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samedi 12 avril 2025

Bourges à double tour

"A Bourges, j'allais changer d'époque. Je faisais l'expérience de la singularité, une nouvelle façon de voir les choses, un système de valeurs inconnu."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, p. 265. 

Ce n'est pas la première fois que Jean-Paul Kauffmann évoque son séjour de jeunesse à Bourges, en 1961. Dans son récit précédent, Venise à double tour (Équateurs, 2019), après le compte rendu de son entrevue avec don Antonio, archidiacre du chapitre de la basilique Saint-Marc, il insère, sans qu'il y ait de rapport évident avec ce qui précède, l'épisode de son job de vacances à la cathédrale Saint-Etienne. 

Avant de s'y pencher plus avant, rappelons que Venise à double tour raconte la quête de JPK sur les églises closes de la ville (et elles sont nombreuses). Installé pendant plusieurs mois dans un appartement de la Giudecca, il ne cesse de trouver les moyens pour se faire ouvrir ces édifices qui abritent parfois des œuvres remarquables :"Mon séjour à Venise, je vais le consacrer à forcer les portes de ces sanctuaires. Approcher des administrations réputées peu localisables, régentées par une hiérarchie aussi contournée qu'insaisissable. La burocrazia." (p. 20)

 

On devine déjà que l'affaire ne sera pas simple. Il y faudra bien des rencontres, beaucoup de patience, de l’opiniâtreté même et, parfois, un brin de bonne fortune, pour réussir à pénétrer dans quelques-unes de ces églises de l'ombre et du secret. On suit l'écrivain dans son périple vénitien comme on suivrait un détective un peu foutraque dans un polar poisseux.

Bourges surgit donc sur ces entrefaites aux deux tiers du livre. JPK donne des détails qui n'apparaissent pas dans L'Accident, précisant par exemple qu'il commentait les scènes du Jugement dernier qui figuraient sur le tympan du portail central. "Le portail central ! s'exclame-t-il. Déjà le seuil à franchir pour s'introduire à l'intérieur ! A force d'arpenter les nefs , le sanctuaire n'avait plus de secrets pour moi. J'en connaissais tous les recoins."

Il raconte ensuite qu'il découvre un jour, dans une des chapelles de l'abside, une porte ingénieusement dissimulée au milieu d'une boiserie, qu'il suffisait de faire pivoter pour accéder à un passage donnant accès à tout l'arrière-décor de la cathédrale : "C'est une manie chez moi depuis le début : je veux m'introduire dans les lieux prohibés. "Interdit au public", "staff only", à la vue de ces inscriptions, je ne cherche pas aussitôt à entrer, mais j'essaie d'abord de comprendre ce qui bloque. Où est le code caché ? Quel est le sésame ?" Il rapporte alors comment il entraîne une jeune Berruyère dont il était amoureux dans ce dédale ignoré des touristes : "Nous restions des heures dans l'une des deux tours, alors inaccessibles aux visiteurs. De ce lieu interdit, appuyés à la balustrade, nous regardions, bien au-delà de la vieille cité, les faubourgs et la campagne au loin." Et pourtant, malgré les heures passées, le moment ne vint jamais pour le jeune Breton de déclarer sa flamme. Trop timide, dit-il dans L'Accident. Il est plus prolixe dans Venise à double tour : "L'alphabet occulte des entailles et marquages sur les poutres provenant d'arbres abattus au XIIIe siècle, les chapiteaux grossièrement sculptés de figures monstrueuses, tout ce monde clandestin à la fois nous menaçait et échauffait notre imagination. Aucun bruit. Nous étions intimidés par cet envers de voûtes et de coupoles. Parfois je croisais son regard noir intense et ses yeux moqueurs - ou peut-être méprisants. Attendait-elle un geste de ma part ? Les coulisses de cette cathédrale ont gardé pour moi une charge érotique."

Cathédrale Saint-Etienne (Wikimedia Commons)
 

Je me demande si cette porte dérobée dans une chapelle de l'abside existe toujours, si elle n'a pas été bloquée depuis 1961 (c'est le plus probable). Il est bien tentant d'aller le vérifier, je ne l'ai pas fait jusqu'à présent, mais un de ces jours peut-être...

lundi 11 septembre 2017

# 217/313 - Présence à Ravenne

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité. (...)
Baudelaire, Paysage 

J'aimerais tout citer de l'étude si précise et si pertinente du grand critique Jean Starobinski, mais il me faut presser le pas et conclure au moins momentanément avec Baudelaire. Paysage, écrit-il, est le poème liminaire et programmatique des Tableaux parisiens : "Dans la ville moderne, telle qu'elle s'étend devant lui, clochers et tuyaux, images emblématiques de l'ancien ordre du religieux et de l'activité industrielle récente, se juxtaposent de manière délibérée et significative. (...) Or, dans ce monde conflictuel, où la réalité du travail profane concurrence, jusqu'à l'évincer, la régulation sacrée de l'existence, le poète n'a pas congédié la mémoire du sacré. Il se compare aux astrologues, c'est-à-dire à ces savants d'un autre âge, qui entretenaient un commerce suspect avec les signes d'en haut [rappellons-nous l'astronome du psautier de Blanche de Castille] Son projet proclamé est celui d'une anachorèse ; son désir est de construire, pour lui seul, la cellule de l'existence recluse :
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
La règle de cette vie érémitique est celle du rêve créateur, et le sacré qui la justifie n'est plus celui de la religion, mais celui de l'art, où le poète fait prévaloir  sa "volonté" ; celle-ci, dans la dimension de l'imaginaire, ne craint pas de rivaliser avec la volonté divine, telle que la Genèse en décrit l'ouvrage. L'artiste qui tire "un soleil" de son "cœur" renouvelle le fiat cosmogonique." [C'est moi qui souligne]
L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 *
 Nul n'a plus exalté au XXe siècle le rêve créateur qu'André Breton. Dans un livre stimulant paru en 2014, 24/7, Le capitalisme à l'assaut du sommeil, l'historien de l'art américain Jonathan Crary, l'oppose à Freud, qui cantonne les rêves à la sphère privée, participant ainsi à sa dévalorisation, à un effacement toujours plus grand de la possibilité d'une signification transindividuelle. "Rares furent au XXe siècle, écrit-il, les voix à s'élever pour défendre l'importance sociale du rêve - parmi elles, l'une des plus célèbres fut celle de Breton, avec ses pairs du groupe surréaliste, dont Desnos. Stimulé par le travail de Freud mais conscient de ses limites, Breton insistait sur un rapport de réciprocité créatrice ou de circulation entre les rêves et les événements de la vie quotidienne. Son intention était de détruire toute opposition entre le rêve et l'action pour affirmer au contraire que l'un nourrissait l'autre." (p. 121)





On a vu que le texte de Jean Palou, Présence à Ravenne, a suscité un rêve chez André Breton, dont celui-ci a rendu compte dans sa dédicace. Voici donc le récit en question, étonnant en ce que Palou le revendique “vrai de point en point”, récit à ma connaissance indisponible sur le web (je l'ai en tout cas vainement cherché), photocopié donc en 1992 et scanné ce matin pour vous le présenter.



mardi 12 juillet 2016

My eye begins to be obscured

Dans "Nul encore n'a dit" une autre paire d'yeux nous propose l'énigme de sa transparence :







Ce regard est celui de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui devint progressivement aveugle à partir de sa jeunesse. Quant au poème de Sebald au-dessus, il évoque un certain Joshua Reynolds, qui me fit aussitôt penser à Christian Garcin. N'était-ce point le personnage-clé de son dernier livre ?

Si je pensais à Christian Garcin, c'est aussi parce qu'il a écrit un livre sur et autour de Borges, dont j'ai rendu compte ici même en octobre 2012 (La coïncidence faramineuse). Dans ce livre, Sebald était lui aussi souvent présent, à travers notamment le motif obsessionnel de la coïncidence.


 En fait je me trompais : le dernier roman de Christian Garcin (que je n'ai donc pas encore lu), s'intitule Les vies multiples de Jeremiah Reynolds.


De Joshua à Jeremiah, il n'y avait qu'un pas que j'avais allègrement franchi. Il reste que cet apparentement n'est peut-être pas anodin. Pénétrer dans les deux biographies m'a réservé quelques surprises. Commençons donc par Jeremiah. Et pour cela je vais m'appuyer sur "Une aventure au creux des pôles" une critique du livre dans L'Humanité du 10 mars 2016, par Alain Nicolas : "Pionnier en Antarctique, colonel des Mapuches, chasseur de cachalot, Jeremiah Reynolds, entre Poe et Melville."

"John Cleves Symmes Jr n’est pas Jeremiah Reynolds, mais tout se passe comme si, dans les « vies multiples » de ce dernier, il y en avait une qui venait avant toutes les autres. Tout commence avant le commencement, avec le capitaine John Cleves Symmes Jr, qui montra toute sa valeur lors de la bataille de Queenston Heights, au bord du Niagara, où la jeune armée des États-Unis fut défaite par les Britanniques. Ce même jour de novembre 1812, Napoléon franchissait la Berezina, laissant derrière lui des milliers de cadavres.
Les deux événements ne sont pas sans rapports, puisque Christian Garcin leur en trouve un. Rapport stratégique ténu, mais, historiquement, ce hasard n’en est pas un : il signe une chronologie du nouveau monde, connectée à celle de l’ancien, et cependant autonome. Du Niagara à la Terre de Feu, espace, temps, art de la guerre, tout est différent. Tout est rêve, projet, récit." [C'est moi qui souligne]
"John Cleves Symmes, Jr and His Hollow Earth" by John J. Audubon, 1820
 Nous retrouvons ici à la fois le thème du hasard (qui n'en est pas un) et la figure de Napoléon, apparue avec l'histoire du reliquaire de Vivant Denon. Poursuivons la lecture de l'article :
" Voilà pourquoi John Cleves Symmes Jr ouvre ces pages. Brillant officier, il est surtout un rêveur, de ces adeptes des théories de la « terre creuse », dont l’intérieur abrite un soleil et une gamme complète de grands initiés et maîtres occultes. Reste à trouver l’entrée, que Symmes, dans son roman Symzonia, situe comme il se doit aux pôles. C’est là que Jeremiah Reynolds fait son entrée. Échappé à un destin de terrassier et bûcheron, il s’associe un temps avec l’ancien capitaine, agite politiciens et mécènes, monte une expédition et devient le premier homme à poser le pied sur un nouveau continent, l’Antarctique."
Frontispice de Symzonia
Il ne faut pas croire que ces spéculations soient désormais totalement discréditées : j'ai personnellement rencontré voici une vingtaine d'années une personne tout à fait respectable qui ajoutait foi à cette théorie de la "terre creuse" (Hollow Earth). Et l'on peut trouver aisément sur le Net des sites qui vous invitent à entrer dans les "polars openings ": Our Earth is Hollow, par exemple. Certains sectateurs bien informés auraient même prétendu qu'Adolf Hitler et quelques nazis rescapés se seraient carapatés en empruntant une entrée située dans l'Antarctique, voire au Pôle Sud. Une idée recyclée par Umberto Eco, dans son livre Le pendule de Foucault, où il mentionne l'existence d'une société secrète proche des nazis, adepte de la théorie de la terre creuse et recherchant l'Agartha (royaume souterrain relié à tous les continents de la Terre par l'intermédiaire d'un vaste réseau de galeries et de tunnels). Le sujet, comme on voit, est riche, mais nous éloigne légèrement de notre visée première.

Revenons à nos Reynolds. Qu'en est-il maintenant de Joshua ?
Ce n'est pas un aventurier, et sa vie n'est pas multiple comme celle de Jeremiah, non, Joshua Reynolds est un peintre britannique qui s'est illustré dans le portrait et l'auto-portrait. Il fut le premier président de la Royal Academy of Arts, et compta Turner parmi ses élèves. Le poème de Sebald fait référence à la perte de la vue de son œil gauche en 1789. Il meurt à Londres trois ans plus tard, en février 1792.

Auto-portrait c.1747-9, 24 ans ?,  par Joshua Reynolds
J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
Bernard Lahire souligne ensuite que, "comme toute entreprise publique, l'exposition a un effet légitimant sur les artistes qu'elle met en valeur. Elle peut augmenter, dans certains cas d'artistes en voie de consécration historique, la valeur (esthétique et économique) et l'intérêt qu'on porte à des oeuvres. En ce sens, l'exposition n'est jamais une simple vitrine, une mise en visibilité d'une légitimité déjà acquise par ailleurs : elle est aussi un tremplin, un acte performatif qui crée en tant que tel de la valeur. F. Haskell remarque, par exemple, que l'exposition consacrée par la British Institution à Joshua Reynolds en 1813 draine beaucoup de monde et produit un effet notable d'augmentation du prix des œuvres de l'artiste."

Remarquez la date : 1813.

Dans mes recherches googlisantes et qwantiennes (de Qwant, moteur de recherche français lancé en 2013, qui évite le traçage de vos données), j'étais tombé par sérendipité sur un texte de Christian Garcin, encore lui, Sebald, coïncidences en miroir, qu'il avait rédigé à propos de Vertiges, autre chef d’œuvre de l'auteur allemand.
Après avoir évoqué Borges, désigné comme "autre maître des jeux de miroirs, coïncidences et indices disséminés au fil de la narration", Christian Garcin précise que c'est à la seconde lecture de Vertiges que "le jeu complexe des symétries, renvois et coïncidences m’est plus clairement apparu":
"Ce recueil de quatre textes, (le premier évoque Stendhal, le second Sebald lui-même et Casanova, le troisième Kafka, le quatrième, Sebald à nouveau) peut se lire à plusieurs niveaux, ou avec différentes clés. Ces clés peuvent être : une barque, un amour perdu, un homme mort, un même lieu, une identité flottante et plusieurs dates, le tout fonctionnant comme un miroir brisé : les indices sont disséminés tout au long de la narration, à nous de les rassembler. 
Les noms, les dates et les lieux, tout d’abord. Ou, plus précisément, l’identité problématique, Venise et Riva, les années 13 (1813, 1913, 2013), et la Toussaint."
 
 Oui, vous avez bien lu, les années 13, et parmi celles-ci, 1813.
 
Édition américaine de Vertiges, (on notera la paire d'yeux à droite, détail d'un tableau de Pisanello à Vérone)

"Le premier texte met donc en scène le jeune Stendhal, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son nom de Marie-Henri Beyle, à Riva, Vérone et Venise en 1813. Le troisième texte nous montre Franz Kafka, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son titre suivi de son initiale, le Dr K., à Vérone, Venise et Riva en 1913, soit un siècle plus tard exactement. [...] Le quatrième texte s’achève quant à lui sur une vision onirique et post-apocalyptique suivi d’une date énigmatique, qui clôt le livre et l’installe dans un futur menaçant : 2013, soit un siècle exactement après le Dr K., et deux après Beyle."
 
Christian Garcin note également qu'il est pris lui-même dans le jeu des coïncidences :
 
"Stendhal, Kafka et Sebald se trouvent donc tous trois à Venise fin octobre début novembre – date à laquelle, soit dit en passant, je m’y trouve moi-même cette année et écris ces quelques lignes dans un couvent près du Ponte della Guerra, ce qui est aussi une coïncidence puisque ce séjour était programmé bien avant que je sois informé de cette journée de rencontres autour de Sebald. Fin octobre début novembre, soit la Toussaint, la période du retour des morts – j’y reviendrai."
 
Cette fixation sur les années 13 se poursuit d'ailleurs dans l’œuvre de Christian Garcin puisque je remarque qu'en août 2015 est publié à La Baconnière un Le Lausanne-Moscou-Pékin, 1913-2013 que l'éditeur présente ainsi : "En hommage à la parution en 1913 de La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, une équipe de radio suisse accompagnée par Christian Garcin est partie sur les traces de ce voyage mythique. Effectué en décembre 2013 alors que les événements en Ukraine battaient leur plein, Christian Garcin a décidé de raconter à sa façon à la fois son voyage et le siècle qui s'était écoulé."
 
J'en terminerai ce soir  en portant l'attention sur le premier texte de Vertiges consacré donc à Stendhal/Henri Beyle, et tout d'abord, sur l'incipit même de cette partie, première phrase précédée de la gravure d'une armée à l'assaut d'un col :
 
A la mi-mai de l'année 1800 Napoléon, avec 36 000 hommes, franchit le Grand Saint-Bernard, entreprise qui jusqu'alors avait relevé de l'impossible.

C'est cette armée qui va triompher à Marengo, grâce, entre autres, au sacrifice de Desaix ; c'est au Grand Saint Bernard qu'aura lieu la grande cérémonie d'hommage au général disparu organisée par Vivant Denon.

Une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage nous apprend que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de l’Album Stendhal  publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.





 
Il écrit aussi qu'il anticipe le double dyptique du tout début d'Austerlitz, ce que nous avons vu récemment, et qu'il évoque aussi "le montage « végétalisé », proliférant, des « yeux de fougères » de Nadja."
 
  ( A suivre)
 
 

mercredi 21 octobre 2015

Pouvoir explosif enfermé dans le noyau des poèmes

A peine entré dans la forêt, des pistes se dessinent, layons rectilignes, sentes serpentines, où se glisser, se fondre, se perdre peut-être, à la recherche d'une clairière, d'une source, d'un puissant géant de bois griffeur de ciel ou d'un simple inconnu tapi dans les bruissements de l'ombre. Ainsi de ce nouveau périple où d'emblée s'imposèrent des noms, des figures, des lieux, dont il s'agit maintenant de suivre les cailloux blancs des Poucets du hasard. Ainsi n'ai-je pas tardé, délaissant toute autre lecture, à me plonger dans L'hirondelle avant l'orage, le roman de Robert Littell, qui raconte l'arrestation, la prison et l'exil du poète Ossip Mandelstam, coupable d'avoir écrit une violente épigramme contre Staline.

" Le Corbeau s'est adressé à Ossip.
- Vous êtes armé ?
A ma surprise, Ossip a hoché  la tête.
- Il se trouve que oui.
Le Corbeau a semblé pris de court.
- De quoi êtes-vous armé ? Et où cachez-vous l'arme ?
- Je suis armé du pouvoir explosif enfermé dans le noyau des poèmes. Je cache les poèmes en question dans mon cerveau.
Le Corbeau n'a pas trouvé ça drôle." (p. 123)

Quand Mandelstam est arrêté, il prend quelques affaires avec lui, mais aussi un petit exemplaire des œuvres complètes de Pouchkine. Quand il ressortira de la cellule de la prison de la Loubianka, il donnera le volume à son compagnon de captivité, l'hercule de cirque Fikrit Shotman.

"Je ne sais pas lire, avoua Fikrit.
- Apprenez, répondis-je. Commencez par Pouchkine. Si un jour vous arrivez à déchiffrer ses mots, vous n'aurez pas besoin de lire autre chose pendant le restant de votre vie." (p. 156)

Il ne sort que pour partir en exil, avec sa femme Nadejda, à mille cinq cents kilomètres de Moscou.
Nadejda  Mandelstam (1899-1980). Elle avait appris par cœur la majeure partie de l’œuvre de son mari.

Pouchkine, il en est justement question dans le post d'André Markowitz publié aujourd'hui sur FB, à travers une traduction proposée par une jeune actrice d'un poème qu'il connaissait lui-même depuis quarante ans mais n'avait jamais pu traduire de façon satisfaisante. Soudain, quelque chose s'ouvre :

"(...) d'un seul coup, là, mardi matin, quelque chose s'est mis à remuer, et j'ai trouvé le dernier vers : "le bruit gracile de ses pas". Le bruit gracile des pas. Quand je dis que je l'ai trouvé, je ne dis pas du tout que c'est comme ça qu'il faut traduire, c'est juste que, soudain, bizarrement, il y a eu dans cette alliance de mots et de sons quelque chose comme une ouverture. Et j'ai senti que le début, alors, peut-être, serait possible aussi. Ça devait commencer par "Pourquoi... ". Bref, j'ai passé la journée d'hier à marmonner, à griffonner et voilà le résultat.
Donc, c'est écrit en 1820, au moment où l'exil de Pouchkine commence. En fait, c'est déjà écrit en exil. Il a vingt-et-un ans.
*
"Pourquoi l'ennui vient-il d'avance
Ronger le cœur, mouiller les yeux,
T'offrant, soumis, à la souffrance
Inévitable de l'adieu ?
Déjà si proche est l'heure noire !
Dans l'exil d'un pays perdu
Tu ne vivras que de mémoire
Des jours qui ne reviendront plus.
Au prix du sang et des tortures,
Alors n'achèterais-tu pas
Rien qu'un écho de sa voix pure,
Du bruit gracile de ses pas ?"

Voilà. Je ne sais pas si ça va. Je le publie comme ça.
Ça ne dit rien d'autre que ça. C'est tout
."

***
Ossip Mandelstam était né à Varsovie le 15 janvier 1891. Quand j'ai appris ça, je n'ai pas pu ne pas penser à mon arrière-grand-père Emile Briandet, né la même année, le 1er mars, à Maillet, dans l'Indre. C'est peut-être idiot mais cela me le rend encore plus proche, d'autant plus que le nom complet du poète est Ossip Emilievitch, c'est-à-dire fils d'Emile.
Emile Briandet, qu'une pleurésie juste avant la guerre, dispensa de celle-ci. Comme quoi un petit malheur peut préserver d'un plus grand. S'il était allé à la guerre comme la plupart de ses contemporains, je n'écrirai peut-être pas ici.
Il se maria l'année de Verdun, en 1916, avec Marie Ageorges, la bonne mémé Marie, si douce, alors que lui était plutôt revêche. Je l'ai un peu évoqué ici.

***
Autre piste : l'Annonciation. Que le billet d'hier de Daniel Bougnoux, Solitude de Marie, me permet de remonter :

"Plusieurs de mes amis se sont trouvés récemment à Venise. Qui est pour moi la ville du Titien. Y ont-ils scruté sa peinture ? Je voudrais retourner dans la Sérénissime rien que pour y recevoir le choc de ces trois tableaux.
*
Dans la foisonnante iconographie religieuse du Titien, la figure de Marie brille d’un éclat singulier : n’est-elle pas l’emblème même de Venise, qui fut fondée selon la légende le jour de l’Annonciation ?"

Suit une belle analyse de trois tableaux du Titien. Sur le dernier, la Pietà de l'Accademia, je donne juste ce petit extrait, mais on lira le billet entier avec profit :

"Comment le visiteur arrêté devant cette grande toile, où se concentre ce qu’on peut voir de plus noir dans toute l’Accademia, ne l’entendrait-il pas littéralement hurler ? Le cri poussé par Marie-Madeleine, soutenu par le rugissement des deux têtes de lions sculptées au pied des statues, roule et se répercute à travers les salons feutrés, il recouvre les carillons des cloches, la psalmodie des processions de Sainte-Ursule et les fêtes un peu grises peintes par Carpaccio. La sainte pénitente épouvante par son cri les Vierges à l’enfant et les anges musiciens de Bellini, elle rallume le tonnerre sur les mystères champêtres de Giorgione, elle réveille et fait sursauter dans leurs cadres les doges, les condottiere et les prélats accrochés çà et là sur les murs vermoulus du musée. 1576 ! La peste infeste la ville et va frapper Titien (âgé d’environ quatre-vingt six ans), ainsi qu’Orazio son fils préféré. On l’inhumera le 28 août aux Frari ; au cours des mois suivants, sa maison de Biri Grande demeurée vacante, riche d’objets précieux et de tableaux, sera pillée et saccagée."

 Pietà, le dernier tableau du Titien (Wikipedia)