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samedi 7 octobre 2017

# 240/313 - Calamity Jane : la poule cayenne

Revenons donc sur la couverture des Quatre fleuves de Baudoin et Fred Vargas.


Zoomons sur l'illustration centrale, représentant Grégoire Braban filant sur ses rollers vers la ville d'Orange. Il n'est pas tout seul.

Dans ses bras, une poule, et pas n'importe laquelle. Une poule qui apparaît dans le récit à la page 56 : une poule cayenne naine qui ne songe, semble-t-il, qu'à quitter la maison Braban.


Pourquoi ce qualificatif de cayenne ? Wikipedia nous apprend que "Pierre Vialatte, directeur du bagne (1880-1892) de Saint-Laurent du Maroni accordait aux détenus les plus "méritants" un privilège, celui d'avoir, dans l'enceinte du bagne, un bout de potager et une petite basse-cour. Pour la discrétion, les détenus adoptèrent la "poule cayens" dite "poule naine". Pour les bagnards qui avaient purgé leur peine et qui pouvaient rentrer en métropole(courtes peines), le gallinacé était devenu cayenne en référence à leur ancien lieu de détention. Jusque dans les années 1950, il était mal vu d'avoir dans sa basse-cour des "poules cayenne", signe de mauvais augure."

Nous avons peut-être là, avec cette superstition, un premier indice pour l'explication de la présence d'une poule cayenne dans cette histoire. Sans cette poule, elle fonctionnerait tout autant, mais il manquerait un de ces éléments d'étrangeté que l'auteur aime disséminer dans ses intrigues. Cette poule, contrairement à ses congénères plutôt portées sur la sédentarité, a l'âme vagabonde, "âme western" dit Grégoire. C'est une migratrice, alors au moment où il doit partir pour Orange, il emporte Calamity Jane avec lui.


En contrepoint, son frère Gratien égrène quelques vers du célèbre Lac de Lamartine :
" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Je me suis demandé aussi pourquoi Calamity Jane. Au-delà de la proximité phonique avec "Cayenne naine", il y a peut-être une allusion à une biographie d'Hortense Dufour, Calamity Jane, Le diable blanc, publiée en 1986.

Dans le prologue du livre, Hortense Dufour donne la raison de ce sous-titre :

N'oublions pas non plus que la poule (essentiellement la poule noire) est un support essentiel de sorcellerie, associée à de nombreux rituels et secrets.


Fred Vargas, qui joue dans ce livre comme dans beaucoup d'autres, sur les pratiques ésotériques et les théories occultistes, s'amuse à prendre le contrepied des symboles maléficiés. La poule, loin de porter malheur, accompagne le héros dans sa quête, et ce n'est pas hasard si on la retrouve à la toute fin du livre, entre Adamsberg et Grégoire.



mardi 26 septembre 2017

# 230/313 - La Part du diable

Le Diable nous poursuit ou bien est-ce nous qui en suivons les traces ? Après les échos relevés hier, en voici une nouvelle manifestation. Samedi soir [16 septembre], après un superbe concert du quatuor Spiralia dans l'église de Cluis, je suis rentré chez moi. Où j'ai allumé la télévision pour voir par curiosité le nouveau tandem Angot-Moix dans l'émission On n'est pas couché. En même temps, je vérifiai la publication de mon article du jour, Le blason de Ravenne, 222ème de la série auquel je tenais beaucoup. Et pour le coup c'est à une véritable synchronicité que j'assistai. Un jeu d'écrans assez sidérant. Je m'explique : à la télé était invité l'écrivain Daniel Rondeau pour son dernier roman, Mécaniques du chaos.



Simultanément, sur mon Ipad, je relisais donc l'article 222, où était reproduite la couverture du numéro de novembre 1992 du Magazine littéraire.


Où, comme on peut le voir, figurait au sommaire le nom de Daniel Rondeau.
Je me reporte alors à l'article qui porte sur le roman publié alors.
Son titre : La Part du diable.


vendredi 8 septembre 2017

# 215/313 - Lui jeter un bénitier à la tête

"L'homme qui fait sa prière le soir est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir."
Baudelaire

Avec cette note de carnet, le poète retrouve, selon Starobinski, "la métaphore obsidionale et l'image du combat défensif contre le démon qui avaient suscité, au Moyen Age, et notamment dans la pratique cistercienne, le rassemblement presque militaire de la communauté monastique à chacune des heures canoniales. La figure de la sentinelle est précisément celle que nous trouvons dans l'hymne Te lucis des complies du dimanche :
Te lucis ante terminum,
rerum Creator, poscimus
ut pro tua clementia
sis praesul et custodia.

C'est vous, Créateur du monde
Qu'avant la nuit, nous prions :
En votre bonté accoutumée,
Veillez sur nous pour nous garder.

Procul recedant somnia
et noctium phantasmata ;
hostemque nostrum comprime,
ne polluantur corpora.

Qu'au loin s'enfuient les songes
Et les fantômes de la nuit ;
Et réprimez notre ennemi,
Que nos corps ne soient pas souillés.
Les pathétiques résolutions que Baudelaire note dans ses carnets et ne sera pas capable de suivre, montre combien le souvenir de la "journée du chrétien" est resté vivant dans l'esprit du poète, et quel attrait l'idée d'une règle imposée aux activités quotidiennes a pu exercer sur un homme qui sentait son temps se dissiper dans l'acedia et la perpétuelle procrastination."

*
J'ai retrouvé dans mes archives ma brochure des Paroles dorées, de François Raoul-Duval, que nous avions lu avec Théatralacs. Baudelaire, agonisant, y dialoguait avec le Diable, déguisé en infirmier, qui se proposait de passer sa vie en revue, et de commencer, tiens donc, par "l'expédition de Châteauroux": 


Ironie du sort : cela se passait donc au théâtre Maurice Sand, fils de George (c'était la première fois que nous faisions une lecture en ce lieu délicieux - il y en eut bien d'autres par la suite). Or, George Sand, on le sait, était honnie de Baudelaire. Dans ses carnets, au-dessus de la note citée en épigraphe, on trouve ce passage où il l'associe, eh oui, au Diable :
"Le Diable et George Sand.
Il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.
Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que toute autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C’est le diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son bon sens, afin qu’elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens.
Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête."
*
Le nez toujours dans les archives, je retrouve trace, dans un de mes anciens cahiers Clairefontaine 192 pages, de la découverte de Jean Palou le 17 octobre 1992 :
"Hier soir, hôtel de Villaines, conférence sur Jean et Christiane Palou, par Nicole Patureau et Jean Perrichon. Un couple d'intellectuels qui a fini sa vie aux Mollets, dans la commune de Sazeray. Lui, historien de la Révolution, écrivain, auteur de livres et de films sur la sorcellerie, franc-maçon à partir de 1960, et ami d'André Breton. C'est surtout ce dernier aspect de la personne qui m'a passionné. Une petite exposition dans la première salle tentait de montrer les différentes facettes de l’œuvre (entièrement léguée aux Archives de l'Indre), une vitrine m'a émerveillé qui présentait plusieurs lettres d'André Breton, des cartes postales, des livres dédicacés dont Nadja, L'Amour fou et Arcane 17. La dédicace de Nadja est étonnante : Breton raconte carrément sur toute la page un rêve qu'il fit à la suite d'une histoire à lui racontée par Jean Palou, histoire que Breton lui demanda de coucher sur le papier pour sa revue Le surréalisme même. Et dans la vitrine il y avait à la fois le manuscrit  de ce texte intitulé Présence à Ravenne et l'exemplaire de la revue en question. J'aurais voulu voler l'ensemble. Il faudrait que je puisse en prendre connaissance. (...)"