Affichage des articles dont le libellé est Alexandre Vialatte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alexandre Vialatte. Afficher tous les articles

lundi 21 février 2022

D'Ernst Jünger et du Baroudeur

"J’ai besoin de chaleur, il fait très bon ici, n’est-ce pas ? […]." K. ne répondit rien ; ce n’était pas précisément la chaleur qui le gênait, mais plutôt cette lourde atmosphère qui l’empêchait presque de respirer ; la chambre ne devait pas avoir été aérée depuis longtemps. Ce désagrément s’accrut encore pour K. quand le peintre le pria de prendre place sur le lit […]. Titorelli parut même ne pas comprendre pourquoi K. restait sur le bord du lit ; il lui dit de ne pas se gêner, de s’installer confortablement, et, le voyant hésiter, il alla lui-même l’enfoncer dans les oreillers et les édredons. Puis il revint à sa sellette et posa enfin, pour la première fois, une question positive qui fit oublier tout le reste à K. : 
— Etes-vous innocent ? demanda-t-il.
— Oui", dit K. […] Je suis complètement innocent. 
— Ah ! ah !" fit le peintre en inclinant la tête avec un air de réfléchir. 
Puis il la releva subitement et dit : 
"Si vous êtes innocent, la chose est donc très simple ."

Franz Kafka, Le Procès, tr. Alexandre Vialatte

Le 17 septembre 1992, je notais ce commentaire d'Alexandre Vialatte, dans La porte de Bath-Rabbim : "nul mieux que Chagall ne ferait léviter sur les escaliers le K. et le Titorelli des Variantes du Procès, quand ils montent et descendent suspendus dans l'espace. Nul ne les tiendrait mieux par le talon sur le vide d'une cage d'escalier, surtout quand tout se transforme soudain "dans une cataracte de lumière". Nul n'amènerait mieux sans doute l'impossible toréador de la même vision."

Joseph K. (Anthony Perkins) chez le peintre Titorelli (William Chapell) in Le Procès (Orson Welles, 1962)

Puis, sans transition, j'écrivais qu'il fallait que je parle de Jean-Marc. Mon ami Jean-Marc, alias Le Baroudeur. Il était tout juste revenu d'Australie et avait pris un nouveau poste dans un petit village du Berry, une classe unique de onze élèves. Un dernier sursis, commentai-je, sans doute pour cette école (de fait, elle fut fermée peu d'années après). De Brisbane, il avait rapporté des livres anglais sur Gurdjieff, des livres curieusement arrivés là-bas chez un libraire français (de réputation internationale, semblait-il, fournisseur en livres rares d'anthropologie), qui les aurait achetés aux héritiers d'un suisse. Livres qui auraient donc fait l'aller-retour aux antipodes. Jean-Marc me les avait montrés, et ils tombaient à point nommé car j'avais précisément reçu quelques jours plus tôt les deux premières planches de cet autre ami, Gary Tupolev (c'est un surnom), d'après le scénario de bande dessinée que j'avais rédigé et qui transposait le périple de Gurdjieff et de ses élèves à travers les montagnes du Caucase en août-septembre 1918 (ce projet n'aboutit pas, une petite tournée des éditeurs parisiens de BD doucha notre enthousiasme originel). Ma source documentaire principale était Our Life with Mr Gurdjieff, le livre du musicien Thomas de Hartmann, publié en 1964. J'avais pris des notes dans un petit carnet, que j'avais complétées par d'autres provenant du Premier Journal Parisien d'Ernst Jünger. Celui-ci avait en effet, au milieu de la guerre, passé deux mois sur le front russe, au Caucase, entre le 24 novembre 1942 et le 8 janvier 1943. Je m'étais avisé qu'il avait arpenté la même région que Gurdjieff, on retrouvait les mêmes noms : Maïkop, Armavir, Touapsé, le fleuve Bielaïa, le mont Induk, l'Elbrouz. 

Je signalai ensuite que le même jour, en changeant un lit de place, j'avais ramassé sur le parquet poussiéreux Le parti pris des choses de Francis Ponge. Je supposai qu'un gosse l'avait glissé là-dessous. En l'ouvrant au hasard, je tombai sur des pages datées de 1943, écrites à Bourg. Or, les Journaux parisiens de Jünger m'avaient été offerts (par Sophie, la mère d'Adrien et Pauline, et propre soeur de Jean-Marc) précisément à Bourg-en-Bresse (où habitait alors leur mère). Lieux et moments se rejoignaient étrangement.

Sur Francis Ponge, je retrouvai un numéro du Magazine littéraire (daté de novembre 1987) consacré à 50 ans de poésie française. Dans un des articles, Christian Jacomino citait plusieurs fois des extraits d'un texte écrit à Bourg au printemps 1943. La notion de vibration y était très présente :

"Il (l'homme nouveau) n'aura pas d'espoir (Malraux), mais n'aura pas de souci (Heidegger). Pourquoi ? Sans jeu de mots, parce qu'il aura trouvé son régime (régime d'un moteur) : celui où il ne vibre plus.

Une certaine vibration de la nature s'appelle l'homme.

Vibration : les intermittences du coeur, celles de la mort et de la vie, de la veille et du sommeil, de l'hérédité et de la personnalité (originalité)."

Je plaçais alors en regard cette citation de Jünger, datée du 9 février 1943 (il était alors en permission dans son maison de Kirchhorst, un ancien presbytère près de Hanovre) :

"Réflexions sur les rapports entre l'ivresse et le travail de création. Bien qu'ils s'excluent lorsqu'ils sont simultanés, ils dépendent cependant l'un de l'autre, comme la découverte et la description, l'exploration et la géographie. Dans l'ivresse, l'esprit s'élance en avant, plus hardiment, plus directement. Il recueille des expériences dans l'infini. Sans ces expériences il n'est pas de poésie. 

Au demeurant, il ne faut pas confondre avec l'ivresse l'ébranlement qui accompagne la création poétique - celui-ci ressemble au déplacement des molécules avant la cristallisation. C'est ainsi que progresse l'amour, par des vibrations - nous nous accordons sur la même clef pour un accord suprême."

Trente ans plus tard, le même Jean-Marc est, à l'heure où j'écris, dans un avion de la Qatar Airlines en vol pour l'Australie. Profitant des vacances scolaires et de l'assouplissement des conditions d'entrée consenti par les autorités australiennes, le Baroudeur va enfin pouvoir retrouver sa fille et voir de visu pour la première fois sa petite-fille née là-bas au pays des songlines. 

Vendredi dernier 18 février, nous étions, avec quelques amis, présents au Musée de l'Homme, dans l'auditorium Jean Rouch, pour la soutenance de sa thèse en ethnoécologie, Automédication des animaux et médecine traditionnelle. L'aboutissement de plusieurs mois de recherche sur le terrain, au Laos, et de plusieurs années de réflexion et de rédaction. Au matin, avant de partir prendre le train, en guise de viatique littéraire j'avais glissé dans ma besace le Premier Journal parisien de Jünger :  ce n'est qu'en chemin que je découvris que ce volume commençait exactement le 18 février 1941, autrement dit 81 ans plus tôt, jour pour jour (comme le second journal parisien commence un 19 février, je me suis demandé si cette date avait un ressort symbolique, ce qui ne m'aurait pas étonné de la part de Jünger, si attentif aux signes, mais je n'ai rien trouvé, à part ce fait étrange qu'il est mort à presque 103 ans le 17 février 1998, ce qui fait que sa mort a été annoncée au monde le 18 février*. Michka Assayas, en charge de la nécrologie ce jour-là pour Libération, écrit : "Chez Jünger, le pilotage d'un avion de chasse comme l'observation d'une armée de chenilles microscopiques dévorant la feuille d'un tremble, un souvenir de lecture, mettent en jeu la même perception. La forme sous laquelle il retranscrivit le mieux ces expériences fut celle du fragment, forme naturelle du Journal, dont il a laissé plusieurs tomes, mais aussi des réflexions de l'Auteur et l'écriture, qui rejoignent les Lettrines de Gracq, sans oublier les observations sur la vie végétale et animale, dont la précision semble retranscrire une hallucination. Il est rare de lire une page de Jünger d'où tout ­ souvenir de lecture, épisode vécu, promenade, réflexion sur l'Histoire, chapitre de roman ­ ne surgisse pas comme enchanté.")

Significativement, j'ai retrouvé le musée de l'Homme en relisant Jünger, à la date tout d'abord du 18 octobre 1941. Après un déjeuner au Ritz avec le juriste Carl Schmitt, ils marchent ensemble vers le Trocadéro en suivant la rive droite de la Seine. Le billet du jour se conclut par ces mots : "Retourné pour finir au musée de l'Homme. Regardé des crânes et des masques."

Une autre entrée du Journal au 31 mars 1943 nous en dit plus long : "A l'heure du repas, un moment au musée de l'Homme où j'admire, une fois de plus, la parfaite synthèse de l'esprit rationnel et des éléments magiques. Ce musée m'apparaît comme une médaille gravée avec précision, entièrement faite d'un métal très ancien, sombre et radioactif. L'esprit est ainsi doublement sollicité, tant par l'intelligence organisatrice, systématique, que par l'invisible rayonnement des substances magiques qu'elle a accumulées."

En quittant le musée vendredi soir, après un petit pot pour fêter la brillante réussite de cette soutenance dans une salle située au niveau 3, dotée d'une vue époustouflante sur la ville, nous sommes passés dans une partie de la galerie de l'Homme fermée alors au public. Et c'était presque surréaliste de se retrouver là comme des passagers clandestins dans le ventre d'un vaisseau, devant les témoins muets d'une histoire qui nous dépassait tous infiniment. 

Alors même que Jünger, l'officier de la Wehrmarcht, s'émerveillait de ses substances magiques, il ne faut pas oublier qu'un des premiers groupes de résistance avait été créé au sein même du musée, autour des ethnologues et immigrés russes, Boris Vildé et Anatole Lewitsky, et de la bibliothécaire Yvonne Oddon.  Filières d’évasion vers la Grande-Bretagne et l’Espagne, missions de renseignement, fabrication de tracts et de journaux, le Réseau du Musée de l'Homme prit tous les risques. Dénoncés par deux employés des services techniques du Musée, Lewitsky est arrêté par la Gestapo en février 1941 en même temps qu’Yvonne Oddon. Il est fusillé avec Boris Vildé et cinq autres membres du réseau, le 23 février 1942 au mont-Valérien et inhumé au cimetière d’Ivry. Yvonne Oddon (1902 - 1982) est condamnée à mort et finalement déportée à Ravensbrück. Le propre fondateur du musée, Paul Rivet, adresse le 14 juillet 1940 au Maréchal Pétain une lettre ouverte  : « Monsieur le Maréchal, le pays n’est pas avec vous, la France n’est plus avec vous ». Le 19 novembre, il est relevé de ses fonctions par le ministre de l’Instruction publique, Georges Ripert. Contraint à l'exil en février 1941, il rejoint la Colombie où il reste en contact avec la France libre et incarne la résistance intellectuelle au nazisme.

Anatole Lewitsky

Le 29 septembre 1992, je notai dans le cahier avoir vu, dans le bureau de la directrice de l'école où j'étais rattaché en tant que remplaçant, une reproduction d'un tableau de Marc Chagall, Feathers in bloom, **exactement daté de l'année 1943.

_________________________

* C'est encore un 18 février, en 2011, que fut inaugurée en présence de Sylvie Genevoix, l'exposition « Ecrire l’incommunicable. Maurice Genevoix et Ernst Jünger, deux combattants témoignent de part et d’autre du front ». Michel Déon, dans un  discours en hommage à Maurice Genevoix à l’Académie française, en 1980, déclarait : « On ne voit, en parallèle à Ceux de 14, et pouvant lui être comparé, que le livre d’Ernst Jünger, Orages d’acier. Si Français que soit l’un, si Allemand que soit l’autre, ils se rencontrent dans ce no man’s land où deux hommes d’une égale culture, d’une semblable élévation d’âme, peuvent fraterniser sans trahir leurs origines et leur devoir. » 


Le mari de Sylvie Genevoix, qui n'était autre que Bernard Maris, victime de l'attentat contre Charlie Hebdo, consacra un essai, publié en 2013, à ces deux écrivains majeurs de la Grande Guerre : "Ils se battirent l'un contre l'autre, à la tranchée de Calonne, et furent blessés le même jour. Ces deux hommes, si jeunes, vécurent le même conflit, l'un germanophile, l'autre francophile, l'un et l'autre amoureux des lettres et du pays ennemi ; ils montrèrent une inconcevable ardeur au combat, tuèrent de leurs mains, et virent mourir. Ils devinrent deux immenses écrivains sous les bombes et dans l'horreur, par l'horreur ; ils racontent les mêmes choses, les mêmes lieux et la même sanie, et pourtant ne disent pas la même guerre." 

** Curiosité : Ce tableau apparaît dans The Double Clue (Un indice de trop), un téléfilm britannique de la série télévisée Hercule Poirot, réalisé par Andrew Piddington, sur un scénario de Anthony Horowitz, d'après la nouvelle Le Double Indice (1923), d'Agatha Christie.



mercredi 2 février 2022

Bond hors du rang des meurtriers

Etrange ce dialogue entamé avec ces écrits d'un cahier vieux de presque trente ans, en cette période de ma vie où je résidais à La Châtre, alors même que je me suis rendu à deux reprises au centre hospitalier de cette même ville pour rendre visite à ma mère, en convalescence après une opération pour une hernie inguinale étranglée. Les conditions sont drastiques : il faut prendre rendez-vous et l'on ne dispose en principe que d'une demi-heure pour se voir dans un petit salon, non dans la chambre (mais les infirmières m'ont généreusement attribué chaque fois une heure presque entière). La dernière fois, je fus rassuré, lentement la forme revient, et le moral est moins chancelant. C'est que ma mère conçoit mal que le cours des choses puisse changer, qu'une aspérité déchire la trame habituelle des jours. "Si je m'attendais à ça", m'a-t-elle dit plusieurs fois. Tout comme elle ne pouvait s'attendre à l'AVC qui a emporté mon père, à la maladie qui nous a ravi ma soeur. Ces événements, elle a les a vécus comme des agressions injustes et scandaleuses, comme les intrusions d'un tiers qui n'aurait pas eu au moins la décence de prévenir de sa venue.

Les proches des victimes des attentats terroristes qui constituent le fond de l'article de Yannick Haenel ont certainement éprouvé des sentiments un peu semblables. Quel cruel destin les a conduits au lieu de la mise à mort aveugle, transformant la fête en boucherie atroce ? "Toutes mes pensées pour les victimes de la nuit du 13 novembre, écrit Haenel, viennent buter ici, sur l'instant du supplice." Et il ajoute que "la littérature se destine à l’instant impossible que Kierkegaard interroge passionnément, et ça ne s’arrête jamais." Et dans le paragraphe qui suit, dans ce texte qui s'ouvrait avec Moïse, c'est le Joseph K. de Kafka qu'il convoque :

À la fin du Procès de Kafka, des «messieurs», dit le texte, mènent Joseph K. dans une carrière, ils l’inclinent contre une pierre et posent sa tête dessus. L’un des messieurs ouvre sa redingote et sort d’un fourreau accroché à une ceinture qu’il porte autour du gilet un long et mince couteau de boucher à deux tranchants, le tient en l’air et vérifie les deux fils dans la lumière. Joseph K. en regardant une dernière fois autour de lui aperçoit une lumière au dernier étage d’une maison qui donne sur la carrière, et les deux battants d’une fenêtre qui s’ouvre. Un homme se penche brusquement au dehors, en lançant les bras en avant. Qui est-ce? Joseph K. se demande si c’est quelqu’un qui prend part à son malheur, quelqu’un qui veut l’aider, peut- être y a-t-il encore un recours. Il lève désespérément la main, écarquille ses doigts, mais l’un des deux messieurs le saisit à la gorge, l’autre lui enfonce le couteau dans le cœur et l’y retourne par deux fois. «Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dut lui survivre.»

J'ai cité dans le billet précédent cette note du Journal de Kafka, datée du 28 janvier 2022, où il évoquait Chanaan. Or, le jour qui précédait, 27 janvier, il écrivait ceci : "Bien que j'aie écrit distinctement mon nom à l'hôtel, bien qu'ils m'aient déjà écrit en mettant le nom exact, c'est pourtant Joseph K qui est inscrit au tableau d'en bas. Dois-je les éclairer ou me laisser éclairer par eux ?" Que faut-il comprendre par ces lignes bien énigmatiques ?  Mais peut-être faudrait-il aussi citer le paragraphe auquel il succède, et que j'avais souligné d'une accolade lors de cette première lecture en 1992 :

"Etrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. (...)"


Je retourne au cahier de 1992, et continue d'y suivre le fil des jours qui sont consignés. Le 14 septembre, je note que dans l'une de ses chroniques (que l'on retrouve dans La Porte de Bath-Rabbim, p. 242), le premier traducteur de Kafka en français, Alexandre Vialatte, annonce fortement que l'écrivain ne voulait pas que les hommes tirent de son oeuvre une leçon de désespoir. "Le Procès, écrivait-il, c'est Voltaire et Pascal, c'est la philosophie de Candide avec le frisson des Pensées. Kafka voulait le brûler par scrupule religieux. Toute son oeuvre est un monument de l'angoisse métaphysique. Fixer une étape du débat sans tenir compte des conclusions serait trahir la consigne d'un mort. Et toute conclusion anti-spiritualiste trahirait la pensée de Kafka."

Je ne commente pas ce propos de Vialatte et passe sans transition à cette phrase : "Hier, j'achète Le Nouvel Obs. Rien moins que trois articles font écho à ces pages."

Tout d'abord un article de Didier Eribon consacré au dernier essai de Pierre Bourdieu, Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, publié au Seuil. Article titré : Quand un sociologue radiographie "l'Education sentimentale". Oui, cette fameuse Education sentimentale dont on a vu l'importance qu'elle revêtait aux yeux de Kafka. Eribon dit que Bourdieu veut confronter sa lecture à celle de Sartre : "Il montre comment Flaubert a su capter et retranscrire les structures du monde social de son temps, "d'une manière extraordinairement exacte", en retraçant les destins divergents d'un groupe de jeunes gens, en décrivant des trajectoires individuelles où chacun dispose d'un certain nombre de possibilités, plus ou moins probables en fonction de son point de départ personnel." Il poursuit en affirmant que Bourdieu n'en a pas pour autant voulu réduire le roman au statut de document sociologique, selon lui, c'est même le contraire qui l'intéresse : "Il veut comprendre comment l'écrivain s'efforce de masquer la structure sociale pour pouvoir la dévoiler, c'est-à-dire comment il procède par "évocation", au sens d'"incantation magique". Au fond, c'est une théorie de la "magie" littéraire, de la transmutation opérée par le travail de l'écriture, que nous donne Bourdieu dans ces pages éblouissantes où il explore les "structures mentales" de Flaubert et sa position d'écrivain dans le mode social qu'il saura si bien dépeindre." J'avais entouré d'un trait noir ce passage de l'article qui renvoyait clairement aux citations croisées de Kafka et de Buber, enregistrées le 4 septembre dernier.

L'article qui m'intéressait ensuite était signé de la plume de Dominique Fernandez, celui-là même dont j'ai parlé récemment, devenu depuis académicien, répondant à Andreï Makine pour son intronisation dans l'immortelle compagnie. Il chroniquait alors le dernier roman d'Ismaïl Kadaré, La Pyramide (Fayard), et commençait son article ainsi : "Les écrivains qui vivent sous une dictature ne peuvent éviter de prendre pour sujet le pouvoir même qui les écrase : d'où l'allure de fable, d'allégorie, de maints romans d'Europe centrale. Chez Kis comme chez Hrabal ou chez Kundera (sans compter le quatrième K, ancêtre et modèle de toutes les histoires de "châteaux" et de "procès") on observe cette tendance à l'abstraction." On aura bien sûr deviné qui est ce quatrième K.


Sur le cahier je n'ai semble-t-il pas collé l'entièreté de l'article, qui devait rapporter succinctement le propos du livre. Pour aller vite (je n'ai pas lu ce roman, et je m'appuie sur une notice de bibliothèque), l'édification de la pyramide de Chéops est l'héroïne de ce livre mais derrière elle, c'est surtout la dénonciation des totalitarismes et les rouages de la dictature qui sont exposés par Kadaré. "Très belle métaphore sur l’asservissement jusqu’à la mort, on devine derrière les barrières égyptiennes que Kadaré parle de lui, d’un peuple, d’un régime, qu’il dénonce l’insupportable en le glissant sous des airs de roman pseudo-historique." Fernandez écrit que "les sujets qui la contemplent ne savent s'ils doivent maudire cette forme sublime qui les broie sans pitié ou se prosterner devant sa perfection inhumaine. Haine et amour mêlés, qui forment le trône idéal du pouvoir. On pense à tous les stades, tours géantes et constructions cyclopéennes des régimes totalitaires, et au dernier de ces rêves fous, le palais de Ceaucescu à Bucarest." C'est ce passage surtout qui me faisait signe, car à l'intérieur de La conscience des mots, d'Elias Canetti, il y avait deux textes très forts, Puissance et survie et Hitler, d'après Speer. Et j'avais extrait du second le passage suivant, qui résonnait donc très directement avec la pyramide :

"Votre mari", dit solennellement Hitler à la femme de Speer, le premier soir où ils se rencontrent, "érigera pour moi des édifices tels qu'on n'en a plus constitué depuis quatre millénaires." Il songe à de l'égyptien, aux Pyramides en particulier, à cause de leur grandeur, mais aussi parce que, pendant ces quatre millénaires, elles ont toujours été là. Elles ne pouvaient être dissimulées d'aucune façon et n'ont été recouvertes par rien [...] que par la façon dont elles ont vu le jour, elles servent aussi de symbole de masse, il n'en était peut-être pas clairement conscient   mais, avec son instinct pour tout ce qui est en rapport avec la masse, il l'aura senti. Car ces créations, dont les matériaux ont été transportés et assemblés par le labeur d'innombrables êtres humains, sont le symbole d'une masse qui ne se désagrège plus." (pp. 206-207)

Recherchant une image pour illustrer mon propos, je tombe sur un article passionnant d'Eric Michaud, pour la revue Images Re-vues, Le nazisme, un régime de la citation (2008). On y retrouve Albert Speer, l'architecte de Hitler, dans ce premier passage :

"D’innombrables sentences s’étalant sur les murs des entreprises allemandes répondent ainsi aux exigences formulées en 1938 par le très remarquable guide intitulé Das Taschenbuch Schönheit der Arbeit. Ce « petit livre de la Beauté du Travail », rédigé par Anatol von Hübbenet, préfacé par Albert Speer, chef du Bureau de la Beauté du Travail depuis 1934, présente, autant à l’intention des dirigeants d’entreprise qu’à celle d’un plus vaste public, les réalisations de ce Bureau dont la mission est de rendre au travail la « noblesse » dont le christianisme et le « judéo-bolchévisme » l’avait privé en en faisant une « punition ». Consacré aux Wandsprüche ou « sentences murales », soit aux citations qui, renouvelées chaque semaine ou chaque mois, prennent place sur les murs des entreprises du Reich, l’un des chapitres de ce guide s’ouvre par un commentaire édifiant : « Les sentences des hommes exceptionnels de l’Histoire et du présent contraignent (zwingen) toujours et encore à la méditation et à faire retour sur soi-même (Selbstbesinnen). L’apposition de sentences sur les murs est devenue aujourd’hui une pratique générale. Ce n’est pas le fait du hasard, mais cela satisfait au goût qui s’est réveillé dans notre peuple pour la tradition et pour la vénération de nos grands hommes."
A ces Wandsprüche qui s’étalent dans toutes les entreprises répondent, plus nombreux encore, les Wochensprüche, les « sentences hebdomadaires » qui se répandent un peu partout par voie d’affiches. Or, l'une d'entre elles me frappe étonnamment, on comprendra bien pourquoi :

« Sentence hebdomadaire » ou Wochenspruch : « Aucun Allemand n’aura plus froid. 11, 5 millions de mètres cubes. C’est 4 fois la pyramide de Cheops. Voilà tout le charbon que vous donne le Secours d’hiver. C’est un acte du Führer. Donne-lui ta voix ! »


"Aussi étrange que cela paraisse, commente Eric Michaud, cette référence aux pyramides de l’Egypte ancienne n’a rien de fortuit : tout comme aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité, les nazis s’identifient aussi à ces autres « Aryens » qu’étaient, selon eux, les anciens Egyptiens dont ils revendiquent également l’héritage. Ainsi, lorsqu’au Congrès de Nuremberg de 1935 Hitler justifie les grands programmes architecturaux qu’il projette pour l’Allemagne nouvelle, il déclare avec l’emphase qui lui est habituelle :

  • 26  « Rede Hitlers auf der Kulturtagung des Reichsparteitages in Nürnberg 1935 », reproduit par B. Hin (...)
« Que seraient les Egyptiens sans leurs pyramides et leurs temples, (...) les Grecs sans Athènes et sans l’Acropole, Rome sans ses monuments, nos générations d’empereurs germains sans les cathédrales (...) ? Aucun peuple ne vit plus longtemps que les documents de sa culture ! (Kein Volk lebt länger als die Dokumente seiner Kultur) ».

Esquisse d’Adolf Hitler pour le Grand Dôme de la future Germania (Berlin), capitale du Grand Reich, 1925.

Il entre dans la perspective d'Hitler de surpasser les exempla du passé, un principe qui n’est nulle part mieux affirmé ni plus visible, affirme Eric Michaud, que dans le domaine de l’architecture sur lequel Hitler règne sans partage, avec la complicité de l’architecte Albert Speer :

"Lorsque ce dernier entreprend de réaliser le nouveau Berlin, la capitale de l’Empire éternel qui devra porter le nom de « Germania », il obéit d’abord au Führerprinzip en citant très fidèlement une esquisse de Hitler dessinée en 1925  pour le Grand Dôme, ou Volkshalle qui devrait abriter les représentants d’un empire de 140 millions d’hommes. A l’évidence, l’esquisse de Hitler était elle-même une citation du Panthéon que l’empereur Hadrien avait fait édifier à Rome, mais d’un Panthéon très largement surdimensionné. Or la maquette du Grand Dôme  que Speer offre à Hitler pour son anniversaire, le 20 avril 1937, se présente donc non seulement comme une citation de Hitler citant le Panthéon, mais elle cite encore d’autres éléments de l’architecture du Panthéon dont Hitler ne s’était pas préoccupé - et dont elle surpasse encore les dimensions. Ainsi en va-t-il par exemple de l’ouverture circulaire ménagée dans la coupole, elle-même structurée par des caissons identiques à ceux de l’édifice romain. De cette ouverture, Speer rappellera plus tard lui-même qu’avec ses 46 mètres de diamètre, elle dépassait non seulement le diamètre de « toute la coupole du Panthéon », qui n’est que de 43 mètres, mais aussi les 44 mètres du diamètre de la coupole de Saint-Pierre de Rome. Quant au volume intérieur, notera Speer avec une certaine émotion, il « faisait dix-sept fois celui de la basilique Saint-Pierre ». Enfin, la lanterne surmontant la coupole du Grand Dôme n’est elle non plus rien d’autre qu’une citation très amplifiée de la lanterne de Saint-Pierre de Rome - à ceci près que, sur l’ordre express donné par Hitler au début de l’été 1939, l’aigle du Reich tenant dans ses serres le globe terrestre s’y substitue à la croix du christianisme."
Maquette d’Albert Speer pour le Grand Dôme de la future Germania (1938)

Oh, il faudrait sur tous ces sujets s'attarder plus longtemps, mais je ne peux étendre démesurément mon propos. Je dois passer au troisième article du Nouvel Obs qui retint alors mon attention : je notai alors déjà qu'il constituait une sorte de surprise. On sortait en effet d'une forme de tragique car c'était un article de Daniel Rondeau sur Johnny Halliday. On pouvait y lire ceci :
"C'est Johnny qui menait la conversation. Il commença par parler d'alcool, forcément, en jurant ses grands dieux qu'il ne boirait plus jusqu'à Bercy, puis des intellectuels : "C'est curieux, ils me regardent d'un autre oeil depuis que Godard m'a fait tourner. C'est quand même marrant. Je leur parle du "Château" de Kafka. Tiens, à ce propos, est-ce que tu connais "Peau de chagrin" de Balzac, je trouve que ça ferait un scénario de film formidable."

Enfin je notai que la veille j'avais appris la mort d'Anthony Perkins, et que dans une brève rétrospective que j'avais lu, il était mentionné qu'il avait tourné Le Procès avec Orson Welles. J'avais d'ailleurs acheté le Libé du jour où Mathieu Lindon traçait un portrait de l'acteur où il indiquait que même l'explosion atomique qui conclut le Procès d'Orson Welles, en 1962, ne parvint pas "à le guérir, c'est-à-dire à changer durablement son image : monsieur K devait s'effacer devant madame Bates", le personnage de Psychose, qu'il interpréta pour Alfred Hitchcock en 1960.

C'est cette photo d'Anthony Perkins (dans Psychose 2) qui illustrait l'article de Mathieu Lindon, en 1992.

Enfin, j'écrivais que je notai tout ceci en regardant Le crime était presque parfait de Hitchcock, dont l'un des trois personnages principaux n'était rien moins qu'un certain Mark Halliday, auteur de romans policiers.

Chagall, ce sera encore pour une prochaine fois...

Le crime était presque parfait (dial M for Murder, titre original)