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lundi 1 février 2021

La collision des hyperrêves

Dans le même numéro de Libération, à la date du 18 décembre 2020, où j'avais lu l'article de Philippe Lançon sur le "A" de Louis Zukofsky, il y avait, au verso même, un entretien d'Hélène Cixous avec Frédérique Roussel (ce qui me posa de terribles problèmes de conscience car j'ai l'habitude de découper les articles de journaux pour les coller dans mon cahier bleu), à l'occasion de la parution simultanée de Lettres de fuite,  volume rapportant trois ans de séminaires, de 2001 à 2004, et Ruines bien rangées, son dernier récit, où elle revient sur la ville d'Osnabrück, la ville de sa mère.

Je revenais d'une virée à Noz, où je ne vais plus si souvent car il me semble que l'endroit a perdu de sa magie. Il y a moins de livres, enfin non, ce n'est pas ça, il y en a autant, mais la masse appartient à cette sous-littérature déprimante qui me fait toujours penser que ce n'est pas le livre en soi qui est respectable. Et, une fois de plus, j'étais pratiquement bredouille. Sauf qu'en lisant l'entretien, je tombe sur ces mots de Cixous sur Osnabrück : "C'est une ville qui a un destin extraordinaire. Depuis sa création au VIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui, elle a été le théâtre d'événements inouïs, en particulier le traité de Westphalie, c'est-à-dire la fondation de l'Europe, la fin d'une guerre de religion qui a fait des millions et des millions de morts." Et du coup, je réalise que je suis un crétin : à Noz, j'avais failli tout de même acheter ce livre des éditions Complexe, 1648, La Paix de Westphalie, ou la naissance de l'Europe politique moderne, par Arnaud Blin. Et je n'en avais rien fait.


Eh bien j'y suis retourné. A Noz. Le livre y était encore, vous pensez bien. J'aurais dû m'en douter, ce n'est pas la première fois que le traité de Westphalie entre dans ces pages. Le 10 janvier 2019, je chroniquais sur Les enfants du bon dieu, d'Antoine Blondin, où le personnage principal est un certain Sébastien Perrin, professeur d'histoire marqué par son séjour forcé en Allemagne. Permettez-moi de reprendre paresseusement ce que j'écrivais alors : "Marié à Sophie, "née Rostopchine ou peu s'en faut", qu'il surnomme la petite fille modèle (allusion à la Comtesse de Ségur, dont le vrai nom est Sophie Rostopchine), il mène une vie morne qui lui laisse le sentiment aigu de dépérir sur pied. A la suite de l'effondrement sur le lit nuptial d'une boule de gui (provoqué par Elina Mordoret, la bonne solitaire de l'étage du dessus glissant dans son agonie sur le carrelage de sa chambrette exiguë), il décide de contrevenir à l'ordre immuable de l'Histoire :

"Peut-être suffisait-il de faire sauter un écrou quelque part pour rouvrir les vannes de la fortune, de l'aventure, du devenir ? Puisque l'Histoire m'avait détraqué, je détraquerais l'Histoire. Les temps de l'inertie étaient révolus.
Aux approches de l'aube, je décidai que cette année-là, on ne signerait pas le traité de Westphalie, et il me sembla, en m'endormant, que le monde desserrait sa ceinture." (p. 71)
Le chapitre suivant est jubilatoire : le lendemain, il assène à ses élèves une leçon d'histoire où le traité de Westphalie (1648) n'est pas signé, ce qui entraîne une cascade d'événements nouveaux, la guerre de Trente ans continue, et Perrin décide de battre le record de la guerre de Cent ans : "Pour satisfaire leur sens sportif et flatter leur amour-propre national, je décidai de m'arrêter au chiffre 101 et j'annexai d'urgence les Pays-Bas à la France, à la suite d'une campagne que j'attribuais à Turenne, plus sympathique que Condé."
 
Assez cité. Le fait est que ce fameux traité de Westphalie ne me quitta plus, je le retrouvai chez le politologue Olivier Roy, et il confirma être comme un des noeuds du roman blondinien. 

Voilà, c'est par là que ça commence, cette coïncidence avec le traité de Westphalie, qui ne conduit pas très loin finalement, mais il s'est hissé d'un seul coup au statut de motif récurrent. Désormais, je ne peux rien laisser passer qui vienne de Westphalie. Et puis, je savais qu'avec Hélène Cixous, il fallait être sur ses gardes, car elle avait déjà de nombreuses entrées ici. Je ne sais pas trop comment raconter la suite, l'ordre des événements me reste un peu confus. Alors j'ai envie de passer par la médiation d'un autre livre, que je viens de ressortir de son rayonnage, un livre où Osnabrück tient une place certaine : Une autobiographie allemande (Bourgois, 2016), fruit d'un entretien entre Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot, laquelle j'ai évoquée récemment ici et .
 
Oui, Osnabrück apparaît dès les premières lignes du livre, sous la plume justement de Cécile Wajsbrot :
"Certains livres attendent sur les tables des librairies, sur les étagères des bibliothèques, le moment de faire signe. Leur rayon solitaire vous atteint avec d'autant plus de force qu'il se détache de la succession des temps, devenu intemporel, singulier. J'ai lu Osnabrück quelques années après sa parution, je l'ai après d'autres livres d'Hélène Cixous alors qu'il avait été écrit avant, hors chronologie, hors temps."

Plus loin, elle écrit ceci : "Dans Hyperrêve, quelques années auparavant, se trouvait cette phrase : "Tout d'un coup, mais je ne m'en suis aperçue sur le moment, je suis passée sous le régime des derniers temps, je veux dire les ultimes, ceux qui vont venir.

Hyperrêve, un livre de 2006, dont le nom apparaissait dans la liste des livres du même auteur, au début de Ruines bien rangées, et sur lequel je percutais tout de suite : n'était-ce pas le titre même du dernier album de Marc-Antoine Mathieu, ce bédéaste qui avait ouvert ma longue série des 313 articles de 2017, avec Otto et son attracteur étrange ?


En 2017, cet article inaugurait le projet Heptalmanach, tout entier fondé sur le nombre 7. Qui semble encore bien prégnant à la parution de ce nouvel opus puisqu'il s'agit du septième tome des aventures de Julius-Corentin Acquefaques (entendez Kafka à l'envers), prisonnier des rêves, et que je lis qu'il aura fallu sept ans de réflexion à l'auteur pour le livrer au public. Et le chapitre 7 intitulé «L'Horizon des événements» met en scène les trois personnages (Julius, Hilarion Ozéclat et le professeur Ouffe, qui avaient été aspirés dans un trou noir) ressurgissant en un tourbillon infini. Cette page 44 se déplie comme un origami.


A la question d'Olivier Delcroix, "D'où est venue l'idée de concevoir un origami avec cette planche?", Marc-Antoine Mathieu répond :

«Hé bien, l'idée m'est venue de manière assez logique, répond l'auteur. Je me suis d'abord posé la question de savoir ce qui se passait au centre d'un trou noir. La réponse est qu'il s'y passe forcément autre chose! En faisant l'analogie avec la bande dessinée, médium qui par définition se développe sur deux dimensions, je me suis imaginé que mes personnages quittaient le monde de la 2D pour aller vers la 3D! Une troisième dimension pliée de plein de manières... Donc l'origami! Un origami doit être une sorte de catastrophe quantique pour les personnages de BD. Cela crée une singularité au sein de l'univers de nos héros. Au cinéma, Christopher Nolan a déjà traité de la question avec Inception ou Interstellar...»


Une fois totalement dépliée, la page 44 se transforme en une double page où figure au verso un dessin en forme de huit horizontal, en fait un ruban de Möbius, symbole d'infini. Ce n'est sans doute pas un hasard si cela survient à la page 44, 4 plus 4 faisant 8.

Ceci dit, cette rencontre entre Cixous et Mathieu ne relève-t-elle pas d'une simple coïncidence fortuite ? Même si l'on tient le dessinateur pour l'un des plus brillants de son domaine, un dialogue peut-il s'installer valablement entre son oeuvre et celle, ô combien imposante, de l'écrivaine ?

Je pose la question mais je ne sais pas y répondre. Ou pas encore. 

On reprendra demain.

 

vendredi 11 janvier 2019

Au dernier moment il la trouva très noire

"Quand la porte se referma il crut entendre crier son nom, dans la salle. Il ne se retourna pas. Une petite pluie fine mouillait les trottoirs. Des reflets multicolores tremblaient sur la chaussée, au carrefour. Julien traversa la place. Il prit la rue de l'Abbaye, la rue de Seine et descendit lentement vers le Pont des Arts."

Albert Vidalie, Le pont des Arts, Denoël, 1961, p. 240-241

Il m'a fallu attendre l'ultime page du roman de Vidalie pour voir enfin cité le Pont des Arts, qui lui donne son titre. Le reste de l'histoire se passe en Provence (où il vécut quelques années, dans la proximité de son ami Giono), la plupart du temps dans une chambre d'hôpital où le personnage principal, Julien, se remet d'une grave blessure, deux coups de coupe-papier dans le ventre donnés par Michel, le décorateur dont il a séduit l'amie, qui n'est désignée tout au long du livre que par ce nom commun, la carioca.

Le coupe-papier, j'en ai un qui m'a été offert, en forme de yatagan, c'est-à-dire de sabre turc à lame recourbée. J'ai dû m'en servir pour pouvoir lire le livre. Car il m'était arrivé, pages non coupées, à l'ancienne. Édition originale de 1961. Il dormait donc dans un entrepôt depuis 57 ans, vierge de tout lecteur. Il y avait de l'émotion à être le premier (et sans doute le dernier).

Ce n'est pas un chef d’œuvre, je ne veux pas vous mentir, mais c'est l'ouvrage d'un véritable écrivain même s'il n'a guère laissé de traces dans les mémoires. Une recherche sur le net n'a pratiquement rien donné, à part cette mention de Christine Ferniot dans L'Express (novembre 2010) qui parle, à l'occasion d'une réédition de nouvelles de Vidalie, du Pont des Arts comme "son livre le plus autobiographique et le plus délicat."Comme son ami Blondin (qui disait de lui qu'il était un géant de la route des Lettres), Vidalie avait connu la captivité pendant la guerre, pas moins de cinq ans en Silésie, qu'il n'évoque pourtant pas, au contraire des années qui l'ont précédée :
"Ce n'est plus à Delphine mais aux mélancoliques Manon de pacotille qui ont parfois enchanté la solitude d'une adolescence timide et misérable, puis, quelques années plus tard, ses soirées militaires, quand il rôdait, soldat du désespoir sans foi ni patrie ni vocation guerrière, crevant d'ennui sous l'anonymat kaki des armées de terre, dans les bas quartiers du Mans, de Metz ou de Verdun." (p. 77)
Albert Vidalie, en 1968.
Il ne me reste plus qu'à spoiler, à donner la fin (ne lisez pas plus loin si vous voulez un beau jour découvrir par vous-même le talent de Vidalie). Julien se dirige donc vers le Pont des Arts.
" Ainsi la carioca avait réalisé son projet de Bénac ! Il fut vaguement tenté de regagner son village de Provence et d'attendre qu'elle lui donnât signe de vie. Il y renonça presque aussitôt. Il n'était pas assez sûr d'aimer la carioca. Il avait eu ce qu'il voulait d'elle, elle avait eu ce qu'elle voulait de lui. A quoi bon espérer autre chose ?
La Seine coulait sous le Pont des Arts. Au dernier moment il la trouva très noire. Il regrettait quand même sa petite source des collines."
Les choses sont dites avec la plus grande pudeur : "Au dernier moment il la trouva très noire." Comment ne pas penser alors à un autre suicide, celui de Sarah dans le film d'Eugène Green, Le Pont des Arts aussi ? Sarah la musicienne, qui dépose avant de sauter dans l'eau noire les partitions du Lamento della Ninfa de Monteverdi.


jeudi 10 janvier 2019

On ne signera pas le traité de Westphalie

Bartt l'a sorti de ses réserves. Un volume relié pleine toile, achevé d'imprimer le 13 novembre 1967 chez Brodard et Taupin, à Paris-Coulommiers. Bibliothèque du Club de la Femme, avec un dossier aussi sur l'auteur. Les enfants du bon dieu d'Antoine Blondin, paru à l'origine en 1952. Bon sang, j'ai au bas mot trois essais historiques à finir, et voilà que ce renard de Bartt me remet du Blondin dans les pattes. Et je sens bien que je ne vais pas résister, je vais l'avaler, ce bouquin, dans les petites heures de la nuit qui va suivre.

"Là, où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. les chemins qui conduisent de l'École militaire aux Invalides semblent s'ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l'ombre, l'autre au soleil, ils s'en vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l'air : c'est l'appréhension du son des cloches. Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n'ai que trente ans et le sang jeune."

Vous avez lu ici le début, ce qu'on appelle l'incipit du roman. Quelques jours plus tôt, pour répondre à une étudiante qui m'avait envoyé la nouvelle qu'elle avait écrite pour un concours, j'avais ressorti L'histoire commence, ce court essai qu'Amos Oz, l'écrivain israélien récemment disparu, avait consacré aux débuts de romans, dont il disait qu'ils étaient toujours des pactes passés entre l'auteur et le lecteur, sorte de contrats introductifs qui "jouent parfois à cache-cache, manquent à leur promesse, la tiennent inopinément, invitent à entrer dans un labyrinthe."

Qu'en est-il alors de ce début blondinien ? Eh bien je dirais qu'il annonce assez bien la couleur, qui est celle d'une mélancolie automnale propre au narrateur, Sébastien Perrin, professeur d'histoire marqué par son séjour forcé en Allemagne. Le quartier sans vie, minéral (même les platanes sont de pierre), semble craindre toute vibration qui menacerait sa léthargie. A vrai dire, est-ce le quartier qui a prématurément vieilli ? Ne serait-ce pas plutôt Perrin lui-même, alias  Blondin, lui aussi victime du STO, trente ans seulement mais la jeunesse volée. C'est précisément sur cet adjectif, ce jeune, que Monsieur Jadis, publié vingt ans plus tard, s'achevait encore : "Sous ma défroque du Jockey-Club, je viens de me décider : je serai un de ces vieux messieurs qui ont gardé le cœur jeune."

Sébastien Perrin s'ennuie. Marié à Sophie, "née Rostopchine ou peu s'en faut", qu'il surnomme la petite fille modèle (allusion à la Comtesse de Ségur, dont le vrai nom est Sophie Rostopchine), il mène une vie morne qui lui laisse le sentiment aigu de dépérir sur pied. A la suite de l'effondrement sur le lit nuptial d'une boule de gui (provoqué par Elina Mordoret, la bonne solitaire de l'étage du dessus glissant dans son agonie sur le carrelage de sa chambrette exiguë), il décide de contrevenir à l'ordre immuable de l'Histoire :
"Peut-être suffisait-il de faire sauter un écrou quelque part pour rouvrir les vannes de la fortune, de l'aventure, du devenir ? Puisque l'Histoire m'avait détraqué, je détraquerais l'Histoire. Les temps de l'inertie étaient révolus.
Aux approches de l'aube, je décidai que cette année-là, on ne signerait pas le traité de Westphalie, et il me sembla, en m'endormant, que le monde desserrait sa ceinture." (p. 71)
Le chapitre suivant est jubilatoire : le lendemain, il assène à ses élèves une leçon d'histoire où le traité de Westphalie (1648) n'est pas signé, ce qui entraîne une cascade d'événements nouveaux, la guerre de Trente ans continue, et Perrin décide de battre le record de la guerre de Cent ans : "Pour satisfaire leur sens sportif et flatter leur amour-propre national, je décidai de m'arrêter au chiffre 101 et j'annexai d'urgence les Pays-Bas à la France, à la suite d'une campagne que j'attribuais à Turenne, plus sympathique que Condé."

Perrin ne s'arrêtera pas là et les séances suivantes verront fleurir d'autres versions alternatives de l'histoire de France, sans que les mômes s'en émeuvent (par exemple, Colbert entre en disgrâce au profit de Fouquet que Louis XIV charge de former un gouvernement avec Lulli, Mansard et La Fontaine).

Je ne veux pas déflorer plus avant le roman, d'ailleurs le meilleur est sans doute dans ce début. 

Toujours est-il qu'hier je recevais le numéro de Février de Philosophie Magazine, auquel je suis abonné. Oui, le mois de février au 10 janvier... on peut dire que ces philosophes-là ne sont pas des tasons. Je feuillette donc ce nouveau numéro et que trouvé-je en lisant le billet sur l'essai du mois, L'Europe est-elle chrétienne, d'Olivier Roy (Débats/Seuil) ? Ceci :
"Qu’il y ait une crise identitaire de l’Europe, il en est convaincu, mais ce pourrait être davantage dû à l’incapacité (récente) des États séculiers à concevoir leur relation avec le religieux qu’à une menace de retour du religieux en tant que tel. Par « État séculier », le politologue entend la forme qui émergea du traité de Westphalie en 1648 en consacrant, dans le Saint-Empire romain germanique, la prééminence de l’empereur sur le pape. Désormais, « c’est le politique qui décide du religieux » et lui fixe sa place." [C'est moi qui souligne]

Je vais tout de même conclure avec Blondin. Sébastien Perrin retrouve par la malice du destin une princesse allemande qu'il avait séduite pendant sa captivité en Allemagne et il s'ensuit un amour adultérin dont sa belle-famille prend un beau jour connaissance. Le beau-père, le flamboyant Sacha de Novilis, astronome et collectionneur d'art, entreprend de parler à son gendre à visage découvert (il s'est rasé littéralement la barbe...). Le discours, loin d'être mélodramatique, vire au burlesque, et l'on va voir que ce n'est pas tellement l'infidélité de Perrin qui est incriminée :
"Il fit le tour du salon, lorgna le lustre auquel il manquait quatre ampoules, le Rubens présumé faux, les rideaux tachés d'encre.
- Beaucoup de choses, malgré tout, se sont effondrées sous moi, sans parler de ce fauteuil. Je cite en vrac : la rente, la planète à laquelle j'espérais attacher mon nom, l'ambition de me perpétuer dans un fils, celle de voir la beauté de ma fille parée selon son mérite. Mais je dois avouer qu'en ne signant pas le traité de Westphalie, vous venez de me porter un coup fatal. Cette fois, c'est directement aux principes que vous vous attaquez." (p. 183)
Sous un masque de légèreté et d'humour, l'érudition d'Antoine Blondin se doit d'être remarquée. Ce qu'il fait dire plus loin à Sacha de Novilis répond parfaitement à l'analyse d'Olivier Roy :
"Et le malheur veut que mon propre gendre retire sous mes pas la pierre angulaire de l'édifice européen !
- N'exagérons rien, la portée réelle de Westphalie est fort contestée par des auteurs comme Michelet.
- Je me moque de Michelet, dit Sacha. Ce qui m'importe, c'est la signification de ce traité où la politique internationale s'affranchit de la tutelle de la papauté. Si vous n'êtes pas sensible à cette éclosion, dans la chrétienté, d'un nouveau droit des gens dont le principe ne soit plus la similitude de cultes religieux mais l'indépendance des états, soumis seulement les uns envers les autres aux lois générales de l'humanité, je ne vois guère ce que vous faites parmi nous qui plaçons au-dessus de tout le souci de l'équilibre occidental. J'ignore sous quelles calembredaines vous avez pu masquer votre carence, mais je me doute par avance qu'il n'y a pas de quoi être fier. Le résultat le plus immédiat est qu'on va vous mettre à la porte et c'est encore Sophie qui en pâtira." (p. 185)
Signature du traité de Münster (16 mai 1648), Gérard Ter Borch, Rijkmuseum, Amsterdam.

lundi 7 janvier 2019

Le Pont du Noble Art

Ce matin, avant de reprendre la route du turbin, je me trouve à écouter le grand entretien sur France-Inter avec Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement récemment attaqué par un transpalette bien décidé selon ses dires à avoir raison de la République (il se murmurerait que la toute récente tentative de putsch au Gabon a été opéré à l'aide d'engins de même facture : plus facile à manœuvrer que le char d'assaut et moins gourmand en carburant (car électrique), il n'a néanmoins pas permis aux factieux de renverser le pouvoir inamovible de la famille Bongo - ils ont tous été arrêtés ce jour-même - mais je vous accorde que l'information m'a tout l'air de jouer dans la catégorie des fake news). Bref, j'écoutais M. Griveaux lorsque j'appris de sa bouche même, hautement autorisée, que les gilets jaunes avaient manifesté sur le pont des Arts. J'en restais pantois : voilà ce que c'est que de délaisser BFM le temps d'un week-end, on rate des informations de première importance. Le Pont des Arts, mon Pont des Arts qui a fait la matière de mon dernier billet, via Eugène Green, Blondin et Vidalie*, accédait à l'actualité. L'attracteur étrange, non content de manipuler les algorithmes de la face du bouc, se permettait d'y drainer une manifestation giletjaunesque.

Un ancien boxeur** professionnel, ancien champion de France des lourds-légers,  y aurait même exercé le noble art (enfin, il aurait quelque peu oublié les règles dudit noble art car il semblerait qu'il a aussi généreusement distribué quelques coups de savate). Ce qui lui a valu une remontée de bretelles de sa Fédération, et lui vaudra sans doute, pour compenser, une descente de police à son domicile.

_____________________
* Les deux derniers loustics ne crachaient pas sur le jaune, si l'on en croit par exemple Guillaume Maujean :" Il (Blondin) avait un faible pour le jaune. Le pastis 51, qu'il commandait toujours double en réclamant un «102"."(Les Echos, 01/07/2016). Vidalie, compagnon de bordée de Blondin, ne devait pas être en reste. Quant à Green, aucune réputation de poivrot n'est à signaler, mais j'ai vu deux films de lui (Toutes les nuits, Le Pont des Arts) où il tient un bistrot (le Café Glauque). C'est louche.

** [Ajout du 8 janvier]. Ce matin, il me revient que j'ai inventé un personnage de boxeur cogneur de pandores : c'était dans la fiction 1913, sur le site des Tasons :

"Hélène Deville en avait gros sur la patate. Son champion se faisait proprement laminer par Paoli. Le colosse moustachu avait déjà expédié par deux fois au tapis Henri Farinaud, l'anar des rings, le cogneur de pandores. Il était reparti chaque fois vaillamment au combat, mais Paoli avait du plomb dans les gants, ce titre de champion de France, il en sentait le fumet exquis, il en avait l'écume aux lèvres. "

mercredi 2 janvier 2019

Mon nom véritable est Jadis

Pleuvent les vœux, les souhaits de bonne année, de bonne santé, de joie, de sérénité, de bonheur, de prospérité, auxquels nous répondons docilement le plus souvent, parce que ce qui compte c'est l'intention n'est-ce pas ? oui, bien sûr, et en même temps grandit en nous la suspicion que la foi n'y est pas, n'y est plus, qu'il n'y a vraiment aucune raison de croire que 2019 sera meilleure que 2018, que l'horizon d'un progrès possible ne cesse de reculer, que l'optimisme n'est plus de mise, mais on joue le jeu tout de même, cette fiction des vœux imaginez qu'elle disparaisse, cela ne serait-il pas signe d'un plus grand désespoir encore ?

Attention, je ne veux pas jouer aux Cassandres, doucher les enthousiasmes, refroidir les ferveurs. Loin de là. C'est même au contraire, paradoxalement, que je voudrais très modestement contribuer. Je crains seulement d'y être malhabile, je suis même pratiquement certain d'y échouer sauf pour quelques-uns peut-être, et ce n'est pas une histoire d'humeur ou d'intelligence, cela tiendra d'autre chose, d'une disposition intérieure dont j'ignore tout. Je suis obligé d'écrire car je m'aperçois que je suis incapable d'en parler, du moins en ce moment, pas plus à ma famille qu'à mes amis même les plus proches, cela reste en moi et il n'y a guère qu'ici que je puisse un tant soit peu hasarder une conviction.

Avec le dernier article, La Sapienza, élaboré au sortir d'une nuit solsticiale presque blanche et publié le jour de Noël en guise de présent, il me semblait avoir touché quelque chose : la découverte inopinée de l'oeuvre du cinéaste Eugène Green, les connexions avec les arts de la mémoire, Jacques Roubaud, Raymond Lulle, une pétrifiante coïncidence avec un Conte d'hiver londonien ressurgi d'une nocturne radiophonique de la fin  de 1970, m'avaient laissé à penser que dans le chaos du présent sommeillait toujours un ordre possible, qu'au coeur de la nuit hivernale une lumière essentielle attendait de grandir. Je commençais à articuler avec difficulté ce grand mot de spiritualité qu'il est si facile de galvauder. Est-ce pour cela que j'en n'en fis aucun écho dans Facebook, contrairement à d'autres billets pourtant moins cruciaux ?  Comme de toute façon, je ne pensais pas faire le buzz avec un mystique du Moyen Age, un vieux poète contemporain et un réalisateur qui ne passera jamais sur TF1, je me suis bien gardé d'esquisser le moindre geste.
Comment continuer ? Je ne cesse de me poser cette question, et je n'en vois qu'une pour l'instant, poursuivre la chronique de cette quête, obstinément, sans s'occuper de l'impact, des stats, des likes, du tintouin des touits, et tout le toutim.

Alors je continue, j'ai commandé l'essai sur Shakespeare, je rafle à la médiathèque tout ce qu'il est possible d'emprunter d'Eugène Green, dévédés, romans, mais ne croyez pas qu'il s'agisse d'une passion exclusive, que plus rien d'autre n'existe. Il y a la vie bien sûr, les enfants, les parents, les amis, les réveillons, les cadeaux, les courses, la bûche tout chocolat à aller chercher à la boulangerie de Pauline et Nathan, vous connaissez tout cela (à part Pauline et Nathan, si vous ne croisez pas dans le quartier), je n'insiste pas (j'ai tenu à préciser, n'étant pas ermite sur le mont Athos ou dans le val de Fontgombault). C'est par Le Pont des Arts, que je prends à tort pour le premier film de Green, que je vais commencer mon voyage.



Autre chose (qui va bien montrer que j'avance de manière anarchique, à l'instinct) : à la médiathèque, il y a depuis quelques semaines des caisses de livres désherbés, c'est-à-dire sortis des collections. Vendus une misère. Pour un euro, j'acquiers ainsi Monsieur Jadis,ou l'école du soir, d'Antoine Blondin. Pourquoi virer Blondin des collections ? On ne le lit plus, j'imagine. Sans doute. C'est bien dommage. Pour moi, impossible de laisser filer cette belle édition de 1971 du Cercle du nouveau livre, en couverture dure, agrémenté d'un dossier sur l'écrivain. Et puis j'ai eu le malheur d' y risquer un œil et il m'a fallu le lire jusqu'au bout (la même chose m'était arrivée il y a quelques années avec Romain Gary, absolument jamais lu jusqu'à ce livre sauvé aussi d'un pilon (je suis le samu social de la bouquinerie), Chien blanc, qui me happa dès le premier paragraphe et me retint dans ses crocs jusqu'à l'ultime phrase). De fait je le lus en alternance avec le Shakespeare de Green. Et a priori il n'y avait rien à voir entre les deux ouvrages.

Sauf que. Sauf que, page 13 de Monsieur Jadis, je lis : "Cependant, derrière moi, l'Institut s'endormait en chien de fusil dans la saignée de la rue Mazarine, sa coupole brodée d'or enfoncée jusqu'aux yeux comme un bonnet de nuit." L'Institut dont il est question est l'Institut de France, qui se situe dans l'exact prolongement du Pont des Arts, rive gauche, bâtiment que l'on voit donc sur la photo de couverture du dévédé. Blondin se fait alpaguer non loin de là à la suite d'une conversation un brin insolente avec une escouade de flics à la poursuite d'un jeune garçon :
"Cloué sur place, au milieu des hippies consternés par cet excès d'agitation, j'ai connu, l'espace d'un éclair, la honte de cette chasse à l'homme, une admiration mêlée de gratitude envers la détermination d'un gibier sans espoir, le désir fou de partager cette ivresse altière de cerf. Un élan intérieur me projetait au côté du réprouvé, mêlant  nos souffles, dérapait dans la rue Jacques-Callot, enfilait la Rue de Seine, passait l'eau. Et la radio, sous la capote de la voiture-pie, répétait stupidement : "Jacques-Callot... rue de Seine... Passerelle des Arts..." (p. 19)

Blondin est déjà tout entier dans ces quelques lignes : cette solidarité qu'on peut juger presque masochiste avec le jeune fugitif lui fera connaître une fois de plus les cellules d'un commissariat, où il déclinera son nom inventé. Et c'est la première phrase du livre : "Longtemps j'ai cru que je m'appelais Blondin, mon nom véritable est Jadis. C'est celui que je viens de donner au brigadier penché sur la main-courante de ce commissariat dont je ne soupçonnais pas l'existence."

Au-delà de cette rencontre autour du Pont des Arts je songe qu'il y a peut-être un rapprochement encore plus essentiel à opérer entre Green et Blondin, et qui tiendrait au statut de la Parole. Selon Laurent Gayard (Revue des Deux Mondes, février 2016), "Si toutefois Le Magnificat ou La Lamentation de la nymphe de Monteverdi accompagnent La Sapienza ou Le Pont des Arts, c'est la musique de la parole qui habite avant tout les films d'Eugène Green." Or, c'est bien aussi la parole qui trône souveraine dans les errances éthyliques de Blondin et ses amis de la nuit. Les moments de bravoure les plus spectaculaires sont ceux où il met en scène la prostituée Popo au verbe intarissable, et ses amis écrivains Roger Nimier et Albert Vidalie. Je ne connaissais pas Vidalie, dont j'ai appris plus tard qu'il a écrit les paroles de la chanson Les loups sont entrés dans Paris. Vidalie, dont la reconstitution de la bataille d'Austerlitz au Bar-Bac touche au grandiose, Vidalie dont Blondin compose un touchant et truculent portrait :
"Il y avait du franciscain chez ce franc-maçon, du chouan chez ce communard. Après avoir prêté des séductions désespérées à une époque illuminée par son retour de captivité, le colporteur de mots et de gestes se détourna du sens de la marche. Alors s'épanouit sa vocation de vétéran-né, d'homme de la veillée et du souvenir légendaire, dans le bruit apaisé des pendules de campagne, qui ne semblent battre  qu'à reculons et ne plus marquer que l'heure qui a été.
Il ne se souciait pas beaucoup de l'avenir, sinon comme d'un champ promis à la célébration rétrospective de l'instant présent, qu'il s'ingéniait à rendre mémorable. La veille, il avait instauré l'état de siège dans la cuisine du Bar-Bac, convertie en Fort-Chabrol, avec le propos de s'y confectionner une omelette de cent oeufs. Il n'avait capitulé que pour chanter la Carmagnole avec un La Rochefoucauld de rencontre, donner à brouter une violette à la toujours jeune Popo, ébaucher des amours cosaques en compagnie d'une fille naturelle de la Loreleï et de Tarass-Boulba, toute en cuir, nommée Véra. Et pleurer enfin, dans l'abri évident de l'ivresse." (p. 80)
Consultant la notice de Wikipedia sur ce Vidalie qui hier encore ne m'était rien, je découvre, médusé, que le bougre avait lui aussi commis, en 1961, son Pont des Arts :


Et savez-vous, je me le suis commandé.