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mardi 26 août 2025

Überall liegen Tote

Jeudi dernier 21 août, je revenais d'Exideuil-sur-Vienne où j'avais passé deux jours au camping de la Rivière avec quelques amis. Plutôt que de reprendre la route de l'aller, qui passait par Limoges, j'avais choisi de suivre la vallée et de traverser Saint-Germain de Confolens, où le souvenir de ma petite sœur Marie m'était toujours présent. J'avais écouté les Midis de France-Culture, qui diffusaient un entretien avec le cinéaste allemand Christian Petzold, dont le dernier film, Miroirs n°3, doit sortir en salles le 27 août. Ses premiers mots me touchèrent d'emblée : "Dans ce studio, à Berlin, je vois passer les derniers jours de l'été, ça déclenche une certaine mélancolie." Et comme on lui fait remarquer que la mélancolie est aussi présente dans son dernier film, il ajoute : " Je crois que j'ai écrit tous mes scenarii à l'automne. Je crois que je vais maintenant changer et passer au printemps, ça changera un peu."

Évidemment. je ne pouvais pas ne pas penser à Mélancolie des confins de Mathias Enard, que j'ai commencé à évoquer dans le dernier article, qui se déroule à Berlin et dont l'automne est la saison phare : "Je ressentis soudain, dans la bourrasque, cette angoisse qui me prenait, enfant, au moment de la chute des feuilles - je me revois observer, chaque jour à mon retour de l'école, les feuilles mortes sur le gravier et celles qui se recroquevillaient dans les arbres, certain qu'elles ne reviendraient pas, que cet hiver-là serait le dernier, l'hiver définitif (...)." (p. 21) 

Quelques lignes plus haut, il avait écrit que "le sanatorium de Beelitz ressemblait au Vaisseau des morts du roman de B. Traven, un lieu flottant entre la peur et la déréliction." Roman dont l'existence m'avait été révélé par la lecture de Viva de Patrick Deville, que j'avais trouvé ensuite dans un bac de livres d'occasion et auquel j'avais consacré un article. Ce dont je ne me souvenais pas c'est que cet article avait été publié le 7 janvier 2023, et que je l'avais dédié précisément à Marie car c'était le jour de son anniversaire (et pour en rajouter dans le hasard objectif, il faut savoir que dans mon sac à dos j'avais, comme unique viatique littéraire, Equatoria du même Patrick Deville, déniché quelques jours plus tôt à la bouquinerie Le futur archaïque, rue d'Auron, à Bourges).

 

Mathias Enard raconte ensuite la dernière grande bataille qui eut lieu sur le sol de l'Europe entre le 16 et le 19 avril 1945, près du petit village de Seelow, dans une zone très marécageuse - bataille de la dernière chance pour retarder l'Armée rouge dans sa course vers Berlin. Un million deux cent mille hommes s'affrontent là. Les Russes sont dix fois plus nombreux, leurs pertes seront colossales mais ils vaincront et le dernier verrou sur la route de Berlin aura sauté. Une statue monumentale a été érigée sur une hauteur, première du genre, "qui montre bien l'importance que revêt cette victoire de Seelow et le sacrifice consenti pour elle, ces dizaines d'Ivan crevés droits dans leurs bottes sous leur capote comme le soldat de Lev Kerbel, grand sculpteur de héros soviétiques, qui sculptera des soldats morts toute sa vie, jusqu'en 2000, quand, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, on lui commandera son dernier combattant de bronze, un marin de quatre mètres de haut, un matelot pour honorer les cent-dix-huit héros qui périrent en mer Baltique à nord du Kursk, un sous-marinier tout contre son submersible comme le biffin de Seelow est près de son char d'assaut, l'infirmier de Beelitz s'appuie sur son brancard et la Belle au bois dormant penche la tête sur ses rosiers de rêve." (p. 29)

Monument aux soldats soviétiques sur les hauteurs de Seelow par L. E. Kerbel
 

Les morts allemands n'ont pas eu droit à pareil hommage. Morts sans gloire, morts en silence. Enard écrit que leurs tombeaux sont dans les livres de Theodor Plievier, "le militant antifasciste qui réussit le prodige de conter les douleurs des soldats allemands de Stalingrad à Berlin sans jamais être complaisant avec l'idéologie que ceux-ci défendaient, bien au contraire. Stalingrad et Berlin sont le miroir allemand de Vie de Destin de Vassili Grossmann ; en les lisant parallèlement on a la sensation que les morts se parlent, que les vivants se répondent d'un camp à l'autre, que leurs cris sont les mêmes, cris pour survivre, cri contre le totalitarisme, cri pour la gloire des sans gloire."

 

Vingt mille soldats allemands sont morts en vain pour défendre leur capitale perdue d'avance. Et Mathias Enard de se demander où sont les tombes. Pas d'immense cimetière, écrit-il, sous la lune du Brandebourg, pas d'alignements infinis de croix blanches. Comme il pose la question à la gardienne du petit musée de Seelow, elle lui répond : "Il y a des morts partout."  Überall liegen Tote.

 Überall liegen Tote. Il se remémore cette phrase en avançant vers la gare de Beelitz-Heilstätten et en se souvenant d'avoir découvert, non loin de là, dans une forêt à quelques kilomètres du village de Halbe, au pied d'un hêtre centenaire rescapé des bombes, une petite plaque, "seul signe de l'emplacement d'une tombe collective où gisaient cent-soixante-dix-sept inconnus, soldats et civils ; civils, c'est -à-dire réfugiés de l'Est qui accompagnaient le 9ème armée de Busse dans sa fuite éperdue vers Beelitz. Tous moururent ensemble, réfugiés et soldats, écrasés sous les obus soviétiques, rajoutant une catastrophe à la catastrophe, une déroute à la déroute, une débâcle à la victoire russe, débâcle, le nom de la fonte subite des glaces, quand les corps sont emportés, en pièces, dans une mortelle rivière : quelques dizaines de milliers de morts de plus dans cette belle forêt hantée, ces pins magnifiques, ces feuillus auprès des cours d'eau, graves fantômes de femmes et d'hommes disparus." (p. 35) 

 

mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


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*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

dimanche 26 novembre 2023

De la rue du Calvaire à l'hôtel de la Paix

"Je ne crois finalement pas plus au "Temps", qu'à "l'espace". Je ne crois qu'à l'Eternité. D'où mon travail, ma recherche, sur "la Vitesse" comme révélation de la relativité du "Temps", de "l'espace", de la vie même... "

Paul Virilio, Cahier de reconnaissance daté du 7 juillet 1989, in Oeuvres, 1957-2010, Seuil, p. 84.

En lisant Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, j'avais croisé ce motif de l'éternité, redoublant la présence chez l'une et l'autre d'une Marie Madeleine dont la figure outrepassait le seul modèle évangélique. Et en chroniquant le All that Heaven Allows, de Douglas Sirk, j'avais évoqué aussi le monumental recueil des Oeuvres de Paul Virilio aux éditions du Seuil, sous ce titre La fin du monde est un concept sans avenir. Et c'est dans ses premières pages que j'avais rencontré la citation liminaire, tirée de l'un de ses Cahiers dit de reconnaissance, sortes de brouillons de ses futurs essais, et dont l'ouvrage offre quelques fac-similés. Depuis, je me suis avancé dans sa lecture, lentement, presque à tâtons, mal assuré en raison de la fréquente densité du propos, et j'ai retrouvé trace du thème de l'éternité dans Essai sur l'insécurité du territoire, premier opus virilien publié en 1977. Notamment au sein de ce paragraphe qui n'a pas perdu grand chose de son actualité...

"On est très fier, en France, d'avoir créé le premier ministère de l'Environnement. Mais ce ministère, depuis sa fondation, demeure bizarrement inactif. Il paraît que notre espace national est déjà tellement saturé techniquement que le Ministre de l'Environnement n'est pas encore parvenu à y trouver un lieu où pourrait s'exercer concrètement son action en faveur du milieu. Tandis que les populations s'épuisaient en combats rapprochés dans la liste des sphères économiques et sociales privées de dimensions, comptabiliser et s'approprier le temps et l'espace humains (du time is money au compte à rebours) ont été les occupations véritables du système occidental. Cette capitalisation clandestine n'a été à aucun de ses niveaux anodine et sans conséquence : dans la paix totale, aujourd'hui, l'heure zéro est universelle, l'éternité disparue, et le Ministre de l'Environnement n'est, en réalité, que le premier ministre de l'Utopie." (p. 113, c'est moi qui souligne)

J'ai évoqué aussi récemment, après un tweet stupide de Jacques Attali, les bombardements de Dresde, et cela m'avait conduit à lire enfin Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, lequel avait vécu le déluge de feu qui s'était abattu en 1945 sur la belle ville allemande jusque-là épargnée. Il se trouve que Paul Virilio a lui aussi vécu les affres d'un bombardement, celui de Nantes, où sa famille était réfugiée en 1943. Et c'est par l'évocation de ces jours d'effroi qu'il commence son livre. Ceci dit, je ne le découvre pas aujourd'hui seulement, non, j'ai déjà raconté cette histoire dans un article du 18 avril 2020, Des bibliothèques et du désastre, et reproduit un extrait d'un entretien donné en 1995 à François Ewald (le lien donné alors dans l'article ne fonctionne plus malheureusement) :

"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."

16 septembre 1943, rue du Calvaire

Paul Virilio écrit donc dans ce début de l'essai de 1977 que la seconde guerre mondiale a été sa mère et son père, ce qu'il redit des années plus tard à Ewald, précisant : "D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres". Il affirme qu'il a été instruit par l'extrémité des situations vécues : "Il ne s'agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l'hôpital Saint-Jacques après la destruction de l'Hôtel-Dieu, mais d'une vision du monde, inaltérable." 

Et il enchaînait ainsi : "L'avènement du ciel dans l'histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l'an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l'analyse du phénomène urbain."

En ce début novembre, je lisais le même jour Peste § Choléra, de Patrick Deville, emprunté à la médiathèque, un roman de son cycle Abracadabra centré, une fois n'est pas coutume, sur un unique personnage, ce génie trop méconnu qu'était Alexandre Yersin (Deville lui-même qui se met souvent en situation dans les autres ouvrages du cycle n'apparaît ici, très épisodiquement, que comme le "fantôme du futur"). Yersin, donc, disciple de Pasteur qui s'échappa très vite de l'étouffoir des laboratoires, gagna l'Indochine, s'y révéla explorateur avant de découvrir à Hong-Kong le bacille de la peste, le Yersinia pestis qui porte son nom, puis de s'établir à Nha Trang au Vietnam, d'y développer la culture de l'hévéa et de se consacrer à mille observations scientifiques dans de multiples domaines. Yersin donc, de passage à Paris alors que la Wehrmarcht en est aux portes, et qui s'envole au dernier jour de mai 40 dans ce qui sera le dernier vol de la compagnie Air France avant des années. 

"C'est aussi le dernier vol pour Yersin. Il ne reviendra jamais à Paris, jamais ne retrouvera sa chambre au sixième étage du Lutetia. Il s'en doute bien un peu, observe tout en bas les colonnes de l'exode dans la Beauce. Les vélos et les charrettes sont empilés des meubles et des matelas. Les camions au pas au milieu des marcheurs. Tout cela rincé par les orages du printemps. Les colonnes d'insectes affolés qui fuient les sabots du troupeau. Ses voisins du Lutetia ont tous quitté l'hôtel. Le grand échalas d'Irlandais binoclard, Joyce en costume trois-pièces, est déjà dans l'Allier. Matisse gagne Bordeaux puis Saint-Jean-de-Luz. L'avion met le cap sur Marseille. Entre les deux pinces qui se resserrent du fascisme et du franquisme. Alors que se dresse au nord, avant de frapper, la queue du scorpion. La peste brune." (p.10)

Alexandre Yersin (1863-1943)

Et je repense là au dernier atelier de Virilio, l'atelier de la dernière frontière, ainsi que le nomme sa fille Sophie, un trois pièces au sixième étage là encore, à La Rochelle, ouvert sur l'horizon marin, des baies vitrées partout. Je songe qu'au Lutetia, en 1940, l'amiral Canaris installa l'Abwehr, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'état-major allemand. Le général de Gaulle y vivait encore à demeure en mai et juin 40. Pierre Assouline raconte que "fraî­chement nommé sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il dînait­ régulièrement avec ses enfants dans la grande salle à manger. Un soir, un gendarme se présenta : « Mon colonel, le président du Conseil attend dehors avec d’autres voitures. Le gouvernement quitte Paris pour Tours. Il faut faire vite... » Le jeune De Gaulle monta prestement dans sa chambre pour revêtir son uniforme. Lorsqu’il redescendit, alors qu’on entendait ronfler les moteurs du convoi, le gendarme le pressa. « Un instant ! » répondit De Gaulle. Puis il se dirigea vers la récep­tion et eut ce mot historique qui m’a été rapporté par un ancien concierge : « Ma note, s’il vous plaît ! » Et il régla, comme plus tard devenu président de la République, il mettra un point d’honneur à toujours payer de sa poche à l’Élysée ses timbres et sa facture d’électricité..."

Le 15 septembre 1943, la veille du bombardement de Nantes, c'est dans un autre hôtel de luxe, le Raphael, que Ernst Jünger, officier de l'armée d'occupation,  assiste, écrit-il dans son Second Journal parisien, "à un spectacle à la fois terrifiant et grandiose. Deux puissantes formations en triangle survolaient le centre de la ville du nord-ouest au sud-est. Elles avaient déjà jeté leurs bombes, de toute évidence, car dans la direction d'où elles venaient, des nuages de fumée sombre montaient, s'étalaient en larges nappes et s'élevaient jusqu'au firmament. Vision funèbre ; on comprenait aussitôt qu'il y avait là-bas des centaines, et peut-être des milliers d'hommes qui étouffaient, brûlaient, perdaient leur sang."

Et je songe encore que sur la route de Lyon, que j'empruntais souvent dans les années 90 pour aller voir les enfants, je traversais Saint-Gérand-le-Puy, entre Varennes-sur-Allier et Lapalisse, où James Joyce habita de décembre 1939 à décembre 1940 (il mourut un mois plus tard à Zurich le 13 janvier 1941). 


Jusqu'à Pâques 1940, lui et sa femme prirent pension à l'Hôtel de la Paix. Ironie du sombre temps.


mercredi 11 octobre 2023

Sur le rebord du monde

« Je dois poser le pied prudemment sur le rebord du monde, de peur de tomber dans le néant. »
Virginia Woolf, Les Vagues

Il me semble qu'il y a des années que le Journal d'un écrivain, de Virginia Woolf, traîne à mon chevet. Cependant, ces derniers temps, je m'y replonge plus régulièrement, presque chaque soir j'en lis une vingtaine de pages et me voici parvenu à l'année 1938, il ne lui reste alors que trois ans à vivre. Et comme, en même temps, je ne cesse de me passionner pour Dante, j'ai remarqué l'intérêt que Virginia lui portait. Ce sont à vrai dire de courtes notations dépourvues de développement sur l'oeuvre. Ainsi, le jeudi 30 août 1934, elle écrit : "Si la construction des dernières scènes m'empêche de rédiger ce journal, comment parviendrai-je à lire Dante ? Impossible." Presque un an plus tard, le lundi 1er avril 1935, on constate qu'elle n'a guère avancé : "A ce rythme-là, je ne finirai jamais le Purgatoire. Mais à quoi bon lire Dante lorsque la moitié de mon esprit trotte derrière Eléanor et Kitty ?" Et elle n'a toujours pas terminé en 1937, si l'on en croit ce qu'elle consigne le mardi 1er juin : "En tout cas, je me sers de cette page comme d'une cour de récréation car je ne peux pas me pressurer pendant trois heures d'affilée. J'ai besoin de détente, et de m'ébattre ici pendant la dernière heure. C'est là le pire dans ce métier d'écrire : le temps perdu. Que pourrais-je faire de ma dernière heure de ma matinée ? Reprendre Dante ?"


Je ne croise pas Virginia Woolf seulement à nuit tombée : par deux fois elle a surgi au détour de lectures récentes. Dans le Samsara de Patrick Deville tout d'abord, dans le chapitre consacré au Tamil Nadu, où il commence par évoquer les femmes qui ont marqué l'histoire de l'Inde, des héroïnes dont il note que "le destin souvent avait été aussi tragique que celui de Tina Modotti, de "freedom fighters" comme Annie Mascarene, de révoltées comme Lakshmi Baï, la maharani du Jhansi et "reine des cipayes" tuée au combat, Phoolan Devi la "reine des bandits" élue députée puis assassinée." A cet instant, l'écrivain  se trouve dans une barque sur la rivière de Poovar, attendant de pouvoir observer des oiseaux (le livre avait débuté au Kerala avec cet incipit : "Seul un oiseau m'avait précédé sur la plage", en l'occurrence, il s'agissait d'un héron gris et blanc très haut sur pattes jaunes dont Deville écrit que, fumant assis sur un muret, il soupçonnait "qu'une vague conscience ne lui faisait pas défaut.")

Lakshmî Bai (en marathi : झाशीची राणी लक्ष्मीबाई),   maharani de la principauté de Jhansi en Inde du nord,  héroïne de la révolte des Cipayes, considérée comme la première guerre d'indépendance par les nationalistes d'Inde. Symbole de la résistance à la colonisation britannique.

Et voici qu'au dernier chapitre, ce héron refait surface dans son esprit, et, aussitôt après, Virginia Woolf :

"L'avifaune locale n'offrait pas le spectacle permanent d'une forêt amazonienne, ni kamichi cornu ni vols de toucans ni grand hoatzin huppé. Après n'avoir vu en deux heures que le martin-pêcheur du coin, ainsi qu'un "pond héron", plus petit que le "grey héron" que j'avais côtoyé à Odayam, j'avais choisi de descendre le cours jusqu'à l'embouchure. Celle-ci serpentait au long d'une dune. J'étais descendu de la barque pour franchir un monticule de sable blanc, atteindre les vagues à son dévers. "C'est curieux comme les morts peuvent sauter sur nous en pleine rue ou dans les rêves." Cette phrase de Virginia Woolf, je la savais de mémoire et elle me revenait souvent, "sautait sur moi" à l'improviste. Il n'était pas étonnant que je l'entende ici, devant le friselis lumineux des vaguelettes à mes pieds, transparentes sur le sable blanc-rose et les coquillages." (p. 144-145)

Il évoquera ensuite un passage des Vagues, qui se déroule en Inde, avec Perceval, "le viril Anglais". Mais passons tout de suite à la seconde mention de Virginia, qui se trouve dans ce livre puissant qu'est Triste tigre de Neige Sinno, dont j'ai déjà parlé dans El sol del membrillo :

"Virginia Woolf, qui a été abusée par ses deux demi-frères, raconte ce sentiment bizarre des premiers attouchements dans un texte autobiographique où elle essaie de mettre en relation différents souvenirs avec la construction de sa personnalité en devenir : ... alors que je restais assise là, il commença à explorer mon corps. Je peux me souvenir de la sensation de sa main qui passe sous mes vêtements -, qui descend, ferme et décidée, de plus en plus bas, je me souviens combien j'espérais qu'il arrête ; comme je me suis raidie et je me suis tortillée au moment où sa main a approché mes parties intimes. Mais elle ne s'est pas arrêtée. Sa main a exploré mes parties intimes aussi. Sans parler d'abus, sinon d'une expérience désagréable parmi d'autres, elle analyse brièvement, avec une lucidité empreinte de simplicité et de bon sens, les émotions  ressenties qui s'apparentent  à ce qu'on nommera plus tard le sidération traumatique : je me souviens d'une sensation de rejet, de répulsion - quel est le mot pour désigner un sentiment si paralysant et si ambigu ? Cela devait être un sentiment fort car je m'en souviens encore. Cela semble démontrer qu'un sentiment à propos de certaines parties du corps - comment elles ne doivent pas être touchées, comme il ne faut pas permettre qu'elles soient touchées - doit être quelque chose de l'ordre de l'instinct." (p. 35-36)

Virginia Woolf, photo Man Ray, 1935

Ce texte autobiographique, j'ai découvert que je l'avais, dans un des sacs de livres rapportés de Paris. Il s'agit d'Instants de vie, publié chez Stock en 1977, avec une préface de Viviane Forrester qui commence ainsi : "Encore et encore reviennent les mêmes scènes originelles : la mort, l'inceste, l'horreur qui ont accompagné sa jeunesse. Avec verve, avec fureur, avec humour, avec âpreté, elle décrit, à plusieurs époques de sa vie, dans les textes qui suivent, la crudité, la sauvagerie d'une existence en apparence très douce et très civilisée. [...] Rien ne l'a guérie, ni la vie ni le travail. Le travail, la vie, n'ont fait que ressasser, qu'aiguiser le malaise initial."

dimanche 8 octobre 2023

Et in pulverem reverteris

Dans ce nouveau post, j'avais plus ou moins prévu de parler de la guerre, oui, de la guerre, car j'avais encore le souvenir du dernier billet d'André Markowicz sur FB qu'il avait intitulé "La guerre mondiale", et qui n'avait rien de réjouissant, car il y montrait que cette guerre-là, Poutine pouvait peut-être bien la gagner. La guerre encore, parce que je voulais évoquer un des livres rapportés de Chaminadour, L'autopsie des ombres, de Xavier Boissel, où un ancien casque bleu revenu de Yougoslavie restait hanté par ce qu'il avait vécu sur ce front fratricide. Et puis voilà qu'aujourd'hui le Hamas lance une opération d'envergure sur le territoire même d'Israël, déluge de roquettes, massacres et prises d'otages civils et militaires, la réplique immédiate de Tsahal, immeubles gazaouis bombardés, des morts, beaucoup de morts et de blessés des deux côtés. La monstruosité continue d'une guerre dont il semble qu'elle n'aura jamais de fin.

J'avais commencé septembre avec le motif du chien, qui traversait trois beaux films vus à ce moment-là, motif qui persiste avec la seule mission donnée au casque bleu Pierre Narval dans une zone à l'abandon : abattre les chiens errants pour éviter toute épidémie. Il tue ainsi un grand chien gris qui courait dans tous les sens, et, se rendant près du cadavre, s'agenouille. Le vocabulaire touche alors au religieux : "[Il] comprit que cette génuflexion avait quelque chose de profane. Le chien baignait dans son sang, en position foetale, les yeux grand ouverts, inhabités, vides, comme deux lacs asséchés. La langue pendait  à travers la gueule écumante, les lèvres retroussées dévoilant les crocs nus de la bête et il y avait de l'ambiguïté dans cette ultime grimace qui hésitait entre le rire - non pas celui  de la dérision morbide, mais un rire d'anathème - et quelque chose de plus inquiétant, comme si l'animal eût été le dépositaire d'un secret qui n'existait pas." L'anathème c'est au sens strict une sentence d'excommunication prononcée par l'Eglise. La vision du chien fait alors remonter  celle du sergent-chef Barbet, foudroyé par un sniper, "et ces deux cadavres, ce duel d'ombres écorchées, lui apparaissaient dans cette extinction totalement nus, au-delà d'eux-mêmes, dépossédés de leur mystère." Une cruelle ironie se loge dans le nom même de Barbet, qui désigne une race de chiens d'arrêt à longs poils frisés blancs ou noirs, spécialisés dans la chasse au marais.


Quelques pages plus tôt, c'est un poème d'Erich Fried qui introduisait une des sections du livre :

Un chien
qui meurt
et qui sait
qu’il meurt
comme un chien

et qui peut dire
qu’il sait
qu’il meurt
comme un chien

est un homme.

Le vocabulaire religieux (dans un récit qui n'est absolument pas - je dois le préciser - dans une perspective mystique ou confessionnelle), on le retrouve dans un autre passage, un paragraphe où incidemment resurgit l'image d'un chien ("humer le vent comme un chien qui flaire le malheur"), mais je coupe pour ne pas faire trop long et vous donne seulement la fin : "Deux jours de jeûne avaient suffi pour que la faim et la soif finissent par le tenailler. C'était bien sûr  une question de temps. Il se rappela soudain ce mercredi d'hiver où, enfant, à l'office, le prêtre avait tracé une croix sur son front (et durant l'imposition des cendres, de la formule murmurée, presque chuchotée - memento, homo, quia pelvis est, et in pulverem reverteris), et des quarante jours de carême qui avaient suivi."

Quelques précisions pour les mécréants, la formule se traduit par "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière." Mise en garde de Dieu à Adam dans la Genèse (3, 19).  « Me voici pareil à la poussière et à la cendre », se lamente  Job après avoir tout perdu (Jb 30, 19).  « Ô fille de mon peuple, revêts-toi de sac et roule-toi dans la cendre ! Prends le deuil », demande Jérémie à Jérusalem (Jr 6, 26). Se couvrir la tête de cendre, c'est reconnaître ses fautes et entrer en pénitence : le roi de Ninive après la prédication de Jonas « se couvrit d’une toile à sac, et s’assit sur la cendre » (Jon 3, 6). Un geste de pénitence qui peut préfigurer aussi la victoire. Ainsi Judith qui, avant d'affronter Holopherne, « répandit de la cendre sur sa tête et ne garda que le sac dont elle était vêtue » (Jdt 4, 11). Se couvrir la tête de cendres fut pratique habituelle de pénitence pour les premiers Chrétiens, puis le rituel de l'imposition des cendres, la croix de cendres tracée sur le front, s'imposa au Xe siècle dans les pays rhénans avant de gagner le reste de l'Europe.

Je venais juste de terminer le récit âpre de Xavier Boissel lorsque je rapportai de la médiathèque le dernier opus de Patrick Deville, Samsara. Neuvième volume de son projet Abracadabra, intitulé roman,  bien que ce soit comme tous les autres un roman bien singulier, un "roman sans fiction" puisqu'il s'attache à des personnages ayant vraiment existé ainsi qu'à la trajectoire de l'auteur dans une partie du monde, ici l'Inde, où il rencontre celles et ceux qui peuvent le renseigner sur les deux figures fil rouge du livre, le très célèbre Mohandas Gandhi, et le très méconnu Pandurang Khankhoje, révolutionnaire qui sillonna le globe, fut l'ami de Diego Rivera et Frida Kahlo avant de devenir un agronome réputé.

Or, et c'est là où je veux en venir, c'est au moment où Deville se retrouve à l'aube sur le port de Calcutta en compagnie d'une libraire et éditrice, Kanchana Mukhopadhyay, qu'il apprend par celle-ci que chaque année on vient en procession, "restituer au courant, après les fêtes de Kali, la déesse de la destruction, les grandes statues de terre crue faites de cette argile extraite du fleuve, statues qu'on voyait se dissoudre dans l'onde, perdre leurs formes , s'effacer dans l'eau sacrée du Gange, et cette argile serait extraite l'année suivante pour modeler de nouvelles statues identiques, dans la grande roue du samsara, poussière tu fus, "et in pulverem reverteris"."

Ces mots latins me frappèrent immédiatement par leur familiarité. Evidemment, je venais de les lire il y avait à peine quelques heures, je ne mis pas longtemps à les retrouver dans le roman de Xavier Boissel. Fascinante coïncidence.


J'en finis avec le chien et la guerre. Cet après-midi, avec ma fille Violette, après avoir déjeuné au Taj Mahal, restaurant indien comme le nom l'indique, nous sommes allés à l'Apollo voir Les feuilles mortes d'Aki Kaurismaki. Ou comment deux solitaires cabossés par la vie, prolétaires exploités dans une Helsinki sans charme, finissent tout de même par tracer un chemin d'espérance. C'est tout à la fois cocasse et mélancolique, et vous vous demanderez longtemps pourquoi trois répliques au téléphone, avec des mots si simples comme Viens tout de suite, vous mettent des larmes au coin des yeux. L'amour, mais est-ce de l'amour qui se joue là ? n'est-ce pas trop tôt pour l'affirmer ? en tout cas, aucun des deux ne risque les mots de l'amour proprement dit, elle dit "Tu me plais bien, mais je ne veux pas d'un ivrogne", l'amour, oui,  l'amour peut-être, s'enlève sur fond de guerre, avec les nouvelles du conflit en Ukraine égrainées par la radio, sombre litanie de massacres et de bombardements. Curieusement, malgré cette intrusion de l'actualité, le film est comme intemporel, et la chanson des Feuilles mortes, de Prévert et Cosma, donnée in fine en version finlandaise, avec les deux tourtereaux qui s'éloignent dans le parc constellé de feuilles automnales, nous éloigne encore plus de notre présent mortifère. 


On y apprend aussi que le chien que la jeune femme, Ansa, a recueilli, elle l'a nommée Chaplin. C'est le propre chien de Kaurismaki. L'actrice Alma Pöysti en parle dans une interview :  « Alma, c’est le nom qu’a donné Aki à ce chien des rues qu’il a trouvé au Portugal et qui devient le compagnon d’Ansa, mon personnage dans Les Feuilles mortes. Ce qui est important, c’est que si Ansa ne s’occupe pas de ce chien, il sera abattu. Tous les personnages du film en sont là, ils ont dépassé leur date limite et ils vont être mis au rebut, comme le chien. La seule façon que cela n’arrive pas, c’est que quelqu’un les aime. Ansa prend soin du chien et le chien prend soin d’elle. Ces deux blondes sont sauvées ! (Rires) Il y a aussi un secret dans cette photo du film. Le chef décorateur a voulu faire un clin d’œil à Aki en accrochant au mur cette tapisserie qui montre un cerf sur une colline. Car, en finlandais, Kaurismäki signifie “la colline du cerf”. »



Ce plan ne vous rappelle-t-il pas celui d'Anatomie d'une chute, avec Snoop et sa maîtresse ? 



mercredi 11 janvier 2023

Les 50 portes de la sagesse

Rien de plus stimulant pour moi que d'assister à l'émergence d'un motif. C'est à ce moment-là que l'étude commence à ressembler à une enquête policière. Comme si je me retrouvais devant un de ces panneaux d'affichage en liège où les membres d'une brigade criminelle punaisent photos, lettres, tickets, bordereaux, bouts d'articles de journaux et autres brimborions charriés par les fouilles et les perquisitions - fatras dont ils cherchent à relier les différentes parties, où ils s'épuisent à trouver le noeud commun et à démêler le sens. L'année 2023 a commencé avec B. Traven et Walter B, et je crois bien tenir là un couple solide qui va nous entraîner loin. Ceci dit, il y a quand même une grande différence entre la sorte d'investigation que je mène et une traque policière, c'est que je n'ai pas de coupable à trouver. Il faut dire qu'il n'y a pas de scène de crime non plus, et partant, pas de victime. Mon analogie creuse et non avenue ? Peut-être. Il reste que j'ai l'impression que je dois aussi procéder à une reconstitution, je dois savoir comment les choses se sont passées, comme si une cohérence était à l'oeuvre dans ce réel opaque que je tente de percer et qu'il me fallait la mettre à jour. En un sens, tout est plus compliqué quand on ne sait pas au juste ce qui est à comprendre.

Quand Walter Benjamin a surgi dès l'orée de Viva de Patrick Deville, j'ai pressenti que quelque chose s'ouvrait. Et quand le jour suivant j'ai vu qu'Aurélien Bellanger lui consacrait justement son dernier roman, Le vingtième siècle, ce fut comme une confirmation. Produit de cette rentrée de janvier, je l'achetai dans la foulée. Bellanger est un écrivain dont je n'avais encore rien lu. La quatrième de couverture ne donne pas précisément dans la modestie : "Walter Benjamin, l'un des plus grands mythes intellectuels du vingtième siècle, est toujours parmi nous. Un groupuscule d'extrême gauche porte son nom et réalise des actions militantes énigmatiques, tandis qu'un poète se suicide à la BNF à la suite d'une conférence sur le penseur. Alertés par cette mort étrange, trois spécialistes de Benjamin se lancent à la recherche de son dernier manuscrit. Le trio nous entraîne dans une enquête vertigineuse, véritable labyrinthe de fragments, où à chaque nouvelle page se dessine un peu plus la figure de Walter Benjamin. Roman polyphonique virtuose, Le vingtième siècle donne à penser notre contemporanéité de manière singulière et originale, et à relire l'histoire du siècle passé comme celui dont Benjamin aurait été le héros."


Enquête vertigineuse, roman polyphonique virtuose... Bon, on allait bien voir. Je l'ai terminé hier et je suis encore perplexe. Quelque chose m'a manqué et je ne sais pas encore quoi. Mais ce qu'il faut dire tout de suite c'est le grand intérêt que j'y ai pris, c'est un livre d'une grande ambition et même s'il n'est pas totalement réussi, il reste que c'est une tentative passionnante. Une pièce à conviction en tout cas, qu'il faut examiner avec le plus grand soin. Véritable labyrinthe de fragments, nous dit le résumé, et il ne ment pas. En fait, il faut distinguer deux catégories de ces fragments : certains sont numérotés et d'autres non. Ces derniers rassemblent les éléments proprement fictifs, en particulier les mails échangés entre les trois "spécialistes" de Benjamin, qui se sont connus en assistant à la conférence du poète François Messigné à la BNF, le 8 août 2014, à la suite de laquelle il s'était suicidé en se jetant dans le jardin de la bibliothèque. Les fragments numérotés sont eux au nombre de 49 et ont l'allure de documents authentiques. Par exemple, la première entrée est un extrait d'Enfance berlinoise autour de 1900, de Benjamin lui-même. Mais ce passage est dit supprimé. De même la quatrième entrée est soi-disant un extrait du manuscrit d'un roman inédit d'Herbert Belmore, Le pensionnat expérimental. Or, aucune trace sur le net d'un tel ouvrage. Je ne me suis pas lancé dans une vérification exhaustive, mais quelque chose me dit que tout ou partie de ces 49 fragments est pure invention de Bellanger lui-même (ce qui, soit dit  en passant, est tout à son honneur).

Ce nombre de 49 apparaît dans la 36ème entrée (pages inédites, comme par hasard, d'Histoire d'une amitié de Gershom Scholem), où Scholem, de passage à Paris en février 1938,  expose à Benjamin dans un café du passage Choiseul, comment on pouvait décomposer toutes les lettres hébraïques en sept racines primitives, "celles qu'il était possible d'inscrire dans un carré sans lever la main, et dont les différentes combinaisons formaient un damier* composé de 49 caractères, qui rappelait la célèbre explication talmudique du psaume VIII, "tu l'as fait d'un peu inférieur à Dieu", selon laquelle Dieu aurait ouvert à Moïse les 50 portes de la sagesse, à l'exception d'une seule." (p. 326) 

Le 49ème et dernier fragment, qui conclut d'ailleurs le livre, reprend cette image des portes. Il s'agirait de "notes au crayon au dos d'une carte postale représentant le viaduc de Cerbère". Le fait paraît vraisemblable car Benjamin adorait envoyer des cartes postales (Bruno Tackels écrit même qu'on "peut risquer cette équation : Benjamin passera sa vie à écrire le monde en cartes postales."), mais je n'ai pu en relever aucune trace. Le texte crayonné serait celui-ci : "Alors il comprit pourquoi la dernière porte était restée fermée à Moïse : car c'était celle du désespoir."



Ces 49 fragments m'ont fait songer aux 49 narrats d'Antoine Volodine de son roman Des anges mineurs (Seuil, 1999), que j'évoque dans l'article du 24 juin 2020, Vivre dans les ruines. Volodine définit ainsi ses narrats :

"J'appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j'appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C'est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l'action comme pour les lecteurs. On trouvera ici quarante-neuf de ces moments de prose. Dans chacun d'eux, comme sur une photographie légèrement truquée, on pourra percevoir la trace laissée par un ange. Les anges ici sont insignifiants et ils ne sont d'aucun secours pour les personnages. J'appelle ici narrats quarante-neuf images organisées sur quoi dans leur errance s'arrètent mes gueux et mes animaux préférés, ainsi que quelques vieilles immortelles. (...)"

"Le narrateur, écrivais-je ensuite, est, semble-t-il, un certain Will Scheidmann (j'écris "semble-t-il" parce que tout écrit volodinien est marqué d'une incertitude fondamentale), qui utilise indistinctement la première ou la troisième personne. Dans l'étude de Jean-Françis Chassay, L’alpha et l’oméga. Le temps catastrophique dans Des Anges mineurs d’Antoine Volodine, il est précisé à la note 21 (on continue à sauter d'une note de bas de page à une autre) : "On apprend vers la fin du livre que Scheidmann « disposait ses narrats en tas de quarante-neuf unités » (p. 202), ce qui explique le nombre de narrats qu’on retrouve dans Des anges mineurs. On peut cependant ajouter à cela que dans la religion bouddhiste, un esprit a 49 jours après sa mort pour réintégrer un corps. Voilà qui ajoute une autre dimension à « l’esprit magique » qui traverse le roman et fait contrepoids au politique." 

Me reportant à cette étude de Jean-François Chassay, je m'aperçois qu'il s'ouvre sur cette célèbre citation de Benjamin : "Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds." (Sur le concept d’histoire).

Un Walter Benjamin qui apparaissait à la fin de l'article, avec l'évocation du livre que lui consacra Jean-Michel Palmier.
Angelus Novus, Paul Klee


L'enquête ne fait bien sûr que commencer...

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* Ce damier m'a bien sûr fait penser aux damiers dont je fais état dans mon article Damier et sédiments.

lundi 9 janvier 2023

Walter § Asja

Le même jour où j'achète Le Vaisseau des morts de B. Traven,  j'emprunte à la médiathèque Walter § Asja, l'essai d'Antonia Grunenberg (Payot, 2022). Une histoire de passions, sous-titre du livre, qui veut rendre compte de la relation complexe qui unit Walter (Benjamin) et Asja (Lacis) à partir de leur rencontre en 1924 à Capri. Benjamin confie dès la mi-juin à Gershom Scholem, qui résidait à Jérusalem, qu'il a fait la connaissance d'une "révolutionnaire russe de Riga, une des femmes les plus exceptionnelles que j'ai rencontrées." Metteuse en scène de théâtre, elle a étudié à Moscou où elle a suivi l'enseignement de F. Kommissarjevski et les expérimentations de Meyerhold. A Munich, en cette même année 1924, elle fut l'assistante de Bertolt Brecht qui montait La Vie d'Edouard II d'Angleterre, une pièce adaptée de Christopher Marlowe. Elle joua même le fils du roi Edouard, avant de se faire expulser immédiatement après la première (elle était fichée comme communiste).

Aucun lien direct dans cette histoire avec Traven. Sauf que lorsque je replonge dans le Viva de Patrick Deville à la recherche de Traven, je découvre que l'épigraphe du roman est de Walter Benjamin : "Il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre." (Sur le concept d'histoire) Le premier chapitre - à Tampico - s'ouvre d'ailleurs avec Traven, ce que je n'ai pas signalé l'autre jour, dès la quatrième phrase : "Le paysage portuaire est celui d'un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d'un homme qui n'est pas Bogart mais Sandino."


Sandino, Augusto Sandino, qui commandera bientôt la guérilla contre les troupes américaines venus en soutien du régime conservateur d'Adolfo Diaz. "Nous pourrions le suivre, écrit Deville. [...] Nous le verrions chevaucher à la tête de son bataillon de gueux qui jamais ne sera vaincu, repoussera vers la mer l'armée d'occupation des grignons et poursuivra le grand oeuvre de Bolivar. [...] Mais nous ne le suivrons pas. Dans la brume de chaleur, un autre pétrolier norvégien, grande muraille rouge et noire, traverse le golfe du Mexique et approche du port de Tampico. A son bord, un autre révolutionnaire en exil entend les piqueurs de rouille et le cri des oiseaux marins." Celui qui va débarquer, et devenir l'un des personnages principaux du roman, n'est autre que Léon Trotsky.

Laissons donc Sandino, mais Patrick Deville aussitôt rebrousse chemin sur Traven, entendez Ret Marut : "Au fond des ruelles du port où s'allument les lampes, les conspirateurs dans l'ombre d'une arrière-salle s'assemblent autour de Ret Marut, le plus aguerri. Celui-là est arrivé au Mexique comme soutier à bord d'un navire norvégien. Il se prétend marin polonais ou allemand, révolutionnaire. Sous la casquette de prolétaire, un visage quelconque et une petite moustache qui lui fait une tête de la bande à Bonnot. A la fin de la Première Guerre mondiale, il a participé à la tentative insurrectionnelle à Munich. Condamné à mort, il a disparu, a souvent changé de nom, commencé à écrire des poèmes et des romans, à combattre la solitude par le crayon et à entasser les cahiers."

B. Traven, alias Ret Marut (photo de son arrestation à Londres en 1923)

On connait la fin tragique de Walter Benjamin, bloqué en septembre 1940 à la frontière espagnole. Désespéré, il se suicide en absorbant un grand nombre de tablettes de morphine. Dans Le Vaisseau des morts, le narrateur parvient lui aussi à cette même frontière avec l'Espagne, sans plus de précision géographique. Mais son expérience est radicalement différente de celle de Benjamin. Pour la première fois, alors qu'il avait été refoulé en Belgique, en Hollande ou en France, il est accueilli à bras ouverts. Alors qu'il est Américain, il a la bonne idée de se présenter comme un Allemand :

"Le fonctionnaire espagnol m'entraîna au corps de garde ; aussitôt tous les douaniers accoururent ; ils me tendaient la main, ils me serraient dans leurs bras. Tout juste s'ils ne m'embrassaient pas sur les joues. "Fais la guerre aux Américains et tu n'auras pas de meilleurs amis que les Espagnols !" S'ils avaient su qui j'étais, moi qui leur avais soulevé Cuba et les Philippines, je me demande encore s'ils m'auraient assommé ou seulement renvoyé dans cette zone où il m'était interdit de remettre les pieds ; en tout cas, ils m'auraient fait un autre accueil..."

Benjamin, bien qu'allemand lui-même, n'a donc pas eu la même chance. Pour en revenir à l'essai Walter § Asja, il faut convenir que sa lecture en est très accessible, mais il est superficiel en beaucoup d'endroits. Affirmer aussi qu'Asja Lacis fut "l'alpha et l'oméga" de Benjamin me semble un peu exagéré. Je me suis reporté à l'essai biographique de Bruno Tackels (énorme pavé de plus de 800 pages, Actes Sud Babel, 2009), lu en 2015, et qui est beaucoup plus documenté et subtil. Asja Lacis y occupe une place importante (pas moins de 49 entrées dans l'index). 

Une anecdote mérite d'être rapportée, qui a justement trait à cette mise en scène d'Edouard II à Munich, où Brecht voyait la naissance de son théâtre épique. Benjamin rapporte le récit de Brecht en des termes, écrit Tackels, "qui laissent injustement Asja dans l'ombre" : "La bataille  qui a lieu dans la pièce doit tenir la scène trois quarts d'heure. Brecht ne s'en sortait pas avec les soldats. Asja Lacis, son assistante, non plus. Il se tourne finalement vers Karl Valentin, alors un ami proche, qui assistait à la répétition ; désespéré, il lui demanda : "Alors quoi, que se passe-t-il avec les soldats ? Qu'est-ce qu'on en fait ?" Valentin : "Ils sont tous blêmes, ils ont peur." Cette remarque trancha. Brecht ajouta :"Il sont fatigués." Les visages des soldats furent enduits d'une épaisse couche de craie. C'est ce jour-là que fut trouvé le style de la mise en scène."Bruno Tackels concède que cette version du récit brechtien est précise, mais qu'il y manque une mention, une seule, mais d'importance : "l'idée de la craie, dont l'auteur est ici laissé dans le flou, est en réalité amenée par une femme qui fut pourtant essentielle pour les deux hommes : Asja Lacis*. Sans elle, Benjamin n'aurait pas trouvé ses intuitions capitales, sans elle Brecht n'aurait pas eu connaissance de tout ce qui s'inventait au même moment en Russie, notamment chez Meyerhold, dont elle fut l'élève. Sans elle l'idée de la craie n'aurait pas existé. Asja Lacis, ou le syndrome de la lettre volée."(souligné par Tackels)

Asja Lacis (1891 - 1979)

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* En note, Bruno Tackels mentionne la même scène décrite de son côté par Asja "dans son extraordinaire journal, Profession : révolutionnaire." Une version qui, dit-il, diffère radicalement : "[Brecht] m'entretint de son projet pour Edouard II, en particulier des scènes de soldats. Je pensais qu'il fallait maquiller tous les soldats de blanc, et les faire marcher comme des marionnettes, mécaniquement, au roulement de tambour. L'idée plut beaucoup à Brecht, il m'offrit aussitôt de travailler avec lui comme assistante. J'ai donc essayé les scènes de masse. J'ai cherché à imposer aux figurants un rythme fixe. Ils doivent garder les traits immobiles, le visage absent. Ils ne savent pas pourquoi ils tirent, ni où ils vont. Telle était ma conception." Totale inversion de la paternité, note Tackels. Elle prolonge son récit, poursuit-il,  en retombant sur le récit de Brecht, qui s'en trouve du coup complètement transformé : "Mais il manquait je ne sais quoi à ces scènes de soldats. Valentin, qui assistait à une répétition, déclara : "Ils sont blêmes - ils ont peur. " Brecht ajouta encore :"Ils sont las." Dès lors, tout alla bien - les scènes prirent un surcroît de couleur."

Et Tackels de commenter  : "La comparaison des deux récits atteste de l'impossible vérité dans l'art de la biographie." (p. 567-568)

Karl Valentin (1882- 1948)


samedi 7 janvier 2023

Le Vaisseau des morts

 A Marie


Dans un bac de livres d'occasion, j'ai déniché tout récemment un vieux livre de poche : Le Vaisseau des morts, de B. Traven. Imprimé en 1967 par Brodard et Taupin, et adapté, est-il précisé, par Philippe Jaccottet. Traven est le pseudonyme le plus connu de l'un des écrivains les plus énigmatiques du XXème siècle. La notice du vieux volume avoue son ignorance : "B. Traven serait né aux Etats-Unis dans le Middlewest vers 1890 selon les uns, ou 1900 selon d'autres, de parents suédois." Serait né... En réalité, ceci est complètement faux, comme on va le voir. 

C'est le premier livre de Traven que je découvre : je ne le connaissais que par le roman de Patrick Deville, Viva, lu en mai dernier, où il apparaît à plusieurs reprises. Et tout d'abord dans le chapitre Traven § Cravan, dont certains supposèrent qu'ils s'agissait de la même personne. Mais pas du tout (sans doute que la proximité des pseudos et une semblable volonté chez les deux hommes de brouiller les traces ont favorisé cette interprétation) : ils ne sont même jamais rencontrés en ce Mexique où Cravan, alias Fabian Lloyd, disparaît corps et bien en novembre 1918, peut-être dans le naufrage de son bateau dans l'isthme de Tehuantepec.


Patrick Deville écrit que Traven se prétend né à San Francisco (habile mensonge, toutes les archives de l'état civil ayant disparu dans le grand incendie de 1906), et que l'on mettra des années pour établir le lien avec Ret Marut, comédien puis journaliste et écrivain, éditeur et rédacteur unique d'une revue anarchiste, Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de Brique) vendue sur abonnement. Responsable de la presse au sein de l'éphémère République des conseils de Bavière, il est arrêté le 2 mai 1919, mais réussit à s'évader. Il rejoint la Hollande puis Londres, où il est arrêté par la police : "On établira plus tard que, depuis Londres, Ret Marut a embarqué à bord du navire norvégien Hegre. Il vit de petits boulots à Tampico, écrit des poèmes et un premier roman, Das Totenschiff, Le Vaisseau des morts, décrit ces poubelles plus ou moins flottantes où s'entassent les émigrés et les affamés rescapés de la Grande Guerre."

Curieusement, Patrick Deville ne fait pas état du véritable nom de Ret Marut, Otto Feige, si l'on en croit la notice de Wikipedia, né le 23 février 1882 à Schwiebus (notice qui confesse tout de même qu'il"demeure encore aujourd'hui des doutes sur le lieu et la date de sa naissance, sur sa nationalité d'origine, ainsi que sur les conditions de son enfance et de son adolescence.") Traven accèdera à la notoriété grâce à l'adaptation de son roman Le Trésor de la Sierra Madre par John Huston, tourné en 1947 et sorti en 1948. Le film ayant décroché trois oscars, les producteurs aimeraient que l'auteur soit photographié en compagnie de Lauren Bacall et Humphrey Bogart, mais "le mystérieux Traven refuse", écrit Deville. D'ailleurs, officiellement, Huston ne rencontra jamais l'écrivain, qui lui assura cependant sa satisfaction à la lecture du scénario. Mais lors de la préproduction, Huston fit la connaissance d'un certain Hal Croves, prétendument envoyé par Traven pour le représenter. "Ils s'entendent à merveille, nous affirme Marion Langlois sur le site de la cinémathèque, si bien que le cinéaste embauche Croves comme conseiller technique. Des années plus tard, on apprendra qu'il s'agissait de Traven himself." Et Patrick Deville de conclure ainsi : "L'ancien membre des Conseils révolutionnaires de Munich devient une star invisible à Hollywood. Il continue d'utiliser le labyrinthe de ses boîtes postales pour empocher les biftons de l'industrie cinématographique capitaliste."


Que dire du roman maintenant, Le Vaisseau des morts ? Le narrateur est un marin à l'identité aussi floue que celle qu'entretint Traven tout au long de sa vie, il se dit Américain mais se retrouve sans papiers à Anvers, son navire où il exerce comme matelot de pont, le Tuscaloosa, ayant largué sans lui ses amarres. C'est le début d'une équipée qui le conduit en Hollande puis en France et en Espagne, toujours aux prises avec la douane. En désespoir de cause, il embarque sur le Yorikke, un vaisseau fantôme. J'ai crû un instant que le récit allait dévier vers le fantastique, et que ce Vaisseau des morts s'apparenterait en quelque sorte à celui qui hante Fog, le film de John Carpenter que j'ai vu hier soir à l'Apollo en compagnie de ma fille Violette.


Non, les morts ici ne sont pas des revenants, animés par une soif de vengeance un siècle plus tard après la vilenie villageoise qui les a poussés sur les récifs d'Antonio Bay, et la réalité est bien plus horrible que dans le film dit d'horreur : les morts ne sont autres que les marins embarqués sur des cargos et travaillant dans des conditions infâmes pour des paies de misère. Le narrateur devient soutier, le plus bas niveau dans la hiérarchie sociale de la navigation, le soutier qui vit dans la crasse et la cendre, celui qui enfourne le charbon dans les chaudières, le poste le plus dangereux aussi. L'anarchisme de Traven s'y laisse lire comme dans cette fin du chapitre XXX :

"Le plus drôle, c'est qu'il y a des centaines de Yorikke par toutes les mers, des centaines de vaisseaux fantômes. Chaque pays a les siens. Les plus fières compagnies, celles qui font flotter à la poupe les plus beaux pavillons, ne rougissent pas d'voir les leurs. On ne paie pas les primes d'assurances pour des prunes. Il faut que tout rapporte.

Les vaisseaux fantômes se multiplient, avec leurs cargaisons de morts. Jamais il n'y eut autant de morts que depuis la dernière guerre, et la victoire de cette liberté qui valut aux hommes le passeport, symbole de la toute-puissance de l'Etat. La tyrannie des empereurs et de leurs courtisanes a cédé le pas à la tyrannie de l'Etat et de la plus vieille religion, celle de l'Argent ; nulle n'a de meilleurs prêtres, ni de plus belles églises. Yes, Sir, c'est comme je vous le dis."

Traven s'est éteint à Mexico le 26 mars 1969 vers 18 heures. Selon ses dernières volontés, ses cendres ont été dispersées au Chiapas, où il avait séjourné en 1927-1928, rencontrant plusieurs peuples indiens. Deux jours plus tard, sa veuve communiqua à la presse que son mari était bien l’acteur, l’écrivain et le révolutionnaire allemand Ret Marut.