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mercredi 3 avril 2019

Visage d'une femme irretouchable

"Le hasard est mon premier assistant."
Agnès Varda

Ce fut d'abord l'incrédulité qui domina, non, ce ne pouvait pas être possible, puis je fus traversé par une onde de tristesse qui me fit littéralement reculer dans le canapé où j'étais installé. Agnès Varda était morte. J'avais tellement tourné autour de son oeuvre ces derniers temps, tellement affronté justement ce que cette oeuvre portait comme méditation sur la mort, que ce soit avec Cléo de 5 à 7 ou Sans toi ni loi, que la nouvelle soudaine de sa disparition résonnait presque de manière trop cohérente, trop logique. Et en même temps, malgré ses 90 ans, on n'imaginait pas un instant que cet être vif et fantasque, éternellement curieux de la vie et des autres, était si proche de la mort.

Sur le programme que je m'étais fixé à La Bourboule, sur un petit carnet orange, il me restait un article à écrire, et qui devait traiter précisément, encore une fois, d'Agnès Varda. Le temps est donc venu de s'y mettre, et puisse cela tenir lieu d'hommage à la grande petite dame.

Signaler tout d'abord qu'elle apparaît dans Alluvions le 7 août 2014, dans le billet Dernières nouvelles du martin-pêcheur. C'est le titre d'un récit de Bernard Chambaz, relatant sa traversée à vélo des Etats-Unis, de la Côte est à la Côte ouest, du cap Cod à Los Angeles, voyage effectué deux décennies plus tôt, avec leurs trois fils. Le cadet, Martin, en avait gardé un « souvenir éclatant » : c’est ce qu’il avait dit à son père lors de leur dernière conversation avant sa mort, à 16 ans, dans un accident de voiture. Chambaz reprend la même route le 11 juillet, pour le dix-neuvième anniversaire de son décès, traquant les coïncidences, se mettant aux aguets de signes que son fils pourrait lui envoyer, "tel ce martin-pêcheur, animal totem de l'adolescent, "cet être léger que la nature semble avoir produit dans sa gaieté", qui se manifeste à l'heure exacte de la mort du garçon, au moment du départ, le 11 juillet."

Le périple de Bernard Chambaz et de sa femme s'achevait donc dans la Cité des Anges, Los Angeles, le 21 août 2011, sur une plage venteuse où s'étaient échoués une dizaine de phoques.

"Or, écrivais-je alors, voici que le film, que j'ai téléchargé aujourd'hui sur Mubi avant qu'il ne disparaisse, se déroule aussi à Los Angeles. Il s'agit du Documenteur, d'Agnès Varda, réalisé en 1981. En voici le synopsis :
"Documenteur raconte l’histoire d’une Française à Los Angeles, Émilie, séparée de l’homme qu’elle aime, qui cherche un logement pour elle et son fils de 8 ans, Martin. Elle en trouve un, y installe des meubles récupérés dans les déchets jetés à la rue. Son désarroi est plus exprimé par les autres qu’elle observe que par elle-même, vivant silencieusement un exil démultiplié. Elle tape à la machine face à l’océan. Quelques flashes de sa passion passée la troublent et elle consacre à son fils toute son affection."


Le fils qui s'appelle Martin, joué par le propre fils d'Agnès Varda, Mathieu Demy, voilà qui est troublant. D'autant plus que le film montre, dès son entame, précisément la plage, et Martin qui demande à sa mère une canne à pêche. Celle-ci étonnée : "Je croyais que ça te dégoûtait, la pêche ?", et lui de répondre : "Je voudrais être un pêcheur qui ne prend pas de poissons." Martin pêcheur, donc. Sans poissons.

En novembre 2011, l'année donc du voyage de Bernard Chambaz, Mathieu Demy sort son premier film, Americano, qui est en quelque sorte la suite du Documenteur. Il y joue Martin, qui revient trente ans plus tard à Los Angeles, après la mort de sa mère. Dans ce film, il inclut de nombreux extraits du Documenteur.



Cette apparition de Varda sur Alluvions en 2014 coïncide donc avec cette thématique de la jeunesse adossée à la mort, si prégnante, on l'a vu, dans Cléo de 5 à 7. S'il faut maintenant attendre 2019 pour revoir Varda sur le site, c'est le 30 septembre 2017 qu'apparaît le peintre inspirateur de Cléo, Hans Baldung Grien, avec # 234/313 - Le vent change.J'y faisais état d'une synchronicité tout à fait exemplaire entre un documentaire d'Arte sur les Sorcières de Salem et une page de La promenade imaginaire d'André Hardellet que je lisais au même moment :
"(...) parvenu à la page 144 du livre d'Hardellet, et, alors qu'il n'a nullement été question de sorcellerie dans les pages antérieures, voici soudain que surgissent les sorcières, comme par enchantement, si j'ose dire...

"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change ; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Moments magiques que l'on ne saurait provoquer ni prévoir, qu'il faut juste vivre pleinement car leur nature est d'être éphémères. Ces synchronicités tiennent de la féerie - je reprends le mot employé par le poète -, le monde est à nouveau enchanté. Saut soudain d'une carpe dans l'étang endormi."

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Notons en passant que l'on retrouve dans cette gravure de Baldung Grien, cette nudité féminine si prisée chez Agnès Varda (encore présente dans l'affiche du Documenteur).

Enfin, dernier élément important de l'univers vardien déjà cité dans Alluvions plus récemment, le Parc Montsouris


Il est fait mention du parc dans l'article du 3 avril 2018, L'embouchure du temps. Titre d'un ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque, écrivais-je, avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)
Ceci fut le premier élément d'une constellation symbolique qu se construisit autour du parc Montsouris, réunissant Yannick Haenel, Nicolas de Staël, le film Dernier domicile connu de José Giovanni et Hélène Cixous. Puis le 6 avril tomba la nouvelle de la mort de Jacques Higelin. Deux jours plus tard, j'écrivis un nouvel article :
"Jacques Higelin est mort. Cette nouvelle, hier 6 avril, avait quelque chose de sidérant. Parce qu'il était si formidablement vivant, parce que même s'il avait vieilli et si sa crinière folle avait blanchi, personne ne pensait à dire de lui qu'il était vieux, il était difficile d'imaginer que la mort ait pu le rattraper. Et pourtant, bien sûr, elle l'avait fait, la camarde avait pris rendez-vous en ce début de printemps.
Et j'avais envie de réentendre sa voix, de le mieux connaître encore car je savais bien que je ne l'avais pas suivi très régulièrement, j'avais acheté quelques albums mais pas tous, je l'avais vu en concert, mais deux fois seulement, la dernière c'était au festival Darc à Châteauroux, où il était en solo ou presque. Et puis, allant donc sur la notice Wikipédia, égrenant la liste des albums, je découvre qu'en 1988, dans l'album Tombé du ciel, la quatrième chanson, dédiée à son père, est Parc Montsouris. Le même parc Montsouris dont je parlais ici le 3 avril, dans L'embouchure du temps. Comment deviner alors qu'il était lui aussi dans l'embouchure du temps ?
Et, à vrai dire, je me suis souvenu d'avoir croisé cette référence dans la notice Wikipédia consacrée au parc, mais je n'y avais prêté plus d'attention que ça. Et cela montre bien que j'étais loin d'être un fan absolu car la chanson je ne la connaissais pas.
Et pourtant, en l'écoutant, je compris vite que ce n'était pas une chanson quelconque, non, c'était même l'un des joyaux de son répertoire."

Ça commence ainsi :  
"Le Parc Montsouris c'est le domaine
Où je promène mes anomalies
Où j'me décrasse les antennes
Des mesquineries de la vie"


Et ça finit comme ça :

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil fait la grève et moi aussi
C'est comme une maladie
Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?


Je vis pas ma vie, je la rêve, c'est le titre qu'il donnera au récit autobiographique écrit avec Valérie Lehoux (Fayard, 2015).

Et je poursuivais ainsi :

Est-elle fortuite cette coïncidence de la disparition du chanteur avec l'émergence du motif du Parc Montsouris ? Faut-il encore une fois se contenter de lui accoler l'adjectif "troublante" et passer son chemin ? Mais l'inverse n'est-il pas péché d'orgueil ? N'est-il pas extravagant de relier l'obscure méditation d'un provincial à la destinée d'un grand de la chanson française ? D'un grand qui écrivait pourtant : "Les artistes sont des plaques sensibles mettant en relation des choses qui n’en ont aucune. Je me sers de tout ce qui traîne sur la planète, de tout ce qui me tombe sous la main. Il faut vivre les choses pour les comprendre, et quand on les vit, on ne se les explique pas. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait était écrit. (…)" Prétention encore de revendiquer si peu que ce soit ce terme d'artiste ? Pensée magique ? Mais comment passer sous silence (j'avais écrit d'abord "penser", beau lapsus : penser sous silence) que c'est la mort aussi qui forme le terreau du thème du parc Montsouris ? De Cécile Reims relatant les derniers temps de la vie avec Fred Deux, celui qui dessinait pour faire reculer la mort,  à Hélène Cixous narrant les derniers mois de l'agonie de sa mère, le passage n'est-il pas aisé avec ce fou furieux de la vie qui déclarait : "La camarde, j’y pense tout le temps, depuis toujours. Après tout, la première chanson que j’ai écrite et composée, à la fin des années soixante, s’intitulait : « Je suis mort, qui dit mieux ? » " ?

La mort qui est aussi inscrite fortement dans l'histoire même du parc : "Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [C'est moi qui souligne]
Il est une heure du matin, mais j'ai commencé à écrire cet article le 7 avril.
C'est le 7 avril 1786 que le transfert des ossements a eu lieu. C'est sur cet événement qui ne dit rien à personne que Philippe Muray commence son énorme et hirsute Histoire du XIXème siècle à travers les âges. Il y voit pourtant la scène primitive, "l'acte inaugural d'où va sortir une civilisation tout armée."

 
Ceci dit, il ne faudrait surtout pas rester sur une vision macabre de ce parc Montsouris, car c'est aussi tout aussi bien le lieu de la vie, avec ses pelouses inondées de la lumière de ce premier jour d'été : c'est là que Cléo rencontre Antoine, le soldat en permission qui va retourner en Algérie, un jeune homme plein d'humour qui va lui apporter un réconfort inespéré. "Cet homme curieux de tout, écrit François Giraud, aime partager sa culture avec sa charmante interlocutrice sur telle variété d’arbre ou sur les résonances sémantiques de ses deux prénoms, Cléo et Flore : « Florence, l’Italie, la Renaissance, Botticelli, une rose. Cléopâtre : l’Egypte, le Sphinx, et l’aspic, une tigresse..."

Et aucune autre image ne saurait mieux exprimer la complicité narquoise de l'artiste Varda avec la peinture de la Renaissance que cet autoportrait de 1960 qui la représente devant un tableau de Bellini :


lundi 9 avril 2018

Cimetières et catacombes

"Enfin arrive le 7 avril.
Entre-temps, on a trouvé l'endroit idéal pour le transfert. Si simple au fond quand on y pense, si évident, nécessaire. Les carrières de Paris, leurs dédales souterrains de pierre calcaire, gypse, argiles et marnes. Longs vides noirs à fantômes. Couloirs à piliers maçonnés. Tunnels, ombres impressionnantes. Au trou, à la trappe les souvenirs ! Au souterrain, à la sous-humanité, au souffle sourd de sous la terre. Au labyrinthe le Minotaure. Aux catacombes l’Église catholique trop romaine. Au rendement nocturne de ses placards. Plus de désordre en surface. Au gouffre, au métro, la vraie tombe.
Pour faire bonne mesure, on va rebaptiser ces anciennes carrières de pierres à bâtir situées sous la plaine de Mont-Souris. On les appellera Catacombes. Tout le monde comprendra l'allusion."

Philippe Muray, Le 19è siècle à travers les âges, p.35.

Philippe Muray, mort en 2006 à soixante ans d'un cancer du poumon, fils d'un traducteur d'Herman Melville, avait été rangé en 2002 par Daniel Lindenberg * dans le clan des "nouveaux réactionnaires". Ce qui n'avait guère effrayé ce redoutable polémiste, qui avait rapidement pointé les approximations de celui qu'il désigna comme un "employé moyen à la Police de la Pensée". Il est vrai que la thèse centrale de Muray n'est guère susceptible de lui attirer des sympathies chez les gens de gauche (mais il faut préciser aussitôt que Le 19è siècle à travers les âges, où il la développe sur près de sept cents pages serrées, a été édité en 1984 par Philippe Sollers, alors éditeur chez Denoël - Sollers que l'on ne saurait classer à droite, quoi que l'on pense de lui). Pour résumer grossièrement, Muray veut démontrer la collusion du socialisme et de l'occultisme : à la source du socialisme il voit un "rêve mystique d'autre monde", ce qui l'amène à faire dialoguer "toute la bibliothèque et l'Histoire", ce qui est loin d'être un vain mot car toute la littérature du 19è, au-delà et en-deçà, est convoquée de manière étourdissante, en résonance étroite avec les événements historiques du siècle. Il s'agissait, selon Muray, "de se demander à quelle nécessité politique obéissait Hugo en exil lorsqu'il faisait les tables ; et pourquoi le positiviste Auguste Comte avait fondé une religion ; et de quel ciel jusqu'alors inconnu était tombée l'invraisemblable série des ultimes "évangiles" de Zola** ; et comment Blanqui le socialiste avait composé un ouvrage sur l'éternité par les astres ; et pourquoi les adeptes du magnétisme étaient apparus en première ligne sur les barricades de 48 ; et ce que fuyait précisément Baudelaire lorsqu'il choisit la solitude, la misère, la Belgique et l'aphasie."

Il ne s'agira pas ici bien sûr de discuter cette thèse mais a contrario, et plus modestement, de se laisser inquiéter par elle. Parce qu'il est nécessaire, toujours, à intervalles réguliers, de penser contre soi. Si je n'emploie jamais le terme d'occultisme, qui ne me plaît pas (et sans doute que Muray n'y est pas pour rien), je ne peux pas sans mauvaise foi écarter le fait que nombre des notions développées ici s'y rattachent peu ou prou : l'Attracteur étrange, les synchronicités, le hasard objectif, ces phénomènes, quel que soit le nom qu'on leur donne, épouvantent à la fois le rationaliste pur et dur et le catholique rigoureux (comme l'était Muray - ce qui ne veut pas dire intégriste) - catholique qui me semble avoir bien du mal avec une notion autrefois admise sans frémir : la "divine" Providence.

L'église et le cimetière des Saints-Innocents vers 1550 (gravure de Hoffbauer, fin XIXe siècle).

Revenons donc à ce 7 avril 1786 où s'opère le transfert des ossements du cimetière des Saints-Innocents, alors au centre de Paris dans le quartier des Halles,  vers les carrières de Montsouris. Muray en donne une hallucinante description :
"La nuit, les lueurs, le sol bouleversé. Les feux verts jaillis des planches des cercueils. Les ombres de croix montant sur les façades. La nouvelle ère commence comme un pastiche de roman noir ou de film fantastique, et c'est ce mauvais goût en effet qu'il faut d'abord apprécier à sa juste valeur puisque le moment est tout proche où le roman noir va être à la mode. Où l'esthétique de l'avenir va prendre sa source chez Horace Walpole et Ann Radcliffe." (p. 36)
Dommage, écrit-il, qu'aucun grand écrivain, qu'aucun visionneur de génie n'ait été dans les parages pour rendre compte de la scène. Sade aurait pu mais alors il est prisonnier, non loin de là, à la Bastille, venant tout juste d'achever Les 120 journées de Sodome. Alors lui, Muray, s'en charge, s'appuyant sur on ne sait quelle source qu'il se fiche bien d'ailleurs de mentionner, si elle existe, inventant à mon avis, comme le romancier qu'il était aussi le lui commandait :
"Les ossements les plus vieux, ceux qui sont retournés à l'anonymat le plus catégorique, sont empilés dans des tombereaux. Les morts auxquels on croit pouvoir attribuer un nom sont rangés dans des chars funèbres sous de longs catafalques flottants. Le cortège se met en marche. C'est la première nuit d'une longue série. Il faut traverser la moitié de Paris. Des ossements s'échappent des draps, tintent par terre, roulent entre les pieds des chevaux caparaçonnés de croix de moire d'argent. Des volets s'ouvrent sur le passage du défilé, les prêtres chantent l'office des morts." (p. 37)
[Plan du cimetière des Innocents dessiné par Claude-Louis Bernier en 1786, conservé au musée Carnavalet.]
Muray revit la scène primitive, ce transfert où il voit le début de l'histoire contemporaine. Transfert - et il rappelle alors la définition qu'en donnait Lacan - c'est-à-dire "le moyen par où s'interrompt la communication de l'inconscient et par où celui-ci se referme. Contrairement à l'idée qu'on se fait en général du transfert comme passation de pouvoir ou comme amour."
Un peu plus loin, il concède qu'il ne va pas refaire l'histoire de la Révolution, mais il insiste sur le constat "qu'elle n'est peut-être tout entière qu'une affaire de cimetières remplis l'un après l'autre, comblés, gonflés et abandonnés".
A quelle occasion, d'ailleurs, avons-nous croisé Philippe Muray, sinon sur cette histoire de cimetière d'Eylau, extrait de La Légende des siècles de Victor Hugo, rappelée par Jean-Paul Kauffmann dans son récit Outre-Terre ?
Prenez avec vous la compagnie entière
Et faites-vous tuer - Où  ? - Dans le cimetière.
Et je lui répondis : - C'est en effet l'endroit. "
________________________
* Le Rappel à l'ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, coll. « La république des idées »,

dimanche 8 avril 2018

Je vis pas ma vie, je la rêve

Jacques Higelin est mort. Cette nouvelle, hier 6 avril, avait quelque chose de sidérant. Parce qu'il était si formidablement vivant, parce que même s'il avait vieilli et si sa crinière folle avait blanchi, personne ne pensait à dire de lui qu'il était vieux, il était difficile d'imaginer que la mort ait pu le rattraper. Et pourtant, bien sûr, elle l'avait fait, la camarde avait pris rendez-vous en ce début de printemps.
Et j'avais envie de réentendre sa voix, de le mieux connaître encore car je savais bien que je ne l'avais pas suivi très régulièrement, j'avais acheté quelques albums mais pas tous, je l'avais vu en concert, mais deux fois seulement, la dernière c'était au festival Darc à Châteauroux, où il était en solo ou presque. Et puis, allant donc sur la notice Wikipédia, égrenant la liste des albums, je découvre qu'en 1988, dans l'album Tombé du ciel, la quatrième chanson, dédiée à son père, est Parc Montsouris. Le même parc Montsouris dont je parlais ici le 3 avril, dans L'embouchure du temps. Comment deviner alors qu'il était lui aussi dans l'embouchure du temps ?
Et, à vrai dire, je me suis souvenu d'avoir croisé cette référence dans la notice Wikipédia consacrée au parc, mais je n'y avais prêté plus d'attention que ça. Et cela montre bien que j'étais loin d'être un fan absolu car la chanson je ne la connaissais pas.
Et pourtant, en l'écoutant, je compris vite que ce n'était pas une chanson quelconque, non, c'était même l'un des joyaux de son répertoire.



Ça commence ainsi :  
"Le Parc Montsouris c'est le domaine
Où je promène mes anomalies
Où j'me décrasse les antennes
Des mesquineries de la vie"


Et ça finit comme ça :

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil fait la grève et moi aussi
C'est comme une maladie
Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?


Je vis pas ma vie, je la rêve, c'est le titre qu'il donnera au récit autobiographique écrit avec Valérie Lehoux (Fayard, 2015).

Arte proposait dès hier soir de revoir le concert qu'il donna en 2015 avec l'Orchestre national d'Ile-de-France à la Philharmonie de Paris. Higelin Symphonique. C'était très émouvant surtout lorsque sa fille Izia le rejoint sur scène pour un duo. L'amour qu'ils se portent est d'une évidence et d'une beauté à pleurer.
Le Parc Montsouris allait-elle être interprétée ce soir-là ? Mon intuition me soufflait qu'il ne pouvait en être autrement, c'était à la fois une chanson d'hommage et un manifeste poétique. Je fus comblé au-delà de toutes mes attentes : quand le chef d'orchestre et arrangeur Bruno Fontaine s'installa au piano pour accompagner Higelin, nous étions à l'exact milieu du concert.


Est-elle fortuite cette coïncidence de la disparition du chanteur avec l'émergence du motif du Parc Montsouris ? Faut-il encore une fois se contenter de lui accoler l'adjectif "troublante" et passer son chemin ? Mais l'inverse n'est-il pas péché d'orgueil ? N'est-il pas extravagant de relier l'obscure méditation d'un provincial à la destinée d'un grand de la chanson française ? D'un grand qui écrivait pourtant : "Les artistes sont des plaques sensibles mettant en relation des choses qui n’en ont aucune. Je me sers de tout ce qui traîne sur la planète, de tout ce qui me tombe sous la main. Il faut vivre les choses pour les comprendre, et quand on les vit, on ne se les explique pas. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait était écrit. (…)" Prétention encore de revendiquer si peu que ce soit ce terme d'artiste ? Pensée magique ? Mais comment passer sous silence (j'avais écrit d'abord "penser", beau lapsus : penser sous silence) que c'est la mort aussi qui forme le terreau du thème du parc Montsouris ? De Cécile Reims relatant les derniers temps de la vie avec Fred Deux, celui qui dessinait pour faire reculer la mort,  à Hélène Cixous narrant les derniers mois de l'agonie de sa mère, le passage n'est-il pas aisé avec ce fou furieux de la vie qui déclarait : "La camarde, j’y pense tout le temps, depuis toujours. Après tout, la première chanson que j’ai écrite et composée, à la fin des années soixante, s’intitulait : « Je suis mort, qui dit mieux ? » " ?

La mort qui est aussi inscrite fortement dans l'histoire même du parc : "Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [C'est moi qui souligne]
Il est une heure du matin, mais j'ai commencé à écrire cet article le 7 avril.
C'est le 7 avril 1786 que le transfert des ossements a eu lieu. C'est sur cet événement qui ne dit rien à personne que Philippe Muray commence son énorme et hirsute Histoire du XIXème siècle à travers les âges. Il y voit pourtant la scène primitive, "l'acte inaugural d'où va sortir une civilisation tout armée."
Mais l'affaire est trop importante pour être traitée cette nuit. Il faudra y revenir.

mardi 28 mars 2017

# 74/313 - Chabert le Revenant



Une autre grande oeuvre littéraire s'assource à Eylau, que Jean-Paul Kauffmann  évoque abondamment dans son ouvrage : Le colonel Chabert, de Balzac. La première épigraphe lui revient d'ailleurs :

" - Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler ?
- Au colonel Chabert.
- Lequel ?
- Celui qui est mort, à Eylau, répondit le vieillard."
Emmanuel Hecht, chroniquant Outre-Terre dans L'Express en 2016, écrit : "Déclaré mort après avoir eu le crâne fendu par un sabre russe, il réapparaît sous la Restauration. C'est un revenant, un survivant. Comme Jean-Paul Kauffmann, qui fut entre les mains de geôliers au Liban, pendant trois ans.

Jean-Paul Kauffmann qui rappelle que lorsque Chabert se rend à l'étude de l'avoué Derville, l'un des clercs note qu'il a "l'air d'un déterré": "Le visage de l'ancien colonel de cuirassiers est défait comme celui d'un cadavre. Il vient bien du royaume des morts. Déterrer. Eylau est une histoire d'arrachement, d'exhumation. Une manière de faire ressortir ce qui était oublié. Ou caché." (p. 30)

Chabert est littéralement un revenant. Or, Philippe Muray, juste après avoir cité le poème que l'on a vu, poursuit ainsi :
"Il y a même un poème intitulé franchement Le Revenant, mais oui ! Son scénario mérite, je crois, un bref retour. Une mère vient de perdre son fils. Le désespoir la ronge lorsqu'elle se retrouve de nouveau enceinte. Elle ne veut pas de ce nouvel enfant par lequel elle a l'impression d'être infidèle au disparu. Elle finit tout de même par accoucher. Machinalement, elle donne le sein au bébé ("songeant moins aux langes qu'au cercueil") lorsque soudain elle entend celui-ci murmurer entre deux succions de téton : "C'est moi. Ne le dis pas !"" (p. 559)


Deux ans plus tard, Hugo ajoute un nouvel  épisode à sa Légende. A la date du 7 novembre 1876, il met en scène Cassandre à Argos, à la cour du palais d'Agamemnon. La princesse captive refuse de descendre du char auquel elle a droit, comme de parler. Elle ne s'y résoudra qu'après une dernière requête du chœur, la priant de céder au destin. Un seul vers lui revient :
Dieux ! Grands dieux ! Terre et ciel ! Apollon ! Apollon !
Et Apollon, dans l'ombre, est-il précisé, lui répond :

         Je suis là. Tu vivras, afin que ton oeil voie
         Le flamboiement d'Argos plein des cendres de Troie.

Apollon est dit Loxias, c'est-à-dire l'Oblique,  à cause de ses oracles ambigus, car il n'est pas bon, dit-on, que l'avenir soit révélé trop clairement aux hommes.


lundi 27 mars 2017

# 73/313 - Hugo / Eylau

"Eylau relevait d'une mythologie personnelle façonnée pendant mes années de pensionnat. Cette période n'est pas la plus heureuse de ma vie, cependant elle me fut pleinement profitable. J'eus pour toujours la révélation de la vraie vie, cette vie rêvée et "pleinement vécue" dont parle Proust à propos de la littérature."

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre, p. 34.

Eylau fut d'abord un support de punition :  dans l'institution catholique où Kauffmann était interne, on expiait, écrit-il, par la poésie. La récitation de longs passages de poème, provenant principalement de La légende des siècles de Victor Hugo, était d'usage courant. Il assure en connaître encore des pans entiers, comme Le Cimetière d'Eylau, un morceau de bravoure de trois cents vers qui "raconte la mission impossible de l'oncle du poète, Louis, alors capitaine au 55e de ligne. Le colonel lui a donné l'ordre de  tenir à tout prix sa position.

Prenez avec vous la compagnie entière
Et faites-vous tuer - Où  ? - Dans le cimetière.
Et je lui répondis : - C'est en effet l'endroit. "

Le capitaine Hugo à Eylau (Lucien Lapeyre, 1912)

Dans l'institution où je travaille - et qui n'est pas le moins du monde catholique - je peux disposer de l'excellente édition des Œuvres complètes du poète, en dix-huit volumes reliés en cuir rouge, du Club français du livre (1970), édition dite chronologique sous la direction de Jean Massin. Au quinzième volume, figure La Légende des siècles. Je n'ai pas eu la chance d'être puni avec de la poésie, et subséquemment je ne connais rien du poème. Je le découvre, il est encore temps :
La neige en cette nuit flottait comme un duvet,
Et l’on s’exterminait, ma foi, comme on pouvait.
On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres,
Je voyais mes soldats rôder comme des ombres ;
Spectres le long du mur rangés en espalier ;
Et ce champ me faisait un effet singulier,
Des cadavres dessous et dessus des fantômes.
C'est l'oncle Louis qui est sensé raconter sa bataille aux frères aînés de Victor, "écoliers éblouis", tandis qu'il lui demande de jouer, le jugeant trop petit pour comprendre. Mais Victor écoute cependant. Or, ce fragment de La Légende est datée du 28 février 1874, Hugo a alors 72 ans, et il est bien loin le petit enfant. Cet effet singulier - ces cadavres dessous et ces fantômes dessus - c'est lui bien sûr qui y songe, qui se projette en imagination dans l'infernale tuerie.

A ce stade, je suis allé voir dans ce livre prodigieux, énorme, torrentiel, polémique, contesté et contestable, qui est Le XIXe siècle à travers les âges, de Philippe Muray, près de sept cents pages dont je ne risquerai aucun résumé : qu'il suffise pour l'instant de savoir que Hugo y est scruté avec l'attention forcenée d'un entomologiste. Je plonge dans l’œuvre à l'intuition, au souvenir (ma lecture remonte à mars 2000), et me voilà, page 559, au chapitre III, Catabases (autrement dit la descente au monde souterrain des morts, aux Enfers),  où Muray écrit qu'il a en ce moment sous les yeux un volume intitulé Le Livre des mères et des enfants, et il précise qu'en le parcourant, "on se rend tout de suite compte de quelque chose que je ne cesse de suggérer : que les fantômes des enfants captivaient Hugo bien davantage, évidemment, que les enfants eux-mêmes...


                          "Doux fantômes ! c'est là quand je rêve dans l'ombre,
                          Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler."
                         "Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
                          La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi."

Les soldats dans le cimetière d'Eylau sont aux aussi, comme des enfants, des spectres, des fantômes. Les mêmes mots d'ombre et de tombeau surgissent sous la plume d'Hugo. Et il n'est pas étonnant, alors, de trouver comme personnage récurrent le jeune tambour :
— Votre tambour est-il brave ? — Comme Barra.
— Bien. Qu’il batte la charge au hasard et dans l’ombre,
Il faut avoir le bruit quand on n’a pas le nombre.
Et je dis au gamin : — Entends-tu, gamin ? — Oui,
Mon capitaine, dit l’enfant, presque enfoui
Sous le givre et la neige, et riant. (...)
C'est Gavroche encore qui ressuscite ici, mais un Gavroche qui survivra cette fois à la mitraille.
Nous luttions. C’est le sort des hommes et du blé
D’être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre
De fantômes rôdait encor dans la pénombre ;
Mon gamin de tambour continuait son bruit ;
Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.
Mes enfants, vous avez un jardin ; la mitraille
Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille,
Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir.
N'oublions pas, c'est l'oncle qui parle aux frères de Victor, lequel ne craint guère de se répéter, avec ces soldats fantômes qui rôdent encore dans la pénombre.
Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !
J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.
J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.
— Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.
Je vis mon colonel venir, l’épée en main.
— Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?
— Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.
Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?
— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ? — Trois.
Sur ce chiffre finit le poème.