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mardi 31 mars 2020

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être

J'avais fini l'article précédent sur Boris Vian et la pataphysique. Alors, j'ai été ravi ce matin d'entendre sur France Inter, portée par la voix suave d'Augustin Trappenard, une lettre d'Annie Ernaux adressée au Président, qui commençait ainsi : "Monsieur le Président, « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps »." On aura reconnu la chanson du Déserteur, "écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, poursuivait Annie Ernaux, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants." Je ne vais pas plus loin, (pour écouter la lettre entière, c'est), mais le coeur y est, comme on dit. Revenons maintenant à nos moutons, à nos 99 moutons, serais-je tenté de clamer.

La sixième occurrence se situe le samedi 14 mars, avec un documentaire scientifique sur ces deux génies de la physique du XXème siècle, Albert Einstein et Stephen Hawking, en mettant en miroir leurs découvertes dans ces deux cadres de la relativité générale et de la mécanique quantique.


Lors d'une démonstration sur l'écoulement du temps différent selon certains paramètres, que je serais bien incapable de résumer ici, le physicien filmé au tableau noir obtient le fameux pourcentage de 99 % (et cela va même jusqu'à 99, 999999999999).
Dans le deuxième volet de cet Univers dévoilé, les auteurs évoquent par ailleurs ce qu'ils nomment "une curieuse coïncidence temporelle" entre les deux scientifiques. En effet, Einstein est né le 14 mars 1879, et c'est le 14 mars 2018 que Hawking s'est éteint. Raison sans doute de la programmation de ce doc ce 14 mars très précisément.


Ce n'est que cinq jours plus tard que j'enregistrai la septième occurrence du 99. Ce fut lors de la lecture  d'Economie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo (Seuil, 2020). Un livre de deux Prix Nobel, spécialistes de l'action contre la pauvreté, qui se veut un constat honnête des questions les plus pressantes qui se posent à l'humanité, mais un livre aussi qui veut offrir un éventail de propositions réalistes, alternatives aux politiques actuelles, un "levier pour bâtir un monde plus juste et plus humain", ou, comme l'écrit Annie Ernaux, "un monde  où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité." C'est donc au détour de l'une de ces pages, lors d'une interrogation sur un nouvel espace public, que je tombe sur ces lignes :
"Sur Facebook, 99,91 % de ses deux milliards d'utilisateurs relèvent de la "composante géante" de la plate-forme, ce qui signifie que chacun est l'ami d'un ami d'un ami de chacun. Il n'y a que 4,7 "degrés de séparation" (le nombre de "noeuds " qu'il leur faut franchir) entre deux éléments de cette composante, quels qu'ils soient." (p. 177)

Et j'attendrai encore quatre jours pour saisir la huitième venue du 99. Et ce sera cette fois à l'écoute du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à l'écoute du septième jour :
"Et je me suis demandé si d'autres personnes, quelque part confinés, avaient fait comme moi un rêve lié de près ou de loin à ce que nous vivons. Statistiquement, il y a de très fortes chances - cela m'est apparu comme une évidence, une normalité - nos rêves nocturnes commencent donc à changer. Ils changeront certainement encore davantage. Au jour d'aujourd'hui, un milliard de personnes confinées, un milliard de rêves rêvés à chaque nuit, vibrant chacun de plus en plus à l'aune de cette crise. Il est donc possible que de nuit en nuit, à mesure que durera le confinement, chaque rêve de chaque humain aura des points communs avec les 999 999 999 autres rêves de chaque autre être humain. C'est probable, c'est envisageable. Jamais un même traumatisme agissant sur autant de personnes aura condamné chacun à se calfeutrer dans un espace aussi commun, aussi quotidien et aussi intime : la maison. Avec toutes les inégalités qui existent entre les maisons, avec toutes les difficultés qui existent pour les uns et pas pour les autres, il n'en demeure pas moins que nous sommes tous reclus dans la notion de l'espace privé, chez nous, dans un espace clos dont il ne faut pas sortir." (à partir de la quatrième minute)

Ce rêve commun à l'humanité confinée (et aujourd'hui, le 31 mars, nous sommes passés du milliard du 23 mars à plus de trois milliards),  qu'imagine Mouawad dans la solitude de sa maison de Nogent-sur-Marne, ne serait-il pas comme la manifestation d'un autre attracteur étrange ? Et je songe à ce moment même à Otto de Marc-Antoine Mathieu, cette extraordinaire bande dessinée  avec laquelle j'ai ouvert le premier des 313 articles de l'Heptalmanach en 2017.





Et cette fois, c'est à la fin de l'album que je pense, quand Otto est allé au bout de la connaissance qu'il pouvait avoir de lui-même. L'ultime document qu'il explore est un film qui montre en images accélérées l'évolution de son visage depuis sa conception jusqu'à l'âge de ses sept ans. Il visionne alors les 2828 images en remontant dans le temps, à l'envers, comme on lit dans un miroir. C'est à l'issue de cette involution qu'il sort pour la première fois depuis des années, lui qui s'était confiné volontairement dans un vaste loft à la périphérie d'une ville reculée pour examiner le contenu d'une malle héritée de ses parents. Malle qui contient les sept premières années de sa vie, chaque heure de son enfance ayant été enregistrée, scrutée, décrite avec le maximum de rigueur scientifique. Il sort donc après sept années de réclusion, et toute la ville est silencieuse, les rues sont vides. Un vieil homme lui explique qu'il est certainement la dernière personne à être restée, que tous les habitants sont partis à l'extérieur de la ville, sur le grand lac gelé, pour y célébrer la mise en route de Znamya-4, le grand miroir satellitaire dont la surface reflète la lumière solaire et qui doit éclairer la ville pendant la nuit polaire.
Otto se glisse dans la foule immobile, "figée dans un immense flash-mob". "La plus grande performance collective jamais réalisée". Foule comme figée dans un même rêve, le regard tourné vers le même firmament. Et relisant cette fin, ce que je n'avais pas fait depuis trois ans, je m'aperçois (cela je l'avais oublié) que l'album se boucle sur lui-même. Trois cases du début reviennent à l'identique, simplement légendées différemment et pas dans le même ordre.


Ce même jour, allant, dument muni de mon attestation de déplacement dérogatoire, refaire le stock de pain, je tombe en arrêt devant un grand panneau publicitaire :

Tonnerre ! L'attracteur étrange avait même détourné à son profit les pubards de chez Macdo. Le drive, rien de mieux bien sûr en période de confinement. Peut-être même vous font-ils un test gratuit pour le coronavirus ? Et cette plaque gagnante, n'est-ce pas un clin d'oeil à ma tectonique des plaques

J'aurais dû m'arrêter là, à cette neuvième occurrence du 99. C'était cohérent d'ailleurs, 9 pour 99. Las, hier, Emanuele Coccia, ce philosophe botaniste italien, livre dans un entretien pour Figaro Madame (Figaro Madame, je vous demande un peu...) les propos suivants :
"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide." [C'est moi qui souligne]


samedi 16 décembre 2017

# 300/313 - Les corridors du Passé

"La veille, en passant devant un libraire, j'avais remarqué la reproduction d'un Terborch qui montre, de dos, une jeune femme jouant du violoncelle. Elle portait une robe argentée dont le peintre avait fixée le chatoiement avec une exactitude presque effrayante. La scène - mais la scène vivante et non pas son image - surgit du halo. Il n'y eut pas de lacune dans ma conscience ; je me trouvai dans la pièce, derrière la musicienne, comme si je ne l'avais jamais quittée sinon en rêvant. (...) La jeune femme me prit par la main et, sans un mot, me conduisit dans la rue d'une petite ville hollandaise d'autrefois. (...) Je l'ai revue, en effet, plusieurs fois, dans des rêves ultérieurs, toujours prête à resurgir quand je l'évoquais. Tantôt elle portait la robe peinte par Terborch, tantôt elle était vêtue comme à notre époque, mais je ne m'y trompais pas. Cette nuit-là, je me bornais à vivre dans un enchantement continu."

André Hardellet, Le Seuil du jardin, 1966.

Celui qui parle ici est le professeur Swaine, l'inventeur de la machine à rêver, qui vous propulse dans des songes aussi tangibles que la réalité. Il s'adresse à un autre pensionnaire de la pension Temporel, le peintre Steve Masson, sorte de double de l'écrivain Hardellet. Le tableau du peintre hollandais Gérard Terborch (ou ter Borch) dont il s'agit est très certainement Le Concert (1675).

Cette rencontre est prodigieuse pour Masson, qui cherche obstinément dans sa peinture à retrouver les sensations que lui ont laissées un rêve insolite où il se trouvait au seuil d'un jardin désert, avec des kiosques en ruine écrasés par la chaleur de l'été. Plus tard, la machine de Swaine sera détruite et le peintre quittera Paris pour New York, où il fera fortune (sa toile, Le Seuil du jardin, sera acquise par une soi-disant collection Beuckler).

Ces associations entre la peinture hollandaise et New York, cette rêverie persistante sur la mémoire et le temps sont autant de points communs inattendus entre Donna Tartt et André Hardellet.*
Achevons maintenant la lecture de cette page 23, où Theo Decker écoute sa mère parler de distorsion spatiale et temporelle :
"Non, non, mon poussin, je parlais juste du quartier." Elle m'ébouriffa les cheveux et m'adressa un sourire en coin un peu gêné : mon poussin était mon surnom enfantin, je ne l'aimais plus, pas plus que de me faire ébouriffer les cheveux, mais aussi penaud que je me sente j'étais content de la voir de meilleure humeur. "C'est toujours comme ça quand je viens par ici. Chaque fois, c'est comme si j'avais de nouveau dix-huit ans et que je débarquais du Kansas."
Poussin : encore un nom d'oiseau, après le chardonneret et l'ibis.

La mère de Théo dit plus loin qu'à l'endroit de New York où ils sont rien n'a changé depuis sa première visite. C'est un tunnel temporel
Dans Lourdes, lentes..., publié en 1969, autre roman d'André Hardellet où le personnage principal se nomme Steve Masson (et pour lequel il passera devant les tribunaux pour "outrage aux bonnes mœurs"), il écrit : "C'est à Londres qu'aboutissent  et d'où partent ce que je nomme les corridors du Passé, ces voies parallèles qui vous permettent de sauter en marche sur une autre trajectoire du Temps. J'ai souvent rêvé d'un Guide qui enseignerait, avec plan à l'appui, où et comment pénétrer dans ces couloirs comme dans les merveilleuses gares clandestines dont parlait Alphi, vous savez : celui qui laissait sa porte ouverte, la nuit, dans l'espoir qu'une dame nue de toute beauté se tromperait enfin de chambre et entrerait chez lui."

Cependant, après avoir opéré ces rapprochements, j'étais un peu sceptique, insatisfait, quelque chose semblait manquer pour les légitimer pleinement. Je dus alors quitter la table pour me rendre à Equinoxe, au spectacle Méduses, qui associait danse et vidéo (et qui bien sûr était un élément supplémentaire à ajouter aux Carnets de la Méduse).

Au retour, je reprends la lecture du Chardonneret, tout en prenant en route le biopic de James Marsh sur Stephen Hawking. Oui, deux choses en même temps... Qui a osé dire que l'homme n'était pas multi-tâche ? Bon, de fait, je n'ai pas lu longtemps, d'une part parce que le film était bouleversant, avec la formidable performance d'acteur d'Eddy Redmayne, d'autre part parce que très vite je suis tombé sur une page essentielle dans le livre de Donna Tartt, et que je n'avais pas le désir d'aller plus loin avant d'en rendre compte ici.

Au moment donc où je replonge dans l'histoire de Theo Decker, il vient de traverser le continent américain avec les bus Greyhound. Fuyant Las Vegas après la mort de son père, il arrive un soir à New York, à la gare routière de Port Authority, brûlant de fièvre. Il entreprend néanmoins de marcher jusqu'à Central Park South, un lieu autrefois familier.
"Les odeurs, les ombres, même les troncs tachetés et pâles des platanes me rendaient heureux, pourtant c'était comme si je voyais un autre parc en dessous de celui qui était visible, une cartographie du passé, un parc fantôme assombri de souvenirs, de sorties scolaires et de visites au zoo reléguées si loin dans ma mémoire. J'ai marché le long du trottoir du côté qui donnait sur la 5ème Avenue, jetant un coup d'oeil, les sentiers étaient ombragés par des arbres avec le halo des réverbères, arbres mystérieux et accueillants comme les bois dans Le Monde de Narnia. Si je bifurquais et marchais le long de l'un de ces chemins éclairés, est-ce que je ressortirais  dans une année différente, peut-être même dans un avenir différent où ma mère, tout juste sortie du travail, m'attendrait légèrement décoiffée par le vent sur le banc (notre banc) à côté de l'étang : elle rangerait son téléphone portable et se lèverait pour m'embrasser : Bonjour, mon poussin, c'était comment tes cours, qu'est-ce que tu veux manger ce soir ?" [C'est moi qui souligne]
La coïncidence avec le texte d'Hardellet sur les corridors du Passé était vraiment pétrifiante, comme dirait Breton. Theo aussi rêvait de bifurquer sur une autre trajectoire du Temps.
Mais quel est le titre du film de James Marsh ? Ni plus ni moins que La merveilleuse histoire du temps, qui fait référence à Une brève histoire du temps - Du big bang aux trous noirs, ouvrage publié en 1988 par Stephen Hawking.


Ce n'est pas fini. Une troisième coïncidence s'impose au moment de l'annonce du journal de France 3 qui fait suite au film. J'apprends qu'une tentative d'attentat terroriste a eu lieu ce matin près d'une gare routière de New York.

Vous avez bien lu : l'attentat a eu lieu près de Port Authority, la gare même où Theo Decker arrive à New York. Heureusement la charge a explosé prématurément.
Comment prendre l'exacte mesure de cette triple synchronie***, qui tisse l'actualité la plus criante au Passé le plus lointain (le Big Bang qui était aussi la figure d'une métaphore employé par le père de Théo**) ? C'est un abysse de méditation qui s'ouvre devant nous.

PS : [Ajout du 15 /12 ] Le dernier billet de l'année de Rémi Schulz, oui, l'effet Papillon tue, étudie, entre autres, les interférences entre Quaternité et Alluvions. Il revient par exemple sur La serpe de Philippe Jaenada, Les quatre fleuves de Fred Vargas et Baudoin, et finit sur la pochette de Physical Graffiti, de Led Zeppelin, en proposant d'autres coïncidences numériques remarquables. La lecture de ce billet a par ailleurs aussitôt été le point de départ d'une autre série de résonances éplapourdissantes, ainsi que Rémi aime à dire, que je développerai dans une prochaine note.

_____________]______
* Mais on me permettra de préférer les 126 pages denses du Seuil du jardin aux 800 pages trop souvent délayées du Chardonneret.

** "Ce qui m'accrochait, dans ces brefs comptes rendus des livres de la bibliothèque, c'était l'élément de hasard : les désastres aléatoires, le sien et le mien, convergeaient vers le même point invisible, le big bang comme l'appelait mon père sans sarcasme ni mépris, plutôt une reconnaissance respectueuse des pouvoirs du hasard qui gouvernaient sa propre vie." (Le chardonneret, p. 312, passage cité à l'article précédent)

*** Elle salue en quelque sorte le trois centième article.