Affichage des articles dont le libellé est Héraclite. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Héraclite. Afficher tous les articles

samedi 23 décembre 2023

Tu lèverais tes bras dans la nuit

Poursuivi hier ma lecture du maître-livre de Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne. Je progresse lentement, comme si j'arpentais un sentier de montagne abrupt, avec risque de glissade dans les éboulis qui le longent. Me voici parvenu à la troisième partie, qui porte le nom générique d'Histoire de mes amis et se compose de sept chapitres. Hier, donc, j'abordai l'Histoire de mon amie, quatrième du lot, amie dont le nom n'est pas donné, ce qui semble assez logique quand on apprend qu'elle "était celle pour qui rien ni personne n'avait un nom, et quand cela arrivait tout de même, jamais le nom traditionnel", mais on sait qu'elle est slovène, née à Maribor, et qu'elle fut Miss Yougoslavie et championne nationale junior à la course, au saut en longueur, à la nage et au volley-ball. Et puis première femme de Slovénie à devenir forestière, gozdar, avant de retourner tenir l'auberge de ses parents, sans pour autant s'interdire de partir souvent dans des voyages en solitaire, surtout en Turquie. Voyages en solitaire dont Handke dit dès l'ouverture qu'elle voulait revenir avec un trésor, mais que, chaque fois, elle revenait les mains vides, non pas qu'elle ait échoué à le trouver, ce trésor, mais chaque fois elle le laissait quelque part, sur le trajet du retour, "et le dernier même, au dernier coin de rue avant sa porte." Tout simplement, parce qu'à la fin du voyage, ses trouvailles "s'avéraient n'être pas le trésor auquel elle avait pensé."

Bien singulière amie à qui je n'aurais malgré tout sans doute pas consacré une chronique si je n'étais tombé sur un passage qui résonnait curieusement avec l'article précédent, avec les cycles de l'eau étudiés par Jérôme Gaillardet et, surtout, avec le poème de Raymond Carver sur les eaux qui se mêlent. Peter Handke raconte que son amie était cette fois allée en Turquie pour passer en contrebande une Ford Mustang à quelqu'un d'Izmir. Ceci fait, il dit qu'elle continua vers l'est en traversant l'intérieur du pays, "où, dans une seule plaine, souvent, de nombreux cours d'eau, petits ruisseaux ou petites rivières, signalés par un échelonnement de haies naturelles faites de roseaux, souvent dans un espace vide, chacun comme un être vivant, se dirigeaient côte à côte  vers la mer, lents et faciles à traverser (pour elle)." (p. 381)

L'image carvérienne des eaux qui se mêlent se retrouve dans l'évocation par Handke de cette "frontière entre les deux zones de vagues, celle du ruisseau et celle de la mer, leur choc et leur interpénétration, extrêmement douce [...] C'était pour elle quelque chose de particulier que de sentir sur la gorge, sur la hanche ou les cuisses cette frontière légèrement mouvante, une des eaux devant elle, l'autre derrière. [...] Ces régions de débouchés en miniature l'attiraient plus puissamment que la mer." (p. 382)

J'avais noté sur le moment, c'était en début d'après-midi, cette résonance sans savoir encore si j'allais en faire quelque chose. 

Emmanuèle Bernheim - Photo Ulf Andersen.

Au soir, je repris la lecture entamée la veille du douzième volume du Dernier Royaume de Pascal Quignard, Les heures heureuses. Et parvins au chapitre XXVII, dont le titre est 1955-2017. Dates de naissance et de mort d'Emmanuèle Bernheim, écrivaine et scénariste. Et cela commence ainsi :

"Quand le hasard, l'absence, la nuit, ce livre, font que je songe à Emmanuele Bernheim, ma tête s'emplit de lumière.
Si rare l'amitié entre un homme et une femme sans que rien se sexuel n'y surgisse ou n'y porte son ombre." (p. 113)

Emmanuèle Bernheim était donc l'amie de Pascal Quignard, et ce qui est stupéfiant avec ce nouvel écho c'est que l'écrivain la décrit avant tout comme une nageuse acharnée : "Sans cesse elle fonçait vers la mer comme le méandre de la Seine le fait à Rouen puis au port de Jumièges, traversant le marais." Plus loin : "Dans la piscine de l'hôtel de Tozeur, quand elle s'élançait du plongeoir au fond de l'eau, c'était une championne olympique de la RDA. / Dans l'Atlantique elle attend le surgissement de la plus haute vague et, tête baissée, se lance, la crève."

La nage n'est pas le seul point commun entre les deux femmes. Outre le caractère bien trempé qu'elles partagent, le thème de la mort les rassemble. Dans son sixième et dernier livre, Tout s’est bien passé (Gallimard, 2013), Emmanuèle Bernheim parlait de la mort de son père, à 89 ans. Elle racontait comment elle l'avait assisté, avec sa soeur,  à sa demande de suicide, en Suisse. Quatre ans plus tard elle était emportée à son tour à 61 ans, le 10 mai 2017, des suites d’un cancer du poumon. Dans le court chapitre XXIX, Quignard évoque une ruine de phare à l'entrée de la baie de Saint-Florent, où son amie aimait à traverser le bras de mer. "C'était la tour de Hérô dans le Bosphore, écrit-il." Evoquant ici le mythe grec de Léandre et Hérô. Héro, prêtresse d'Aphrodite qui vivait dans une tour à Sestos sur la rive européenne de l'Hellespont, était aimé de Léandre, un jeune homme d'Abydos, sur la rive asiatique. Il nageait chaque nuit pour la rejoindre de l'autre côté, guidé par la lumière que Hérô allumait au sommet de sa tour. Mais lors d'un orage, la lampe s'éteint et Léandre se noie. Lorsque la mer rejette son corps le lendemain, Hérô se suicide en se jetant du haut de sa tour.

Hérô se lamentant devant le corps de Léandre, Jan Van Den Hoecke (1635-1637)

Et Pascal Quignard de conclure ainsi son chapitre :

"Emmanuèle, tu aurais dû choisir de mourir en te noyant dans cette baie.

*

Comme Leander de Marlowe, comme lord Byron quand il vint à Sestos, tu te dénuderais, tu lèverais tes bras dans la nuit, tu plongerais. Tu mourrais au pied de la tour." (p. 127)

De même, Peter Handke conclut l'histoire de son amie en racontant comment, déposée par un taxi à proximité d'un champ de ruines antiques où se trouvaient les vestiges d'un temple de Léda, après avoir plongé au fond de la mer et découvert des sarcophages d'un cimetière englouti, elle s'était assise sur le rivage :

"Et mon amie dit à mi-voix, ne s'adressant à personne en particulier, ni à elle-même : "Je n'ai jamais vécu une chose pareille. C'en est fini de moi. Je vais bientôt mourir. Aujourd'hui, c'était un jour de bonheur. Merci. Quand était-ce ? Il y a déjà longtemps. Je porte un deuil. Ah, mouvement ! Que veux-tu donc chercher ? Regarde. Il faut regarder. Douce vie. J'ai peur. Y a-t-il quelqu'un ? 
Et elle écoute sa propre voix et s'étonne de ce qui sort d'elle à travers une simple parole ainsi jetée.
Et elle souhaite périr, elle souhaite la gloire." (p. 392-393)

Et où se passent donc les deux histoires, sinon en Turquie ?

Et c'est en Turquie,  qu'on appelait Asie Mineure, que se place encore une troisième résonance stupéfiante. Des trésors que rapportait son amie, Handke dit qu'au fil des ans, "elle se mit, si possible au cours même du voyage, à les rapporter à leur place, comme maintenant, dans son entreprise au sud de la Turquie, la borne de route ou de stade antique péniblement déterrée à Ephèse et roulée ensuite pendant des heures et des heures, avec les mains et avec les pieds, et où était inscrit un fragment d'Héraclite : " L'essence de chaque jour est une seule et même", et dont il lui sembla , lorsque l'environnement est changé, qu'il ne s'agissait que d'un accessoire de théâtre." (p. 368-369)

Dans le chapitre XXVI, Les civelles, qui précède immédiatement le chapitre consacré à Emmanuèle Bernheim, Pascal Quignard cite lui aussi un fragment d'Héraclite : "Sea, See, Seele. Mer et âme. / Héraclite disait : C'est la mort pour les âmes - devenir eau." (p. 105) et, à la page suivante, on peut lire ceci :

"La mer peut être dite le fleuve du "même" où tous les fleuves s'engloutissent, où ils se perdent, tandis que le fleuve, qui a une direction, qui va de l'amont vers l'aval, n'est jamais le même, n'est jamais la mer où il vient pourtant se fondre, puisqu'il ne repasse jamais dans ce passer qui en connaît que son élan, que son écoulement.
Mouvement d'une perte infinie.
C'est le Caystre à Ephèse."

Le Caystre du grec ancien Καϋστρίος / Kaüstríosfleuve côtier de l'antique Lydie et de l'actuelle province d'Izmir, en Turquie. Vénéré par les Grecs comme un dieu, cité par Homère dans le livre II de l'Iliade, lorsqu'il évoque le mouvement des troupes des Achéens : " Comme l'on voit, par groupes denses, des oiseaux ailés, courlis, canards sauvages, cygnes parés d'un long cou, dans les prés d'Asias, sur les deux rives du Caÿstre, voler de-ci, de-là, en battant fièrement des ailes, et se poser avec des cris dont les prés retentissent. "


jeudi 30 mars 2017

# 76/313 - La colombe du Détective

Le 17 mars dernier, en aparté d'un mail où il me parlait d'Otto Dix, Jean-Claude m'informait qu'il venait d'apprendre par ceux qui l'avaient adoptée, que la colombe du Détective était morte cet hiver. Le Détective avait été la première pièce que j'ai mise en scène, adaptation d'une nouvelle de l'écrivain grec Dimìtris Hatzis, traduite par Michel Volkovitch (on peut la lire sur son excellent site). Jean-Claude, fondateur de la compagnie Theatralacs, que j'avais rencontré l'année précédente, m'avait fait confiance sur ce coup-là. Il jouait par ailleurs le rôle de l'imprimeur Praxitèlis, "colombophile acharné", est-il écrit dans la nouvelle, aussi l'avais-je encombré d'une cage et d'une véritable colombe.

J'avais complètement oublié ce qu'elle était devenue, cette petite colombe, mais cela m'a touché d'apprendre sa disparition, en même temps que j'étais surpris de sa longévité (il y a plus de vingt ans que nous avons joué la pièce). Mais, ajoutait Jean-Claude, cela était "sans rapport aucun" avec Alluvions. Ce que dans un premier temps j'étais tout prêt à accepter.

Mais était-ce si sûr ? La page de l'épigraphe de L'invention de la solitude de Paul Auster - une citation d'Héraclite -, ce livre sur lequel je ne cessai de revenir ces temps-ci, portait mention du Détective.



Pourquoi cet ajout ?  Très certainement parce que la vérité dans l'histoire du Détective surgit elle aussi de manière déconcertante. Le jeune Thodoràkis, employé chez Praxitèlis  - en attendant une nomination aux écritures dans les bureaux de la sous-préfecture, nomination qui ne viendra jamais -, échafaude toute une théorie autour de la disparition inexpliquée d'un pauvre bougre de la petite ville, et s'aperçoit quinze ans plus tard, au détour d'une promenade nocturne, qu'il était dans l'erreur et qu'il a laissé filer l'amour de sa jeunesse :

Il n'y a pas de secret ici, pas de crimes dont les fils s'étendent au loin, pas de meurtres ou de vols. Aucune justice rendue à l'enquêteur, aucune suite, aucun triomphe. Il n'y a qu'une jeunesse perdue, une vie égarée, un rêve mensonger auquel, il le sait maintenant, il n'a jamais cru... Il s'est rassis sur le banc, a de nouveau caché son visage dans ses mains, a laissé couler ses larmes, sans un sanglot ; ce n'est qu'un humble chagrin, tout est fini.
Héraclite, c'était aussi la Grèce, comme Dimìtris Hatzis, comme Lycophron aussi (bien qu'alexandrin, il était grec par la langue). Et la colombe n'était-elle pas présente aussi dans le grand poème de l'Obscur ?

Vers 86 : Je vois courir une torche ailée
               vers l'enlèvement de la colombe si timide de la chienne à mourir

Vers 102 : Et un loup avait enlevé l'adolescente génisse incestueuse et garce
                 Il l'avait privée du fruit de ses semences : les deux colombes sombres.

Vers 131 :  il t'aura jeté hors de la colombe noire, la femme sans pudeur, qui te bouleversait de désirs

Selon Hérodote, c'était une colombe noire qui avait fondé l'oracle de Dodone, en Épire. L'Epire, en Grèce du Nord, est la région natale de Hatzis, "dans ces zones ambiguës, crépusculaires, très loin des clairs soleils du Sud ", écrit Volkovitch.

Noé et la colombe. Extrait de la Bible historiale (XIVe siècle)

Si j’avais choisi ce texte, c’est aussi parce qu’il avait des résonances autobiographiques. J’avais à peu près l’âge de Thodoràkis et parfois je me demandais si je n’avais pas, comme lui, sacrifié à des rêves mensongers. Lisant la préface et les notes de Michel Volkovitch qui suivent la nouvelle, je m’aperçois qu’il a éprouvé le même sentiment inconfortable :

“La traduction de ce livre et sa publication furent un long feuilleton tragi-comique. Je ne raconterai ici que le début : la rencontre d'un étudiant de grec aux Langues-O, âgé de trente-trois ans, qui n'a encore jamais traduit, avec l'histoire de Thodoràkis et Va-et-viens. Je suis bouleversé. Je m'identifie, douloureusement, à ce jeune homme qui n'a encore rien fait de sa vie et attend le salut de ce qu'il écrit dans un cahier. Thodoràkis, mon frère. Traduire son histoire est une nécessité, un devoir. Je me lance, malgré mon grec rudimentaire, et ponds une version française maladroite sûrement (je l'ai perdue depuis). Je la soumets à mon prof de littérature grecque, Chrìstos Papàzoglou, qui ne me décourage pas. J'attendrai neuf ans avant de trouver un éditeur — ou plutôt deux ! Mais ceci est une autre histoire.
Vingt-six ans après, je relis «Le détective» avant de le mettre en ligne. J'ai eu plus de chance que le petit imprimeur, le contenu de mes cahiers désormais a plus d'un lecteur, la vie m'a comblé sur tous les plans. Quel chemin parcouru ! Quelle chance d'avoir pu me faire connaître ! Deux ou trois fois, au début de mon parcours, petit Poucet perdu dans la forêt éditoriale, j'aurais pu abandonner la partie et retomber dans le silence, moi aussi.”