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mardi 9 janvier 2024

Sentir les lilas du Connecticut avant de mourir

En confrontant le 10 décembre la lecture des Cinq sens de Michel Serres à Demande à la poussière, le roman de John Fante, je me suis laissé entraîner dans une dérive qui m'a conduit bien loin de mes deux points de départ (et encore cette dérive n'est-elle pas terminée, mais sur ce sujet je reviendrai un autre jour). Je me permets donc de renouer aujourd'hui avec ce chapitre II où nous avons abandonné Arturo Bandini, le narrateur de Fante, dans une rue de Chinatown, dans l'attente de la fille qui l'avait aguichée un peu plus tôt mais dont il avait décliné la proposition. Le Mexicain avec qui elle était montée dans l'immeuble sort le premier (ce qui nous vaut un petit couplet raciste de Bandini : "Tu peux toujours sourire, saloperie de chorizo."), puis c'est la fille qui sort du brouillard à son tour, l'aperçoit, le reconnaît et  sans ambages lui redit : "Salut, mon chou, tu veux du bon temps ?" Il s'ensuit un double dialogue, celui de Bandini avec la fille, et celui, intérieur, de Bandini avec lui-même, comme s'il était tiraillé entre le diablotin fouaillé à vif par le désir brut, et l'angelot pâlissant qui tire tant qu'il peut sur la bride : "Doucement, Bandini, vas-y mollo."

Et tout cela s'exprime au mieux dans cette prière sourde qui le traverse dans cet immeuble à senteur de cancrelat où l'entraîne la fille : "Je vous salue Marie pleine de grâce, tout ça en montant les marches, mais il n'y a rien à faire, je ne peux pas. Faut que je me sorte de là. [...] Oh, Marie, le fruit de vos entrailles est béni, priez pour nous pauvres pécheurs qui vous implorons - qui vous implorons jusqu'à ce qu'on arrive au palier et jusqu'à la chambre au bout du couloir sombre et poussiéreux ; jusqu'à ce qu'elle allume la lumière."

La scène est comique, par le dénivelé entre la concupiscence de Bandini et les scrupules qui le retiennent, l'appel désespéré à la Vierge Marie et le frémissement incoercible de la tentation charnelle. Et quand la fille vient s'asseoir près de lui, l'embrasse, lui butine les dents avec sa langue froide, il fait un bond pour ne pas succomber. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec un autre passage des Cinq sens : "Christ ? Cela signifie oint. Mais encore ?/ Christ signifie  : touché légèrement, effleuré. Quelqu'un s'approche au plus près voisinage et frôle. Alors une femme s'approcha de lui, elle essuya ses pieds avec ses cheveux. Voile doux." Et, un peu plus haut, Michel Serres désigne l'événement de référence, le fameux repas de Béthanie. Parfois nommé "repas chez Simon", cette scène est relatée par les quatre Evangiles,  non sans des différences sensibles. Luc ( 7, 36-50) raconte l'épisode ainsi :

« Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même : "Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse." Jésus (...) dit à la femme : "Tes péchés sont pardonnés". Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : "Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ?" Mais Jésus dit à la femme : "Ta foi t’a sauvée, va en paix." » (Bible Segond) 

Dieric Bouts (c. 1420–1475), Le Repas chez Simon le pharisien, Gemäldegalerie (Berlin).

Ce qui est très intéressant dans ce texte, c'est que la femme qui oint les pieds de Jésus, et le fait donc littéralement Christ, est désigné comme une femme pécheresse. Que la tradition identifiera longtemps avec Marie de Magdala, la Marie-Madeleine que nous avions récemment rencontré avec les oeuvres d'Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint. Le pharisien est offusqué et doute de Jésus qui, selon lui, ne devrait pas accepter d'être touché par une telle femme (pécheresse voulant naturellement dire "prostituée").
Bandini se débat entre le pharisien et le jouisseur qui coexistent en son for intérieur : "La fille se renverse, les mains derrière la nuque, les jambes chavirées sur le lit. Moi je veux sentir les lilas du Connecticut avant de mourir, et les petites églises blanches bien proprettes de ma jeunesse, et les piquets de clôture que j'ai brisés pour m'enfuir."
Le pharisien en lui triomphe, Bandini se dit écrivain et exige qu'on cause. Qu'on cause avant. La fille alors se redresse. "T'as de l'argent, mon chou ?" Bandini vient juste de recevoir dix dollars de sa mère, qui a liquidé pour ce faire les polices d'assurances de la maison. Alors, quand la fille lui demande s'il a de l'argent, il le sort, son petit rouleau de billets de un dollar. Bien sûr qu'il a de l'argent, et quand la fille lui dit que la passe est de deux dollars, il en donne trois, "négligemment, comme si c'était rien du tout".

L'argent, tiens, il en est question aussi dans les autres versions du repas à Béthanie, ainsi celle de Jean (12:1-8) :
« Six jours avant la Pâque, Jésus arriva à Béthanie, où était Lazare, qu’il avait ressuscité des morts. Là, on lui fit un souper ; Marthe servait, et Lazare était un de ceux qui se trouvaient à table avec lui. Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum. Un de ses disciples, Judas Iscariot, fils de Simon, celui qui devait le livrer, dit : "Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ?" Il disait cela, non qu’il se mît en peine des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait. Mais Jésus dit : "Laisse-la garder ce parfum pour le jour de ma sépulture. Vous avez toujours les pauvres avec vous, mais vous ne m’avez pas toujours." » (Bible Segond)
Michel Serres commente le passage :
"L'argent n'a pas d'odeur. Vendez le nard. Distribuez trois cents deniers en pièces à la foule. N'approchez pas le flacon d'albâtre, éloignez le parfum, évitez l'onction. Judas, déjà, pour la première fois, veut sauver le Sauveur. Evitez de lui donner la senteur qui le marque et le fait remarquer. L'argent, anonyme, ne désigne personne et s'éparpille aisément dans les mains de multitude, pièces éparses en substitut des membres écartelés. Ne désignez point le corps à la vindicte publique par l'enduit odorant, vendez, vendez avant même que le parfum ait touché ou effleuré ou stigmatisé le corps."

Pierre Paul Rubens, Le Repas chez Simon le pharisien, vers 1618-1620, Musée de l'Ermitage.

Bandini, à la fois attiré et affolé par ce corps qui ne cesse de se rapprocher, donne l'argent de sa mère pour éviter le péché de chair : "L'argent n'est pas un problème, je te dis. D'accord, mon chou, mais mon temps à moi il est précieux. Bon, tiens, voilà encore deux billets. Ça fait cinq, mon Dieu, cinq dollars et je ne suis pas encore dehors, oh, comme je peux te détester, sale pute. Mais tu es quand même plus propre que moi, parce que toi au moins tu n'as pas d'esprit à vendre, juste ta pauvre viande." La fille est conquise, il en est persuadé, prête à faire tout ce qu'il voudra, absolument, mais quand elle tente de l'attirer contre elle, il maintient qu'il veut causer et lui balance encore trois billets, en lui disant de s'acheter quelque chose de bien avec. Et il se sauve en prétextant un rendez-vous avec son éditeur, il se carapate, il dévale les escaliers et veut retrouver le joli brouillard là dehors, à moi l'air pur.

Michel Serres : "Autour de la table circulent l'argent et les mots, à mort. Lazare et Judas, condamnés, entourent le verbe, condamné aussi, jouant à qui meurt et à qui reviendra, présents, absents, substituables et non substituables. L'argent remplace le langage, qui remplace le corps, qui remplace le pain, jeux de transformation sur la scène tragique, où l'on cherche un autre monde. " De Marie, il affirme à la page précédente : "Elle institue l'extrême-onction."

Et si vous pensez que j'exagère en tissant ce parallèle entre Serres, sa lecture évangélique, et Fante, romancier de la débine, lisez donc les dernières lignes de ce chapitre 2 :

"Huit dollars qui me coulent littéralement des yeux. Oh, Jésus, trucide-moi et oublie pas de renvoyer mon cadavre à la maison, tue-moi net et surtout que je meure bien comme un idiot de païen sans prêtre pour m'absoudre, sans extrême-onction sans rien. Huit dollars, mince, huit dollars..."

El Greco, Repas dans la maison de Simon, 1608-1614.

 


mercredi 30 janvier 2019

Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants

"Jonathan et Wilfred étaient côte à côte le long du mur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'alpinisme, Fred ? demanda Jonathan sans le regarder Vous avez le vertige rien qu'à être sur une moquette trop épaisse.
- C'est la première chose qui m'est passée par la tête, Jon. "

Trevanian, L'expert, p. 19

"Bien que je sache qu'il y a un malheur en vue, le seul fait d'être attachés à la même corde me donne l'illusion d'une entente entre nous deux. C'est une erreur, mais je n'arrive pas à vouloir du mal à cette femme qui est en train de me trahir. Je lui montre la ligne de crête que nous allons suivre."

Erri de Luca, La nature exposée, p. 133.

Je  ne me suis avisé que tardivement qu'Erri de Luca et Trevanian, écrivains fort différents par ailleurs, avaient pourtant un important point commun : ils étaient tous les deux alpinistes. Et cette constante passion de leur vie se traduit dans leurs livres : les deux personnages principaux des deux romans découverts, l'un à Châteauroux, l'autre à Tours, sont eux aussi des alpinistes chevronnés. Jonathan Hemlock dans L'expert, le passeur-sculpteur sans nom connu dans La nature exposée, partagent la même connaissance intime de la montagne. 

Et de fait, à partir de là, je nouai trois brins : le fil tourangeau de l'expédition Baxter3, le fil castelroussin et le fil quaternitaire de l'article de Rémi Schulz, De la Pâque à Paco. Trois brins définissent une tresse. C'est donc une tresse que je vais décrire ici.

Rémi évoque sa découverte en 2011 du roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002) : "Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat."


On rejoint donc à la fois le fil baxtérien (La Pietà de Jehan Fouquet) et le fil castelroussin (les Rameaux d'Onfray et le crucifix du sculpteur italien). Rémi poursuit ainsi :
"Dans mon billet Claude A., je développai la coïncidence liée à cette découverte. J'avais trouvé Bois-Brûlé chez un bouquiniste lors de mon précédent séjour à Paris en mai 2011, durant lequel j'avais lu en bibliothèque le 5e et dernier roman de la Série policière de Claude Aveline, L'oeil-de-chat.
  Le roman débute le soir du Dimanche des Rameaux 1930, où l'on apprend ensuite qu'une mort est survenue. Si ceci est explicite, il faut lire attentivement le récit pour voir que le dénouement survient le vendredi suivant, Vendredi saint donc.
  Mon obsession des dates pascales m'a permis de découvrir 5 polars couvrant une pleine semaine pascale, se terminant donc le jour de Pâques. L'oeil-de-chat m'a fait envisager une nouvelle catégorie, s'arrêtant au Vendredi saint, et dans la foulée j'ai donc découvert un second polar de ce type, de plus émanant d'un auteur Claude A., une auteure en fait."
A la fin du roman d'Erri de Luca, alors que le sculpteur a terminé la "nature" et qu'il ne lui reste plus qu'à assembler la pièce sur la statue du crucifié, il se rend un matin au presbytère, mais le curé, commanditaire de la restauration, est absent, "occupé, dit-il, par les préparatifs de Pâques". Nous nous trouvons donc là aussi dans la semaine pascale. Il en profite pour aller dans la grande salle de la statue, où il est tout d'abord surpris par un nouvel éclairage plus vif.
"Je passe le bout de mes doigts autour des clous. Je m'étonne de ne pas l'avoir fait. Sur la tête du premier, celui des pieds, je sens quelque chose de gravé sous mon doigt. Je monte vérifier les deux autres. Je sens aussi sur eux comme un petit sceau. Je regarde mieux avec la loupe, ils sont différents. Je recopie ces signes pour les montrer au rabbin." (p. 146-147)
Revoilà donc les fameux clous de la croix, qui sont représentés, je le rappelle, au centre de La Pietà de Fouquet.


Le sculpteur va donc chez le rabbin, avec qui il entretenait un dialogue sur la comparaison du Christ avec un serpent : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, Jean, 3,14 - ceci étant la version Louis Segond de la Bible, car Erri de Luca rapporte le verset un peu différemment : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils d'Adam." La comparaison est surprenante : comment le serpent, associé au péché originel, à la désobéissance d'Adam et Eve, peut-il être associé au Christ ? Le verset fait allusion au serpent d'airain (c'est-à-dire de bronze, alliage de cuivre et d'étain) que Moïse mit sur une perche comme antidote à la morsure des serpents "brûlants" dans le désert :
« Alors [après avoir soupiré contre Moïse et contre Dieu] l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants [śĕrāpîm] ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le peuple vint à Moïse, et dit : nous avons péché, car nous avons parlé contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de nous ces serpents. Moïse pria pour le peuple. L'Éternel dit à Moïse : Fais-toi un serpent brûlant, et place-le sur une perche; quiconque aura été mordu, et le regardera, conservera la vie. Moïse fit un serpent d'airain [neḥaš neḥošet], et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d'airain, conservait la vie. » (Nombres, 21)
Ainsi, écrit de Luca, Jésus "devait-il être hissé en haut d'une poutre, à des fins de salut".  Le rabbin consulté lui explique que les lettres de l'alphabet représentent aussi des nombres, qu'un mot est aussi une série de chiffres, une somme, et que deux mots avec le même nombre forment un couple fixe : "le mot "serpent" a la même valeur numérique, la même somme de lettres que le mot "messie". Jésus est un juif instruit et il parle à un autre juif instruit, en mesure de saisir le sens de la comparaison. Comme fut élevé le serpent, ainsi sera élevé le messie."

Cette interprétation, assimilant la croix du Christ au serpent d'airain de Moïse, est opérée très tôt chez les premiers chrétiens, ainsi saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :
Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix, devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions, les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi, expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces ordres, il n’établissait aucun symbole?
Adam, Ève et le serpent (cathédrale Notre-Dame de Paris).

J'ai déniché ce commentaire en effectuant une recherche sur ce passage biblique des Nombres, abondamment commenté sur le net. Le prêtre dominicain québecois André Gilbert, sur son site Mystère et Vie, écrit ainsi que "ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis perdu et l’apparition du nouvel Adam".

Une autre exégèse très intéressante est celle donnée par le pasteur Marc Pernot lors d'une prédication dite précisément du Vendredi saint, le 14 avril 2017, et rapportée sur le site de L'Oratoire du Louvre.
"Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus et de Nicodème, lui, ne rend pas du tout Dieu responsable de la mort des personnes mordues par les serpents brûlants, au contraire. Ces serpents brulants sont interprétés par Philon non comme des punitions de Dieu mais comme la morsure des passions et du plaisir venant mordre et tuer notre esprit, notre intelligence (Legum Allegoriae 77ss). Ce serpent brûlant qui tue c’est celui de la tentation, c’est le serpent d’Adam et Ève, c’est celui qui éprouve même Jésus, dès le début de son ministère jusqu’à son désespoir à Gethsémanée et encore plus sur la croix, lui faisant même douter de la fidélité de Dieu.

Dans ce chapitre de l’Évangile selon Jean, Jésus prend délibérément position dans ce sens, innocentant totalement Dieu de juger et d’éliminer le coupable :

Dieu, nous dit-il, n'a pas envoyé son Fils dans le monde
pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
(Jean 3:17)
La présence et l’action de Dieu sont entièrement positives, rien à craindre de lui, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver de nos propres serpents brûlants. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie éternelle, que nous soyons sauvés par lui.
Mais comment est-ce que « cela » marche ?
D’abord, comme le rappelle ici Jésus, c’est dans le désert qu’est le lieu de ce salut. Le désert, en hébreu midebar, c’est littéralement le lieu qui est à la fois hors de la parole (min-dabar, hors du bruit et du vacarme des voix humaines), midebar c’est aussi le participe présent du verbe dabar « parler », le désert c’est le lieu où Dieu est « parlant ». Un lieu de passage pour un temps de retrait temporaire hors du monde, pour entrer en soi-même. C’est le lieu de l’expérience mystique et du cheminement avec Dieu, grâce à Dieu."
Tout ceci ne m'a éloigné qu'en apparence du roman d'Erri de Luca. Rejoignons le sculpteur chez le rabbin, qui l'accueille dans son bureau ("une fortification de livres") avec un café turc (sa famille vivait à Istanbul). Il précise que leur Pâque est déjà passée : "Pour eux, c'est la célébration d'une traversée. Ils franchissent la frontière de l’Égypte et de l'esclavage. Ils entrent dans la liberté qui est, au début, un désert grand ouvert. Derrière eux, le passage se referme à double tour, ils inaugurent le voyage. C'est la première fête d'égalité des histoires sacrées, aucun d'eux n'est esclave." Le sculpteur montre alors les trois signes gravés sur la tête des clous, qui s’avèrent être des lettres hébraïques.
"Ce sont alef, dalet, mem, ils forment le nom Adam. C'est lui l'auteur, c'est ce que veut dire le sculpteur par ce message. Adam, l'espèce humaine tout entière, a planté ces clous en laissant sa signature. Dans les Évangiles, on rapporte la phrase "Pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la répétition d'un vers de David dans un psaume. En hébreu, on peut lire sans point d'interrogation : "A quoi m'as-tu abandonné". Comme un acte d'accusation, regarde à quoi tu m'as abandonné. A quoi : en hébreu, on peut lire l'équivalent en valeur numérique : "A un Adam tu m'as abandonné". Voici son nom sur les clous." (p. 148)

S'il y a quelqu'un qui est féru d'hébreu biblique et de coïncidences numériques, c'est bien Rémi Schulz. Dans l'article cité au début, on ne s'étonnera donc pas de trouver ce passage :
"En 2003, inspiré par Leroux et Queen, j'ai envisagé un roman dont le point culminant se serait passé pendant la Semaine sainte 2004, Le parfum de l'amant d'Anouar. Adam Breger y était accusé d'un meurtre commis pendant la nuit pascale. Je découvris ensuite que dans Dans les bois éternels (2006), de Fred Vargas, son commissaire Adamsberg contribue à une "résurrection" le soir du Vendredi saint 2004. C'est le Vendredi saint à 22 h 15 que Kevin Byrne parvient à mettre hors d'état de nuire le tueur, juste avant qu'il ne tue la fille de Jessica."
Ah, il y avait longtemps que je n'avais pas croisé la piste vargasienne, c'est un plaisir de revenir sur ces traces. 
"Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc.", confie le narrateur d'Erri de Luca. De même, devant la prolifération exégétique qui s'est imposée à moi avec ces sacrés clous, je m'octroie une petite pause et clos ce billet que l'internaute moyen trouvera déjà bien trop long. Bien des choses encore à dire, mais ce sera pour la prochaine fois.


mardi 6 novembre 2012

Au cimetière de Crozon

Hier visite du cimetière de Crozon-sur-Vauvre, ma commune natale, à la recherche de la tombe de Silvain Picaut, le fondateur de La Font du Four. C'était la première fois que je pénétrais dans ce lieu, situé sur une petite route pentue qui rejoint à droite le hameau de Chatillon ou file tout droit vers Chassignolles et Crevant. Ainsi placé, le cimetière domine le village et surplombe la vallée de la Vauvre. La pluie avait cessé, et le soleil se frayait même parfois un franc boulevard entre les nuages. Pauline, la seule qui avait bien voulu m'accompagner (quelle joyeuse idée aussi d'arpenter un cimetière un jour de vacances à la recherche d'un inconnu), prit les allées à gauche de l'entrée tandis que je traquai vers la droite. Et c'est donc elle qui a repéré la première l'objet de notre quête. Comme je m'y attendais, ce n'était point une simple tombe qui avait accueilli Silvain. Son aisance financière lui avait permis de s'offrir une petite chapelle funéraire, mais celle-ci est sobre, sans décorum outrancier, sans luxe ostentatoire.


Seules marques discrètes d'une certaine esthétique à consonance religieuse, les petits vitraux des deux côtés et sur la rosace de l'arrière.


Et première surprise, sur le fronton du bâtiment, il est écrit : Sépultures de Picaut Germain et Picaut Silvain.


Première fois que je voyais citer un Germain Picaut. Pour savoir qui il était, il fallait donc s'approcher, hélas la porte était bloquée, malgré l'apparente absence de serrure. On pouvait tout de même observer l'intérieur, par la grille de la croisée gauche.


Grâce à cette plaque, je sais maintenant qu'il est né en 1829 ou 1830. De l'autre côté, une plaque similaire était consacrée à Germain :


Germain est mort dix ans plus tôt, le 19 août 1889, lui aussi à La Font du Four, à l'âge de 57 ans, ce qui veut dire qu'il avait deux ans de moins que Silvain. Il ne peut donc s'agir que de son frère cadet (ou d'un cousin du côté paternel, mais cela me semble peu probable). Les deux frères, célibataires tous les deux, ont donc vécu ensemble au moins la fin de leur vie à La Font du Four.
Sur les trois murs du pourtour subsistent les couronnes mortuaires, dont celle qui est appendue au-dessus de la plaque de Silvain, où l'on peut lire : A M. Picaud, ses amis d'Aigurande.
Photographie prise à travers les motifs de la grille

On peut voir une troisième plaque, celle de la nièce Solange Blardat et de son mari Jean Chaumeau, héritiers du domaine.


C'est elle, ou un de ses descendants, qui vend La Font du Four à mon arrière-grand-père Emile Briandet, juste avant la guerre. Dans le même cimetière, je retrouvai un peu plus tard la sépulture de Robert, le fils d'Emile, qui travailla lui aussi à La Font du Four avant de s'établir en Creuse, à Chéniers tout d'abord, puis plus au sud, près de Saint-Amand Jartoudeix, où il trouva prématurément la mort, dans un pré pentu, écrasé par son tracteur. Contrairement à Emile, qui avait un sale caractère, j'ai le souvenir d'un homme doux et simple, et j'ai été ému de le revoir sur la petite photo noir et blanc dressée sur la vaste pierre du tombeau.


Cela n'avait rien à voir avec Silvain Picaut, mais j'ai fait aussi quelques photos des jeunes morts de la Grande Guerre, jeunes paysans qui n'avaient sans doute jamais quitté leur région avant d'être abattus dans des campagnes inconnues, loin des leurs. Je ne suis jamais très loin d'Eté 1915.


Au centre du cimetière, une haute croix où est sculpté un Christ rustique aux longs bras mangés de lichens. Aucun sentiment sur sa rude face de granit. Mais si la douleur est sourde dans ce pays, elle n'en cogne pas moins dans les cœurs.


vendredi 11 mai 2012

Photos dans la baignoire

Je ne l'avais pas fait exprès, mais je suis content a posteriori de la rime visuelle sur le billet précédent, entre les boutons de l'harmonium et les pastilles blanches alignées à droite sur l'image de la vidéo de la Cinémathèque. Un autre hasard.


27 avril 2012 - Conversation avec Alain Cavalier... par lacinematheque

Dans cette conversation, Alain Cavalier évoque le premier jour de programmation, son émotion à retrouver la salle pleine, celle-là même qu'il avait vue, vide, en 2005. Il filme dans sa chambre d'hôtel et montre des photos de tournage au fond de sa baignoire. Une série qui commence par Catherine Deneuve, et où l'on retrouve aussi Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider, dans Le Combat dans l'Ile. Il parle de caméra, les "buffets Henri II" de l'époque de ses premiers films, et son plaisir, depuis la technologie a rendu cela possible, à manier lui-même la caméra.

Dans la baignoire, on peut se laver les pieds : voici ceux du Christ (un spécialiste du lavement de pieds) dans l'église du Menoux (les clous pyramidaux sont remarquables).