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samedi 16 novembre 2024

Le goût du néant

Jeudi dernier, un autre fil de réflexion (autour d'Abraham et Isaac, qui émergera sans doute bientôt ici, mais l'heure n'est pas encore venue) me conduit à la médiathèque pour emprunter Donner la mort, de Jacques Derrida, un essai qu'il a fallu aller chercher au magasin. Comme d'habitude j'ai jeté un œil sur les livres désherbés. Et c'est donc là que j'ai trouvé Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, un exemplaire qui portait le tampon de la Bibliothèque Beaulieu. Pour un euro, le voici donc tombé dans mon escarcelle. Peut-être le possédais-je déjà, je ne savais plus. Ce n'était pas le cas, je l'avais lu en janvier 2013 mais j'avais dû l'emprunter justement à la médiathèque. 

Trace est conservée sur le blog de cette première lecture, avec cet article du 14 janvier 2013, Horizons perdus. Suivi le 21 janvier d'un texte du Doc : Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !*

Pourquoi revenir sur ce roman ? Eh bien tout simplement parce que le personnage central n'est autre que Kaki, la Jacqueline Harispe du récit de Philippe Jaenada. Sauf que Modiano la présente comme Jacqueline Delanque surnommée Louki, et qu'il s'inspire très librement de l'histoire de la jeune femme. Jaenada le mentionne bien sûr au début de sa quête bistrotière. Je l'ai relu aussitôt, avec un très grand plaisir. J'en avais oublié, depuis onze ans, bien des détails, et en premier lieu la citation en exergue de Guy Debord : "A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue."

Cette sombre mélancolie, je l'avais épinglée chez Jaenada. Sur mon agenda, j'ai recopié cinq passages, pas un de plus, de son livre de plus de quatre cents pages. Et le premier était celui-ci : "Je sentais au volant une petite nappe de brume, ou un bourdonnement, en moi, difficile à identifier, ce n'était pas de la nostalgie, je ne regrette pas cette période, je suis bien maintenant, de la mélancolie peut-être, mais pas la "sombre mélancolie" de Debord ; comme une mélancolie claire et légère, même si c'est antinomique. Une sensation de vertige." (p. 112-113)

Chez Moineau en 1956, par Ed van der Elsken

A vrai dire, ce passage je ne l'avais pas pointé pour la référence à Debord mais parce qu'il évoquait le vertige, mon inlassable thème de méditation. La seconde citation prolongeait la première, Jaenada avait posé ses valises à Saint-Jean-de-Monts : "Je me dis aussi que cela explique cette vague sensation de vertige que j'éprouve depuis Dunkerque, je tourne sur un très grand manège." (p. 158)

Et c'est sur ce mot même de vertige que s'achève le livre (et pardon de spoiler si vous ne l'avez pas lu) : "Kaky est montée là, face à la rue, elle se tient d'une main derrière elle à cette barre. Son grand cœur, étrange, malheureuse. Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main, je regarde en bas. J'ai le vertige. "(p. 478) 

Chez Moineau, à Paris, en 1953. Jacqueline Harispe, alias Kaki, est la deuxième en partant de la gauche. (Ed van der Elsken. Nederlands Fotomuseum)
 

Je ne peux résister à citer le quatrième passage de Jaenada transcrit dans mon agenda : "Mais même si plus grand chose ne me surprend, même si la vie est une gigantesque toile de coïncidences troublantes, je reste un moment médusé en apprenant que, parmi toutes les victimes et tous les assassins possibles dans Paris, l'ancien admirateur aigri de Kaky a été tué par le meilleur ami du mari de Sarah, vingt ans après leur amitié, leurs soirées chez Moineau." (p. 446)

La vie, gigantesque toile de coïncidences troublantes. En voici une autre, de coïncidence, qui s'est déclarée cette nuit-même où je relus Dans le café de la jeunesse perdue. Trois jours plus tôt, j'avais récupéré un autre livre du Goncourt des détenus, Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. F. l'avait lu et apprécié, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Jeudi soir, après avoir revu Le Nom de la rose à l'Apollo, j'avais eu une courte conversation sur le trottoir avec Eric, le référent de Lire pour en sortir, et, sans que je l'évoque moi-même, il m'avait dit beaucoup de bien de ce roman. Et donc, un peu plus tard, alors que j'étais plongé dans Modiano, cette insistance, cet écho redoublé, me traversa l'esprit. Je connais les ruses de l'attracteur étrange pour me mettre discrètement sur une piste. Je suis allé chercher l'ouvrage qui était encore dans le sac transparent que je prends pour me rendre à la Centrale. Je l'ouvre et tombe sur le poème de Baudelaire dont un vers lui donne son titre.

              LE GOÛT DU NÉANT


Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Je ne vais pas plus loin pour ce soir. Le poème m'a suffi, m'a comblé d'une certaine manière. Je sais que j'y reviendrai.

Je reviens à Modiano. Je parviens à la page 96, où je lis, avec une sorte de sidération :

"Et puis la vie a continué, avec des hauts et des bas. Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m'avait prêté : Louise du Néant**, j'ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant."

Je ne suis pas allé plus loin cette nuit-là.



____________________

* Avec une erreur sur le nom du personnage : Guy de Vere et non Guy de Verre. 

** "Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant, est une mystique française née en 1639 et morte en 1694. Elle est connue pour ses lettres envoyées à ses confesseurs, témoignage de la vie à la Salpêtrière au XVIIe siècle, mais surtout du basculement de l'expérience mystique vers l'état pathologique."(Wikipedia)

lundi 21 janvier 2013

Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !

L'ami Jean-Claude, qui a déjà plusieurs fois alimenté le site des Misérables 62, en m'aiguillant par exemple sur le Dora Bruder de Modiano et sa référence à Victor Hugo, m'envoie un texte qui prolonge l'article écrit ici sur Dans le café de la jeunesse perdue. En particulier, il s'interroge sur la juxtaposition des noms de Guy de Vere de Guy Debord. J'y ai appris entre autres choses que le nom de Guy de Vere, personnage important du récit, est emprunté à Edgar Poe, dans son poème Lenore. Je suis ravi de ces résonances qu'Alluvions peut engendrer et lui cède volontiers la parole :




"Du Café de la jeunesse perdue , le café Moineau (Paris 6°) a été un modèle d’inspiration . Parmi les figures que Modiano repère dans le café de sa  création  celle de Guy de Vere n’est pas la moins étrange. Mystérieusement « spirite », cet habitué organise des réunions et des rencontres. Il passe des livres. Postérieurement ce Guy de Vere insistera sur la volonté reconnue par lui et soutenue par le narrateur d’aller à « la recherche du lierre perdu » !  Tout à la fin le narrateur, du moins le narrateur-auteur, ce tout aussi curieux « Roland », rencontre le détective Pierre Caisley. Ce dernier rapporte les faits matériels banalement vidés de sens : le suicide de Louki pourrait tout aussi  bien être attribué  à une prise de drogue qu’à un mal de vivre, ou aux deux, ou autre mystère …. Heureusement il y a tout ce qui précède : le roman dans lequel Louki, jeunesse perdue, cherche quelque  traducteur de la vie. En quittant tout, famille puis mari,  elle avait décidé de «Vivre sa vie ». Et sur son chemin,  il  y a eu   Roland, plutôt Modiano lui-même,   et Guy de Vere, plutôt … Plutôt quoi, au juste ?
Le Guy de Vere, celui du café de la jeunesse perdue, est un personnage syncrétique. Mais il ne peut s’envisager sans qu’une part romanesque ait été principalement greffée  sur la vie de Guy Debord. Le titre du roman étant lui-même emprunté à une phrase de cet écrivain, phrase elle-même détournée de Dante comme Patrick Bléron le remarque, il me paraît que l’hommage, car il y a hommage, n’est pas dénué d’un humour distancié. Le café devenu « Condé » pour ne pas être « Moineau » porte le nom du chef de la  Fronde, fronde dont la stratégie a été le sujet  de la si brillante écriture du cardinal de Retz, écriture particulièrement admirée par Debord. 
Le nom de Guy de Vere a été forgé par Edgar Poe dans le poème « Lénore ». Un femme, Lénore, est morte, «et toi, Guy de Vere, n’as-tu de larmes ? » dans la traduction de Mallarmé. Pour le poète, à l’encontre du commun des personnes en deuil,  Guy de Vere aime la morte pas dessus la mort. La réputation de la morte enjambe la question de sa mort matérielle. De grands textes de  Debord concernent justement la réputation de ses amis et de lui-même. Le temps, la mort sont les thèmes où excelle Debord.


Le roman commence par la narration d’un ingénu, étudiant qui abandonnera l’Ecole des Mines. Il fait la rencontre de Caisley, éditeur d’art,  prétention  qui se révèlera fausse puisque celui-ci est détective. L’art vu comme recherche de la vérité et comme falsification usuelle n’est pas une notion si  éloignée de l’appréciation de Debord !.
La narration de Caisley porte aussi sur Guy de Vere et ses activités : sciences occultes, réunions, « sortes de conférences » … Voir pour prendre sens pourrait être une définition non restrictive de cette science étrange. Et pour le quidam quelconque Guy Debord a pu paraître étrange : il n’a exercé aucun métier et son activité intellectuelle a été aussi fournie qu’assez peu  accessible au sens commun. Dans le début des années cinquante, il ne dénotait ni plus ni moins chez Moineau  que Guy de Vere ne dénote chez Condé, dans le roman.
Le narrateur écrivain de prénom Roland « prénom qui n’est pas le mien » donne des références incomplètes  sur les livres passés par G de Vere, par exemple « Louise du néant », laissant au lecteur le goût d’une recherche à effectuer. Les quelques domaines  d’étude faisant l’objet des sérieuses conférences du personnage, comme « Le Midi obscur » ou « le rayon vert », prêtent évidemment à sourire. Ils font  l’objet d’une étrangeté indifférente de la part de Roland et du lecteur: un peu comme cette étrangeté de la part de Modiano à l’égard  des écrits politiques de Guy Debord. Mais il y a d’autres écrits, d’autres traces. Roland a entendu parler de Guy de Vere pour la première fois dans une librairie. Le livre est donc un intermédiaire. Cela respecte partiellement le fait qu’il n’y a pas eu de prise de connaissance directe entre Modiano et Debord. C’est le traitement de l’espace et du temps qui donne à Roland-Modiano l’occasion du salut qu’il fait à De Vere-Debord. : psychogéographie, dérive, recherche des zones neutres, trous noirs dans Paris … autant de termes qu’on pourrait croire inventé par l’un quand ils ont été inventés ou utilisés par l’autre.  La reconnaissance du frère en écriture passe par le fait de remarquer  dans ce VI ème arrondissement « les vestiges de mon enfance : … l’escalier obscur du Vert-Galant, et cette inscription sur le mur crasseux de la rue Mazarine, que je lisais chaque fois que j’allais à l’école : NE TRAVAILLEZ JAMAIS. » Guy Debord a soutenu être l’auteur de l’inscription dont une photo a été reproduite dans le bulletin de l’Internationale Situationniste ;  et ses cendres ont été dispersées à la pointe du Vert-Galant.


Entre Roland et Guy la fiction romanesque ne cite que par routine  les réunions faites sur invitation. .Une rencontre « bien des années plus tard » n’apporte guère d’éléments concrets.  « Guy de Vere ne cherchait aucun disciple. Il ne se considérait pas du tout comme un maître à penser … ». Le fictionnel De Vere estime que Roland est « parti à la recherche du lierre perdu » ! Le lierre, espace davantage que  temps, permet cependant  à l’auteur de se considérer en l’ « Éternel retour ».
 Guy de Vere, occultiste,  entrerait en contact avec les âmes des défunts. Après tout n’est ce pas la caractéristique de l’écriture, cette occasion du retour, cette occasion de fonder la réputation des humains ? Dans Vie et mort de Guy Debord  par Christophe Bourseiller on retrouve nombre d’adresses fréquentées par les protagonistes du café de « la jeunesse perdue ». On pourra aussi se référer à la critique de Philippe Lançon du 4 octobre 2007 pour Libération  et le blog d’Alexandre Clement du 28 décembre 2009."