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lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


samedi 13 décembre 2025

A l'assaut du réel

Ce qu'on appelle le jour
Est une nuit
De plus en plus sombre,
Un gouffre sous le pas.
Même le visage 
Se confond avec la nuit

Alain Veinstein, Voix seule, Seuil, 2011. 

Contrairement à La maison vide, j'ai lu Le Jour du chien, de Caroline Lamarche, d'une seule traite. Mais il faut souligner que le livre est sept fois moins long (103 pages au lieu des 744 du roman de Laurent Mauvignier). Il est dédié au chien aperçu le 20 mars 1995 sur l'autoroute E411. Un chien abandonné qui court le long du terre-plein central, c'est très dangereux, ça peut créer un accident mortel, raconte le premier personnage, un camionneur qui a l'habitude d'écrire aux journaux, ici le Journal des Familles. Les cinq autres récits qui composent le volume sont tous issus de témoins de cette vision du chien perdu sur l'autoroute, agissant comme une révélation. Mais je ne veux pas aujourd'hui me plonger plus avant dans la méditation sur le sens profond du livre, ce sera pour une prochaine fois, je pense, je l'espère. 

 

Aujourd'hui je fais un pas de côté. Provoqué par l'étonnement qui fut le mien quand je m'aperçus que sur la table basse où j'avais posé le livre, un autre livre me proposait aussi la vision d'une œuvre de Goya. Il s'agissait de l'essai de Gérald Bronner, A l'assaut du réel (Puf, 2025), offert par E. pour mon anniversaire. Je ne l'eusse pas acheté moi-même, car j'ai des réserves sur Gérald Bronner, mais il m'était en quelque sorte désigné, et je fis honneur au présent : je le lus (il faut toujours aussi penser contre soi). Mais l'essentiel n'est pas là pour l'instant : le fait est que l'illustration de couverture n'était autre que Saturne dévorant l'un de ses fils, 1823, conservé au musée du Prado.

 

Les auteurs ne sont pas souvent décideurs de l'image de couverture de leur ouvrage, mais il semble dans ce cas précis que Bronner, fort sans doute de ses bonnes ventes, ait eu la main sur ce choix, comme en atteste à mon sens ce paragraphe de la page 152 :

La couverture du présent ouvrage montre sous le pinceau de Goya la figure de Saturne qui, en émasculant son père Uranus, a rendu impuissant son antécédent (puis, en dévorant ses propres enfants, tenta de rendre infertile l'avenir). Notre époque est très saturnienne. L'évocation de cette maladie du présent parachève mon examen des métamorphoses de la pensée désirante à notre époque. Cette obsession pour le présent s'adosse en réalité à l'illusion d'impuissance, voire en découle, car vivre dans un environnement social et idéologique qui nous enjoint à tout désirer en nous confrontant en même temps à l'impression de ne rien maîtriser, organise le reflux de la pensée désirante sur elle-même.

Ceci nous permet incidemment de pointer ce qui est au cœur de la réflexion de Bronner : cette pensée désirante qui part à l'assaut du réel en voulant le ductiliser, verbe rare que le sociologue emploie pour souligner le traitement imposé aux données brutes du réel. Une matière ductile est une matière "qui se laisse étirer, battre, travailler sans se rompre." Le CNRTL donne cet exemple  : "Elle saisit alors avec les pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un panneau malléable (Maeterl., Vie abeilles, 1901, p. 130)."*

Après avoir donné maints exemples de la dérive contemporaine vers la post-réalité, Bronner, en sa troisième partie, dite conclusive, Vers l'infini et en-deça, veut montrer que l'acmé de la pensée désirante réside dans le gnosticisme, cette hérésie du christianisme dont la compréhension et la connaissance ont été bouleversées par la découverte en 1945 des codex de Nag Hammadi, dans le désert égyptien.

C'est pourquoi les gnostiques constituent la figure terminale de la pensée désirante, car le dernier obstacle à franchir  est celui de nier radicalement l'existence de la réalité : non la contourner, non la corrompre, non l'hybrider avec des modèles imaginaires, non la ductiliser, mais tout simplement l'anéantir. Et comme la chose est hors de notre portée, nous pouvons du moins imaginer qu'elle est illusoire, ce qui est une autre façon de la faire disparaître. (p. 392) 

Je reviendrai prochainement sur ce jugement de Gérald Bronner (le développement en serait trop long pour le présent article), et voudrais terminer par l'évocation de l'essai qui me revint en mémoire au moment où je lus ces lignes. Il s'agissait de La poésie et la gnose, du grand poète Yves Bonnefoy (Galilée, 2016).  Où l'on peut trouver ces lignes :

La poésie, c’est ma conviction, n’est pas la gnose. Elle est même, dirai-je, l’anti-gnose, une lutte contre le rêve gnostique qui certes se renflamme à bien des moments dans les poèmes – d’où suit que quelquefois, en effet, on ne saura guère y désenchevêtrer les deux intuitions –, mais n’en est pas moins un vouloir propre, une ambition constamment retrouvée et réaffirmée. Pour ma part, et c’est en cela que mon propos est peut-être d’abord, et à tout le moins, un témoignage, je n’ai eu d’affection pour la poésie qu’en cherchant à me délivrer des suggestions de l’imaginaire gnostique, lequel ne cesse pas de troubler – j’aurai aussi à le dire – l’emploi des mots dans l’élaboration des poèmes et même sinon d’abord l’existence de qui leur prête attention.(p. 15)
Lignes qui appelleraient bien sûr commentaire (et une fois de plus je sursois), mais je veux aller au but : quand je suis allé chercher l'ouvrage dans la bibliothèque, j'ai relu très vite quelques fragments et puis mes yeux se sont posés sur le troisième texte, consacré à Alain Veinstein, et je fus immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

 


_______________________

* Maurice Maeterlinck (1862-1949) est un écrivain belge, comme Caroline Lamarche. L'ouvrage d'où est extrait la citation du CNRTL est La Vie des abeilles, paru en 1901. Or, l'autre livre de Caroline Lamarche aperçu à la librairie Bifurcations de Bourges (que je n'ai pas acheté, lui préférant donc Le Jour du chien) était La fin des abeilles (Galllimard, 2022).


 

 

mardi 7 novembre 2017

# 266/313 - Lost

" Témoin l'arbre de la connaissance dans l'Apocryphe de Jean. A Jean qui y questionne Jésus sur le sens des épisodes de la Genèse, celui-ci les redistribue autrement, dans une succession de "modifications de point de vue" comparables aux flashbacks présentant des regards contradictoires sur un même événement dans Rashomon ou dans Lost : " Les archontes emportèrent Adam et le placèrent au paradis terrestre. Ils lui dirent pour le mystifier : "Mange, cela est un délice." Mais leur nourriture est amertume, et leur beauté, perversion ; et leurs délices ne sont qu'illusions, leurs fruits sont un poison et leur promesse n'est que mort. Et celui qu'ils avaient appelé l'arbre de la connaissance du bien et du mal, qui est la pensée de Lumière, ils se sont mis devant pour empêcher Adam d'apercevoir sa plénitude. Mais moi, je l'ai incité à en manger. Je suis apparu sous la forme de l'aigle au-dessus de l'arbre de la connaissance."

Pacôme Thiellement, La victoire des Sans Roi, Puf, 2017, p. 63

Cet extrait de Pacôme Thiellement illustre bien une des singularités de son approche : dans cette discussion, qui paraîtra sans doute obscure à beaucoup, autour des textes bibliques, où il oppose la vision gnostique, dite des Sans Roi, à la conception chrétienne traditionnelle, il prend comme exemple une œuvre cinématographique (Rashomon) et une série télévisée (Lost). Ce n'est pas un hasard : pour lui "la culture pop (pop music, science-fiction, série télévisée)" n'est autre que "la variable d'ajustement entre la divinité et nous".


Il cite plus loin Ibn Arabi, le grand mystique andalou musulman : "Les gnostiques n'entendent ni poème, ni allégorie, ni panégyriques, ni propos galants, sans que Dieu se présente à travers le voile des formes." Mais c'est pour préciser que la divinité ne s'exprime pas pleinement dans toutes les formes : "Elle est présente partout, certes, mais les formes qui permettent son épanouissement le plus sensible, ce sont les formes populaires -celles qu'on a appelé "mineures". Parce que la divinité n'est jamais aussi pleinement présente que dans ce que nous aimons. Et ce que nous aimons doit nécessairement nous apparaître non comme une expression de la force, mais de la fragilité." (p. 176)

Une autre idée phare apparaît ici : la divinité n'a rien à voir avec le Dieu tout-puissant des théologies ordinaires, la divinité est tout au contraire le plus faible des êtres possibles. Il faut penser le gnostique, écrit Pacôme Thiellement, comme l'acteur burlesque, "de Buster Keaton jusqu'à Jim Carrey, de Charlie Chaplin jusqu'à Pierre Richard : tout ce qui fait le fond de son malheur - sa malchance, sa maladresse, sa distraction - est ce qui le rend gracieux aux yeux des spectateurs. Ce n'est pas une malédiction que d'être maladroit et distrait, mais un signe d'élection. Ce ne sont jamais les "forts" que le spectateur aime, ce sont les éclopés. La véritable divinité voit l'homme de la même façon : ce qu'elle estime gracieux ce sont ses maladresses, ses malchances, sa fragilité, sa timidité, ses bégaiements et ses trébuchements."(p. 174)

Alors les éclopés, les maladroits, les maudits, ils sont, oui, nombreux dans la liste qu'il donne à la page suivante, à la tête de ces œuvres qu'il juge légitime "de lire en nous-mêmes, comme événements de notre âme ": L’Évangile de Jean, les textes manichéens, Sohrawardi, Ibn Arabi, Rûmî, Baruch Spinoza, Wiliam Blake, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Isidore Ducasse, Alfred Jarry, René Daumal, Simone Weil, Philip K. Dick, la série Lost ou les chansons des Beatles.


La série Lost encore citée ici le sera une troisième fois, page 204, où l'écrivain affirme que l'on doit penser aux trois énoncés Sans Roi qui concluent la série : "Remember", "Let go" et "Move on". " Soit, en termes plus proches de ceux de la Bibliothèque de Nag Hammadi : "Souvenez-vous de votre véritable nature" ; "Laissez être" et "Soyez passant". "

Le hic c'est que je n'ai jamais vu cette série. Non par dédain (aucune réticence chez moi devant la culture pop dont j'ai abondamment pratiqué certaines formes), mais plutôt parce que l'occasion ne s'est pas présentée, par manque de curiosité sans doute également. L'idée que ce ne soit pas seulement un divertissement est maintenant très stimulante. Ni une ni deux, j'ai acheté dans la foulée de ma lecture la saison 1 de Lost. Je peux d'ores et déjà dire que je n'ai pas été déçu, mais on en parle la prochaine fois.

vendredi 3 novembre 2017

# 263/313 - Total recall ou Le poisson d'or

"Ce monde est une prison de mort dans laquelle le Démiurge nous a enfermés. Dix-neuf siècles plus tard, Philip K. Dick écrira le compte rendu le plus clair et le plus concis de ce en quoi peut consister l'expérience d'un véritable disciple du Sauveur. C'est-à-dire les sensations d'un homme qui aura vécu, dans un précipité bouleversant, l'anamnèse de sa véritable nature et l'expérience du faux monde dans lequel le lequel le Démiurge nous retient prisonnier."

Pacôme Thiellement, La victoire des Sans Roi, p. 48

S'il est un écrivain contemporain important pour Pacôme Thiellement, c'est bien Philip K. Dick. Dont toute l’œuvre s'inscrit pour lui dans la continuité des écrits gnostiques (qu'il préfère donc appeler les Sans Roi). Il faut préciser maintenant un peu ce que fut cette anamnèse chez Dick. Je m'appuierai pour cela sur un texte du philosophe anglais Simon Critchley, paru à l'origine dans le New York Times du 20 mai 2012.
"Tout tourne autour d’un événement que les « Dickheads* » évoquent par l’expression « le poisson d’or ». Le 20 février 1974, à la suite d’une visite chez le dentiste qui lui avait administré une dose de thiopental sodique afin de traiter une dent de sagesse incluse, Dick reçut un choc puissant qui prit la forme d’une incroyable révélation. Une jeune femme vint lui porter dans son appartement de Fullerton, en Californie, un flacon de comprimés analgésiques. Elle portait une chaîne dont le pendentif était un poisson d’or, un ancien symbole chrétien qui avait été adopté par le mouvement de contreculture lié à la figure de Jésus à la fin des années 1960.
Le poisson, d’après Dick, commença à émettre un rayon de lumière dorée et Dick fit soudain l’expérience de ce qu’il appela, avec un clin d’œil à Platon, l’anamnèse : la réminiscence ou ressouvenir complet (total recall) de la somme toute entière de la connaissance. Dick affirmait avoir accès à ce que les philosophes nomment faculté « d’intuition intellectuelle » : la perception directe par l’esprit d’une réalité métaphysique existant au-delà des écrans de l’apparence. Depuis Kant, de nombreux philosophes ont répété avec insistance qu’une telle intuition intellectuelle n’était accessible aux humains que sous la forme d’un obscurantisme frauduleux, habituellement une expérience religieuse ou mystique, tel Emmanuel Swedenborg et ses visions de l’armée des anges. C’est ce que Kant désigne par un terme allemand charmant, « die Schwärmerei », une sorte d’enthousiasme bourdonnant, où le sujet est littéralement en-thousiasmé par le Dieu, o theos. Balayant d’un brusque revers de la main les prudentes frontières et restrictions que Kant avait attribué aux différents domaines de la raison pure et pratique, au phénoménal et au nouménal, Dick revendiqua une intuition immédiate de la nature fondamentale de ce qu’il nommait « vraie réalité ».
Robert Crumb a raconté en bande dessinée l'expérience de Philip K. Dick, Source : Métal Hurlant n° 120 - 06/1986 (BD publiée en V.O dans la revue Weirdo #17 en 1986) Pour voir la BD entière, voir le site Artemusdada

Le texte entier de Critchley est passionnant, et il est fort possible que j'y reviendrai quelque jour, mais pour l'instant c'est au livre de Thiellement qu'il faut faire retour, et précisément page 208 où il développe l'idée que les Sans Roi ne voulaient pas être connus. Aucune mention, écrit-il, de Simon, de Saturnin, de Basilide ou de Valentin dans les textes retrouvés à Nag Hammadi. Les gnostiques ne sont connus que par les réfutations de leurs adversaires chrétiens. "Les plus extraordinaires, poursuit-il, sont ceux dont ils se souviennent et sur lesquels nous n'avons que peu d'indices : Shams pour Rûmî ou Nizhâm pour Ibn Arabi [les soufis pour PT sont aussi des Sans Roi]. Philip K. Dick est extraordinaire, mais l'extraordinaire de l'extraordinaire, c'est la jeune fille aux cheveux noirs et au pendentif de poisson doré qui vint lui remettre l'antalgique buccal et qu'il ne retrouva jamais."

Le mot qui fait signe pour moi dans ce passage c'est antalgique. Rappelez-vous cet extrait de La Recluse :
 
"- Mais vous êtes où ? 
- Ben, je suis à Bourges, moi.
- A Bourges ?
- C'est que dès que je peux, je cherche un point sur la carte de France, et j'y vais. C'est pour la position antalgique, vous comprenez.
- Pardon ?
- La position antalgique. Les bras accrochés au volant, les pieds sur les pédales, je ne sens presque plus mon arthrose. Je voudrais vivre au volant, moi." (p. 251, c'est moi qui souligne)
 
Mais peut-être aurais-je abandonné cette résonance vargasienne si je n'avais pas lu dans la page d'en face, page 209, cette phrase :
" Celle-ci [la revendication imprescriptible des droits de l'existence poétique sur l'horreur du monde profane] passait par la prise au sérieux de leur parole [celle des "fous qu'on enferme"], même si cette dernière voyageait dans un "cosmos à pièces locatives"ou dans des souterrains historiques aussi hypothétiques que celui qui relie le Palais de Justice au square du Vert-Galant."
Le fameux square du Vert-Galant avec lequel j'avais tissé des liens avec ma propre Fiction-1967.
Mais le plus extraordinaire, je ne l'ai pas vu tout de suite. Entre l'antalgique et le Vert-Galant** se logeait une figure encore plus cruciale. Ce sera pour demain.

__________________
* Littéralement « Têtes de bite » (le terme dick désigne familièrement le sexe masculin). Les inconditionnels de Philip K. Dick se surnomment ironiquement et affectueusement ainsi.
** Je remarque en passant que le galant est anagrammatisé dans les premières lettres de l'antalgique.

mercredi 1 novembre 2017

# 261/313 - La victoire des Sans Roi

09/10 - Après avoir un peu dérivé du côté de Rochefort avec le capitaine de vaisseau Pierre Loti, je reprends le fil de l'araignée vargasienne. Le 9 octobre donc, je termine la lecture de Quand sort la recluse. Et le même soir, j'enchaîne avec un essai qu'il me brûlait d'aborder depuis que je l'avais acheté à Blois deux jours plus tôt : La victoire des Sans Roi, sous-titré Révolution gnostique, de Pacôme Thiellement, paru aux Puf en août de cette année.

Voici quelque temps déjà que je tourne autour de cet écrivain, essayiste, vidéaste, chroniqueur (difficile de le définir), "figure culte de la culture contemporaine" dit la notice des Puf, je connaissais son site et je l'avais cité ici une première fois récemment à l'occasion de l'évocation de 8 1/2 de Fellini, sur lequel il avait donné un éclairage que j'avais trouvé passionnant. Je n'ai donc pas hésité une seule seconde quand j'ai aperçu son dernier livre au stand des Puf aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois.
L'argument de la quatrième de couverture me replongeait aussi dans des recherches passées : dans les années 80 j'avais découvert la gnose avec beaucoup de ferveur, l'évangile de Thomas essentiellement avec ses logions souvent splendides et énigmatiques. C'était aussi le temps où je lisais Raymond Abellio, et beaucoup d'ouvrages d'ésotérisme de moindre calibre, où j'expérimentais aussi l'astrologie et le Tarot. C'était une zone très mouvante, assez périlleuse, où il était facile de se perdre dans des dérives sectaires ou des spéculations oiseuses. J'en fis assez vite le tour, et craignant les grilles de lecture sommaires que je ne cessais de croiser, je revins d'une certaine manière à la littérature. En emportant, je l'espérais, ce qui existait aussi de fécond spirituellement dans cette traversée.
C'est avec tout ceci que Pacôme Thiellement me reconnectait, mais en y ajoutant cette sensibilité et cette attention particulière à la culture populaire qui sont les siennes. La pop music, les séries télévisées, le cinéma portent selon lui des enseignements : "Ce que je fais c’est lire dans des œuvres d’artistes modernes ou vivants, non « la parole humaine » qu’ils ont prononcé volontairement, mais la « parole divine » qu’ils ont transmis, et donc la « divinisation » qu’elle implique et qui passe par la transformation de notre regard, de notre écoute, enfin de notre être, de notre manière de vivre." (Entretien (à lire absolument) avec Nathan Reneaud, 11 mai 2017).

Pacôme Thiellement évoque donc ceux que leurs adversaires appellent les "gnostiques". « Gnostiques » "qui ne se sont pas appelés comme ça, déjà, rappelle-t-il encore dans l'entretien. « Gnostiques », c’est le nom que leurs adversaires, les Pères de l’institution chrétienne, leur ont donné pour se foutre de leur gueule. Un des noms que Jésus leur donne dans les écrits de Nag Hammadi c’est abasileus genea, « la Génération Sans Roi » ou « la Race Sans Roi ». L’idée est qu’ils ne percevaient pas la divinité comme un Seigneur mais comme un soutien, un frère ou une sœur dans le secret de leur âme, et qu’ils inversaient la hiérarchie métaphysique en cherchant à rejoindre ce qu’il pouvait y avoir de plus faible ou de plus petit."

C'est contre le Simon le Magicien que les Pères de l'Eglise dirigent en premier lieu leurs flèches. Je lis donc page 33 que "Evêque du IIe siècle, Irénée de Lyon ajoute dans sa somme Contre les Hérésies que Simon a précédemment "acheté" sa femme dans un bordel de Tyr."
Irénée de Lyon... à cet instant je sursaute. Il me semble que j'ai rencontré ce nom voici quelques instants, et  ça ne peut être que dans la Recluse juste terminée. Je le retrouve facilement, c'est page 449, dans un dialogue entre Adamsberg et son adjoint Veyrenc :

"- Et maintenant, réfléchis au prénom qu'elle s'est choisi: Irène. Cela ne te rappelle pas un autre nom ?
- Eh bien on a saint Irénée, au IIe siècle, le premier véritable théologien.
-Cherche plus simple."
Il est bien érudit ce Veyrenc pour penser à saint Irénée... En tout cas, la coïncidence est pétrifiante.
Ce ne sera pas la seule, mais ce sera la plus forte.
Je n'avais guère besoin de cela, mais cette collision ne fera qu'intensifier ma lecture des Sans Roi.*

Fragment de l'évangile de Thomas, bibliothèque de Nag Hammadi

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* On lira avec profit un autre très récent entretien avec Pacôme Thiellement, Gnostiques et pop culture, sur le site des Puf.