties, il se fit désormais l’apôtre de la démocratie et de la libre pensée. En 1849, Alexandre Erdan (Tel est le pseudonyme qu’il se choisit, Erdan étant l’anagramme d’André, son prénom) se distingua avec ses Petites lettres d’un républicain rose (Rose, parce qu’il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin), commença une carrière journalistique dans le journal Le Temps, de Xavier Durrieu, passa à l’Évènement, la feuille officieuse de Victor Hugo."[C'est moi qui souligne]
Récapitulons : voici donc un autre Jacob natif d'Angles, qui se choisit comme nom son prénom anagrammisé et un nouveau prénom, comme par hasard, Alexandre. Et que sa vocation religieuse conduit à Paris, à Saint-Sulpice, avant de rompre avec les ordres non sans un certain fracas  : son livre majeur, La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce tems (sic) (1855), rédigé en écriture néographique (il avait précédemment publié en 1853 un petit ouvrage, Les Révolutionnaires de l’ABC, préconisant une réforme de l’orthographe), "dresse, écrit Tardif, un portrait incisif des principaux chefs de sectes de son époque et égratigne au passage l’Eglise. Accusé d’outrage à la religion catholique, Erdan ne peut échapper à une ignominieuse condamnation (1 an d’emprisonnement) que par la fuite à l’étranger." 

Ne voilà-t-il pas un autre point commun entre Luc Desages, Alexandre Erdan et... Jacob : l'exil ?


Alexandre Jacob (Erdan)

Luc Desages, exilé à Jersey par Napoléon III, Alexandre Erdan exilé en Suisse*, et Jacob, au gué du Yabboq, qui revient dans son pays après s'être enfui à Harrân, chez son oncle Laban, sur les conseils de sa mère Rebecca.

Le gué du Yabboq, voilà le troisième indice qui surgit sur ma route :
"Depuis, située au fond du chemin du même nom, la ferme de Remerle à Angles-sur-l'Anglin, reliée par un chemin à la maison et le moulin du même nom situés de l'autre côté de l'Anglin, autrefois reliés par un gué, a fait l'objet, en 1986, d'un classement à l'inventaire des Monuments Historiques (Référence Mérimée : IA00045719)". [C'est moi qui souligne]
Je ne sais pas pourquoi Cahen écrit que la maison et le moulin étaient autrefois reliés par un gué, car  ce gué existe toujours, et la preuve, c'est que nous l'avons traversé, Nunki Bartt et moi, chaussures au pied, trente centimètres d'eau au plus profond, au moment même où deux canoës descendaient l'Anglin, râpant leur coque aux cailloux tandis qu'une escouade de canetons effarouchés suivait leur mère dans les halliers de la rive.

Le gué de Remerle (rive droite, on voit le chemin en face qui monte vers la maison)
Dans la splendeur du paysage, en ce matin radieux, tout me portait donc à croire que s'inscrivait en filigrane un récit mythique qu'on peut lire aussi, ainsi que le suggère Stiker, comme "un rite de passage, à la fois individuel et collectif, d’un chef, indissociablement exceptionnel et infirme, la boiterie étant la marque de la vulnérabilité au cœur du destin du nouvellement nommé Israël."

Comme pour Alexandre le Bienheureux, je soupçonne que se dissimule sous les oripeaux de l'histoire profane les ors de l'histoire sacrée, retrouvant en cela les intuitions de Mircea Eliade dans L'épreuve du labyrinthe, les entretiens qu'il accorda en 1978 à Claude-Henri Rocquet :
" Je crois que le sacré est dissimulé dans le profane comme, pour Freud et Marx, le profane était camouflé dans le sacré. Je crois qu'il est légitime de retrouver les patterns et les rites initiatiques dans certains romans. Mais c'est là tout un problème, et j'espère bien que quelqu'un s'y attachera : déchiffrer le camouflage du sacré dans le monde désacralisé." (p.159)
Le moulin de Remerle

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* "Il a fui en Suisse, où il a fondé un journal, Le National Suisse, à La Chaux-de-Fonds . Deux ans plus tard, il se rend à Florence et de là à Rome, où il travaille comme correspondant de Siècle et d’autres journaux. Il est décédé le 24 septembre 1878 à Frascati." (Babelio)

mercredi 10 juillet 2019

La Gartempe d'Yves Robert

Dans l'article précédent, j'écrivais ceci : "Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin." Or Nunki Bartt, fraîchement revenu de Bretagne, me signale ce matin qu'Yves Robert possédait une maison à Angles-sur-l'Anglin, au lieu-dit Remerle, à quelques brasses du confluent de l'Anglin et de la Gartempe, maison toujours occupée par son fils, Jean-Denis Robert, cinéaste et photographe.


Une énigme est donc levée : on comprend mieux le choix du nom Gartempe pour le personnage d'Alexandre. Yves Robert rendait ainsi hommage à la fougueuse rivière dont il avait sans doute plus d'une fois arpenté les rives et goûté la fraîcheur des eaux de baignade.

L'histoire familiale qui conduisit Yves Robert à cette maison mérite d'être contée. Il n'existe pas grand chose sur le net qui en rende compte, mais une analyse biographique et généalogique d'un certain Daniel Cahen, sur un site perso-orange, nous livre de riches renseignements avec des arrières-plans politiques et littéraires passionnants. Tout commence avec l'achat de cette ferme de Remerle au début de l'année 1879 par Luc Desages. Or Luc André Desages n'est pas un paysan comme un autre, ce n'est même pas un paysan du tout. Il n'était pas non plus originaire du pays puisqu'il était né le 10 septembre 1820 d'une famille terrienne bourgeoise de l'Indre. Vincent, son père, (1795–1878), venant de Néret, s'était établi à la Châtre vers 1815, rue de l'abbaye Saint-Abdon, pour exercer la charge de greffier au Tribunal de la ville et s'était marié en 1817 avec la sœur d'un avocat au barreau du-dit tribunal,  Catherine Caroline Pouradier Duteil (1799-1871). Et c'est donc tout naturellement vers la carrière d'avocat que Luc s'était dirigé. Mais voilà que, pendant ses études parisiennes, il rencontre le penseur socialiste Pierre Leroux, qui le gagne à ses idées, au grand dam de sa famille.

Pierre Leroux, gravure publiée dans Histoire socialiste, volume 8 Le règne de Louis-Philippe, chapitre 4.5. La floraison socialiste, en ligne sur Wikisource.
La proximité avec Leroux s'accentue avec la liaison de Luc avec une des filles du premier lit de celui-ci : Pauline Charlotte (1830 - 1905). Union on ne peut plus féconde, puisqu'elle lui donnera onze enfants. A la même époque, son ami Auguste Desmoulins, de naissance plus modeste, fréquente une autre fille de Leroux, Juliette Henriette (1833 - 1884) qui, elle, n'aura point d'enfants. Les deux hommes sont associés dans l'entreprise d'imprimerie de Boussac, en Creuse, pour laquelle Leroux avait obtenu un brevet en 1843. On pense que c'est George Sand, qu'il avait rencontrée en 1835 et avec qui il avait noué une forte amitié, qui lui a sans doute fait découvrir la petite ville lors d'une excursion au site des Pierres Jaumâtres. Leroux s'est installé à Boussac et posé les bases d'une sorte de phalanstère fouriériste, il a fait venir sa famille, ses proches, "puis, au fil des mois, des disciples séduits par ses théories et le mode de vie de la communauté".* Parmi eux, Luc Desages et Auguste Desmoulins, qui dirigeront l'imprimerie en l'absence de Leroux, élu député de la Seine comme candidat des démocrates-socialistes à l'Assemblée constituante de 1848. Luc fut, en plus de son métier d'avocat, publiciste, tandis qu'Auguste se chargeait de la correspondance commerciale et financière. Daniel Cahen précise qu'ils " rédigèrent, entre autres, en commun un ouvrage, "La Doctrine de l'Humanité", constitué d'aphorismes, publié en 1848 à l'imprimerie Leroux de Boussac (Creuse). Auguste Desmoulins et Luc Desages se joignirent avec Grégoire Champseix sur une "Trilogie sur l’institution du Dimanche" dans la "Revue sociale" de 1847. Luc Desages fut corédacteur avec Grégoire Champseix et Pauline Roland de "l'Éclaireur de l'Indre", proche des idées de George Sand, revue qui cessa de paraître en 1850 par défaut de fonds malgré un déplacement à Paris... pendant la "révolution de février"."

Eclaireur de l'Indre, numéro du 8 janvier 1848.

C'est alors que cette communauté de destin vire au drame. Daniel Cahen :
"Et c'est ensemble, comme beaux-frères "de fait", qu'ils furent arrêtés en juillet 1849 et, à tort, accusés d'avoir organisé la révolte des canuts à Lyon en 1848 - suite à l'interception d'un courrier d'affaire d'Auguste Desmoulins par la police judiciaire de Lyon ! Bien-sûr, à la base de cette accusation, ils auraient tous deux participé à Paris à "la révolution de février"... alors qu'ils était initialement venus à Paris chercher de l'argent pour une revue déficitaire... Après un voyage à pied puis en charrette d'un mois passant par la ville de Thiers (Puy-de-Dôme), passant de gendarmerie en gendarmerie, enchaînés mais accompagnés de leurs promises, c'est ensemble qu'ils passèrent devant la cour martiale de Lyon, donc hors de leur ressort judiciaire, et que, faute d'arguments valables, bien défendus par Maître Rolland qui souligna l'incohérence entre être à Paris, à Boussac et à Lyon en même temps, ils furent relâchés de prison en 1849 après deux mois de détentions préventives et définitivement absous par le Conseil de Guerre le 4 octobre 1849 sous les pressions de George Sand et, l'arrêt ayant été révisé, les protestations très officielles du député Pierre Henri Leroux, signifiées le 22 octobre 1849. Ils avaient été promis en première instance à dix ans de déportation en Algérie à défaut d'exil..."
Je n'entre pas dans tous les détails, il faudrait citer in extenso l'analyse de Cahen, mais sachez que les deux amis seront dès lors séparés, Desmoulins regagne Paris tandis que Desages poursuit son travail journalistique dans l'Aube puis dans L'Allier. C'est le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 qui les rapprochera à nouveau... "dans la proscription suivi de l'exil à Jersey, la plus grande des îles anglo-normandes (Chanel Islands), pour éviter d'être "transportés" à Cayenne (Guyanne) ou en Algérie." Les deux fondèrent une institution scolaire franco-anglaise à Saint-Hélier (située au 44, Halkett Place, en plein centre ville) qui recevra les soutiens de Victor Hugo, lui-même proscrit. Luc ne quittera plus Jersey que pour s'établir dans la Vienne, à Angles-sur-l'Anglin, grâce à l'héritage de ses parents, décédés en 1871 et 1878. Daniel Cahen précise aussi que "pour son retour en France, après les en avoir alertés, ses amis du continent se débrouillèrent pour lui assurer une retraite d'enseignant "bricolée", calculée comme s'il avait travaillé en France." Il conclut par ailleurs son paragraphe par ces mots : "Les campagnes jersiaise et française le rendirent plutôt mystique par la publication d'un ouvrage étrange : "De l'extase ou des miracles comme phénomènes naturels", rédigé en 1866 à Saint-Hélier et imprimé à Paris, chez Henry, Palais Royal, Galerie d'Orléans, 12."

Avec tout ça, on n'a pas encore eu vent d'une quelconque famille Robert...

Il faut se pencher sur la nombreuse descendance de Luc Desages. Onze enfants, disions-nous, dont sept seulement survécurent plus de vingt ans, le premier, "Paul, mourut pratiquement peu après la naissance, entre Boussac (Creuse) et Thiers (Puy-de-Dôme), en 1849 sur le chemin des condamnés emmenés sur Lyon, Pauline Leroux n'ayant pu l'allaiter suite à un traumatisme psychologique lié à l'arrestation de son promis ayant empêché son mariage avec elle". Paul, première victime de l'Histoire.
C'est avec le dixième membre de la fratrie que le nom de Robert va apparaître. Luc naît en 1867 à Saint-Clément, sur l'île de Jersey, et suit ses parents à Remerle en 1879. Il entre à l’École Normale d'Instituteurs de Poitiers avant de poursuivre sa carrière aux Lilas (Seine-Saint-Denis), où il rencontrera une institutrice, Eugénie Claudine Coiffier (1869–1948). Il meurt à Angles en 1946. Le second enfant du couple, Lucette Léontine Desages (1898- 1954)  sera, par sa première fille d'un premier mariage, à l'origine d'une alliance avec la famille Robert (Yves et descendants).

Une question demeure : pourquoi Luc Desages, quittant Jersey, avait-il choisi Angles et non pas par exemple la campagne berrichonne et castraise dont il devait être plus familier ? Daniel Cahen répond ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles Guerineau, Pironnet, Audru et Sainton, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest Sainton et son épouse Cécile Pauline Augustine Carré, et celle, non résidente, de Jérémie Jacob et son épouse Louise Florence Camuzard, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs, Paul Desages, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "[C'est moi qui souligne]
C'est un peu par hasard... Autrement dit, on n'en sait rien, mais on sait aussi ce que cache le hasard (nous verrons cela dans un autre article).

Notons, tout à l'honneur de Luc Desages, son intervention dans l'affaire Dreyfus : en décembre 1898,  il signe avec ses enfants demeurés à Angles une "protestation" de soutien  à un certain Colonel Marie Georges Picquart (1858-1914),  poursuivi et persécuté parce qu'il avait réussi à confondre le Commandant Ferdinand Walsin Esterhazy (1847-1923) à l'origine de la trahison contre Alfred Dreyfus. "Tel fut son "dernier acte politique", conclut Daniel Cahen. Le même ajoute que la plupart des enfants quittèrent la région pour s'établir en Angleterre, à Paris, en région parisienne et autres provinces où ils furent nommés. "Voilà pourquoi, et sans doute par sectarisme, il n'y a pas eu de "souvenirs palpables" à Angles-sur-l'Anglin comme il y eut, par exemple, une avenue Pierre-Leroux peu après le départ des phalanstériens de Boussac et un monument à lui dédié à Boussac en 1903..."

Finissons avec  Lucette Léontine Desages, qui devint institutrice et se maria à Paris (4e) en 1921 avec un certain Léon Bertin (1896-1956), biologiste et naturaliste de renom mais "homme volage", nous dit Cahen, dont elle divorca en 1828. De cette union éphémère naquit, le 12 juillet 1922, une fille, Claude dite plus tard Anne Bertin, jeune fille "gracieuse"(Cahen encore) qui se maria en 1943  avec un certain Yves Henry Charles Marie Robert (1920-2002) (52), "acteur et cinéaste alors en pleine ascension, et eut deux enfants avec lui, Anne (1944-) et Jean Denis Robert (1948-), tous deux nés à Paris". C'est le jeune couple qui acheta en 1946 la maison de maître de Remerle, près de l'Anglin, qui fut reconstruite (elle avait été bombardée pendant la guerre), avec le moulin et le barrage, alors que la ferme passait, après 1949, à Lelia Desages et Pierre Arsonneau. Je redonne une dernière fois la parole à Daniel Cahen :
"Mais le couple Robert-Bertin se défit quelques années plus tard après la naissance de Jean Denis, suite à une fréquentation d'Yves, en 1948, avec une actrice d'origine arménienne, Nevarte Manouelian (1923-2012), alias Rosy Varte, avant qu'il ne se remariât finalement en 1956 avec Gabrielle Danièle Marguerite Andrée Girard (1928-2015), alias Danièle Delorme, actrice et productrice de cinéma également bien connue, qui se rendit bien des fois sur les lieux avec Yves. Et Claude Bertin, divorcée d'Yves en 1953, remariée en 1958 à Paris (5e) avec Jean Joseph Henri Gambier-Morel (1906-1966) (...) n'y remit, aux dires des habitants, plus jamais les pieds, en tout cas jusqu'à la mort de son premier mari en 2002, et c'est finalement à Angles-sur-l'Anglin qu'elle mourut, veuve, un certain 22 juillet 2006 , près de son fils Jean Denis. (...). Tel fut cet aspect très peu connu de la vie d'Yves Robert, par ailleurs très apprécié, et très certainement occulté par celui qui ne sortit évidemment pas grandi de cet épisode sentimental. Le site appartient actuellement à un descendant de ce premier lit, Jean Denis Robert, photographe, cinéaste, réalisateur, etc, également bien connu, actuellement en retraite - site et maison de famille qu'il fréquenta dès son enfance avec ses parents puis avec son père et "ses" femmes (Yves Robert ne put se décider pendant huit ans avec qui des deux femmes, Manuelian ou Girard, il allait se marier !)."[C'est moi qui souligne]
Au début des années 1960, Danièle Delorme et Yves Robert avaient fondé La Guéville, une maison de production, dont le nom provenait, je vous le donne en mille, d'une petite rivière des Yvelines...



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* "On s'adonne à l'agriculture mettant en application le Circulus, théorie écologiste avant la lettre, selon laquelle les êtres vivants se nourrissent des dépouilles et des déchets les uns des autres. Cette loi inspire toute la doctrine évolutionniste de Leroux, disciple de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire, qu'il s'agisse de l'évolution des espèces ou de celle des civilisations. En toutes choses, « les vivants se nourrissent des morts » (Anthologie, p. 249), ce qui condamne le volontarisme autant que le fixisme." Wikipedia

lundi 8 juillet 2019

Exégèse d'Alexandre le Bienheureux

" A mi-côte, par certaines échancrures des haies, la Gartempe apparaissait, comme un simple fil de laine bleu, étiré au pied des peupliers ou, par places, comme une brisure tombée du ciel. Puis, tandis que leurs regards et leurs pensées se tendaient vers elle, la rivière disparaissait à nouveau. La rumeur d'une écluse, masquée ou non par les mouvements du sol, naissait et s'effaçait dans le silence. Et, tout à coup, à quelques dizaines de mètres, invisible encore derrière les genêts et les ajoncs d'un pacage, ils entendaient la rivière. C'était un bruit ras et sournois comme le chuchotement lointain d'une foule. Ils avançaient curieusement émus et, soudain, la Gartempe était là."

Jean Blanzat, La Gartempe, Gallimard, 1957, p. 67.

Lundi soir 1er juillet, Arte propose Alexandre le Bienheureux. Je ne sais plus quand j'ai regardé ce film pour la dernière fois, c'était sans doute il y a bien longtemps, mais j'en garde un souvenir lumineux. Ne faut-il pas s'en contenter ? Est-il utile de s'y replonger ? Utile, voilà bien un mot incongru, bien éloigné de l'esprit qui  souffle dans l’œuvre libertaire d'Yves Robert. Allons, glissons-nous dans le canap, on verra bien.


Ce fut vite vu. D'emblée je suis saisi, émoustillé par une soudaine éclosion d'indices. En tout premier lieu, la présence au générique de Tsilla Chelton, celle qui deviendra célèbre avec Tatie Danielle. Tsilla, le prénom n'est pas si courant : on a vu qu'il s'agit de la Cécile hébraïque. Ici, celle qui était née le 21 juin 1919, tiens tiens, à Jérusalem (elle aurait donc eu cent ans il y a quelques jours) incarne l'affreuse veuve Bouillot, épicière à langue sale qui a fort à faire avec sa lymphatique employée, Agathe Bordeaux (Marlène Jobert), laquelle fera plus tard les yeux doux à Alexandre Gartempe (Philippe Noiret tenait là son premier grand rôle), colosse paysan mené à la baguette par "la Grande", sa ravissante épouse (Françoise Brion*). Et d'emblée, oui, me frappe ce nom : Gartempe. Un nom auquel on ne prend pas garde, les spectateurs se souviendront seulement du prénom, ainsi que Bertrand Tavernier le rappelle dans une anecdote : "Je me suis promis de revoir un de ces jours, ALEXANDRE LE BIENHEUREUX et je revois cette foule de touristes asiatiques visitant Vaux-le-Vicomte et tombant sur Noiret et Rochefort, entre deux prises de QUE LA FÊTE COMMENCE, s’écriant tous : « Oh, Alexandre ! » Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin. Une recherche sur le net me conduit alors à une chronique de DVDClassik du 10 mai 2013 : elle est rédigée par Antoine Royer. Qui n'est autre qu'un jeune professeur castelroussin passionné de cinéma :
"Deux ans plus tôt, Yves Robert avait tourné Les Copains, adapté de Jules Romains, film qui profitait d’une belle galerie de comédiens populaires (Claude Piéplu en colonel de garnison, Hubert Deschamps en maire, Pierre Mondy, Jacques Balutin...) pour s’inscrire dans cette France profonde, inaltérable, des villages et des potagers, des petites routes à parcourir à bicyclette et des grandes tables où s’asseoir pour rompre le pain. A cette occasion, le cinéaste avait fait appel à Philippe Noiret, qu’il avait croisé dans les cabarets de la rive gauche parisienne, et avec lequel il partageait une forme de gourmandise généralisée. Les deux hommes s’étaient entendus, et c’est donc en pensant à Noiret qu'Yves Robert envisage d’adapter pour son film suivant une nouvelle qu’il avait écrite un peu en réaction à une fable de La Fontaine qui l’avait escagassé (Le Laboureur et ses enfants). Quelque part entre Louis Pergaud et Marcel Aymé, cette histoire touche Noiret, qui accepte donc de devenir son "Alexandre Gartempe, cultivateur dans la Beauce"."
Un autre nom m'intrigue, qui présente aussi des résonances familières, celui de l'actrice Françoise Brion. Pseudonyme : son vrai nom est Françoise Alicia Rose German de Ribon. Elle expliquera que c'est Belmondo qui trouva son nom de scène : "Mon vrai nom est de Ribon. Un jour, à la cantine de l'Opéra, il m'a dit : "Laisse tomber le "de" parce que ça fait aristocrate. Et il faut que ton nom commence par un B. B comme Bogart, Bacall et... Belmondo !" C'est comme ça qu'il a trouvé Brion. " (Brion est une anagramme de Ribon). Or Brion est aussi une commune de l'Indre, au coeur de la Champagne berrichonne, une région naturelle qui s'apparente plus à la Beauce que les paysages où coule la Gartempe.

Alexandre dans les potirons (Philippe Noiret, Françoise Brion)
Et puis il y a cette scène dans les potirons. Ces fameux potirons de Saint-Pétersbourg que la Grande enjoint à Alexandre de ramasser alors que la fête du village bat son plein. Regardez-les, les potirons, dressés sur le champ (dans les deux sens du mot), ne vous rappellent-ils rien ? En tout cas, pour moi, ils sont comme la version solaire des petits ronds de Janmari. Posés à plat, comme il est naturel de les trouver, les potirons n'auraient pas donné cet effet d'accumulation hypnotique. Notez les talkies-walkies, utilisés par l'épouse pour fliquer son mari, s'assurer qu'il est bien au turbin : cette connectivité forcée préfigure comiquement, bien des décennies plus tôt, l'actuelle sujétion aux smartphones. Cet effet-potiron se retrouve aussi dans les plans de la fin du film alors qu'Alexandre a fui la noce et s'est déguisé en épouvantail pour échapper au cortège qui le traque, tout ça au milieu d'un champ de tournesols.


Ils sont là aussi, les petits ronds de Janmari...

Bien sûr il n'est jamais entré dans le projet d'Yves Robert de faire écho aux dessins d'un autiste castelroussin de douze ans, confié à Fernand Deligny la même année 1967 que le tournage du film.
Il s'agit ici de résonance, d'une intrication dont on peut d'ailleurs relever une autre forme troublante. Gisèle Durand vivait, comme d'autres éducateurs non professionnels, avec les enfants depuis la création, dans les Cévennes, du réseau de prise en charge des autistes par Deligny. En novembre 2001, c'est elle qui propose à Janmari de tracer sur un carnet à dessin : 
 « Le carnet était posé à plat sur la table, ouvert à la page. Je tendais un stylo à bille ou un feutre à Janmari et il commençait une série de vaguelettes ou de cercles. (...) Lorsque je traçais une ligne verticale, de haut en bas, Janmari complétait le rectangle en traçant de lui-même les trois autres côtés. Bientôt, je n’avais plus besoin de faire de trait sur la feuille, je ne faisais plus que le geste, en l’air, et il traçait les quatre côtés. Puis il posait le stylo; je le lui tendais à nouveau et il remplissait le cadre de petits cercles ou de vaguelettes. (...)
Je cherchais à diversifier les formes. Lorsqu’il commençait une série de vaguelettes ou de cercles, il m’arrivait de prendre un morceau de graphite et de le poser à plat sur la feuille: Janmari le prenait et traçait un rectangle. Il reposait le graphite, et je lui tendais cette fois le stylo en faisant un claquement de langue: il y réagissait aussitôt en reprenant les cercles (ou les vaguelettes) et en remplissant le rectangle sans dépasser les limites du cadre. Pour ce qui est du cercle en graphite, il fallait souvent que je l’amorce, en l’air. Mais pas toujours: Janmari pouvait le tracer lui-même entièrement.
Le claquement de langue pouvait le faire passer d’un signe à l’autre; c’est ainsi qu’un jour où il traçait  des cercles, j’ai produit ce son et il s’est interrompu pour tracer des vaguelettes jusqu’à l’extrémité droite de la feuille; puis il a repris les cercles, à gauche, et j’ai refait le son et il a fait des vaguelettes. (...)"

Gisèle Durand (décembre 2012) [C'est moi qui souligne]
Ce claquement de langue fait écho au claquement de doigt de Françoise Brion quand elle intime à Alexandre d'exécuter telle ou telle action, et cela est valable aussi en ce qui concerne le "devoir conjugal"...


Et c'est bien parce qu'au moment du consentement lors de la messe de mariage, Marlène Jobert, s'impatientant de la lenteur d'Alexandre, commet un semblable claquement de doigt que le bougre va prendre conscience du piège tendu, répondre "non" à la question rituelle et se carapater dans la campagne.

Pour parachever le tableau, il ne manquait plus que ce courriel reçu à 23 h 16, une annonce de spectacle dont l'affiche était en parfaite cohérence avec tout ce qui venait de surgir devant mes yeux :


Non seulement ces neuf cercles verts renvoyait aux petits ronds de Janmari mais la localisation de ces festivités ne manquait pas d'être signifiante. Les Escales dunoises sont nommées ainsi parce qu'elles se situent à Dun-le-Palestel, commune creusoise. Or, Antoine Royer écrit : "Le film est ainsi tourné courant 1967 dans le Dunois, entre Châteaudun et Illiers-Combray, une région de culture agricole et de terroir, avec ses grandes fermes et ses petits clochers." Allons donc sur Geoportail, nous y retrouvons Font Martin et, non loin de là, le village de Saint-Sulpice-le-Dunois.


Robin Plackert a montré en 2005 que les trois communes creusoises portant le nom de Saint-Sulpice étaient alignées avec une très grande précision (il s'agit de Saint-Sulpice-le-Dunois, Saint-Sulpice-le-Guérétois et Saint-Sulpice-des-Champs).

J'ai alors repris les cartes, la carte Michelin 68 et la carte Recta Foldex 8 Centre-Berry, et j'ai tracé le méridien de Saint-Sulpice-le-Dunois. Au nord, il rejoint le bourg de Brion, et au sud, il atteint, à quelques centaines de mètres près, le petit bourg creusois qui porte le même nom que la rivière, alors au début de son cours, Gartempe.


Tout ceci est fou bien sûr, absolument insensé. Dans une deuxième partie, nous allons creuser encore cet insensé.



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* Dont je m'épate de la ressemblance avec Marina Foïs.