Affichage des articles dont le libellé est Borges. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Borges. Afficher tous les articles

dimanche 15 juin 2025

La fulgurance et la chimère d'un songe

Et n'y aurait-il pas un lien discret, aussi, entre la nouvelle de Borges et l'ultime film de Tarkovski ("Le Sacrifice")?

Alain Sennepin, commentaire du 14 juin à l'article Le miracle secret.

Alain Sennepin renvoie ensuite au dernier article publié sur son blog, TABLEAU ET SILLAGE. LE TEMPS DU RÊVE SCYTHO-SLAVE. Cette suggestion catalysa mon envie de revenir sur une résolution prise après avoir évoqué ma note de lecture sur le roman de Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié, où Giordano Bruno jouait en somme au Rouletabille ou à l'Hercule Poirot. J'avais donc écrit ceci en 2020  : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Et j'ajoutai : "Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire". 

C'est ce que je croyais alors sincèrement, mais je n'en suis plus si sûr. Voyons la suite de cette note de lecture : "Dans le dernier chapitre, VII, le narrateur sort dans la rue : "Un silence étrange régnait, comme si Paris retenait son souffle." Cette simple phrase me renvoie bien sûr au silence d'avant-hier, croisé à la fin de l'article sur les noyers et Le Sacrifice." Oui, vous avez bien lu, il était ici question du Sacrifice d'Andrei Tarkovski (ce que ne pouvait donc pas savoir Alain Sennepin quand il écrit son commentaire, car j'avais passé cette suite sous silence). L'article en question, De la timidité supposée des noyers, est daté du 1er avril 2020, le jour même de la réception du roman de Jacques Bonnet. Je parle des deux noyers jumeaux de la prairie de l'Indre où j'aimais alors flâner, en pleine période de confinement, avec attestation en poche, et ensuite de l'arbre du film de Tarkovski que j'avais visionné le soir-même sur Mubi.

Dans son post, Alain Sennepin, après avoir évoqué Andrei Roublev, autre film de Tarkovski, écrit que dans Le Sacrifice, son dernier film, sorti en 1986 quelques mois avant sa mort, "une guerre nucléaire est annulée par l’intervention d’une douce sorcière". On voit par là qu'il existe donc une connexion avec le thème de la bombe atomique qui avait surgi avec Trinity.

A relire l'article sur les noyers et Le Sacrifice, je me demandai en revanche où se nichait ce silence que j'écrivais avoir croisé alors. Le mot n'apparaissait pas, et c'est le cahier vert, à la page précédente, qui me donna la solution : j'avais noté "Écriture et silence dans Le Sacrifice de Tarkovski."Une simple recherche sur Google rattrapa ma mémoire défaillante : c'était le titre d'une étude de Patrick Werly, de l'université de Strasbourg, que j'avais dû croiser dans mon investigation, mais que je n'avais pas intégré ensuite. En le relisant aujourd'hui, j'y trouve nombre de réflexions passionnantes (mais qu'il serait trop long de développer ici). L'auteur souligne tout d'abord que le silence, dans Le Sacrifice, est probablement le thème central du film (ajoutant en note qu'il est aussi "un thème dans Stalker, où un écrivain est en panne d’inspiration – ou dans Andrei Roublev, où le peintre d’icônes fait vœu de silence et protège une jeune fille muette"). 

Le soir de l'anniversaire d'Alexandre, l'écrivain, les convives entendent des missiles traverser l’espace. Ils apprennent par la télévision qu’une catastrophe nucléaire mondiale a eu lieu. "Au cours de cette nuit où les personnages éveillés entrent en crise chacun à leur façon, l’écrivain Alexandre, dont nous savons qu’il est athée ou au moins agnostique, prononce spontanément une prière, qui commence par les mots du Notre Père et se poursuit dans des termes plus personnels, par lesquels il demande à Dieu de sauver chacun des siens et l’humanité entière, lui-même acceptant d’offrir en sacrifice ce qu’il a de plus cher : « Je te donnerai tout ce que j’ai, je quitterai ma famille que j’aime, je détruirai ma maison, je renoncerai à Petit Garçon. Je deviendrai muet, je ne parlerai plus jamais. J’abandonnerai tout ce qui me rattache à la vie, si seulement tu fais tout redevenir comme avant, comme ce matin, comme hier, que je sois délivré de cette peur mortelle, immonde, bestiale ! Seigneur ! Viens-moi en aide et je ferai tout ce que je t’ai promis. » Vœu de silence donc.

Au cours de cette même nuit, le facteur Otto (le collectionneur d'événements étranges) vient lui annoncer qu’un miracle est possible : il lui faut coucher avec une de ses bonnes, Maria, une jeune femme islandaise, qui est une sorcière « mais dans le bon sens du terme. » S’il peut l’aimer, son vœu le plus cher se réalisera, le monde pourra être sauvé. "Dans sa phase préparatoire, précise Werly, le film avait pour titre La Sorcière et cette scène est donc centrale." Maria apparaît au début du film dans un bosquet, noire silhouette fichée entre deux arbres, avec la grande maison d'Alexander dans le fond, celle qu'il brûlera, dont il fera le sacrifice comme il fera le sacrifice de sa liberté.

J'avais noté également, toujours sur le thème du silence, cet extrait du Terrier de Kafka, cité par Arnauld Le Brusq dans Terre Gaste, à cette même date du 1er avril 2020 :

« Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence. Évidemment, il est trompeur. Il peut se trouver soudain rompu et alors ce sera la fin de tout. Mais en attendant j’en jouis. Je peux passer des heures à ramper dans mes couloirs sans entendre autre chose que le froufrou de quelque petit animal que je fais taire immédiatement entre mes dents, ou le crissement de la terre qui m’indique la nécessité d’une réparation à faire ; à part cela, calme complet. Quand l’air de la forêt pénètre, c’est en même temps chaud et frais. Parfois je m’étire et je me tourne [sur moi-même] de bien-être dans le couloir. Ah ! qu’il fait bon, quand l’âge vient, avoir un terrier comme le mien ! Qu’il fait bon se mettre à l’abri quand on sent l’automne approcher ! » [C'est moi qui souligne]

Franz Kafka, Le Terrier (Der Bau), traduction Alexandre Vialatte.

J'en termine maintenant avec cette fameuse note de lecture, dont voici les dernières lignes :

Paris est sous la neige. Le silence, la neige. Les deux articles en stand-by.
Je retrouve le silence à la dernière page.
"Puis, les deux portes refermées, tout redevint obscurité et silence. Cela avait eu la fulgurance et la chimère d'un songe." (p. 178)

La chimère, voilà un autre motif qui apparut en ce temps-là et auquel, in fine, je n'ai pas consacré un véritable article. J'avais reçu (si j'en crois une nouvelle fois ce cahier vert bien utile comme aide-mémoire) une vidéo de la chaîne Dirty Biology sur l'homme comme chimère. Vidéo que voici :
 

Et ceci m'avait rappelé Marcel Locquin. Chercheur français, mycologue et biochimiste, né le à Lyon et mort le . Étrange savant (qui ne craignait pas de s'intéresser à la radiesthésie) que j'ai connu à Paris, il y a bien longtemps (je devais avoir 25 ou 26 ans à l'époque) lors d'un colloque de la fondation Ark'All, où il évoqua justement cette notion de chimère. On trouve sur le net des extraits de ses conférences, comme celle-ci, bien mal filmée, justement sur la chimère :


Chimère que j'avais aussi évoquée brièvement la veille, le 31 mars 2020, à la fin de l'article Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être,  avec un extrait d'entretien avec le philosophe italien Emanuele Coccia

"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide."[C'est moi qui souligne]

Or, consultant ma boîte mail ce vendredi 13 juin, je lus la newsletter culturelle de Philosophie Magazine, rédigée ce jour-là par Cédric Enjalbert. Au programme, il y avait, divine surprise, des chimères à Marseille... Présentées ainsi : 

Chimère, Bonne Mère !

“Les Veilleurs”, d’Ali Cherri

Jusqu’au 04/01/2026 au musée d’Art contemporain de Marseille.

 J’ai déjà loué les œuvres pensives de l’artiste Ali Cherri, présentées (jusqu’au 25 août) à la Bourse de Commerce, à Paris. Le plasticien inaugure à Marseille une nouvelle exposition, comme un prolongement de sa réflexion sur les hybrides et sur la nature de l’art, plus généralement. Il mêle des objets anciens à son propre imaginaire, dans une scénographie évoquant la réserve des musées. L’installation Fragments réunit, par exemple, sur une table lumineuse qui efface les ombres, divers artefacts antiques, qui partagent soudain un même espace-temps. Leur présence inactuelle interpelle le visiteur comme une énigme. Ailleurs, Ali Cherri ajoute un corps d’argile à une tête de lion du XVIe siècle, donnant forme à un sphinx. Ses aquarelles de fruits pourrissant – Bitter Fruits Series (2024) – font écho à une Adoration des mages du XVIIe siècle craquelée par le temps. Ali Cherri ébranle trois idées de l’art. D’abord, il fait de la création un emprunt, où l’artiste ne clame pas son originalité – l’invention a chez lui un sens quasi archéologique. Ensuite, il accepte la dégradation des œuvres, plutôt qu’il ne recherche leur conservation. Enfin, il pratique une forme de bricolage affranchie de la perfection du chef-d’œuvre. Cette qualité fragile confère une rassurante étrangeté à ses créations. Dans un texte auquel je pense souvent, Max Ernst propose un néologisme pour qualifier le geste surréaliste, qui sublime les chimères : la phallustrade. “Une phallustrade, écrit-il, est un collage verbal. On pourrait définir le collage comme un composé alchimique de deux ou plusieurs éléments hétérogènes, résultant de leur rapprochement inattendu, dû, soit à une volonté tendue – par amour de la clairvoyance – vers la confusion systématique et le dérèglement de tous les sens (Rimbaud), soit au hasard, ou à une volonté favorisant le hasard.” Je vous invite à vous pencher sur celles d’Ali Cherri !

 

Ali Cherri, écrit donc Enjalbert, ajoute un corps d’argile à une tête de lion du XVIe siècle, donnant forme à un sphinx. 

Je ne pouvais pas ne pas songer à l'indice relevé par le lieutenant de police après le massacre de la maison du Coq, dans le roman de Jacques Bonnet, une inscription écrite en latin avec le sang des victimes : Ricordi Leone (ou Lione). Souviens-toi du lion (ou de Lyon).

Et soudain, je réalisai que l'opération lancée par Tsahal sur les installations nucléaires iraniennes dans cette nuit du 13 juin avait comme nom de code Rising Lion. Autrement dit« Lion qui se dresse », une citation biblique tirée du livre des Nombres, chapitre 23, verset 24 : « Voici, le peuple se lèvera comme un grand lion, il se dressera comme un jeune lion ; il ne se couchera pas avant d'avoir dévoré sa proie et bu le sang des blessés. » Selon Reuters, Benjamin Netanyahou a été filmé en train de placer une version manuscrite de ce verset au Mur des Lamentations peu avant les frappes.

Le massacre inventé par Jacques Bonnet vient donc percuter le massacre ordonné par une puissance nucléaire légitimant son opération par le symbolisme religieux.


 

jeudi 12 juin 2025

Le miracle secret

"La première bombe atomique de l'Histoire fut expérimentée sur le site militaire américain de Trinity, au nord-ouest d'Alamogordo au Nouveau-Mexique, à une cinquantaine de kilomètres à l'est du Rio Grande. L'engin, dont le nom de code était « Gadget », explosa le 16 juillet 1945, à 5 h 29 min 45s précises. La puissance inusitée de la déflagration, qui atteignit l'équivalent de 19 kilotonnes de TNT, donna lieu jusqu'au dernier moment aux supputations les plus alarmistes. C'est ainsi que le concepteur de la première pile atomique, Enrico Fermi, avait envisagé publiquement l'hypothèse d'une « explosion généralisée de l'atmosphère qui aurait détruit le Nouveau-Mexique ou même la planète. »

Sans aller jusque-là, Robert Oppenheimer et Leslie Groves, les deux maîtres d'œuvre du Manhattan Project, n'en menaient pas large. « Cette fois, nous jouons gros », aurait murmuré Oppenheimer quelques secondes avant la mise à feu... Personne ne pouvait en effet prédire avec exactitude les conséquences d'une réaction en chaîne, et, en l'absence de certitude, le gouverneur du Nouveau-Mexique se tenait prêt à instaurer la loi martiale."

Thierry Lefebvre, Filmer la bombe A : Premières images, premiers usage, revue 1895 (2003)

 

Jean-Pierre Dupuy, racontant les affres des heures précédant la mise à feu de cette bombe atomique au nom de code de Gadget, ça ne s'invente pas, note donc que Borges avait anticipé ce compte à rebours  dans sa nouvelle "Le miracle secret" (1943). Celle-ci se déroule en mars 1939, dans Prague qui vient d'être occupée par les troupes du Troisième Reich. L'écrivain et dramaturge juif Jaromir Hladik est dénoncé et condamné à mort. Son exécution est programmée le 29 mars à 9 heures du matin. Hladik est terrorisé par cette perspective et dans la nuit qui précède il demande à Dieu de lui accorder une année entière pour terminer son drame inachevé, Les ennemis. Vers l'aube, il rêve qu'il est caché dans l'une des nefs de la bibliothèque du Clementinum, où une voix lui dit que le temps pour son travail lui a été accordé : "Il se rappela que les songes des hommes appartiennent à Dieu et que Maimonide a écrit que les paroles d'un rêve sont divines quand elles sont distinctes et claires et qu'on ne peut voir celui qui les a prononcées. Il s'habilla ; deux soldats entrèrent dans sa cellule et lui ordonnèrent de les suivre."

Dos au mur de la caserne, face au peloton d'exécution, Hladik sent une lourde goutte de pluie rouler lentement sur sa joue. Le sergent vocifère l'ordre final mais l'univers physique s'arrête. Le monde est figé mais sa pensée, elle, court toujours : "Dieu opérait pour lui un miracle secret : le plomb germanique le tuerait à l'heure convenue ; mais, dans son esprit, une année s'écoulerait entre l'ordre et l'exécution de cet ordre. [...] Il termina son drame : il ne lui manquait plus qu'à décider d'une seule épithète. Il la trouva ; la goutte d'eau glissa sur sa joue. Il commença un cri affolé, remua la tête, la quadruple décharge l'abattit."

Cette nouvelle, que j'avais dû lire en février 1998, quand j'ai acheté Fictions dans la collection Folio, je l'avais totalement oubliée. Je la retrouvai donc ici, 27 ans plus tard, dans Vertiges. Et puis, étonnamment, une seconde fois, quelques jours plus tard, en replongeant dans cet essai majuscule de Stéphane Mosès, L'Ange de l'Histoire (dont j'avais rendu compte brièvement dans deux des articles les plus anciens d'Alluvions). J'y étais revenu 1/ à cause du billet D'Antigone à Joseph K. 2/ à cause de l'achat à Bourges du Journal de jeunesse de Gershom Scholem, Quitter Berlin.

 

Rappelons que L'Ange de l'Histoire est consacré à trois penseurs juifs, Franz Rozenzweig, Walter Benjamin et Gershom Scholem. J'avais relu certains passages de la troisième partie, Gershom Scholem L’Histoire secrète, parce qu'il y est beaucoup question de Kafka, dont Mosès disait que Scholem avait toujours été fasciné par son œuvre, "dans laquelle il voulait voir une image paradigmatique de l'esprit de notre époque." Précisant aussi qu'il aimait à répéter à ses étudiants  : "Aujourd'hui, pour comprendre la Kabbale, il faut lire les livres de Kafka, et avant tout Le Procès."

Mais c'est en relisant l'Introduction, qui commence précisément par l'évocation d'une nouvelle de Kafka, Les armes de la ville, que j'eus la surprise de retrouver Le miracle secret. Mosès achève la première partie de son Introduction en évoquant l'attente d'une apocalypse, d'une "catastrophe finale qui détruira le monde, pour que de ses ruines surgisse peut-être une humanité nouvelle. C'est précisément ce que suggère le dernier paragraphe du récit de Kafka : Tout ce qui, dans cette ville, est né de mythes et de chants est plein de la nostalgie d'un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d'un gigantesque poing qui se suivront de près. C'est pourquoi la ville a un poing dans ses armes.*" 

C'est aussitôt après qu'il écrit qu'à ce récit de Kafka "répond, comme en écho, une nouvelle de Jorge Luis Borges dont le thème central est également le temps, mais perçu ici sous une forme exactement contraire : non pas dans son extension sans fin, mais dans sa plus extrême condensation. "Le miracle secret" semble parfois répondre (probablement à l'insu de l'auteur) à certaines des harmoniques cachées des "Armes de la ville".

Et Stéphane Mosès termine ainsi la seconde partie de son Introduction :

"Pendant les quelques secondes qui séparent l'ordre d'ouvrir le feu et l'arrivée de la décharge, la conscience de Hladik s'est exacerbée au point d'accomplir en quelques brefs instants le travail d'une année entière. Mais, dans son psychisme, c'est le contenu vécu d'une année entière qui s'est condensé dans la fulguration d'un instant. "Dieu opérait pour lui un miracle secret" : miracle, car Hladik atteint, en un éclair, une intensité intérieure qui le projette très loin au-delà des rythmes habituels du temps humain ; secret, car rien de ce prodige ne filtre au-dehors ; nul, en dehors de lui ne saura jamais que l’œuvre pour laquelle il a a vécu a été terminée. Pour les autres, pour la postérité, il restera pour toujours l'auteur d'une tragédie inachevée." (p. 24)

 

 

_______________

* Mosès précise ici en note que la ville de Prague porte bien un poing dans ses armes. 

lundi 9 juin 2025

ε et Ma nuit chez Maud

 […] partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. 

Blaise Pascal, Pensées, 397 

Me voilà bien embêté. J'ai annoncé, à la fin de l'article Je ne sais quelle horreur secrète, que j'allais traiter du fameux pari de Pascal. Enfin, pour être plus précis, que j'allais examiner la raison du dédain de Borges pour Pascal telle qu'elle est donnée par le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai Vertiges. C'était déjà moins ambitieux... Du "pari", j'avais le souvenir d'un choix donné à l'homme : Pascal ne se souciait pas de fournir une nouvelle preuve de l'existence de Dieu mais argumentait que l'on n'avait rien à perdre à postuler son existence, mais qu'au contraire, on y avait tout à gagner. Mais est-ce bien ce qu'il y a à comprendre ? Cette lecture n'est-elle pas un tantinet superficielle ? Le pari est sans doute le texte le plus commenté de Pascal, et le moins que je puisse dire c'est que je ne me sens pas compétent pour faire le point sur la question. Vous me direz que je peux m'en tenir à ce qu'en dit Dupuy. Oui, mais Dupuy s'attarde sur un aspect de l'argumentation de Pascal qui n'offre pas un caractère d'évidence : "le cas des grandeurs "quasi" infinies qui sont affectées d'un poids qui peut être fini, mais qui peut aussi être "quasi" nul" (et là, j'ai bien peur d'avoir perdu une partie de mon maigre lectorat). 

Je vous propose donc, avant de persévérer dans cette voie aride, de visionner cet extrait de Ma nuit chez Maud, d'Eric Rohmer, où le pari pascalien est subtilement débattu entre le héros et narrateur Jean-Louis (Trintignant), ingénieur catholique de retour à Clermont-Ferrand, qui tombe par hasard sur un ancien camarade de lycée, Vidal, devenu professeur de philosophie et marxiste. 

 

Dans cet extrait, Vidal, athée revendiqué, se révèle paradoxalement bien plus pascalien que Jean-Louis Trintignant : « Pour un communiste, ce texte du pari est extrêmement actuel. Au fond, je doute profondément que l’histoire ait un sens. Pourtant, je parie pour le sens de l’histoire, et je me trouve dans la situation pascalienne. Hypothèse A : la vie sociale et toute action politique est totalement dépourvue de sens. Hypothèse B : l’histoire a un sens. Je ne suis absolument pas sûr que la B ait plus de chances d’être vraie que la A. Néanmoins, je ne peux pas ne pas parier pour l’hypothèse B parce qu’elle est la seule qui me permette de vivre. »

La question pascalienne, selon Dupuy, "est de savoir si un bien infini que je ne possèderai peut-être jamais (la vie éternelle auprès de Dieu) vaut plus pour moi que le bien fini (ma vie sur Terre avec ses plaisirs médiocres) que je sacrifie." Il développe ensuite comme ceci :

Voici comment en termes qui sont ceux du vingtième siècle on peut présenter le paradoxe des grandeurs « quasi nulles ». Soit ε1 un nombre positif, non nul, et très petit. On dit de lui qu’il est « évanescent » 2. Puisqu’il n’est pas nul, il existe un entier très grand N tel que le produit Nε soit un nombre réel A non évanescent. Cependant, son caractère évanescent se traduit par la propriété qu’additionné à un réel X, il produit un résultat indiscernable de X, donc identique à X, selon le principe de l’identité des indiscernables de Leibniz 3.

X + ε est identique à X, alors même que ε est positif, différent de zéro : tel est le paradoxe. Pour éclairer cette propriété apparemment extraordinaire, le mathématicien américain John Allen Paulos* raconte l’histoire suivante : au musée d’Histoire naturelle, le guide explique à qui veut l’entendre que le majestueux tyrannosaure qui trône au milieu de la salle est vieux de 70 millions et six ans...

« Comment ? demande une petite fille, 70 millions et six ans, êtes-vous sûr ? — Ah, pour être sûr, j’en suis sûr, rétorque l’autre. Lorsque j’ai pris mon travail ici, on m’a dit qu’il avait 70 millions d’années. Or ça, c’était il y a six ans. »

Un T-Rex de 70 millions et six ans est identique à un T-Rex de 70 millions d’années.

Bon, l'histoire est amusante. Continuons. Dupuy signale qu'il va opérer un autre renversement sur le pari de Pascal, en considérant  le « bien » quasi infini comme une grandeur négative, c’est-à-dire un mal. "Il s’agit de savoir, poursuit-il, s’il est avantageux de prendre un risque quasiment infini affecté d’une probabilité évanescente pour pouvoir continuer à profiter des bienfaits très relatifs qu’offre notre vie terrestre." Et il livre alors une histoire vraie qui illustre un tel cas (et pardon de citer encore longuement le philosophe, mais je ne vois comment faire autrement ) :

N consistant en la disparition de l’espèce humaine et même de toute vie sur Terre, microbes compris. C’est le risque qu’ont cru prendre les artisans du projet Manhattan lorsque, le 16 juillet 1945, ils ont fait éclater au Nouveau-Mexique la bombe-test dénommée Trinity. Certains des meilleurs physiciens du moment tenaient pour très peu vraisemblable, mais non impossible, que cette explosion produise une mise à feu de l’atmosphère terrestre et une explosion de l’océan. Enrico Fermi était le plus pessimiste, Hans Bethe pensait qu’il y avait là une impossibilité absolue. Les plus jeunes étaient les plus angoissés. Arthur Compton, qui dirigeait l’équipe, décida que si les calculs montraient que les chances que la Terre se vaporise sous l’effet de l’explosion atomique étaient supérieures à 3 sur un million (soit une probabilité de 0,000003), il mettrait fin au projet. Les calculs aboutirent à un résultat légèrement inférieur, et le projet suivit son cours. Que signifiait exactement le seuil imposé par Compton ? La réponse que Daniel Ellsberg donne aujourd’hui est significative dans son apparente imprécision : « quelque chose de petit, de très petit, mais non nul » 5. Ce qui veut dire que ce seuil n’est pas une grandeur définie ni une variable, mais un epsilon au sens que j’ai rappelé ci-dessus. Traité comme une probabilité, sa multiplication par N, nombre infiniment grand – qu’y aurait-il de plus grand, pour les êtres humains, que la disparition de leur espèce ? – conduit à la question du pari.  

 

Leslie Groves (à droite) et Robert Oppenheimer (à gauche) à côté des restes de la tour utilisée pour l'essai Trinity.

"Ellsberg raconte les affres des heures, mais aussi des minutes et des secondes qui précédèrent le déclenchement de la réaction en chaîne. Son récit est digne des meilleurs films à suspense." A cet instant, Jean-Pierre Dupuy qui, jusque-là, avait repris pour Vertiges le texte qu'il avait donné pour le hors-série sur Pascal (La possibilité du pire**), ajoute en note de bas de page que le film de Christopher Nolan, Oppenheimer (2023), a "l'intelligence de comporter un dialogue, probablement inventé, entre le général Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, et Robert Oppenheimer sur le problème ici discuté. Groves (joué par Matt Damon) interroge Oppenheimer. (interprété par Cillian Murphy) sur la probabilité que cette catastrophe se produise. Le physicien assure qu'elle est extrêmement faible. Groves répond qu'il préfèrerait qu'elle soit nulle. L'écart entre epsilon et zéro est éminemment dramatique."


Leslie Groves et Robert Oppenheimer, dans le film de Christopher Nolan

C'est au même endroit que Jean-Pierre Dupuy introduit Borges dans ce chapitre de l'essai (il n'était aucunement question de l'écrivain dans le texte du hors-série), avec sa nouvelle "Le miracle secret". 

Mais à minuit passé il est temps de laisser refroidir les cortex.  Nous aborderons celle-ci au prochain épisode. 

                                        Françoise Fabian dans Ma nuit chez Maud (1969)
 

_______________________

1. La lettre grecque qui correspond à notre lettre « e » et se prononce « epsilon » [les notes sont de l’auteur]. 2. C’est ainsi que je traduis l’expression anglaise « vanishingly small » dans le sens technique qu’elle a dans l’arithmétique non standard. Le verbe anglais to vanish, qui signifie disparaître, se dissiper, s’évanouir, a la même étymologie que le français « évanescent ». 3. Le principe métaphysique de l’identité des indiscernables affirme que si deux entités ont les mêmes propriétés, alors elles sont une seule et même chose. Voir Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, II, 27. [... ] 5. Daniel Ellsberg, The Doomsday Machine, Confessions of a Nuclear War Planner, New York, Bloomsbury, 2017, p. 279. Ellsberg est mondialement connu comme lanceur d’alerte pour avoir copié et fait publier les Pentagon Papers, dont la publication contemporaine du scandale du Watergate allait précipiter la chute de Nixon et sa démission. On sait moins qu’en 1961, travaillant à la Rand Corporation comme économiste spécialiste de la théorie du choix rationnel, il fut détaché auprès du Pentagone pour travailler auprès de Robert McNamara, alors secrétaire à la Défense du président Kennedy, à dresser les plans d’une guerre nucléaire qui aurait éliminé un tiers de la population mondiale de l’époque.  

* Jean-Pierre Dupuy use déjà de cette anecdote dans une tribune donnée au journal Le Monde, le 23 novembre 2012 : Une élection à pile ou face, où il affirmait que "Ce ne sont pas les militants de l'UMP qui ont choisi leur président. C'est bel et bien le hasard". (Étonnamment, le 23 novembre est l'anniversaire de la Nuit de feu de Blaise Pascal).

** Lecture intégrale réservée aux abonnés 

mardi 3 juin 2025

Je ne sais quelle horreur secrète

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ? 

Blaise Pascal (pensée 383) 

 

Je reviens sur Vertiges, l'essai de Jean-Pierre Dupuy, et, plus précisément, sur cette phrase de la quatrième de couverture que je pointai dans le dernier article"La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." Le septième chapitre en porte d'ailleurs le titre. Il commence par cette observation : "Borges reproche cruellement à Pascal de reculer de frayeur devant l'infinité de l'espace et du temps", puis par celle-ci, qui m'a d'une certaine manière stupéfié : si l'on prend les "trois géants de la pensée philosophique et mathématique" que sont Descartes, Pascal et Leibniz, eh bien, aucun des trois "ne fait sienne, en plein cœur du XVIIe siècle, la thèse que la Terre tourne autour du Soleil. Cette thèse de l'héliocentrisme a pourtant été établie un siècle plus tôt, en 1530, par l'astronome polonais Nicolas Copernic et formalisée en trois lois mathématiques par l'astronome allemand Johannes Kepler entre 1609 et 1618."

"Comment éclairer, écrit Jean-Pierre Dupuy, cet immense paradoxe" ? Il note que Descartes maintient l'immobilité de la Terre dans ses Principes de la philosophie 1644), que Pascal, dans le fragment célèbre sur les deux infinis, évoque le vaste tour que le Soleil décrit autour de la Terre et juge bon de ne pas discuter l'"opinion" de Copernic, tandis que Leibniz cherche à concilier les contraires, le géocentrisme de Ptolémée et l'héliocentrisme de Copernic. L'explication traditionnelle, c'est l'effet produit par le procès de Galilée (1633) et la mise au bûcher de Giordano Bruno en 1600 - Bruno postulant, au-delà de Copernic, le caractère infini de l'univers. Mais Dupuy préfère, on le devine, cette autre explication, proposée par Michel Serres dans sa thèse de doctorat, publiée en 1968 : "Nos trois philosophes mathématiciens étaient préoccupés par une question autrement fondamentale que celle qui portait sur l'identité du centre de l'univers. Avant de se demander si ce centre était la Terre ou le Soleil, une question vertigineuse préalable était de savoir si l'univers avait un centre ou n'en avait pas. Ce centre présumé, tous l'appelèrent point fixe. Précédant toute révolution copernicienne, le problème était de savoir si un point fixe est possible et s'il existe."

Si l'on tient l'univers pour infini, le problème du point fixe devient une source d'angoisse métaphysique. Kepler repousse ainsi cette idée de l'infini avec des termes déjà lovecraftiens : "Cette pensée porte avec elle je ne sais quelle horreur secrète ; on se trouve errant dans cette immensité à laquelle sont déniés toute limite, tout centre, et, par là même, tout lieu déterminé." Jean-Pierre Dupuy rappelle le commentaire de Michel Serres dans Le Système de Leibniz : "Ici est exprimée, avant les Pensées de Pascal, la grande épouvante métaphysique de l'homme au spectacle d'un monde ouvert et sans limite dans le temps et l'espace, d'un monde privé de centre et de sens, où le destin n'est plus qu'errance, et l'homme ce voyageur égaré qui a perdu pour jamais son lieu et sa maison.

"Où le destin n'est plus qu'errance" : ces mots sont soulignés par Jean-Pierre Dupuy, qui ajoute écrire ces lignes au cœur de la Silicon Valley, affirmant "renvoyer jeunes et moins jeunes lecteurs au film d'Alfonso Cuarón Gravity pour apprécier ce que Hollywood a su faire de cette angoisse".

 


Et il poursuit ainsi : "Si l'univers est infini, il est comme une sphère "dont le centre est partout et la circonférence nulle part " : cette phrase, qui évoque immédiatement Pascal, mais aussi Leibniz, se trouve déjà chez Giordano Bruno. "La sphère infinie n'a pas véritablement un centre, bien plus, elle est partout centre, écrit celui-ci, elle n'a pas de périphérie." [...] Dans cet espace sans point plus singulier que n'importe quel autre, peu importe que la terre tourne autour du Soleil, ou le Soleil autour de la Terre. La querelle de l'héliocentrisme perd tout son sens. Ce monde privé de point fixe, Pascal avoue, dans une phrase immortelle, qu'il lui fait peur : "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie."

Michel Serres est mort le 1er juin 2019, à 88 ans. Il est singulier que le dernier texte qu'il a adressé à la presse, pour Philosophie magazine, à la mi-mai 2019, traitait de Pascal et de Leibniz (il prit place dans le hors-série Blaise Pascal, L'homme face à l'infini), et reprenait en quelque sorte les thèmes sur lesquels il avait ouvert son œuvre en 1968 : 

Pour comprendre la nature des liens qui unissent Pascal et Leibniz, il faut en préambule se demander ce qu’il y a de commun entre le Pascal mathématicien et physicien et le Pascal philosophe et théologien. Le fameux texte, si souvent mal compris, sur les deux infinis montre, me semble-t-il, qu’il s’agit de la recherche du point fixe. Dans l’espace comme sur une droite, nous sommes incapables de déterminer un point central, un point de référence. Ce constat théorique se traduit, pratiquement, dans la vision pascalienne de l’astronomie. Les historiens des sciences ont souvent dit que Pascal, comme Leibniz d’ailleurs, n’avait pas accepté la révolution copernicienne de l’héliocentrisme parce qu’il avait peur de l’Église. C’est absurde ! En réalité, si Pascal pense que l’hypothèse héliocentrique est indécidable, c’est parce qu’il constate l’impossibilité de déterminer un centre dans l’Univers. 

Si vous lisez les Pensées avec cette question du point fixe en tête, vous constaterez qu’elle est omniprésente. Seul un repère absolu subsiste : Jésus-Christ, point d’ancrage du balancement constant entre l’élévation et l’abaissement, du « renversement continuel du pour au contre », qui oriente le temps vers une fin, le retour du Christ, et donne donc un sens à l’histoire, conçue comme accomplissement de la vérité du christianisme. Voilà pour le point de référence temporel.

En revanche, dans l’espace, désacralisé et vide, d’un Dieu absent, le point de référence ne peut être que relatif : tout est question de point de vue individuel – notion qui commence à se développer à l’époque, dans le sillage des études de perspective. Et c’est là où convergent Pascal et Leibniz : tous deux sont d’abord des penseurs du décentrement et de l’infinitude. [...] (C'est moi qui souligne)


Il se trouve que Jean-Pierre Dupuy est l'auteur d'un article dans ce hors-série, intitulé La possibilité du pire, dont l'essentiel est repris dans le sixième chapitre de Vertiges, Erwartung. Le pari pascalien est au cœur du propos. On y retrouve Borges, dont Dupuy redit qu'il était très sévère avec Pascal, le dépeignant comme un "poète perdu dans le temps et dans l'espace", comme "un théologien [...] égaré dans l'univers copernicien de Kepler et de Bruno" : "Il se moque du vertige qu'il ressent devant l'infini." Mais il écrit aussi qu'il croit "avoir trouvé la raison de cette méchanceté gratuite et de cet aveuglement incompréhensible."

Une raison que nous examinerons au prochain épisode.

jeudi 22 mai 2025

Destin inscrit dans l'univers-bloc

Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon.

Jean-Marc Rochette, La Chair du monde, entretiens avec Adrien Rivierre (p. 161)

Repartons de ces paroles de Jean-Marc Rochette, par laquelle je terminais l'article précédent. Je voudrais juste remonter à celles qui les ont immédiatement précédées, suscitées par cette question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie.Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne."


 Rochette explique que cette théorie est une forme d'éternalisme, comme si on avait la possibilité de voyager dans le temps. "Je crois, ajoute-t-il, que mon destin est inscrit dans cet univers-bloc. La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux." C'est juste après qu'il dit aussi croire aux synchronicités.

Adrien Rivierre tente alors une objection en demandant à Rochette s'il ne pense pas que ses choix peuvent orienter le réel et sa vie. Et l'artiste répond alors qu'il ne réfléchit pas ainsi : "Parfois, tout se passe comme si l'univers-bloc me coinçait dans des endroits où je ne souhaitais pas aller. Par exemple, je ne voulais pas acheter cette maison. Puis, finalement, avec l'aide de mon cousin, je me dis que je vais investir tout ce que j'ai pour l'acquérir. Au dernier moment, il me dit qu'il ne veut plus faire partie du projet et je me retrouve à l'acheter seul. Je suis coincé. Or, si je ne le fais pas, nous ne sommes pas assis ici dans cet atelier à échanger ensemble ! Je ne peux pas tenir tous les propos auxquels je crois au plus profond de moi. Cette conception de l'univers-bloc ne me permet pas de voir le futur et de dire ce que ma vie va devenir, mais cela me fait vibrer différemment selon les décisions à prendre."


Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

On connaît ma fascination pour le thème du vertige, et l'on ne s'étonnera donc pas que j'ai absolument tenu à lire cet essai dès sa parution : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Quatrième de couverture)

Il faut noter que cette résonance de l'univers-bloc, du livre de Rochette à celui de Dupuy, se redouble d'une résonance autour du motif du vertige. Vertiges est aussi le titre d'un art-book consacré à Rochette que je possède depuis quelques années.


 Et l'article du 20 janvier 2020 renvoyait à un post antérieur du 14 janvier, sur le blog Fixer les vertiges (maintenant abandonné), où j'épinglai la seule occurrence du vertige dans l'album Ailefroide.

(cliquer sur l'image pour lire la vignette)

___________________

* Wikipedia : "Le premier rêve qu'il enregistre a lieu en 1898 : il rêve que sa montre s'arrête à une heure précise avant de se réveiller et de constater que c'est effectivement le cas[2]. Des rêves ultérieurs semblaient prédictifs d'évènements graves : l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 en Martinique (un rêve cité par C.G. Jung dans son essai sur la synchronicité), un incendie d'usine à Paris et le déraillement, en 1914, du train express Flying Scotsman non loin du pont ferroviaire du Forth en Écosse."

L'accident du Flying Scotsman à la gare de Burntisland, environ 15 miles au nord du pont du Forth, le 14 avril 1914, avait été rêvé par Dunne à l'automne 1913.

 

 

lundi 4 novembre 2024

Quatre Maîtres pénétrèrent dans le jardin

"Les Gentilshommes perses qui détruisirent cette Monarchie maintinrent toute cette splendeur botanique. C'est à eux que nous devons le nom même de Paradis, car on ne le trouve pas dans les Écritures avant l'époque de Salomon et on le suppose d'origine persane. Le mot désignant ce Jardin  dont on a tant parlé ne signifie en hébreu rien d'autre qu'un champ enclos, et de la même racine ont été dérivés le jardin et le Bouclier."

Thomas Browne, Le jardin de Cyrus, José Corti, 2007, p. 15.

Thomas Browne, né à Londres le 19 octobre 1605, est mort le 19 octobre 1682 à Norwich, le jour donc de son 77ème anniversaire. Médecin et écrivain, inventeur du terme electricity, il est cité par Borges dans le dernier paragraphe de la nouvelle Uqbar, Tlön, Orbis Tertius, dans Fictions : "Alors l'Anglais, le Français et l'Espagnol lui-même disparaîtront de la planète. Le monde sera Tlön. Je ne m'en soucie guère, je continue à revoir, pendant les jours tranquilles de l'hôtel d'Adrogué, une indécise traduction quévédienne (que je ne pense pas donner à l'impression) de l''Urn Burial" de Browne."

Sebald écrit de son côté, dans Les Anneaux de Saturne, que Browne est "constamment lesté de toute son érudition, un fonds colossal de citations comprenant les noms de tous ceux qui ont fait autorité avant lui ; il use de métaphores et d'analogies qu'il pousse jusque dans leurs derniers retranchements et bâtit des phrases labyrinthiques, se déroulant parfois sur une et même deux pages entières, foisonnantes, semblables à des processions ou à des cortèges funèbres." (p. 33) Cette comparaison n'est pas fortuite, on s'en doute, et l'on ne s'étonnera pas, après avoir découvert Browne dans ce premier chapitre, de retrouver le baroque écrivain anglais à la toute fin du livre - comme si Sebald devait rééditer le geste de Borges dans la nouvelle de Tlön -, au dixième chapitre donc où il est question de sériciculture :

"Et Thomas Browne, qui devait avoir eu, en tant que fils d'un marchand de soie, un œil pour ce genre de choses, note dans un passage que je n'arrive pas à retrouver de son traité intitulé Pseudodoxia Epidemica, qu'il était d'usage de son temps, en Hollande, dans la maison d'un défunt, de recouvrir de crêpe de soie noire tous les miroirs et tableaux représentant des paysages, des hommes ou des fruits de la terre, afin que l'âme s'échappant du corps ne soit déroutée, lors de son ultime voyage, ni par la vue de sa propre image ni par celle de sa patrie à jamais perdue." (p. 382-383)
Thomas Browne

 

C'est une citation du Paradis perdu ( Paradise lost) de John Milton qui ouvre le récit de Sebald :"Good and evil we know in the field of this world grow up together almost inseparably." Sur l'origine du mot paradis, je suis allé voir le Dictionnaire historique de la la langue française et la notice n'est guère éloignée de Thomas Browne :

PARADIS n.m. est emprunté à date ancienne (v. 980) au latin chrétien paradisus. C'est un emprunt au grec paradeisos, terme exotique désignant le parc clos où se trouvent des bêtes sauvages et employé uniquement à propos des rois et des nobles perses. Par extension, il désigne un jardin d'agrément. La Bible grecque l'emploie pour traduire  le "jardin" [étymologiquement "l'enclos"] de la Genèse". Il s'est ainsi spécialisé au sens de "jardin d'Eden" et de "jardin des Bienheureux après la mort". Le mot grec est emprunté au persan °pardez (avestique pairi daeza "enceinte") qui est à l'origine de palez "jardin" et signifiait "enclos", son premier élément correspondant au grec peri "autour de".

Peu de temps avant de découvrir Le jardin de Cyrus de La Borne, j'avais reçu  le 9 octobre Nous irons tous au paradis, de Daniel Marguerat et Marie Balmary (Albin Michel, 2012), lecture en dialogue autour du motif du Jugement dernier. Je voulais poursuivre l'étude de la passionnante geste interprétative de Marie Balmary sur les textes bibliques. Le 11 octobre, j'avais été amusé de tomber sur un article de Barbotages titré On ira tous au

Il me revint alors en mémoire que le Pardès, "paradis" était aussi traité dans Lire aux éclats, de Marc-Alain Ouaknin, un essai que j'avais acheté à Lyon en avril 1993, et qui m'avait enthousiasmé. Je ressortis le livre de son rayonnage, un marque-page s'y trouvait encore, et il était très précisément inséré à la page 29, qui évoquait le paradis :

"Tout commença par un voyage...
Quatre Maîtres pénétrèrent dans le jardin.
Le premier regarda et crut que ce qu'il voyait était la vérité ; il en mourut.
Le deuxième regarda. Chaque chose qu'il voyait lui apparaissait double ; il devint fou.
Le troisième se mit à couper les plantations. Le monde commença à lui devenir étranger ; il devint l'Autre.
Enfin, le quatrième entra et sortit indemne.

Ce voyage est devenu dans le monde des lettres juives, depuis la lecture qu'en fit Moïse de Léon dans la Zohar, le paradigme épistémologique de l'herméneutique.
Le jardin est le jardin du sens, des sens, des multiples significations de l’Écriture. En hébreu, il porte le nom de Pardès, qu'évoque en français le mot paradis. Le paradis du sens. Le source même de "lire aux éclats"."

samedi 2 novembre 2024

Labyrinthe et jardin de Cyrus

A E. qui m'a conduit jusqu'au labyrinthe,

J'ai beaucoup tiré sur le fil dix-huitièmiste (l'arrondissement bien sûr, pas le siècle), mais il ne faut pas croire que le fil iranien n'avait pas encore une spire à dérouler. 

Le lundi 14 octobre, je me suis rendu pour la première fois au village de La Borne, au-delà de Bourges. Célèbre village de potiers abritant le Centre céramique contemporaine (CCCLB). A cette époque, et un lundi, il y avait peu d'ateliers ouverts, et bien peu d'affluence au Centre, qui accueillait plusieurs expositions. Il était temps, elles se terminaient toutes le 15 octobre. L'une d'elles retint particulièrement notre attention : Le jardin de Ciro et autres histoires, issue d'une résidence commune de l'artiste péruvien Javier Bravo de Rueda et de la céramiste danoise Charlotte Poulsen. Le document de restitution disponible à l'entrée m'avait immédiatement alerté, car j'y avais retrouvé une figure familière.


Cette image de plantation en quinconce, je l'avais en effet reproduite dans un article du 9 octobre 2012, Verger et quinconce, douze ans plus tôt, non pas jour pour jour mais pas très loin. Image que Sebald avait donnée dans Les Anneaux de Saturne : "C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34) C'est avec ce livre qu'en 2003 j'avais découvert Sebald, qui n'avait plus cessé de me fasciner. En octobre 2012, j'avais aussitôt commandé le livre de Thomas Browne, dans sa traduction française par Bernard Hoepffner, chez José Corti.

 

Six ans plus tard, en juin 2018, je suis revenu sur ce livre alors que je travaillais sur le motif du losange.

J'y notais alors que cette édition de 2007 affichait sur sa page de couverture le crâne de Browne, "qui avait connu quelques vicissitudes après une exhumation imprévue en 1840". Ajoutant : "Était-ce là un hommage discret à Sebald (mort dans un accident de voiture, en décembre 2001, près de Norwich où il habitait, et qui avait été aussi la ville de Browne, qui y pratiquait la médecine), Sebald qui avait inséré dans son livre la même photo ?"

 

Le motif en quinconce se retrouve dans l'une des créations de Javier Bravo de Rueda, sur l'une des pièces baptisées Labyrinthe.


Du labyrinthe, il est question dans le document de restitution :

"Selon Borges, le labyrinthe est le symbole de la perte, de la perplexité et de l'étonnement face à quelque chose que nous n'avons pas encore traversé ou connu." Cette survenue simultanée de Jorge Luis Borges et de Thomas Browne n'était pas pour moi une première : en effet, c'est Sebald lui-même qui, dans le premier chapitre des Anneaux de Saturne, avait connecté les deux auteurs : "Les descriptions de Browne prouvent en tout cas que les mutations naturelles, innombrables et défiant toute raison, mais aussi les chimères nées de notre pensée l'ont fasciné au même titre qu'elles fascineront, trois cents ans plus tard, Jorge Luis Borges, l'auteur du Libro de los seres imaginarios dont la première version intégrale  a paru à Buenos Aires, en 1967."

 

Bon, mais me dira-t-on, où est passé ce fameux fil iranien ? Eh bien, il est tiré par Javier Bravo de Rueda lui-même :

A noter, pour en finir (temporairement sans doute), que c'est un autre Javier, l'écrivain espagnol Javier Marias, qui livre un article à la dernière page de la revue Le Promeneur (numéro LVIII) intitulé "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne, par Javier Marias." Article évoqué par Christian Garcin dans son essai Borges, de loin (Gallimard, 2012), et déclencheur d'une coïncidence que Garcin lui-même qualifie de "faramineuse"(on peut lire l'article que j'y consacre le 6 octobre 2012). 



 

mercredi 17 avril 2024

Et la reine fit voiler les miroirs

Le 11 avril, je venais de relire l'article Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, qui s'ouvrait donc sur les fantômes et se concluait sur l'évocation d'Otto Spiegel, le personnage principal d'Otto, l'homme réécrit de Marc-Antoine Mathieu, et la pièce de musique d'Arvo Pärt, Spiegel im Spiegel pour violoncelle et piano. Spiegel désignant en allemand le miroir. Je passai ensuite sans transition à la consultation de mon fil Facebook, où s'afficha en premier lieu le dernier post d'André Markowicz, que voici : 


"L’Amour des trois oranges
à quoi bon ça dans ces temps de misère...
Aujourd’hui, ça commence comme ça :
« Dans un grand royaume au bord de la mer, il y avait un palais tout orné de miroirs reflétant les couloirs, les galeries et les salles dallées de marbre. L’écho des pas y résonnait comme si l’univers était vide et le cœur se creusait comme si ce vide était déjà en lui.
Autrefois, il y avait eu là des fêtes avec bals à la cour, et les miroirs reflétaient alors des soieries bleues et roses, des bougies tremblant sur fond de porcelaine et des menuets dansés jusqu’aux lueurs de l’aube.
Le vieux roi était mort, la reine avait voilé les miroirs. (...)" (C'est moi qui souligne)

Je fus aussitôt saisi, sans compter que cette ouverture de conte me rappelait à l'évidence celle de Tlön Uqbar Orbis Tertius, la nouvelle de Borges dont j'avais traité en février dernier : "C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d'un couloir d'une villa de la rue Gaona à Ramos Mejia ; l'encyclopédie s'appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917)."

Le motif du fantôme venait juste d'apparaître et déjà un autre motif s'imposait. Miroirs et fantômes fondaient sur moi dans un même mouvement. Aujourd'hui, ayant pris un peu de recul par rapport à ce premier surgissement, je me suis avisé que les deux motifs n'étaient pas sans rapport (me revient en mémoire cette scène du Bal des vampires de Roman Polanski, quand l'un des héros réalise que les danseurs ne se reflètent pas dans les immenses glaces de la salle de bal), je googlai alors les deux termes et dénichai une étude de Julien BonhommeRéflexions multiples. Le miroir et ses usages rituels en Afrique centrale, paru en 2007 dans la revue en ligne Images re-vues. Incroyable, elle s'ouvrait sur une citation de la même nouvelle de Borges :« Bioy Casarès se rappela alors qu'un des hérésiarques d'Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables parce qu'ils multipliaient le nombre des hommes »... De même, dès les premières lignes, je retrouvais mon fidèle vertige : "Si le miroir excite autant les imaginations, c'est qu'il est un objet étrange. Cette étrangeté provient du double paradoxe de la perception spéculaire : d'une part, le reflet de soi dans le miroir dédouble le sujet ; d'autre part, l'espace du reflet est perçu comme le prolongement de l'espace réel au-delà du miroir. Le double spéculaire ouvre sur des vertiges identitaires, l'espace spéculaire sur des vertiges ontologiques." Le premier chapitre s'intitule Miroir spectral : réfléchir les fantômes. Très tôt associé à la traite des esclaves sur la côte atlantique, le miroir est un objet très recherché et en même temps considéré comme dangereux : "Au Gabon et au Congo, on retourne les glaces dans la maison d'un mort, de même qu'on ne regarde pas dans le rétroviseur d'un corbillard, de peur d'être tourmenté par le fantôme du défunt et de mourir soi-même. Il ne faut pas se regarder la nuit dans un miroir de peur d'y être happé par des fantômes. Au Nord Gabon, la sorcellerie du Kong userait d'une boîte sertie de miroirs : lorsque le visage de l'envoûté y apparaît, ce dernier, désormais captif de l'image spéculaire, se trouve transformé en zombie servile au service du sorcier. Non seulement le miroir reflète les fantômes, mais il menace de transformer le sujet lui-même en fantôme."

Julien Bonhomme précise que cette "association menaçante entre miroir et mort se retrouve dans le folklore européen. Il faut voiler les glaces dans la maison d'un mort, de peur que l'âme du défunt ne reste dans le foyer ou que celui qui s'y mire n'y perde la sienne ou ne meure." C'est bien ce qu'on voit dans le conte rapporté par André Markowicz, L'amour des trois oranges, où la reine fait voiler les miroirs à la mort du vieux roi.

Je n'en avais pas fini avec les miroirs. Le même jour, je reprenais la lecture de la très belle bande dessinée Au pied des étoiles, co-réalisée, textes et dessins,  par Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage (Futuropolis, 2024). 
 

Ces étoiles ce sont celles que l'on voit en premier lieu dans les Alpes (le projet de l'album est tout d'abord celui de José Olivares, professeur de physique dans un lycée de Grenoble, dont le rêve est d'emmener ses élèves voir les étoiles dans le désert d’Atacama, au Chili, son pays d'origine, là où se trouvent les plus grands observatoires sur terre). Contrariée plusieurs fois par le covid, l'expédition finit tout de même par avoir lieu, en deux temps. Le désert d'Atacama sera la destination d'un second voyage auquel Baudoin ne participera pas. J'avais repris ma lecture à la page 174, et à la page suivante, voici que les miroirs me faisaient à nouveau signe :



On pourrait penser qu'avec ces miroirs de haute technologie nous sommes bien loin des croyances du vieux continent, mais la bande dessinée n'oublie pas que dans ce désert d'Atacama si merveilleusement propice à l'observation du cosmos la mort fut aussi très présente. Ainsi les membres de la petite expédition visitent-ils peu après l'ancienne ville de Chacabuco, à l'origine dédiée à l'exploitation du salpêtre, abandonnée à l'orée des années 40, à cause de l'apparition du nitrate synthétique, puis reconvertie en camp de concentration par Pinochet après le coup d'état de 1973 : "Au Chili, le passé et le présent sont profondément imbriqués, les plaies restent béantes."

Elles restent tout aussi béantes au Rwanda, après le génocide de 1994. A la médiathèque, où je me rendis l'après-midi pour rechercher le manga évoquant Funiculi Funicula, une table était réservée à des livres sur la tragédie de cette année-là. Je vis alors celui d'Atiq Rahimi : son titre ne pouvait que me faire signe : L'invité du miroir (P.O.L, 2020). Mohammed Aïssaoui en donnait une chronique dans Le Figaro en février 2020. Extrait :

Né à Kaboul, il a vécu la guerre en Afghanistan et la peste des talibans. Son frère a été assassiné. Lui est un rescapé qui a trouvé l’asile en France. 
Son nouveau titre, L’Invité du miroir, est un ovni, sur la forme et dans le fond. Sur la forme, il mêle récit, recueil de poésie et carnet de voyage dessiné. Sur le fond, on se demande, avant d’ouvrir le livre, ce qu’Atiq Rahimi est allé faire au Rwanda. Une fois fermé, le lecteur reçoit les mots de l’écrivain comme un uppercut. On est sonné.
Il est rare qu’un homme touché par une tragédie sur penche sur une autre. On se souvient d’André Schwarz-Bart, l’auteur du Dernier des Justes (un autre Goncourt, en 1959) auquel on a reproché de faire un pont entre la Shoah et l’esclavage. Atiq Rahimi a été touché par le roman de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil (Renaudot 2012). La rescapée du massacre des Tutsis évoque, à travers la vie de lycéennes au début des années 1970, ce qui allait devenir en 1994. Rahimi en a fait un film (sortie : le 5 février). Et de son tournage est né L’Invité du miroir. « Non, ce n’est ni par hasard ni par nécessité si je me trouve ici, au Rwanda, pour tourner un film sur les prémices du génocide. Il y a autre chose. Un autre élan. Indéfinissable », écrit-il. Ce drôle de livre est un bijou littéraire qui a, en effet, quelque chose d’indéfinissable. Rahimi narre la rencontre avec une mystérieuse femme en robe bleue, sans nom ni mémoire, un homme « plus ivre que le vent », des pêcheurs et une fille qui nage dans le lac Kivu. « Il y a eu, qu’il n’y ait plus », dit le conteur. 

Le miroir là encore a partie liée avec la mort :

"Je ferme les yeux,
songe à mon rêve qui 
ne cesse  de me réveiller  depuis que je suis ici, au pays des mille collines
Je ne vois plus mon image dans aucune glace.
J'essuie les miroirs,
tous les miroirs,
toute la nuit,
jusqu'à ce qu'ils m'invitent à l'intérieur, 
d'où je ne peux sortir qu'à l'aube, au réveil,
découvrant
tous les miroirs
brisés, maculés de sang.

Moi, 
immaculé.

Invité du miroir,
je demeure donc 
toujours dehors, 
même dans mes propres cauchemars.
(p. 96-97)