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mardi 28 mars 2023

Tolède et Chichiliane

La vision en haute définition de Vue de Tolède, du Greco, sur le site du Metropolitan Museum of Arts de New York, m'a permis de percevoir certains détails qui m'avaient échappé dans les reproductions dont je disposais jusque-là. Ainsi découvris-je les personnages qui occupent certaines parties du paysage, comme dans la montée vers la ville par le pont d'Alcántara (dont le nom vient de l'arabe القنطرة, al-qantara, qui signifie précisément « le pont »).


Ces piétons sont peints d'une seule touche brune pour le corps, surmontée d'une larme blanche figurant la tête. On les retrouve plus bas, définis de la même manière minimale, au bord du fleuve.


Ces silhouettes m'évoquèrent deux autres oeuvres, celles-ci contemporaines. Tout d'abord le dessin au crayon de Giacometti reproduit sur la couverture du dernier petit ouvrage du sinologue Jean-François Billeter, Bonnard, Giacometti, P. (Allia, janvier 2023), que je venais d'acheter et de lire dans la foulée.

Alberto Giacometti, Projet pour un livre V, 1951, crayon, Saint-Paul-de-Vence
Fondation Maeght

D'autre part, revenant dans le salon après avoir écrit le dernier article, j'ai été saisi par un détail du tableau de mon ami Nunki Bartt, Chichiliane (dont le titre évoque le Chichiliane du Roi sans divertissement de Jean Giono).


Les personnages qui ramènent les filets dans le quadrant de droite, au bas du tableau, ont la tête identiquement formée d'une seule tache blanche floue. Quand je lui posai la question au téléphone d'une éventuelle influence du Greco, Nunki me confia ne pas connaître la Vue de Tolède.

Chichiliane (détail)

On me dira que ce ne sont justement que des détails, presque invisibles dans le cas de l'oeuvre du Greco, pourtant c'est ce genre de détails qui m'intéresse aussi dans l'art. Pourquoi le peintre prend-il la peine de figurer ces minuscules personnages dans ce paysage où les éléments naturels rivalisent de puissance avec les constructions historiques ? Dans le tableau de Bartt, les humains sont également écrasés par la présence des montagnes et des ciels noirs.

mardi 9 mars 2021

Conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"

"L'un de mes amis s'inquiète encore : tu rêves, me dit-il ; regarde autour de toi, rien ne justifie pareil optimisme. je lui réponds que vouloir aller vers le Bien ne signifie pas que l'on soit optimiste. Je vois au contraire l'avenir en noir. Je pressens l'horreur à venir, pareille à celle que les armées de Napoléon ont répandu en Espagne."

Jean-François Billeter, Le propre du sujet, Allia, 2021, p. 42.

Je ne m'attendais certainement pas à entendre parler de Napoléon en lisant le dernier petit livre du sinologue Jean-François Billeter, que j'affectionne particulièrement. L'Empereur n'est pas au cœur de son sujet, mais il se trouve que cela entre en rapport avec ma thématique de l'heure. Il n'est que de lire les mémoires du général Thiébault, cinq tomes disponibles sur Gallica, et en particulier le volume quatre, pour  avoir une illustration sans fard des atrocités perpétrées par les armées françaises. En 1809, Thiébault entre à Burgos  qui est alors sous la coupe du général Darmagnac : " (...) il y avait soixante jours que ce Darmagnac commandait à Burgos, et depuis soixante jours le pillage et la dévastation duraient avec une frénésie dont il est impossible de se faire une idée. Le désespoir et la rage transportaient les habitants, et le manque de tout, voire même la disette, multipliaient les épidémies qui dévoraient nos troupes. La ville faisait horreur, les campagnes faisaient pitié. Au lieu de s'entendre, on se tuait, et paysans et soldats pouvaient conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"." Thiébault lui-même est révolté, ainsi que ses aides de camp, et alors qu'il s'apprête à partir le lendemain matin, et à quitter cette ville, "théâtre de toutes les abominations", il reçoit un message l'informant à mots couverts qu'il est appelé à remplacer ce Darmagnac qui, écrit-il, "s'il laissait tout à faire sous le rapport du bien, avait tout consommé sous le rapport du mal." Il devient donc gouverneur de la Vieille-Castille.


Il parcourt alors la ville et constate l'horreur de la situation dans les rues, les prisons, les hôpitaux : "Près de cinq mille isolés, ou soi-disant convalescents, mais presque tous malades, croupissaient sous une position pire sous quelques rapports ; car, ce qui ne m'est arrivé que cette fois dans ma vie, à moi qui n'étais ni délicat ni facile à rebuter, le méphitisme d'un de ces dépôts, qu'en ma présence je fis vider en trois heures, était tel que, malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'y pénétrer." Il n'aura de cesse de rétablir une administration rationnelle et de pourfendre tout acte de pillage et de corruption. Il rétablit la justice, fait distribuer de la soupe aux plus démunis et s'efforce par tous les moyens de gagner la confiance de la population. C'est ainsi qu'il est amené à se pencher sur le pillage du couvent qui abritait les restes du Cid et de Chimène : 

Il se rend lui-même au couvent profané et fait rassembler les restes épars dans un linceul, qu'il place "pour toute sûreté", sous son lit. "Un grand nombre désirèrent les voir, ajoute-t-il, ils ne furent montrés que par moi ; beaucoup m'en demandèrent des parcelles ; je n'en donnai qu'à ce bon M. Denon, qui, à cette époque, passa à Burgos, et l'exception fut complète à ce point que je n'en pris pas même un fragment pour moi." 

Il est assez étonnant de voir passer, comme par hasard, Vivant Denon à Burgos, juste au moment où Thiébault récupère les os du Cid et de Chimène. Thiébault ne parle pas davantage de Denon, et surtout il ne mentionne pas un moment spécifique où Denon aurait replacé les ossements du couple mythique dans un tombeau, ainsi que le représente Alexandre-Evariste Fragonard. Et l'on peut penser - Fragonard ayant été un protégé de Denon -, que ce tableau a été réalisé pour complaire à celui-ci.

Un autre peintre a aussi représenté le même événement : Adolphe Roehn.

Vivant Denon remettant dans leur tombeau les restes du Cid et de Chimène, 1809. (Musée du Loivre)

Adolphe Eugène Gabriel Roehn est né la même année que Alexandre-Evariste Fragonard, le à Paris. C'est une sorte de jumeau pictural. Dans son œuvre, largement consacrée à la geste napoléonienne, on retrouve un autre tableau en commun avec le fils de Jean-Honoré. Il s'agit de Boissy d'Anglas saluant la tête du député Féraud :

Alexandre-Evariste Fragonard, 1831, Musée du Louvre

Adolphe Roehn, 1830, Musée des Beaux-Arts de Tarbes

De fait, je découvre que de nombreux autres peintres ont donné leur version de cette scène violente, qui avait vu, le 1er prairial, 20 mai 1795, les ouvriers affamés des faubourgs envahir l’Assemblée et décapiter le député Féraud qui tentait de s’interposer. Ils forcèrent Boissy d’Anglas, président de la Convention, à saluer la tête de son collègue portée au bout d’une pique. 

Sans doute me suis-je beaucoup éloigné de Sebald, à l'origine de cette digression, mais en même temps ce détour nous ramène presque au point de départ, aux désastres de la guerre, à Napoléon dont on a vu qu'il était filigrané dans Austerlitz. Pour en terminer pour aujourd'hui, bouclons aussi la boucle sur la citation liminaire : pourquoi Jean-François Billeter, évoquant l'horreur qu'il pressent venir prend-il comme exemple Napoléon, et non, par exemple, un des génocides du XXème siècle ? "Je cite celle-là, dit-il, parce que Goya nous en a donné une idée." Encore une fois c'est la peinture qui va donner la mesure de la catastrophe :

"Ses eaux-fortes sont une expression plus puissante que tous les témoignages oraux ou écrits, photographiques ou filmés, que l'on puisse produire sur le malheur parce que chacune est une vision. Goya a mis sous chacune d'elles une légende - un mot ou une phrase. Elles sont de ce fait l'expression d'une intégration aboutie qui les rend vraies, et par là mémorables à un degré qu'aucun autre moyen ne permet d'atteindre. Elles sont en outre vraies parce qu'elles montrent les souffrances - ou les vertus - de personnes particulières. Mais je doute qu'un autre Goya, s'il doit y en avoir un, survive à la catastrophe qui menace et qu'il y ait encore quelqu'un pour voir ses œuvres."(p. 43)

Duel au bâton, 1820-1823, Francisco de Goya (Madrid, Museo del Prado).

 

mardi 24 octobre 2017

# 254/313 - La garbure et la recluse

"- Tu as quelque chose de prévu ?
- Un reste de hachis parmentier. 
- C'est toi qui l'as fait ?
- Non, c'est l'industrie.
- Tu dînerais avec moi ? A La Garbure ?
- Tu en appelles au son  du terroir ? Tu as besoin de moi ? "

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion, p. 75.


06/10 - Je décide de lire le dernier polar de Fred Vargas, Quand sort la recluse, sorti en mai 2017. Je suis très curieux de voir si j'observerai des coïncidences, a fortiori aussi fortes qu'avec Temps glaciaires. Il faut bien considérer le fait que je ne les cherche pas - il ne faut jamais chercher les coïncidences, il faut prendre celles qui s'imposent d'elles-mêmes. Et si rien ne s'impose, il faut passer son chemin. Et le livre n'est pas instrumenté, je lis Fred Vargas parce que j'aime son écriture, l'atmosphère qu'elle sait installer, le caractère de ses personnages. Le reste vient par surcroît, ou ne vient pas. Il demeurera quoi qu'il se passe le plaisir de la lecture.

La recluse (j'abrège le titre) s'inscrit dans le prolongement direct de Temps glaciaires : Adamsberg est en Islande sur la petite île de Grimsey, pas pressé de revenir à Paris où l'appelle pourtant un message avec la mention Présence souhaitée. Ce n'est pas toutefois l'affaire pour laquelle il a été contacté qui va le mobiliser entièrement. Il va en effet s'orienter rapidement sur des morts suspectes liées à une espèce discrète d'araignée, Loxosceles rufescens, l'araignée recluse, ainsi nommée parce qu'elle aime à tisser sa toile dans les coins tranquilles des greniers, garages ou placards.

Je n'insisterai pas trop sur La Garbure, ce restau où se rendent régulièrement Adamsberg et son adjoint Veyrenc, originaire comme lui des Pyrénées, dont la garbure est un plat traditionnel, sorte de "soupe au chou mêlée des restes divers du potager et, si possible, de jarret de porc." Le fait est que le nom de garbure me fait furieusement penser au café Galure, de Ménilmontant, où Lagneau fait étape dans plusieurs épisodes de ma Fiction-67. Et qu'en ce qui concerne les Pyrénées, il faut noter que mon assassin de choc y a son repaire. Mais bon, admettons le capillotractage.

Peut-être plus convaincant, le coup des bulles gazeuses. Si l'on m'a lu avec un peu d'attention, on se souviendra des bulles synchroniques, ces petites coïncidences isolées que j'ai choisi ensuite de surnommer les lucioles. Or, Adamsberg en pleine cogitation est confronté à une semblable éclosion de particules chaotiques :
"Adamsberg prenait conscience que ce n'était pas une seule "proto-pensée" qui embrouillait son esprit mais aussi toute une bande éparse de bulles gazeuses - et bien sûr que cela existait -, dont certaines si petites qu'on pouvait à peine les discerner. Il les sentait s'agiter dans des voies diverses et leurs trajectoires s'affoler." (p. 406)
Dès lors, comme avec la "pelote d'algues" de Temps glaciaires, les bulles gazeuses ne cesseront pas de se manifester jusqu'au dénouement :
" En roulant vers la gare de Lourdes, Adamsberg espéra que l'empressement de Louvain allait dissoudre le ballet affligeant de ses bulles gazeuses." (p. 419)
"La satisfaction de la découverte du pigeonnier - il se répéta plusieurs fois le mot - avait apaisé la palpitation pénible des bulles d'encre. (...) Tout en surveillant son feu, il rouvrit son carnet. La pause aurait été de courte durée. Il relut, dans l'ordre, les phrases qu'il avait écrites dans l'espoir d'un éclatement de bulles. Comme on repasse sa leçon sans en saisir un traître mot. (...)  A vrai dire, cette liste évoquait plus une incantation ésotérique, un mantra, qu'une quelconque recherche de sens. Peut-être les bulles gazeuses n'étaient-elles que des particules affolées en quête de mysticisme et non d'une résolution pragmatique d'enquête policière. Peut-être étaient-elles ces grains de folie dont chacun parle sans trop savoir de quoi il s'agit." (p .423)
" - Les bulles gazeuses ?
- Les proto-pensées, si tu veux le dire mieux. Foutaises. Moi je crois que ce sont des bulles gazeuses. Elles bossent ou elles jouent, je ne sais pas non plus. Veux-tu que je te lises les mots qui les animent ou les bousculent ? Sans qu'elles m'expliquent ni quoi ni qu'est-ce ?" (p. 428)
Il est fascinant de voir comment la vérité surgit chez Adamsberg. Rien à voir avec la méthode d'un Sherlock Holmes, procédant par déduction, extirpant du moindre indice l'information essentielle qui mènera à la solution par une chaîne de raisonnements. Adamsberg c'est l'intuition faite homme, ce pourquoi il provoque aussi la stupeur et l'incompréhension dans son équipe, car il ne s'appuie pas sur une démonstration qui serait partageable, mais sur une appréhension intuitive qu'il est seul à éprouver. Seuls le suivent ceux qui lui font aveuglément confiance. Danglard, de par la tournure de son esprit, ne peut être de ceux-là. Quand la solution apparaît à Adamsberg, il n'en est guère que le spectateur. Venant de l'intime de lui-même, elle se révèle à sa conscience :
"Adamsberg s'arrêta pile au milieu du trottoir, carnet toujours en main, immobile. Cette fois, ne pas bouger. Une particule de neige, une bulle, une "proto-pensée", venait vers lui. Il reconnaissait le frôlement léger de cette lente ascension, il savait qu'il ne devait pas un seul mouvement risquant de l'effrayer, s'il voulait avoir la chance de voir émerger son visage.
Parfois l'attente durait peu. Cette fois, elle lui parut très longue. Et elle le fut. C'était une lourde bulle, maladroite peut-être, sachant mal se mouvoir, trouver la force de s'élever sous l'eau. Les passants évitaient cet homme immobile ou le heurtaient sans le vouloir, et peu importe. Il ne fallait à aucun prix les regarder, ni esquisser un geste ni murmurer un mot. Pétrifié, il attendait.
Brutale, la bulle éclata en surface et lui fit lâcher son carnet. Il le ramassa, chercha un stylo et nota d'une écriture chancelante : Le mâle oiseau de la nuit." (p. 444)
Bien malin celui qui saurait pourquoi Adamsberg écrit cette phrase. Mais, de fait, il n'est plus très loin de la résolution de l'énigme. La minutie de la description de Fred Vargas me fait puissamment songer au premier chapitre du livre du sinologue Jean-François Billeter, Un paradigme (Allia, 2012).


"Quand je m'installe au café le matin, écrit-il, je sais que je ne serai pas dérangé. Je pourrai suivre le développement de mes idées ou me laisser dériver en écoutant distraitement les conversations, laissant les pensées libres de se rappeler à mon intention quand elles le voudront." Dès les premières phrases de ce petit traité, on retrouve donc cette idée adamsbergienne, si je puis dire, des pensées indépendantes du sujet, pensées qui auraient comme une volonté propre. Mais poursuivons :
"Quand j'atteins cette souveraine disponibilité, un vide se crée. De ce vide presque invariablement, au bout d'un moment une idée surgit. Je la note si le mot juste se présente. Ces moments sont un plaisir essentiel, dont je ne voudrais être privé pour rien au monde. Quand une idée m'est venue et qu'elle est notée, j'ai le sentiment que quoi qu'il advienne, la journée n'aura pas été vaine.
Ces moments délicieux de suspension, d'attente distraite, d'attention à rien - sont le départ de tout. Quand une idée va naître, il se produit un frémissement. Je concentre sur lui mon attention afin de la cueillir à l'instant précis où elle va prendre forme, avant qu'elle ne se dissolve à nouveau ou ne se mêle à d'autres. Je dois être rapide de peur que la perte ne soit irréparable - tel un héron qui attend au bord de l'eau, impassible, et d'un geste imparable, saisit sa proie dès qu'elle fait surface." [C'est moi qui souligne]
Le parallèle avec les bulles gazeuses d'Adamsberg n'est-il pas étonnant ? Le philosophe réel et le commissaire fictif partagent une même attention à ce qui monte de soi : "L'esprit ne descend plus sur nous, mais se forme en nous, de bas en haut. La dimension d'inconnu est au fond du corps et de son activité, elle n'est plus quelque part au-dessus" (p. 77)

Bon, mais peut-être que ma relation aux bulles synchroniques de l'attracteur étrange ne vous semble pas encore bien fondée. Je m'en doutais un peu, donc j'ai une troisième coïncidence à vous soumettre, une belle synchronicité cette fois. Ce sera pour le prochain épisode.

mercredi 6 septembre 2017

# 213/313 - Before the crimson bloom

Jean-Claude Schmitt (suite) : "En premier lieu, il s'agit de fixer le rythme des activités religieuses, d'ordonner dans le temps le retour régulier des gestes rituels qui assurent la cohésion du corps social et rendent celui-ci transparent à ceux qui le gouvernent. Tel est le but du comput et du calendrier, qui reposent l'un et l'autre sur un savoir astronomique hérité des cultures anciennes et païennes, depuis l'astrologie babylonienne et la science grecque jusqu'au savoir plus récent des savants arabes de Bagdad et d'Espagne. En regard de cet immense héritage, l'apport du christianisme a moins consisté pendant longtemps à introduire des connaissances nouvelles qu'à réorganiser ces emprunts en fonction de ses exigences propres, de nature avant tout religieuse et liturgique. Nous avons l'habitude d'opposer la religion et la science, mais si étrange et paradoxal que cela puisse nous paraître, au Moyen Age ce sont les exigences de la religion (chrétienne en l'occurrence) qui ont permis de sauvegarder la science païenne. Ses apports se sont combinés à d'autres influences, à commencer par celles du judaïsme ancien, auquel on doit la semaine de sept jours conçue sur le modèle de la Genèse. L'heure, la semaine, le mois, l'année sont les périodes caractéristiques du temps médiéval, ils en constituent les rythmes temporels." (Les rythmes au Moyen Age, p. 275, c'est moi qui souligne)

*

Une dernière image de Vivre, de Kurosawa. Extraite de l'une des plus belles séquences.


Elle prend place dans la seconde partie du film : on apprend qu'une nuit d'hiver, un agent municipal a  observé Watanabe dans le parc où il a trouvé la mort, assis sur une balançoire en train de chanter Gondola no Uta, autrement dit Gondola Song, cette même ballade romantique qu'il avait interprétée avec tellement de désespoir dans le cabaret tokyoïte. Mais là, au contraire, il semblait heureux. Pensant qu'il avait affaire à un individu ivre, l'agent ne lui est pas venu en aide, ce qui laisse supposer que Watanabe, déjà fragilisé par la maladie, est probablement mort de froid.
Je trouve merveilleuse cette vision du vieil homme se balançant comme un de ces enfants à qui il est venu en aide, chantant avec bonheur une chanson mélancolique. 

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"Vers 1945, raconte Marcelle Bouteiller, dans la commune berrichonne de Bouesse (Indre), une jeune fille dépérissait "de langueur". Un devin discerna l'action d'une voisine à laquelle il transféra le mal. La fille guérie, ses parents, pris de remords, dirent au devin de guérir la sorcière. Mais aussitôt la jeune fille retomba malade. Semblable expérience m'a été racontée à Fontenay-le-Comte (Vendée)."
En note, elle indique que cette information provient du Dr Allain. Or, ce Dr Allain, décédé en 1997, eut un rôle majeur dans la préservation des vestiges de la cité gallo-romaine d'Argentomagus. "Initié aux techniques de fouilles par le célèbre professeur, André Leroi-Gourhan, Jacques Allain commença à prospecter en 1946, à Saint-Marcel, les grottes de La Garenne, devenues un site européen majeur de la période magdalénienne.
La qualité de ses travaux et sa rigueur scientifique lui valurent, en 1965, le poste de directeur des Antiquités préhistoriques de la région Centre.
" (N.R. du 22/11/2013)

Le Dr Allain (à droite sur la photo)
Jacques Allain fut médecin de campagne à Bouesse, or, je sais par mon père, natif précisément de Bouesse, qu'il employa mon grand-père Lucien, revenu de captivité, dans ses premières campagnes de fouilles.
Ceci dit, jamais je n'ai entendu parler de sorcellerie et de jeteur de sorts dans ma famille paternelle. Ni mon père, ni ma grand-mère que j'ai beaucoup vue dans les dernières années de sa vie, ni mes oncles et tantes n'ont soufflé mot à ce sujet. Parce qu'il était tabou ? Je ne pense pas. Ce sont des gens au demeurant peu religieux que le sujet ne doit guère intéresser. Mais peut-être me trompé-je ? Il va falloir que je les interroge, que j'en ai le cœur net.

*
Lu le deuxième volet de l'histoire de Jean-François Billeter et de sa femme Wen. Dans Une autre Aurélia, il évoquait sa disparition et les années qui ont suivi, dans Une rencontre à Pékin, il raconte comment le jeune étudiant qu'il fut réussit à se marier avec une jeune Chinoise dans la période qui  précéda la funeste Révolution culturelle. Évocation d'une Chine qui n'est plus, d'une capitale qui a perdu son visage ancien, de l'histoire tragique des parents de Wen, ce petit livre écrit avec simplicité et sans pathos, n'en est pas moins poignant.




mardi 5 septembre 2017

# 212/313 - A bone hore

"Et il y eut un jour et il y eut une nuit."

L'étude de la journée, comme lieu de manifestation du sacré, se prolonge chez Jean Starobinski avec "Le Jour sacré et le jour profane", paru dans la revue Diogène, 1989, n°146, p. 3-20, repris dans La beauté du monde, Quarto/Gallimard, 2016. Si l'on connaît bien l'opposition entre le dimanche et les autres jours de la semaine, les manuels de piété n'en rappellent pas moins que "les heures du jour ordinaire se rapportent à des événements de l'histoire sainte plus particulièrement commémorés, à date fixe ou mobile, en cours d'année. Le jour ordinaire peut donc être considéré comme un miroir de l'année entière. La cloche du matin salue, dans le lever du soleil, un emblème de Noël."
Jean-Claude Schmitt, dans sa magnifique étude Les rythmes au Moyen Age (Gallimard, 2016), présente la première page d'un psautier des plus précieux : le Psautier de Blanche de Castille, mère de Louis IX :
Psautier de Blanche de Castille, bibl. de L'Arsenal, ms. 1186 (vers 1220)
"Installé exactement sur l'axe vertical et central de la miniature, l'astronome, écrit Schmitt, vise les étoiles avec son astrolabe afin de connaître l'heure, le moment opportun de chaque chose." Ce sens du mot heure  a précédé le sens actuel d'unité de durée égal à soixante minutes. Vers 1050, heure désigne un point situé dans le temps, un moment, sens que l'on retrouve encore dans certaines locutions, tutes ures "à tout moment"(XIIe s.), aujourd'hui à toute heure. Le Dictionnaire historique de la Langue française, d'Alain Rey, signale de bone heure signifiant (v. 1050), "sans doute sous l'influence de heur (-> heur),  " à un moment favorable" ; la locution devient a bone hore (fin XIIe s.) puis, à la fin du XIVe s., à la bonne heure " à propos", à quoi s'oppose encore à l'époque classique, à la male heure." Mais Claudel en fait encore usage dans son théâtre : Ô cruelle Violaine! désir de mon âme, tu m'as trahi! Ô détestable jardin! ô amour inutile et méconnu! jardin à la male heure planté! (Claudel, Annonce,1912, IV, 5, p. 98). Ce mot heure n'est sans doute pas pour rien un des mots les plus riches en significations de notre langue.

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C'est à une heure qu'on dit souvent indue, autrement dit une heure où il ne convient pas de faire certaines choses, une heure où l'on devrait dormir, que ce jeune couple désespéré se retrouve sur un banc de Tokyo dans Vivre.


Me frappe sur ce photogramme la poubelle à la droite du couple. Trash. Rappelons que nous sommes dans le Japon encore occupé d'après-guerre, fortement influencé par la culture américaine (autre exemple, la musique jazz des cabarets découverts par Watanabe dans son errance nocturne).

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"Le souvenir est un début de présence qui se forme en nous, écrit Jean-François Billeter. Le néant interrompt ce déroulement, cette interruption provoque une sidération. J'ai trouvé un moyen de l'éviter : accepter le souvenir naissant comme une forme de présence, sans y ajouter l'idée d'absence." (Une autre Aurélia, p. 19)
Ceci vient en écho à une forte parole de Gabriel de Azambuja : "Parler à "nos" morts signifie qu'ils sont ici, qu'on a su leur donner un lieu où l'on passe de temps en temps, où on leur parle. On a pu circonscrire un lieu d'accueil en soi-même, que l'on appelle souvenir. Le souvenir c'est la manière qu'on a trouvée de ramener ses morts." (Où étiez-vous, p. 98)
Le 16 novembre 2014, deux ans après la mort de sa femme Wen, J.-F. Billeter écrit encore : "Pourquoi me plaindre de son absence alors que le souvenir est une présence imaginaire de même nature que sa présence en moi quand j'étais près d'elle ?"

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Je retrouve avec curiosité le nom de Maurice Garçon dans le livre de Marcelle Bouteiller. Avocat célèbre, Maître Garçon écrivit, en collaboration avec le psychiatre Jean Vinchon, un livre sur le Diable en 1926 (Le Diable, Étude historique, critique et médicale, Gallimard). Or, c'est aussi l'auteur d'un remarquable Journal dont j'ai lu tout récemment l'édition en poche des années 1939 à 1945, chez Perrin/Tempus. "Ce journal inédit couvre, parfois heure par heure, la guerre, la défaite, l'Occupation et la Libération. (...) Maurice Garçon connaît tout le monde. Toute une galerie de personnalités défile dans ces pages, avocats, magistrats, écrivains, peintres, comédiens, éditeurs." (Quatrième de couverture).

Ils ne sont ni sorciers, ni jeteurs de sorts, les hommes que Maurice Garçon décrit de sa plume souvent féroce, mais leur noirceur éclate plus souvent que celle des pauvres bougres désignés ainsi dans les campagnes. Exemple entre cent, 15 juin 1943 :
"Crainte des bourgeois, peur de perdre son bien ! J'ai déjeuné aujourd'hui avec les Tharaud chez madame Fayard, veuve de l'éditeur. Magnifique déjeuner dans un somptueux décor de l'avenue de Tokyo. Les denrées les plus rares encombraient la table. Poissons frais, cuisse de chevreuil, fruits de la terre promise.
La conversation est tombée sur les événements actuels. Et voilà que madame Fayard nous a vanté l'Allemagne, dit ses espoirs, exprimé sa satisfaction de voir l'Europe bien défendue. Tout ce qui nous manque, elle l'impute non pas à l'avidité des vainqueurs mais au blocus anglo-saxon. Elle traite de traîtres nos soldats d'Afrique et se réjouit que la conscription actuelle envoie nos enfants en Allemagne où ils pourront fraterniser avec nos futurs amis et alliés.
Les Tharaud s'exaltent, la secouent, rien n'y fait et nous sommes sur le point de partir pendant le café.
Et sous ces discours, madame Fayard ne cache pas sa pensée secrète. Elle a peur que le communisme dérange sa petite vie oisive, riche et inutile." (p. 729-730)




lundi 4 septembre 2017

# 211/313 - Sorciers, momie et une autre Aurélia

Donner à voir ici ce qui me remue le cerveau, m'émeut, m'instruit, me charme ou me bouleverse, c'est mon but quotidien. Je craignais il y a quelques jours une interruption de ce courant, mais voici que tout est relancé, et bel et bien, si bien même que je suis porté à modifier la forme même de ces billets : ils suivaient jusque-là une ligne unique, ne traitaient chaque fois que d'un sujet (avec ses dérives bien sûr), mais les apports d'hier soir et de ce matin changent la donne. Je n'ai pas envie de repousser leur approche à je ne sais quelle date, donc je choisis de diffracter chaque chronique en plusieurs sections, afin d'avancer de façon plurielle sur des thèmes différents. Je n'en ai pas terminé avec Ronsard et Vivre, le chef d’œuvre de Kurosawa, mais vont venir s'ajouter la sorcellerie (eh oui), et la reprise d'une méditation sur la mort (hum, c'est réjouissant tout ça...).

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J'ai employé ci-dessus l'adjectif pluriel, dont Starobinski use pour désigner les journées de Ronsard. Il se trouve que le poète dut se défendre contre les pamphlets de certains protestants, qui le dénonçaient  comme païen et épicurien, et pour ce faire rien de mieux, selon l'usage du temps, que de décrire les activités d'une seule de ses journées. Technique inaugurée par Sénèque (Lettre 83), "reprise et affinée par la conscience chrétienne, (...) [elle] constituera , à tout le moins à partir de Pétrarque, l'une des ressources de la rhétorique défensive et de la justification personnelle. (Nous verrons Rousseau s'en servir dans tous ses textes autobiographiques dès les Lettres à Malesherbes)."

Ce ne sont là qu'extraits d'un poème de plus de cinquante vers, où apparaissent entre autres les "trois commerces" (livres, amis, femmes), ce que louera Montaigne (Starobinski note aussi que "l'ordre des activités de Ronsard ressemble assez étroitement à celui qui règle la journée laborieuse, joyeuse et pieuse de Gargantua".)
*
C'est en somme l'inverse que l'on observe chez Kurosawa : cet homme, Watanabe, qui suivit pendant toute sa carrière administrative une routine inébranlable, cet homme-là, démoli par la perspective de sa mort prochaine, ne peut se coucher sans soucy... Il va errer dans le Tokyo nocturne des plaisirs, et ce n'est qu'au matin du jour suivant qu'il va prendre la décision d'agir pour les autres. Dans l'extrait suivant, il va découvrir le surnom que la jeune fille lui donnait.


Cruelle révélation que ce surnom : La Momie. Dont il ne peut qu'accepter la vérité : il n'était bien qu'un mort-vivant derrière son bureau.

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Acheté ce matin à Arcanes Une autre Aurelia de Jean-François Billeter (Allia, 2017). Le philosophe et sinologue y raconte la mort de sa femme Wen, d'origine chinoise, le 9 novembre 2012, après 48 ans de vie commune. Enfin, il y rapporte surtout ce que furent pour lui les mois qui suivirent, à travers les notes qu'il prit presque chaque jour. Un livre bref, intense et juste, qui n'est pas me rappeler bien sûr le Journal de deuil de Roland Barthes. Deuil dont Barthes refusait la doxa même la "mieux attentionnée du monde", et que réfute aussi Billeter :
15 déc. "Deuil", mot affreux. Affreuse aussi la loi du silence qu'observent les autres, qui me parlent de tout sauf d'elle. Craignent-ils de me causer de la peine ? Ou ont-ils peur, au fond d'eux-mêmes." (p. 26)
Ou encore, page 37 : "5 Mars. "Deuil" ? Non. Il s'agit du passage d'un bonheur à un autre - de celui de vivre avec Wen à celui d'avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante."

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Francis (Dusserre) me prête hier soir l'édition originale d'un livre dont je n'avais jamais encore entendu parler, ce qui m'a grandement étonné : Sorciers et jeteurs de sorts, par Marcelle Bouteiller (Plon, 1958). Marcelle Bouteiller était maître de recherches au CNRS et son livre s'honore d'une préface de Claude Lévi-Strauss, excusez du peu. C'est celle-ci que je lis en premier : le savant ethnologue rappelle un ouvrage antérieur Chamanisme et guérison magique (Paris, 1950) où Marcelle Bouteiller avait entrepris une comparaison entre certains sorciers sibériens et amérindiens : les chamans, et les "panseurs de secrets" européens, puis il écrit :
"Le livre qu'on va lire renouvelle cette démarche, mais à une échelle réduite et sur un nouveau plan. Un autre type de sorcier, le jeteur de sort, y est envisagé dans sa continuité historique depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours et, dans son unité géographique, grâce à des documents provenant en majorité d'une seule région : pentagone dont les villes de Romorantin, Sancerre, Nevers, Aigurande et Le Blanc marquent approximativement les sommets."[C'est moi qui souligne]
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Je ne puis que vous inviter à lire le dernier billet de Rémi Schulz sur son site Quaternité : éberluant anniversaire. Nos démarches, dont j'ai pu écrire naguère qu'elles étaient parallèles, se sont récemment croisées, et les collisions que cela a engendrées sont assez "éberluantes"...

samedi 19 août 2017

# 198/313 - Tout est toujours en train de changer

"La seule chose qui ne changera jamais, c'est que tout est toujours en train de changer."
Yi Jing

Le Yi Jing, contrairement à ce qui est encore souvent colporté, n'est pas un instrument de divination, mais bien plutôt un manuel d'aide à la décision. Il ne dit pas ce qui va advenir, mais nous éclaire sur les potentialités d'une situation. "Interroger le Yi Jing, précise Pierre Faure, consiste à faire le point des énergies en présence à un moment donné, comme un acupuncteur prend les pouls pour connaître l'état de son patient ou un aviateur survole un paysage pour en avoir une vue plus large qu'à l'ordinaire."
Pour ceux qui voudraient poursuivre la recherche sur cette question, je veux signaler, outre l'excellent petit livre de Cyrille Javary déjà cité, Les rouages du Yi Jing (Picquier poche, 2009), la somme (plus de mille pages) du Yi Jing, le Livre des Changements, traduction complète du chinois par le même Cyrille Javary (commentée avec l'aide de Pierre Faure), parue chez Albin Michel en 2002.
Je veux citer enfin un extrait de l'introduction de Pierre Faure, qui jette un éclairage sur le rôle du hasard dans la consultation du Yi Jing :
"Si la fréquentation du Yi Jing ne doit pas être considérée comme un obscurantisme archaïsant, qu'en est-il de l'intervention du hasard ? S'en remettre à une manipulation aléatoire pour prendre une décision, n'est-ce pas là, au regard de la raison, le comble de la démission ?
Une telle critique ne survient que lorsqu'on se refuse à considérer le fonctionnement du psychisme dans sa globalité. Elle ne saurait venir en tout cas d'un Chinois pour qui le hasard se pense comme une mise en relation. Elle ne proviendrait pas non plus de ceux que n'effraie pas l'intrusion d'un élément inattendu ou a priori anormal : de l'amoureux des nombres par exemple, qui sait bien qu'un changement d'échelle fait apparaître des analogies insoupçonnées ; ou d'un amateur de fractales, qui voit la structure de l'arbre entier dans celle de la plus petite de ses feuilles.
Tout esprit avisé sait combien la saisie qu'opère l'activité mécanique de la conscience peut être dommageable à la perception du réel. Des démonstrations pertinentes de ce dernier point ont été fournies par Jean-François Billeter*, pour qui l'arrêt du contrôle qu'exerce la conscience permet à notre subjectivité de retourner à une forme d'activité plus complète et plus spontanée. La création d'un lien analogique entre l'état actuel de notre présence au monde et le corpus défini des hexagrammes semble être de cet ordre, dans la mesure où elle actualise, par le biais de la mémoire , de l'imagination ou de l'intuition, une partie d'un savoir latent mais inutilisé, beaucoup plus vaste que celui qui nous sert à produire ordinairement notre réalité." (p. 24)

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* De Jean-François Billeter, on peut lire en particulier l'excellent petit livre Un paradigme, dans la belle petite collection des éditions Allia (2012).

lundi 14 août 2017

# 193/313 - Beauté ténue d'une feuille de bambou

Je ne sais plus en quelle année j'ai lu pour la première fois François Cheng. De la bibliothèque, j'extirpe Le dit de Tianyi, lu à sa sortie en 1998. Roman dont je me souviens surtout de la terrible description des camps de travail chinois*, où le peintre Tianyi est envoyé au retour de l'Europe. Le feuilletant, je retrouve pourtant sans difficulté un passage où le narrateur, découvrant la peinture italienne, fait entendre déjà cette théorie du Souffle créateur que Cheng développait encore, inchangée, dans l'entretien récent à Philosophie Magazine :
"Je ne crois pas avoir été autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les musées de Florence et de Venise. Eux croyaient aux vertus de la vacuité dans laquelle circulent des souffles organiques. Ils y croyaient viscéralement parce que leur vision cosmologique le leur disait. Ne répétait-elle pas à longueur de siècles, cette cosmologie - et ici résonnait à mon oreille tout ce que m'avait enseigné le maître -, que la Création provient du Souffle primordial, lequel dérive du Vide originel ? Ce Souffle primordial se divisant à son tour en souffles vitaux yin et yang et en bien d'autres a rendu possible la naissance du Multiple. Ainsi reliés, l'Un et le Multiple sont d'un seul tenant. Tirant conséquence de cette conception, les peintres visaient non pas à imiter les infinies variations du monde créé mais à prendre part aux gestes même de la Création. Ils s'ingéniaient à introduire, entre le yin et le yang, entre les Cinq Éléments, entre les Dix Mille entités vivantes, le Vide médian, seul garant de la bonne marche des souffles organiques, lesquels deviennent esprit lorsqu'ils atteignent la résonance rythmique. Pas étonnant que pour bon nombre de Chinois, un chef d’œuvre pictural qui unit la beauté ténue d'une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu'un objet de délectation, est le seul lieu de vraie vie." (p. 232-233)
Dans ce court essai paru en 2002, Le Dialogue, sous-titré Une passion pour la langue française, - que je lus en septembre de la même année - François Cheng revient encore une fois sur la vision chinoise du vivant : "Selon une intuition foncière nourrie par des observations, et à partir de l'idée du Souffle, les penseurs chinois, surtout de tendance taoïste, ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers créé, où tout se relie et se tient, le Souffle étant l'unité de base qui relie entre elles toutes les entités vivantes. Dans cet immense réseau organique, ce qui se passe entre les entités compte autant que les entités elles-mêmes." (p. 15, c'est moi qui souligne)

Cette dernière phrase me renvoie à un très stimulant passage des Diplomates, l'essai de Baptiste Morizot* que j'ai évoqué ici en avril :
"Par diplomatie des relations, on entend une diplomatie adossée à une ontologie et une éthique des relations : c'est-à-dire à une conception du monde suivant laquelle nous sommes un tissu de relations avec la communauté biotique, et où viser le bien des uns implique le viser le bien de la relation elle-même. C'est une diplomatie de la conciliation et de la réconciliation.
Elle s'oppose à une diplomatie des termes, adossée à une ontologie et une éthique substantialistes des termes, suivant lesquels ce qui existe, c'est avant tout des choses séparées, des humains et des loups, des sauvages et des civilisés, des êtres de droit et des êtres de matière ; et qu'il faut viser le bien de l'ensemble auquel on appartient (son espèce, son pays, sa classe sociale) avant le bien des relations, considérées comme secondaires." (p. 253)
Malgré cette convergence, qui laisse donc à penser que la pensée cosmologique chinoise s'inscrit plutôt dans la diplomatie des relations, Baptiste Morizot n'a pas un mot pour elle : l'essentiel de ses sources intellectuelles est d'origine française ou anglo-saxonne. De même Emanuele Coccia ne va guère chercher ses références du côté de l'Asie, à l'exception du japonais Watsuji Tetsurô, cité une fois dans le chapitre sur Le souffle du monde (mais il n'est jamais question de cette pensée chinoise du souffle évoquée par Cheng). Malgré les travaux des philosophes et sinologues François Jullien et Jean-François Billeter, ainsi que du géographe Augustin Berque, il semble donc que le chemin est encore long pour une véritable rencontre entre la philosophie occidentale la plus active et une pensée orientale pluri-millénaire mais encore bien vivante.


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* Je lis ce matin la chronique facebookienne d'André Markowitz, comme d'habitude excellente : il évoque Malraux, et la catastrophe du "grand bond en avant" qui provoqua en Chine une famine qui fit des dizaines de millions de morts. Aveuglement de nombre de nos intellectuels, qui ne fut guère ébranlé avant les écrits lucides de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, dont mon ami Jean-Claude me signale aujourd'hui le travail sur Shitao. Voir cette page web de la Fondation Berger.

** Dans le même numéro d'été de Philosophie Magazine, on peut lire le reportage de Baptiste Morizot, parti pister la panthère des neiges dans les montagnes du Kirghizistan, ce qui le conduit à méditer, je cite, "sur la patience dont les êtres humains - comme les grands prédateurs - sont capables."

lundi 22 octobre 2012

Le plein de vide

De Jean-François Billeter, j'avais acheté lors d'un passage à Bayonne en avril 2011, les passionnantes Leçons sur Tchouang-Tseu, parues aux éditions Allia. Dès que j'ai appris la parution d'un nouveau petit volume du savant sinologue, désespérant de retourner au Pays basque avant longtemps, je l'ai aussitôt commandé (en même temps que Le Jardin de Cyrus, de Thomas Browne). J'ai donc reçu Un paradigme, aussi noir de couverture que les Leçons étaient blanches, et il me fut impossible de ne pas entrer immédiatement en lecture, ne fut-ce que quelques pages, me suis-je dit, bien que d'autres ouvrages entamés m'attendaient et que le démon de la dispersion pointait son vilain mufle. Mais, dès la deuxième page, mes scrupules furent balayés. Il n'y avait point de hasard : ce concept de vide que je ne cesse de rencontrer ces derniers jours était une nouvelle fois au rendez-vous.
Billeter commence son étude en parlant de son plaisir à s'installer dans un café pour y réfléchir et laisser les idées s'épanouir : "Dans cet endroit où je ne possède rien, écrit-il, mais dont je prends discrètement possession en disposant à ma guise les quelques objets que j'admets sur ma table, je renoue avec moi-même. C'est un plaisir aristocratique."
C'est dans le paragraphe suivant que se fait le lien avec le vide :

"Quand j'atteins cette souveraine disponibilité, un vide se crée. De ce vide presque invariablement, au bout d'un moment une idée surgit. Je la note si le mot juste se présente. Ces moments sont un plaisir essentiel, dont je ne voudrais être privé pour rien au monde. Quand une idée m'est venue et qu'elle est notée, j'ai le sentiment que, quoi qu'il arrive, la journée n'aura pas été vaine."
En reparcourant rapidement les Leçons, redécouvrant les passages que je soulignai alors au crayon de papier, je m'aperçois que la réflexion sur le vide était déjà présente. Ainsi, pages 141-142 :

" Un artiste, un écrivain est nécessairement un expérimentateur - non seulement dans la mise au point de ses moyens, mais aussi (et tout d'abord) dans sa façon de sentir, de percevoir et de se représenter le monde. Ce caractère expérimentateur est plus ou moins conscient, plus ou moins marqué selon les cas. Il est très prononcé chez Proust et chez Michaux par exemple. Mais cette faculté de défaire et de refaire le monde est universelle. Elle est présente en chacun de nous, et nous est indispensable. Il est vital que nous sachions faire retour à la confusion et au vide quand notre activité consciente est dans un cul-de-sac, qu'elle s'est laissé enfermer dans un système d'idées fausses ou dans des projets irréalisables. Notre salut dépend alors de notre capacité de faire marche arrière, d'aller "évoluer à proximité du début des phénomènes", de retrouver "le vide où s'assemble la Voie". Il faut savoir faire le vide pour produire l'acte nécessaire. L'incapacité de faire le vide comme je l'ai dit, engendre la répétition, la rigidité, voire la folie." [C'est moi qui souligne]

"Le geste joue un rôle central dans nos vies" J.F. Billeter. Ici, mon ami Lionel Tonda me fait une démonstration, en me forgeant une simple cuiller dans son atelier de Montlouis-sur-Loire.