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lundi 7 avril 2025

Addi(c)tif à la poussière

La poussière œuvre dans le temps long : combien de semaines a-t-il fallu attendre pour que Man Ray puisse prendre cette photo dans l'atelier de Marcel Duchamp, à New York ? Près d'un siècle plus tard, à Sète, outre-Atlantique, Christian Bobin veut en prononcer l'éloge, se rendant par le train une nuit de Noël chez l'ami Pierre Soulages. J'ai dit comment le thème ne s'est pas imposé par irruption, invasion, effraction, mais par une lente sédimentation dans la conscience, répliquant en quelque sorte son mode physique d'envahissement des surfaces. Les étapes intermédiaires précédant l'avènement bobinesque, je n'en avais donc rien noté, mais j'avais besoin d'y retourner voir, pour m'assurer que je n'avais pas halluciné la répétition pulvérulente. 

Il me fallut revenir à ce récit d'Annie Dillard, la merveilleuse écrivaine découverte en juin 2024, et dont je lisais Une enfance américaine, acheté en février chez un bouquiniste de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette.



Il est encore question du temps dans cet ouvrage, la quatrième de couverture donne le la : "L'éternité est amoureuse des productions du temps", disait Blake. Annie Dillard, qui grandit à Pittsburgh dans les années 1950, écrit ici les épiphanies qui ont marqué son enfance (...)"

Les chapitres du livre ne sont ni numérotés, ni titrés. Celui qui s'amorce page 60 débute ainsi : "D'un côté, notre jardin était longé par un court chemin à l'abandon et sans issue. Nous ne le voyions pas de la maison ; nos parents avaient planté une rangée de peupliers pour le cacher. J'y trouvai une vieille pièce de monnaie." Annie Dillard raconte comment elle fouillait la terre sous un des peupliers, avec un bâton d'esquimau, quand elle a senti la pièce et creusé pour la dégager. Plus tard, elle la montra à son père : 

Il lut la date, 1919*, et me dit que c'était une vieille pièce, qui valait peut-être plus de dix cents.
Il m'expliqua que le passage du temps avait enterré la pièce ; la terre tend à s'accumuler autour des objets. A Rome, continua-t-il, en se  penchant par la fenêtre de la cuisine tandis que je m'accoudais à un meuble pour le regarder - à Rome, il avait vu de vieilles portes, deux ou trois étages sous terre. Là où autrefois les enfants sortaient directement au-dehors, les visiteurs devaient maintenant gravir deux escaliers pour retrouver la lumière de la rue. Je cessai d'écouter pendant une minute. J'imaginai que, si les enfants de Rome étaient, par je ne sais quel horrible hasard, restés assis suffisamment longtemps sur le pas de leur porte, perdus dans leur pensée au point d'en oublier de bouger, ils auraient été eux aussi enfouis sous la poussière, jusqu'au menton, non, par-dessus la tête ! mais à ce moment-là, bien sûr, ils auraient été très vieux. Ce qui était justement arrivé aux enfants de Rome - et la force de cette image me frappa -, qu'ils soient ou non restés sur le pas de leur porte. [C'est moi qui souligne]

Ce qu'Annie Dillard montre excellemment, c'est bien cette puissance des images forgées dans l'enfance, à travers le plus souvent de minuscules événements comme celui-ci : "Ce furent ces quelques pensées qui m'occupèrent pendant de longues années et laissèrent des traces dans ma vie intérieure." Traces dans l'esprit mais aussi traces dans le corps, dans la mémoire du corps, comme l'illustre cette seconde apparition de la poussière : "C'était mon corps qui connaissait ces trottoirs et ces rues. Mes os me faisaient mal à les parcourir, j'avais le goût de leur poussière brûlante sur mes lèvres écorchées ; leur gravier s'enfonçait dans mes paumes et mes genoux et y restait, bleu sous la nouvelle peau qui se reformait."(p. 146)

Un autre livre, à peine entamé, forma aussi relais vers l'assomption de la poussière. En février encore une fois, je fis l'acquisition de la réédition chez Zoé du Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud. 


Le premier texte, Adieu, n'est autre que le premier livre de Roud, commencé en novembre 1922, un mois après la publication de la photo de l’Élevage de poussière. Et la première phrase de ce premier livre est celle-ci : 

Route aiguë au cœur du village rose là-bas comme une flèche, ah par pitié rejette sur ta rive ce corps brisé par ta houle de poussière et de parfums, les mains percées de taons et qui étouffe.

*

A contrario de la survenue subreptice du topos de la poussière, voici comment surgit le 3 avril une troublante synchronicité : nous reçûmes ce jour-là du Doc le message suivant : "Bonjour les amis, je vous propose deux pages de l'ami John Berger. Il a écrit un "roman" dont la tactique est inspirée du "Feu pâle" de Nabokov. L'art est sous le feu du forgeron Berger, feu pâle poursuit, hante..."

La photo jointe est la suivante :

Je regarde attentivement, et je réalise alors que le Doc m'a envoyé deux pages du roman Un peintre de notre temps, que je venais précisément d'acheter à un bouquiniste de la Halle au blé dimanche 30 mars, quatre jours plus tôt. Un roman dont je n'avais  jamais entendu parler jusque-là, publié une première fois en 1958, retiré de la vente à cause des tensions de la guerre froide, et réédité en 1976. C'est l'édition française chez Maspero (1978) que j'avais achetée.

 

La coïncidence est d'autant plus incroyable que le Doc lui-même me confia ensuite qu'il ne savait même pas il y a dix jours que ce titre existait dans l’œuvre de Berger. L'édition qu'il avait était un fac-similé, "commandée livre neuf".

Il n'est sans doute pas anodin que deux des livres ici chroniqués soient issus des rayonnages de bouquinistes, en quelque sorte les braconniers du temps des livres. Et je songe tout à coup, en écrivant ces lignes, aux Chasseurs d'André Hardellet, qui donnent le titre de deux magnifiques recueils de poèmes. Dans le premier, édité chez Pauvert en 1966, le poème en prose, Les chasseurs, évoque l'apparition de cinq silhouettes à la lisière du bois des Arpents, "apparition qui semble née spontanément de la substance du taillis, très touffu dans ce secteur."

"Quelqu'un - vous, moi - grimpe au sommet du chêne Capitaine, d'où l'on peut voir la fin des Arpents et les champs qui leur font suite. Il attend, ce quelqu'un. Il attend que la scène se reproduise : le débouché des chasseurs en pleine lumière, l'alerte donnée aux corbeaux, des coups de feu, mais rien. Rien, personne. Le guetteur pourra bien demeurer des heures sur son perchoir, les Arpents ne relâcheront plus ce qu'ils ont capturé. Et pourtant le bois, limité à gauche par les murs de la Tuilerie, se termine à gauche par des coupes où cinq hommes passeraient difficilement inaperçus. [...] Les chasseurs ont peut-être fait halte, tout simplement, en attendant que j'aille les rejoindre lorsque j'aurai appris comment. Et qui sait s'ils ont bougé, depuis, sous le couvert ?"

La magie d'Hardellet, qui réside toujours dans ce jeu avec la suspension du temps, résonne pour moi aujourd'hui avec l'image des enfants de Rome dans le récit d'Annie Dillard.


 

___________

* 1919, année de naissance de Pierre Soulages.

lundi 1 mars 2021

Jusqu'à nous sur ces degrés de pierre

Dans la dernière chronique, je terminais sur un hommage à un écrivain trop tôt disparu, Joseph Ponthus, emporté à 42 ans par un cancer, qui restera l'homme d'un seul livre, A la ligne, récit-poème inspiré par son expérience ouvrière, succès public et critique si fulgurant qu'il contribue sans doute à rendre cette mort encore plus injuste et incompréhensible : un talent venait à peine d'être mis en lumière qu'il devait déjà rejoindre l'ombre. 

Le même jour, ce même mercredi 24 février, un autre poète disparaissait, mais je ne le sus que plus tard. Ce n'était pas un jeune homme puisqu'il avait 95 ans, plus du double de l'âge de Ponthus, et il était, lui, l'homme d'une œuvre, des dizaines de recueils de poésie, de notes, de récits, et il était même entré de son vivant dans la Pléiade en 2014, c'est dire. Cet homme c'était Philippe Jaccottet. Tout en apparence sépare donc nos deux défunts, mais au fond je ne le crois pas.

Philippe Jaccottet en décembre 1990. (Photo Despatin et Gobeli. Opale. Leemag )

Jaccottet était très vieux mais c'était encore un jeune homme. J'ai consulté pas mal de pages sur le net, dévoré une poignée de nécros et souvent, quand le site daigne donner un portrait de l'auteur, ce n'est pas un vieil homme chenu qui est montré, mais un corps droit, élancé, au regard franc, posé sur son regardeur. Ainsi cette photo, en noir et blanc, illustrant l'article de Guillaume Lacaplain, dans Libération. On suppose qu'elle a été prise dans le jardin de sa maison de Grignan, dans la Drôme, où il choisit de vivre avec sa femme, la peintre Anne-Marie Haesler, dès l'année 1953.

Quel rapport encore imaginer entre Ponthus et Jaccottet ? J'en vois un, ténu, idiot peut-être, mais allons-y. C'est un détail. On a vu que Ponthus avait raconté sa vie d'ouvrier intérimaire dans les conserveries de poissons et les abattoirs de Bretagne, or Jaccottet est encore enfant quand sa famille s'installe à Lausanne, où son père est sous-directeur des abattoirs de la ville, avant d’y être nommé vétérinaire cantonal. J'ai prévenu, c'est idiot, mais, lisant cela que je ne savais pas, j'ai trouvé que c'était intéressant : le poète qu'on peut décrire à juste titre délicat, lyrique, élégiaque, n'était pas issu d'une famille de lettrés, n'était pas tombé dans la marmite poétique en son jeune âge. Ce n'en était pas moins une famille qui sut écouter, recevoir car je lis que "dès sa jeune adolescence, Jaccottet écrit de la poésie et offre des recueils dactylographiés à ses parents pour Noël". Puis il y eut en 1941 la rencontre, tout à fait fondatrice, avec le grand poète vaudois Gustave Roud. Il a dix-sept ans, une longue correspondance commence qui ne s'achèvera qu'à la mort de Roud. Roud qui lui fait découvrir Hölderlin, qu'il lit en allemand et plus tard traduira - et restera sans doute la figure la plus importante de son panthéon poétique.

Je suis parti vendredi dans les Monts du Lyonnais avec ma compagne et mes deux plus jeunes enfants pour fêter les trois ans de Linn, ma petite-fille. Dans mes bagages, j'avais glissé Cahier de verdure, un des nombreux recueils de Jaccottet que je possède ici à la maison. Je n'eus pas le temps bien sûr d'en lire plus que quelques pages. C'est au retour que j'ai découvert le texte qui concluait le recueil, Après beaucoup d'années, que sans doute je n'avais jamais lu.


Dans ce court texte en prose, Jaccottet commence par une évocation de l'Histoire : "c'est comme si, écrit-il, des montagnes au pied desquelles nous vivrions se fissuraient, étaient ébranlées ; qu'ici ou là, même, nous en ayons vu des pans s'écrouler ; comme si la terre allait sombrer." Lui, qu'on pouvait peut-être soupçonner d'ignorer les événements du monde par son retrait dans les paysages du Midi, par son attention aux phénomènes naturels élémentaires ou à l'intimité des vivants, montre par là qu'il a pleine conscience des terribles bouleversements du siècle, à tel point qu'il qualifie tout cela de "multiple, énorme, obsédant, à vous boucher la vue, à rendre l'avenir presque complètement obscur."

Et pourtant ce constat n'entame pas une certitude depuis longtemps constituée : "Cela aurait dû, cela devrait changer nos pensées, notre conduite peut-être, on le voit bien. Néanmoins, à tort ou à raison, ce qui fut pour moi, dès l'adolescence, essentiel, l'est resté, intact."

Qu'est-ce donc, alors, que cet essentiel, perçu dès l'adolescence ? Jaccottet ne répond pas, du moins tout de suite. Bien au contraire, il montre le dérisoire, le caractère infime de notre existence, et, poursuivant la métaphore initiale, "vraiment une fumée au pied des montagnes", "méritant à peine qu'on en fasse état, qu'on en tienne compte." Nous sommes sans aucun poids, "quand le poids du malheur pèse tant." Le risque est alors, dit-il, de s'accommoder, de s'habituer à cet état de fait "trop visible, criant". "Toutefois - et c'est là qu'il fait brèche à cet inéluctable programmé -, avec ce qui peut vous rester, miraculeusement ou niaisement, de l'autre regard, on voit, on aura vu inopinément, à la dérobée, autre chose. On a commencé à le voir, adolescent ; si, après tant d'années - qui font, vécues, cette durée infime -, on le voit encore, est-ce pour n'avoir pas assez mûri, ou au contraire parce qu'on aurait tout de suite vu juste, de sorte qu'il faudrait inlassablement, jusqu'au bout, y revenir ?"

La poétique de Jaccottet tient dans ces quelques lignes, sans cesse réaffirmées, sous d'autres vêtures, dans la suite de l’œuvre : l'entrevision d'autre chose, surpris à la dérobée - mot essentiel - comme par effraction, un regard posé dès ce noyau d'inquiétude qu'est l'adolescence et dont la suite des jours ne fera que confirmer la justesse.

Et dans la lumière éblouissante qui nous accompagna tout au long de notre promenade matinale à travers les collines de Chambost-Longessaigne, comme une miraculeuse ouverture en total contraste avec le ciel attristé de la veille, avec les rires et les galopades de l'enfant entrant dans son année nouvelle, quelque chose de cette joie chantée par le poète s'invitait dans nos cœurs et nos visages.

La Loise, à Chambost-Longessaigne

"Tout tient ensemble, ici, aujourd'hui. Même la buée des premières feuilles ombrageant les berges. Rien ne parle d'exil. Rien ne parle de ruine, même pas les ruines. Rien ne parle de perte, même pas ces eaux fugitives, tellement claires qu'on croit que c'est le ciel lui-même qui les a déléguées jusqu'à nous sur ces degrés de pierre."

Philippe Jaccottet, Eaux de la Sauve, eaux du Lez, in Cahier de verdure, p. 115.



lundi 24 août 2020

Le cinéma est le plus puissant moyen de poésie

 "Cher ami, je crois que c'est le merle qui m'a fait penser à vous, et reproché mon silence. (...)"

Philippe Jaccottet à Gustave Roud, 28 février 1952, in Correspondance, Gallimard, p. 196.

Une petite merlette s'est posée dans le jardin, mais je n'ai pas eu l'heur de la voir. On m'a raconté. Et qu'il y avait beau temps que l'on n'avait vu de merle par ici. Et puis d'un livre lu en commun, un autre merle s'est manifesté, que j'avais déjà oublié : c'est à l'ouverture du bel essai de Vinciane Despret, Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019). 

"Il s'est d'abord agi d'un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l'hiver. Son chant m'a réveillée à l'aube. Il chantait de tout son coeur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d'un cheminée des environs. Je n'ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Etienne Souriau, avec l'enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et les simulations du faire semblant. Mais ce n'est pas cet enthousiasme qui m'a tenue éveillée, ni ce qu'un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l'évolution. C'est l'attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J'ai été capturée dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j'appelais chaque épisode avec un "et encore ," muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s'inventait sous la forme d'un contrepoint inédit."
Cette section du livre s'appelle justement contrepoint, et l'ensemble avancera ainsi, alternant chapitres et contrepoints, jusqu'à l'ultime, qui se refermera avec une nouvelle évocation du merle :

"L'hiver n'est pas fini, on annonce de la neige pour demain. Mais je sais que bientôt, c'est avec le merle que le soleil se lèvera et que chaque matin je m'éveillerai et vivrai dans un territoire chanté. Je peux dès à présent sentir qu'une nouvelle histoire est en train de se tramer. Le merle est là. Et je suis heureuse que ce soir par la grâce de sa présence, et en sa présence, que s'écrivent les dernières lignes de cette histoire et qu'en commence une autre. Qu'il en soit remercié."

La couverture même du livre exaltait ces oiseaux noirs qui sont également - je m'en avisai aussi un peu plus tard - dans le titre même des deux articles précédant celui des merles, Mor'Vran, la mer des corbeaux, et La Déesse blanche et le cormoran. 

A l'origine de ce triptyque, il y a donc ce Jean Epstein, dont je ne cesse de découvrir la richesse du cinéma. Grâce aussi à deux échos bienvenus. Le 11 août, Anne-Marie B. m'écrivait ceci : "Te lis ce soir et vole à la pointe de Van .. Bouffées de fraicheur ..Clin d'oeil joyeux car en Mai "confiné", l"association Cinéfil de Blois dont je fais partie proposait à ses adhérents via internet un volet "Mer" avec le cycle breton d'Epstein." Quelques liens suivaient. Je pus ainsi visionner le très beau documentaire de James June Schneider, Jean Epstein, Young Oceans of Cinema (2011) : "Histoires de lieux, à la recherche de la vérité fabuleuse : pour aborder la large part maritime de l'œuvre d'Epstein, James Schneider retrouve les lieux qui ont inspiré le cinéaste et reconstitue visuellement certains plans. Près de dix ans de travail pour monter à bien cette excursion. Extraits de films, citations de ses écrits, archives (interviews de sa sœur et collaboratrice Marie Epstein, de Jean Rouch, grand admirateur), et témoignages de descendants de marins complètent ce portrait hanté par des images de mer en colère et le grondement du vent." 




 

L'autre résonance est portée par le musicien Jean-Jacques Birgé, qui republia le 20 août dernier, quatre jours à peine, deux articles de 2007 et 2014 sur Jean Epstein, dont il mit en musique avec Un Drame Musical Instantané, plusieurs films muets.

De ce billet, j'extrais le passage suivant, qui se termine par l'évocation d'un autre oiseau noir...

 

"1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...)"

 

 

mardi 28 avril 2020

Les nouveaux Envahisseurs

"... l'instinct de ciel en chacun...'
Stéphane Mallarmé

Longtemps, le ciel fut la seule demeure des dieux.  Les anges et les oiseaux, qui du ciel hantaient le visible et l'invisible, en étaient les messagers, les porteurs de bonnes nouvelles ou de présages funestes. L'homme rêvait de s'y projeter mais restait attaché à la terre, rivé à la glèbe. Son existence était terrestre, mais il ne pouvait vivre sans ce ciel au-dessus de lui, sans les nuages qui portaient la pluie et sans les étoiles qui ordonnaient la nuit. Longtemps, on crut que notre monde sublunaire n'obéissait pas aux mêmes lois que le Cosmos, ce monde parfait, immuable des astres. Newton sonna le glas de cette séparation des mondes.

Malgré tout, dans la vie des hommes, le ciel continuait à être cet espace vierge de toute empreinte humaine. Et puis, au tournant du XXème siècle, on inventa l'avion, que la littérature avait fantasmée depuis des siècles. "En 1908, raconte l'écrivain suédois Sven Lindqvist, à New York et à Paris, les foules fascinées voient un avion pour la première fois. Tous les regards sont rivés sur les pneus en caoutchouc  -vont-ils vraiment quitter le sol ? Oui, le miracle arrive! "Jamais je n'ai vu un tel étonnement sur les visages d'une foule entière", écrit-on dans un journal de Chicago. "Chacun sentait qu'il était en train de vivre un jour nouveau."*
L'aviation enflamme l'imagination des hommes. Un certain Alfred W. Lawson  prophétise un homme nouveau, "l'homme de l'altitude" qui va naître dans les airs et passer toute sa vie là-haut, ange ou dieu qui portera sur ces congénères restés au sol le même regard qu'on porte aujourd'hui sur les huîtres et les crabes. Mais derrière cet évangile, d'autres projets s'ourdissent : le 1er novembre 1911, dans une oasis des environs de Tripoli, le lieutenant italien Guilio Cavotti  largue pour la première fois une bombe de deux kilos sur le camp ennemi. Geste inaugural qui sera suivi de millions d'autres. En 2020, on bombarde toujours en Lybie, en Syrie, au Yémen...

Et puis le ciel devint l'Espace. Sur la terre, nous vivions dans différents espaces, mais le ciel eut ce privilège d'être désigné comme l'Espace proprement dit. Triste privilège en vérité, car cet Espace il s'agissait de le conquérir. De le faire nôtre, de l'envahir. Et les grandes puissances qui s'affrontaient sur la planète dans une silencieuse Guerre froide rivalisèrent dans la conquête de l'espace. Quand la Lune fut foulée par les Américains, et filmée en Mondovision, tout le monde s'accorda à dire avec Armstrong que c'était là un grand pas pour l'humanité. 
Pourtant cet engouement fit long feu : les vols habités se heurtaient à l'immensité de l'univers. On laissa à la science-fiction le soin d'imaginer des explorations dans le vaste cosmos. Et on se replia sur l'espace proche qu'on investit petit à petit de milliers de satellites artificiels, dont le plus beau fleuron est apparu ces jours-ci dans le ciel de nos nuits : le train de satellites Starlink de la société SpaceX du milliardaire Elon Musk.



"L’idée de Starlink, rapporte l'article de la RTBF, est de fournir un internet haut débit sur l’ensemble du globe. Pour y parvenir, SpaceX ne se contentera pas de 60 satellites. En tout, ce sont 12.000 engins que la firme d’Elon Musk entend envoyer dans l’espace. Chaque satellite pèse 227 kilogrammes, est plat et équipé d’un grand panneau solaire reflétant la lumière. La brillance dépend de l’angle des panneaux, et de celle de l’orbite."

Bill Keel, astronome à l’université d’Alabama assure que "dans moins de 20 ans, les gens verront plus de satellites que d’étoiles à l’œil nu pendant une bonne partie de la nuit" si les constellations à venir sont aussi brillantes que Starlink. Elon Musk s'est défendu en arguant dans un tweet qu'il y avait "déjà 4900 satellites en orbite, ce que les gens ne voient absolument pas. Starlink ne sera vu par personne sauf ceux qui regardent très précisément, et aura à peu près 0% d’impact sur les progrès de l’astronomie". Il a par ailleurs avancé que fournir internet à des "milliards de gens économiquement désavantagés" était un "bien supérieur".

On a bien compris qu'Elon Musk n'est animé que par des sentiments philanthropiques.

Et dans l'espace encore plus proche de nous, que voit-on fleurir ces temps-ci de pandémie ? Des drones, chargés de la surveillance du confinement, survolant forêts, plages, immeubles, rues, à l'affût du moindre contrevenant. Ce qui inquiète le journaliste Olivier Tesquet, dans un entretien donné à Diacritik :
"On a face à nous une généralisation de dynamiques qui étaient déjà à l’œuvre et ce qui me frappe par exemple, c’est la banalisation des drones dans le ciel de nos villes, qui à la faveur de cette crise sont en train de devenir un élément stable de la manière dont on organise les missions de police au quotidien. En ce moment, on s’en sert pour contrôler le respect du confinement. On est dans un moment normalisateur. Mais de la même manière qu’on a généralisé dans le passé l’utilisation des caméras de surveillance, c’est le même chemin pour les drones et j’imagine d’ailleurs mal ces machines être “mises au sol” à la fin de l’épidémie."


Les satellites de Musk, les drones de Lallement et Castaner, tout cela me fit penser à cette vieille série de mon enfance, sortie au Canada en 1967, et diffusée en France en 1969 : Les Envahisseurs. Le générique, le merveilleux générique, a laissé en nous des traces ineffaçables.


Un peu d'humour dans ce grave contexte. Je ne peux pas résister à vous proposer la parodie qu'en firent Les Inconnus, où David Vincent devenait Marcel Vincent :


Les Envahisseurs d'aujourd'hui ne viennent pas d'une autre planète, non, ils sont bien de chez nous et portent en général des costards cravate.
Ils enlaidissent le monde.
Pour reconnaître les Envahisseurs de David Vincent, il fallait les repérer à leur auriculaire qu'ils ne pouvaient plier.
L'auriculaire, appelé ainsi parce qu'il est idéalement formé pour entrer dans l'oreille, la déboucher, la rendre propre à l'écoute.
les Envahisseurs de Covid Dixneufcent ne vous écoutent pas, ils n'écoutent que la logorrhée de leur égos surdimensionnés.
Leur novlangue est un attentat permanent à la poésie.

Alors, en cette matinée de vent bouleversant les charmes du parvis de mon immeuble, j'écoute le poète :
"Tout ici commence à douter de soi, scrute anxieusement son être même, toujours plus menacé. les grandes constellations là-haut paissent et piétinent en cercle au-dessus du toit l'herbe noire de la nuit, étincelantes, mais oublieuses lentement de leur nom, vacillant sur le bord même de l'absence. Et le vent d'aube que tu aimais, familier du tilleul en fleur, des roses endormies, verse en vain aux façades sans accueil ses lentes libations d'odeurs.
O notre désarroi ! Comme une gerbe, son lien rompu, cesse d'être gerbe et se nie en chacun de ses brins épars, ce lieu défait retombe à l'incertain et nous attire avec lui dans son vertige.

L'espace lui-même n'est plus sûr."
Gustave Roud, Requiem, Poésie/Gallimard, 2002, p. 200.


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* Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes, le Serpent à plumes, 2002. Un livre indispensable.

lundi 23 mars 2020

Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve

"Mais le pouvoir du poète authentique, serait-il aussi vulnérable et rongé de doutes que celui-ci l'a été, est grand ; et c'est des pires menaces, quelquefois, qu'il tire le plus pur de son chant : "Mais aux lieux du péril croît/aussi ce qui sauve", avait écrit Hölderlin, dont Roud aura été en français l'un des meilleurs serviteurs. Le lecteur fera l'émerveillante épreuve de ce pouvoir en lisant Requiem, le grand livre commencé dans les années cinquante et achevé en 1967 seulement, alors que Roud entrait dans sa soixante-dixième année."

Philippe Jaccottet, préface à Air de la solitude, Poésie/Gallimard, 2002, p. 14.

Le 22 mars de cette même année 1967, il y a donc 53 ans jour pour jour, paraissait dans la bibliothèque de la Pléiade les Œuvres de Hölderlin, sous la direction de Philippe Jaccottet. Parmi les traducteurs, outre Jaccottet lui-même, il y avait aussi Gustave Roud, dont l'éditeur suisse Mermod avait, à Lausanne en 1942, déjà publié Poëmes de Hölderlin (ouvrage réédité en 2002 par la Bibliothèque des Arts).



Peut-être que cette date n'avait pas tout à fait été choisie au hasard, car elle tombait deux jours seulement après la date d'anniversaire du poète allemand. Né le 20 mars 1770, on fête d'ailleurs cette année le 250ème anniversaire de sa naissance.

La phrase célèbre de Hölderlin citée par Jaccottet, je la connaissais dans une autre traduction : Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Et je me souviens très précisément du texte où je la découvris pour la première fois, car elle me frappa alors si fortement que jamais je ne l'ai oubliée : c'était en 1977 dans un entretien avec Edgar Morin dans le Nouvel Obs, à l'occasion de la sortie du premier tome de sa Méthode, La Nature de la Nature*, dont la couverture reproduisait cette lithographie vertigineuse de M.C. Escher :

M.C. Escher, Mains dessinant, 1948.
J'ai recherché en vain cet entretien, en revanche j'en ai trouvé un autre, beaucoup plus récent, puisqu'il date de juin 2015. A Coralie Schaub, de Libération, Edgar Morin disait donc :

"J’aime beaucoup cette phrase de Friedrich Hölderlin : «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.» Ça sera le suicide ou le réflexe vital. On va frôler l’abîme. Je ne veux pas faire de catastrophisme, mais on voit bien que tout s’aggrave. Des incendies s’allument partout. On risque l’affrontement entre l’Occident et le monde islamique. On doit changer de voie. Pour la première fois, on sent qu’on fait partie d’une aventure commune, à cause des périls causés par la mondialisation. Cette conscience commune nous permettra peut-être de réagir. Si elle se développe."
Retrouver cette phrase dans la préface de Jaccottet m'avait saisi pour une autre raison : c'est que je venais de la rencontrer quelques jours plus tôt dans l'article écrit par le philosophe Baptiste Morizot pour le Hors-Série de Socialter, "Le Réveil des imaginaires" :
Baptiste Morizot, Nous sommes le vivant qui se défend, in Socialter HS, p .157.**


Morizot évoqué, cité ici-même le 18 mars, dans le billet : La vengeance du pangolin ?
Et ce n'est pas fini : je retrouvai chez le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, auteur de Résonance, et lui-même en résonance avec Gustave Roud, la même phrase dans une traduction très légèrement différente :
"Mais là où est le danger croît aussi ce qui sauve. C'est sous l'égide de cette référence à Hölderlin - trop galvaudée, je l'admets - que je conclurai ce livre, en indiquant que les perspectives ici ouvertes sur les crises de la modernité, leurs tendances et leurs causes, fournissent aussi potentiellement les voies de leur dépassement. Aussi multiples, complexes et diverses soient-elles, ces voies passent obligatoirement par une rupture avec la visée d'accroissement constitutive de la modernité." (p. 53)

"Trop galvaudée", admet Rosa. Certes. Il n'est que de la googliser, cette fameuse phrase, pour le vérifier : 2 590 000 résultats. Et tiens, on retrouve Edgar Morin en tête de gondole.



Et dans la traduction Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve, c'est 1 140 000 résultats. Et Hubert Reeves qui rafle la première place. Normal, il a publié un livre en 2013 dont le titre est précisément le vers hölderlinien. 


Bon, cela ne relativise-t-il pas fortement cette triple coïncidence Roud/Rosa/Morizot ? Une référence qui traîne partout, il n'est guère surprenant, dira-t-on, de la retrouver en  plusieurs lieux.
Oui mais, comme par hasard, c'est juste au moment du 250ème anniversaire du poète. La quasi-synchronicité n'en est-elle pas redorée ?

Qu'importe. Un dernier élément doit être versé au dossier.

Sidéré par le caractère inédit de la méga-crise sanitaire qui s'est emparé de la planète, le confinement de plus en plus universel qu'elle entraîne (1 milliard d'être humains maintenant assignés à résidence sur tous les continents), j'ai soudain repensé à un penseur aujourd'hui disparu dont j'avais lu avec passion  un entretien mené avec Philippe Petit et paru aux éditions Textuel en 1996. Ce livre, Cybermonde, la politique du pire, je l'avais acheté à Périgueux au mois de mai cette année-là. Le penseur en question était l'urbaniste et philosophe Paul Virilio.



Et pourquoi penser à Virilio ? Eh bien parce que c'est un théoricien de l'accident. Selon lui, toute technologie implique un certain type d'accident. Et cela le conduisit à évoquer la perspective d'un accident général :
"Aujourd'hui, les nouvelles technologies véhiculent un certain type d'accident, et un accident qui n'est plus local et précisément situé, comme le naufrage du Titanic ou le déraillement d'un train, mais un accident général, un accident qui intéresse immédiatement la totalité du monde. Quand on nous dit que le réseau Internet a une vocation mondialiste, c'est bien évident. Mais l'accident d'Internet, ou l'accident d'autres technologies de même nature, est aussi l'émergence d'un accident total, pour ne pas dire intégral. Or cette situation-là est sans référence. Nous n'avons encore jamais connu, à part peut-être, le krach boursier, ce que pourrait être un accident intégral, un accident qui concernerait tout le monde au même instant." (p. 13)
Nous y sommes. L'accident intégral est advenu. Il n'est pas advenu avec Internet, comme semblait le craindre Virilio, mais il est advenu avec la mondialisation des transports, avec donc des technologies qui ont diffusé, à grande vitesse, ce virus au départ très localisé, sur un marché aux bêtes sauvages de Wuhan en Chine, jusque dans les pays les plus éloignés. Ce n'est pas la première pandémie qui traverse le monde : la grippe espagnole en 1918 causa 20 à 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur, et peut-être, me dit Wikipedia, jusqu'à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale***. Cependant, même si certaines villes, certaines régions furent paralysées, il n'y eut pas de ralentissement généralisé de la vie économique, de confinement général, d'impact global et simultané sur la planète. En outre, la censure de guerre " limita l'écho médiatique de la pandémie, les journaux annonçant qu'une nouvelle épidémie touchait surtout l'Espagne, pays neutre publiant librement les informations relatives à cette épidémie, alors que celle-ci fait déjà des ravages en France".

Robert Maggiori, dans un article de Libération  écrit à l'occasion de la disparition de Virilio en septembre 2018, rapporte qu'il avait même forgé le projet d’un musée de l’accident. "Mais son apport principal, poursuivait-il,  est ce qu’il nommait la dromologie, la «science de la vitesse» qui caractérise notre époque, représente le «progrès» comme une course sans fin vers l’accumulation et la «croissance», finit par soumettre tant les faits sociaux que les comportements individuels à la dictature du temps et, en fin de compte, rend incapable de «regarder en arrière», mutilant ainsi l’expérience, scindée du rapport au passé et à la mémoire." Et Maggiori de finir sa rubrique nécrologique en citant... Hartmut Rosa :
"Ces thématiques sont aujourd’hui reprises par tous – et, sur le plan de la sociologie et de la philosophie, par Hartmut Rosa, théoricien de l’«accélération» – mais Paul Virilio les avait théorisées dès les années 80 ­– parfois dans les pages de ce journal – quand personne ou presque ne voyait encore que les principaux changements qui allaient advenir, dans les moyens d’information, l’élaboration et la transmission des données, les moyens de transport, la socialité en «réseaux», avaient à voir avec la vitesse et la réduction du temps au seul présent. On sait qu’aujourd’hui ce «qui compte», c’est ce qui vient d’arriver, et que ce qui a été fait ou pensé «avant» est comme dans un cône d’ombre : il ne faudrait pas que Paul Virilio – même si cela justifiait rétrospectivement ses théories – soit oublié parce que précurseur et pionnier."
Et je finirai par cet autre extrait du livre de 1996, dont j'avais perdu le souvenir, et qui ne m'a sauté aux yeux qu'en reparcourant rapidement l'ouvrage, extrait qui reconnecte avec tout ce que nous venons de voir depuis le début :
"Pour moi, la phrase clé est une phrase de Hölderlin : "Mais là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve." Autrement dit, là où est le plus grand danger, là aussi se trouve le salut. Le salut est au bord du précipice, et chaque fois qu'on approche du danger on approche du salut."
Je vous laisse sur cette parole d'espoir.
Il est deux heures du matin, et la nuit silencieuse règne en maître sur le parvis de l'immeuble.
_____________________
* Je dois avouer que c'est un des livres de Morin que je n'ai jamais lu en entier.

** Cela ne m'a pas frappé tout de suite, mais le dessin de ce dragon n'est pas sans rapport avec les mains de Escher. La boucle récursive qu'elles illustrent ("un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui est produit"- Morin 2005, p.99 et 100) ne se retrouve-t-elle pas dans la contorsion du monstre dont la langue rejoint la queue ?

*** Dans cette notice, je note ceci, qui démontre les bienfaits du confinement, déjà établis à cette époque, pour ceux qui en doutent encore : " Max C. Starkloff, médecin de la ville de Saint-Louis (Missouri) met en place un des premiers cas de distanciation sociale en médecine moderne, en ordonnant la limitation du nombre de personnes pouvant s'attrouper et en fermant les écoles. Saint-Louis a ainsi un des taux de mortalité les plus bas des États-Unis (moins de 60 pour 100 000 environ, six semaines après que les premiers cas aient été signalés)."

vendredi 20 mars 2020

Le Paradis est dispersé sur toute la terre

"Qu'est-ce que ce monde veut dire ? Et s'il n'a pas de réponse à nous donner, pourquoi feint-il sans trêve un discours ? Maintenant, comme jadis, cette fuite et cette présence simultanées à mes pieds de l'eau perpétuelle murmurent indéfinissablement quelque chose et je sursaute quand le merle me scande (c'est bientôt la nuit) une question indubitable."

Gustave Roud,  Air de la solitude, cité par Jacques Lacarrière, Errances, p. 41


La poésie, que je ne fréquentais plus guère ces dernières années, revient en force avec la pandémie. Dans les moments difficiles de l'existence, c'est toujours vers elle que je suis allé. Quand le roman, l'essai ne vous ouvrent plus aucune porte, vous semblent muets, atones, le poème soudain est l'alcool fort qui vous fouaille l'esprit, trace un chemin dans la désespérance. Ce dernier mot ne s'applique pourtant pas à la période présente, dont la gravité n'a pas entamé (pas encore, peut-être) une volonté d'y voir un peu clair. Alors j'étudie, j'essaie de comprendre, seul ou avec d'autres. Mais c'est comme si la marche avait pris un aspect plus périlleux, qu'aux sentiers ombreux avaient succédé de dangereux glaciers. Chaque pas devient plus risqué, et les crevasses qu'on redoute vous confrontent tout à coup à l'essentiel. C'est sur cette pente escarpée du réel que la poésie surgit.

Ces métaphores montagneuses qui me viennent spontanément à l'esprit (alors que ma crainte du vertige m'a toujours éloigné d'une vocation d'alpiniste), s'accordent à point nommé avec l'autre poète (le premier étant André Frénaud) retrouvé ces jours-ci : le suisse Gustave Roud. Qui vécut presque toute sa vie dans la ferme familiale de Carrouge, dans le Haut Jorat, qu'il ne quittait guère, raconte Philippe Jaccottet, que pour aller s'approvisionner de lectures à la Bibliothèque cantonale de Lausanne, "comme le paysan son voisin, les jours de marché, dans les grands magasins". Confiné alors, Gustave Roud ? Non, poursuit Jaccottet, cet homme "a été, profondément, un errant", qui se taira quand l'âge et la maladie lui interdiront toute marche.



C'est en lisant cette belle préface de Jaccottet à Air de la solitude (Poésie/Gallimard), que je suis retombé sur ce thème du paradis, évoqué dernièrement avec André Frénaud :
"Au solitaire, à l'errant malheureux, vagabond jour après jour des mêmes chemins, des signes apparaissent parfois, que les hommes mieux incarnés, que, notamment, ces paysans dont Roud a contemplé si avidement "les travaux et les jours", ne voient généralement pas. Des signes qui sont d'ailleurs la source de presque toute poésie et comme la preuve, la trace, ou, qui sait ? la promesse d'une harmonie cachée dont toute oeuvre d'art, quelle qu'elle soit, nous propose un fragment. Roud a cité souvent, et on ne peut éviter de le faire après lui, ce fragment de Novalis qu'il a traduit ainsi : "Le Paradis est dispersé sur toute la terre, c'est pourquoi on ne le reconnaît plus. Il faut réunir ses traits épars." Ce fragment est une des clefs de son oeuvre ; un passage d'une "Lettre" à son éditeur (...) le complète : "La poésie (la vraie) m'a toujours paru être... une quête de signes menée au coeur d'un monde qui ne demande qu'à répondre, interrogé, il est vrai selon telle ou telle inflexion de voix."
"Essai pour un paradis" : tel est d'ailleurs le titre d'un des livres de Roud ; tel est, très au-delà d'une simple évocation nostalgique d'un paysage aimé, l'enjeu, l'utopie de son oeuvre. "
Un monde qui ne demande qu'à répondre...  Et si cette perspective n'était pas qu'une simple rêverie de poète isolé en ses collines ? Était autre chose qu'une gentille divagation lyrique ? Je vous invite à prendre très au sérieux cette hypothèse car enfin cette intuition forte du poète Gustave Roud rencontre une des plus originales et des plus puissantes théories sociologiques de ces dernières années, celle de la résonance, telle qu'elle est développée par l'allemand Hartmut Rosa, lequel avait déjà marqué les esprits avec son maître-livre Accélération, une critique sociale du temps (2010).

Dans Résonance, une sociologie de la relation au monde (La Découverte, 2018), Rosa écrit, dès l'avant-propos : "Aux personnes malheureuses ou dépressives, le monde semble morne, hostile et terne et leur propre moi leur apparaît froid, mort, figé et sourd. Les axes de résonance entre le moi et le monde restent muets. Ne faut-il pas en conclure a contrario  qu'une vie réussie se caractérise par des axes de résonance ouverts, vibrants, palpitants, qui parent le monde de sons et de couleurs et donnent mouvement, sensibilité et richesse à notre propre moi ?" (p. 16) Et, un peu plus loin, il cite Merleau-Ponty qui écrit dans son essai "Le métaphysique dans l'homme" :
"A partir du moment où j'ai reconnu que mon expérience justement en tant qu'elle est mienne, m'ouvre à ce qui n'est pas moi, que je suis sensible au monde et à autrui, tous les êtres que la pensée objective posait à leur distance se rapprochent singulièrement de moi. Ou, inversement, je reconnais mon affinité avec eux, je ne suis rien qu'un pouvoir de leur faire écho, de les comprendre, de leur répondre."

De fait, il y a longtemps que je voulais évoquer les travaux de Hartmut Rosa, qui me semblent si en phase avec tout ce dont j'essaie de rendre compte ici au fil des jours, mais je ne trouvais pas l'ouverture. Et je ne pensais même pas en commençant à rédiger ce billet que tout naturellement je viendrai à en parler. Il a fallu Gustave Roud, francophone mais grand traducteur de l'allemand.

Et je m'émerveille que même leurs deux noms résonnent si fort. Rosa/Roud, quatre lettres, mêmes lettres initiales. Hartmut/Gustave, sept lettres, trois lettres communes u, a et t central. Ce n'est pas là écho, - qui est réplication du même -, mais résonance, qui est échange, dialogue. On en verra bientôt d'autres exemples.

lundi 12 novembre 2018

Sa stèle à chaque énigme

"Ma route est d'un pays où vivre me déchire"

Crisinel encore. Oui, j'insiste, je revois encore ce livre dans le panier posé à l'entrée du bouquiniste Rua das Flores, je ne vois que lui, il est fait pour moi, j'en ai l'intuition immédiate. Et pourtant, je le répète, jusqu'à lors je n'ai jamais lu une seule ligne de Crisinel. Il n'est qu'un souvenir brumeux, venu de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet lue en 2002, seize ans déjà, et pourtant c'est comme si c'était hier. Est-ce ce nom qui m'a marqué, ce nom de Crisinel que Bartt m'a dit aimer aussi beaucoup ? Est-ce sa résonance de cristal qui l'a porté jusqu'au Portugal ? Ce mot que je hasarde, j'en retrouve le sillage dans Alectone, écrit entre 1930 et 1931, pendant une des pires crises psychotiques éprouvés par le poète. Il en conclut ainsi la première partie :
"Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé  parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël."
Noël, c'est la rime fatale à Crisinel. Se peut-il qu'un nom porte ainsi un destin ? "Alectone, écrit Pierre-Paul Clément dans sa préface, femme réelle et figure mythique, est investie des sentiments contradictoires qui déchirent le poète : elle est l'ennemie, fille de colère, femme aux dents de cristal, "ange durci de gel et de neige"."

En juin 1945, il y pense encore et dans un court texte écrit à Savigny, il commence ainsi : "Où es-tu Alectone ?" Dans le jour finissant, "reposant sous les frais tilleuls entre l'église et le cimetière", c'est ce nom qu'il interroge : "Ton nom... Ai-je jamais su ton nom, Alectone, sinon, dans l'anxiété et la confusion du délire, celui que je t'ai donné, fille de colère ?" Il nous donne un peu plus loin la référence mythologique, Alecto*, l'implacable, la soeur de Mégère et de Tisiphone, toutes les trois formant le groupe des Erynies, les trois déesses infernales que les Anciens appelaient par antiphrase les Euménides, autrement dit les Bienveillantes, histoire de s'attirer leurs bonnes grâces en les flattant. Mais Crisinel repousse cette identification : celle qu'il entrevit dans le parc enneigé ce n'était pas Alecto, "mais, semblable à Cassandre devant les murs suintants de sang du palais où le couteau va faire son office, une altesse brisée, s'avançant, avec une grâce que la folie épargna, vers sa tombe de pierre froide."

Et comment ne pas voir  encore en ce nom de crise éternelle la marque même du drame : au cœur du nom, une seule lettre nous le change en criminel ? Et pourtant Crisinel ne fut criminel que de lui-même, mettant fin à ses jours le 25 septembre 1948. On le retrouve immergé dans le lac, à peu de distance de la clinique de La Métairie, près de Nyon, où il avait admis au début du mois à la suite d'une nouvelle dépression.

Pierre-Paul Clément voit l'expérience de la folie culminer dans la prose d'Alectone : "Œuvre aux visages énigmatiques, écrit-il, sur le seuil de laquelle je placerais volontiers ces mots de Valéry, poète de la lucidité : "Sa stèle, à chaque énigme."" Et, lisant ces mots, je suis heureux de retrouver Paul Valéry, rencontré plusieurs fois ces temps-ci. Mais je le connais bien mal, je l'ai si peu lu que je ressens le besoin d'en savoir plus, et je m'aperçois que le net est bien silencieux sur cette fameuse stèle. Heureusement, un autre poète, lui aussi abordé dès octobre, Jean-Michel Maulpoix, sur son site en un texte intitulé Introduction à une Poétique du texte offert, nous propose sa lecture :
"On offre, on dresse un monument. Un poème est un hommage que l'on rend au langage. Il s'agit, selon le voeu valéryen, de "construire un petit monument à chacune de ses difficultés. Un petit temple à chaque question. Sa stèle à chaque énigme" Cet objet fabriqué va se substituer à la réalité, surtout quand elle est perdue, ou impossible à atteindre. Cet objet prend valeur de temple : abri pour l'immatériel, lieu de prière et de résonnance."
D'un autre poème, Le Veilleur, Clément écrira que la forme procède directement du Cimetière marin.

Souvenons-nous que le cimetière marin, Patti Smith est allée le visiter, à Sète, et que cela constitue la matrice de son dernier livre, Dévotion. Souvenons-nous encore que Georges Perros, à l'hôpital de Marseille, avait pour voisin de lit le gardien de ce cimetière marin : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Crisinel s'insère donc dans cette constellation avec une cohérence remarquable qui sera pour moi parachevée par la découverte juste au retour de Porto, à la maison de la presse d'Aigurande, un dimanche matin, disposée comme à mon intention avec la même évidence que le petit volume crisinélien chez le bouquiniste portugais, de l'édition française de Dévotion, tout juste parue le 1er novembre.




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* Dans l'article précédent, j'avais rapproché Crisinel d'Harry Potter. Or, cherchant à en savoir plus sur Alecto,  je découvre sur le net (je n'ai pas lu la saga de Rowling) que Alecto Carrow est une Mangemort, comme son frère Amycus. Petite femme trapue aux cheveux noirs, elle est au service de Voldemort.


mardi 6 novembre 2018

Mes pas dans l'ombre sépulcrale

Quatre petits jours à Porto, et rien n'est plus pareil. Quand je voyage, j'aime être déconnecté. Mon smartphone est heureusement d'un modèle si incommode à consulter que la tentation est facile à surmonter. Donc pas de mail (mais des centaines bien évidemment à éplucher au retour, c'est le revers de la médaille), pas de Facebook, de Twitter, de blog. Être seulement présent à ce qui advient. Et Porto, deuxième ville du Portugal, que nous découvrions pour la première fois, avait beaucoup à donner. Mais que m'arrive-t-il ? J'avais en octobre lancé plusieurs fils, ouvert plusieurs pistes, et il me restait donc un bon nombre de chroniques à écrire. Porto a comme perturbé ce flux, comme un affluent aux eaux tourbeuses vient soudain troubler le cours tranquille d'un fleuve plus du tout impassible. Et voilà que je ne sais plus que faire : reprendre la marche d'hier ou suivre une impulsion nouvelle, bifurquer alors que tout n'est qu'ébauché.

Sé Cathédrale de Porto
Et si la solution c'était, plus que jamais, d'être alluvionnaire, d'échapper à la lame unitaire qui roulerait entre des rives de béton et de se fondre dans les boues et les limons de courants turbulents. Identification à l'inondation.

Alors allons-y, descendons dans les catacombes de l'église de São Francisco, crypte qui servit de cimetière privé au Tiers Ordre de St-François de 1749 à 1866. Des têtes de mort au-dessus des enfeux, une vitre au sol laissant voir l'ossuaire des pauvres quelques mètres plus bas. Des statues, dont l'une me rappelle les sculptures d'Ernest Nivet.


Ernest Nivet (tombeau)
Dans le panier d'un bouquiniste de la Rua das Flores, les Œuvres d'Edmond-Henri Crisinel, parues aux Éditions de l'Age d'Homme en 1979. Crisinel, poète suisse dont toute la production tient dans cet unique volume de cent-quatre-vingts pages. Crisinel jamais lu, mais dont le nom m'est familier grâce à la lecture de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet (livre lu en 2002 - à l'aide de l'index, j'en ai reparcouru les passages où il est question de Crisinel et je suis surpris d'avoir retenu ce nom car les deux poètes, s'ils estimaient tous deux cet homme durement marqué par la psychose, ne déploient aucune analyse précise dans leurs lettres).


Dans la calme nuit portuane de l'appartement Avenida de Fernão de Magalhães (autrement dit Magellan), j'ai lu le soir-même la moitié du livre.
O vous, corps oubliés dans vos humbles cercueils,
Le front bas, j'ai quitté les voûtes infernales,
Mais vos râles, vos cris, vos transes, comme un deuil,
Ont égaré mes pas dans l'ombre sépulcrale.

(in  Élégie de la maison des morts)